Le bal des baleines

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De quoi nous parle "Le bal des baleines" ? De notre temps que sa crise fait craquer ici et là. Craquements inopinés : dans le monde animal, où les papillons s'avèrent des ennemis publics, où les baleines danseuses donnent des leçons à ceux qui les traquent. Charles Dobzynski, auteur du "Commerce des mondes" (grand prix de la science-fiction française en 1986) ne nous décrit pas un monde impossible, mais un monde détraqué, que corrode l'air du temps, où le burlesque, le nonsense et l'humour distillent leurs ferments.
Publié le : mardi 1 février 2011
Lecture(s) : 27
EAN13 : 9782296453340
Nombre de pages : 254
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d nd.ipt017/21 52_erviLes7_sgp6Littératures est une collection ouverte, tout entière, à
lécrire
, quelle quen soit la forme : roman, récit, nouvelles,
autofiction, journal ; démarche éditoriale aussi vieille que
lédition elle-même. Sil est difficile de blâmer les ténors
de celle-ci davoir eu le goût des genres qui lui ont rallié un
large public, il reste que, prescripteurs ici, concepteurs de
la forme romanesque là, comptables de ces prescriptions et
de ces conceptions ailleurs, ont, jusquà un degré critique,
asséché le vivier des talents.

Littératures
, une collection dirigée par Daniel Cohen

www.editionsorizons.com

Daniel Cohen éditeur

© Orizons, Paris,
201
1

ISBN :
978-2-296-08772-9

Lapproche de
Littératures
, chez Orizons, est simple

il
eût été vain de lidiquer en dautres temps : publier des
auteurs que leur force personnelle, leur attachement aux
formes multiples du littéraire, ont conduits au désir de faire
partager leur expérience intérieure. Du texte dépouillé à
lécrit porté par le souffle de laventure mentale et physique,
nous vénérons, entre tous les critères supposant déterminer
loeuvre littéraire, le style. Flaubert écrivant : « J estime par-
dessus tout dabord le style, et ensuite le vrai » ; plus tard,
le philosophe Alain professant : « c est toujours le goût qui
éclaire le jugement », ils savaient avoir raison contre nos
dépérissements. Nous en faisons notre credo.
D.C.

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13 10/7102/ 1:416553:& autres fictions

Le bal des baleines

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oéSIe

Autres uvres

55Notre amour est pour demain
(Pierre Seghers,
1951
)
Au clair de lamour
(avec un dessin de Fernand Léger,
Seghers,
1955
)
Dune voix commune
(dessins de Robert Lapoujade,
Seghers,
1962
)
LOpéra de lespace
(
N.R.F
. Gallimard,
1963
)
Arbre didentité
(Rougerie,
1976
)
Un cantique pour Massada
(Europe/poésie,
1976
)
Table des éléments
(Pierre Belfond,
1978
)
Délogiques
(Belfond,
1981
)
Quarante polars en miniature
(Rougerie,
1983
)
La vie est un orchestre
(Pierre Belfond,
1991
) Prix Max
Jacob
1992
Alphabase
(Rougerie,
1992
)
Fable Chine
(avec des papiers froissés de Ladislas Kijno,
Rougerie,
1996
)
Géode
(dessins de Jacques Clauzel, Ed.
PHI
,
1998
)
Journal alternatif
(acryliques de François Féret, Dumer-
chez,
2000
)
LEscalier des questions
(lavis de Colette Deblé,
(LAmourier,
2002
)
Corps à réinventer
(Ed. de la Différence,
2005
)
Le Réel dà côté
(Frontispice de Nicolas Rozier, LAmou-
rier,
2005
)
La scène primitive
(Ed. de la Différence,
2006
)
Gestuaire des sports
(dessins dAlain Bar) Le Temps des
cerises,
2006
À revoir, la mémoire,
avec des collages de Ladislas Kijno,
Ed.
PHI
,
2006
Jai failli la perdre
(Editions de la Différence,
2010
)

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14:6155:3Le bal des baleines

Charles Dobzynski

2011

& autres fictions

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0zyob_D8bit-Lkins_tiLrv_e52p6sg7_sept.indd 617/2/10 11061 :34:Marcel Baraffe,
Brume de sang
,
2009

Jean-Pierre Barbier-Jardet,
Et Cætera
,
2009
Jean-Pierre Barbier-Jardet,
Amarré à un corps-mort
,
2010
Jacques-Emmanuel Bernard,
Sous le soleil de Jerusalem
,
2010
François G. Bussac,
Les garçons sensibles
,
2010

François G. Bussac,
Nouvelles de la rue Linné
,
2010

Patrick Cardon,
Le Grand Écart
,
2010

Daniel Cohen,
Eaux dérobées
,
2010
Monique Lise Cohen,
Le parchemin du désir
,
2009

Patrick Corneau,
Îles sans océan
,
2010
Raymond Espinose,
Libertad
,
2010

Pierre Fréha,
Vieil Alger
,
2009

Gérard Glatt,
LImpasse Héloïse
,
2009
Charles Guerrin,
La cérémonie des aveux
,
2009

Olivier Larizza,
La Cathédrale
,
2010

Gérard Mansuy,
Le Merveilleux
,
2009
Lucette Mouline,
Faux et usage de faux
,
2009

Lucette Mouline,
Du côté de lennemi
,
2010
Béatrix Ulysse,
Lécho du corail perdu
,
2009

Antoine de Vial,
Debout près de la mer
,
2009

55Nos collections :
Profils dun classique
,
Cardinales
,
Domaine
littéraire
se corrèlent au substrat littéraire. Les autres,
Philosophie



La main dAthéna,

Homosexualités
et même
Témoins
, ne peuvent pas y être étrangères. Voir notre site
(décliné en page
2
de cet ouvrage).

Dans la même collection, dernières parutions

Il y a des monstres qui sont très bons,
Qui sasseoient contre vous les yeux clos de tendresse
Et sur votre poignet
Posent leur patte velue

345:5Un soir
Où tout sera pourpre dans lunivers,
Où les roches reprendront leur trajectoire de folles,
Ils se réveilleront.

Guillevic,
Terraqué

11 1 :6/017201/ddin 7 s7_s.tpe2_ergp65Dob_08-iksnyzbviL_ttiL
ept.s_7s56pgre_2L_viiLttks-izbnyDob_08 11:61 5:345ddin 8 /017201/
Notre monde a été apparemment sous la
forme de ver ou chenille : il est à présent
sous celle de chrysalide : la dernière révo-
lution lui fera revêtir celle de papillon.

Le temps des papillons

Charles Bonnet

La chenille qui chercherait à « bien se
connaître » ne deviendrait jamais papillon.

André Gide

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614::3552/10 1 C
On ne se doute de rien. Les présages ne sont pas des
fleurs des champs. Armande ne pensait à aucun événe-
ment particulier, aucun sujet dinquiétude ne lhabitait.
Elle déambulait à lorée de la forêt sur le sentier dherbe
ourlé déglantier, de potentilles et de ronces baguées de
mûres. Lair était bleu dans ses yeux bleus. Elle aspirait
des bouffées dodeurs, des fibres de soleil. Elle ne pen-
sait à rien dautre quà celui attendu dans leur maison de
campagne. Il revenait de voyage par le train et elle avait
hâte de le rejoindre.
Cest alors que son regard fut intrigué par une tache de
couleur qui éclaboussait un gros caillou. En sapprochant
elle constata que cétait tout simplement un papillon.
Toutefois il ne bougeait pas. Ailes de satin orangé à
damier et semis de gros points noirs. Spontanément, elle
fit un geste pour le saisir, certaine quil allait aussitôt sen-
voler. Mais pas du tout. Ses ailes restaient inertes, privées
de toute palpitation. Linsecte semblait posé, léthargique
ou abandonné, sur ce morceau de granit grisâtre, écaillé,
probablement sa couche funéraire. Elle le prit délica-
tement. Déployé, il prenait toute la largeur de sa main.
Et, chose, étrange, cette douceur détamine pesait lourd,
beaucoup plus en tout cas quil nétait normal pour ce

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D_bo0b8ki-LzynsLivritt_710//102dn d 21_7sept.ie_256pgsDans une autre région du pays, plus montagneuse,
lété commençait comme toujours par une confusion
des bruits, dans le creuset des herbes et des feuilles,
un mélange feutré de grésillements, de crissements, de
stridulations, de bourdonnements. Les ailes et les élytres
se donnaient rendez-vous et combinaient leurs pulsations
aux heures matinales, au moment où la poussière du
soleil poudroie à travers les persiennes.
Réveillée depuis peu, Caroline sétirait mollement, la
peau encore moite, fripée, elle se prélassa un instant dans
la pénombre dorée. Hervé dormait encore ou faisait sem-
blant, alourdi par ces rêves tardifs et duveteux qui vous
assaillent en fin de nuit. Il était temps de se remuer, pensa
Caroline. La première chose à faire était douvrir grand la
fenêtre, de donner à la lumière lordre daffluer, de passer
sa patte de chamois sur les choses et les corps afin de
leur rendre un peu de luisant et de verdeur. Rideau vite
tiré, persienne repliée, une vague de soleil vint submerger
et aveugler Caroline. Elle ferma les yeux pour laisser le
rayon senrouler sur ses paupières et pour mieux humer
la fraîcheur qui se précipitait dans la chambre. Les vitres
étaient légèrement embuées. Elle y remarqua aussitôt
une forme insolite, une sorte de corolle trapézoïdale
qui sétalait. Quelque chose noir, à bande blanchâtre
discontinue et taches brunes cerclées dorange. Sans
doute une fleur égarée, transportée par la brise nocturne
et qui sétait aplatie sur la vitre. En approchant ses doigts

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qui avait la morphologie et la consistance dune feuille
morte.
Elle le glissa dans son sac. Il lui parut intéressant de
le ramener chez elle. Elle le montrerait à Edmond qui
possédait quelques rudiments dentomologie et saurait
peut-être, lui, de quelle variété de papillon il sagissait,
sans quil fût besoin de pratiquer une autopsie !

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FICtIoNS
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6Juin chantait jaune, de tilleul en platane. Les étalages
devenaient feuillages eux aussi. Articles de mode. Articles
de sport. Friandises des pâtissiers. Chaussures qui ont
envie de prendre lair et de trotter La ville sortait de sa
somnolence, sieste accomplie comme une heure supplé-
mentaire. Cétait une petite cité méridionale, à lombre de
ses remparts et dune vieille citadelle médiévale dont les
ruines attiraient encore quelques touristes.
Ariane avait laissé sa citroën
zX
en stationnement
dans une rue qui débouchait sur la place principale.
Après avoir fait ses emplettes, elle revenait la chercher
pour reprendre la route. Elle nétait pas en avance. Sa
clientèle lattendait. Bleu foncé, le véhicule se bronzait au
soleil. Il serait difficile de tenir le volant. Mais ce que vit
Ariane, avant même douvrir la portière au moyen de son
bip, ce fut quelque chose de très gros, comme une saleté

pour lenlever, elle se rendit compte quil ne sagissait pas
dune fleur mais dun papillon dune grandeur inusitée.
Ce papillon restait immobile, sans vie, comme décalqué
sur le carreau de verre.
Il était plutôt inhabituel de trouver comme ça un
papillon mort, collé à la façon dune vignette. Ce nétait
nullement une noctuelle, mais à première vue du genre
machaon, petit mars ou sylvandre, elle nétait pas sûre,
une espèce commune en tout cas, sauf pour la taille. Elle
en avait vu beaucoup de pareils voleter et batifoler sur la
prairie, en bordure du bois. Elle détacha linsecte, timbre
scotché, sans destinataire, et le déposa sur la table de la
cuisine, en attendant.
Le tapage qui provenait de la chambre, cétait Hervé,
bien sûr, en train de sébrouer, de sexercer à quelques
mouvements de gymnastique et de respiration.
Celui-là, il saurait peut-être à quoi sen tenir de sa
curieuse capture.

65:34:61 1102/sur son pare-brise, un oiseau avait dû en prendre à son
aise en fonçant en piqué ou en patrouillant Il y a des
jours où la fiente est une insolence du ciel !
Vu de près, ce nétait pas ça du tout : un superbe
papillon, au pourtour légèrement arrondi, quadruples ailes
brunes à bandes et liseré orange, mouchetures blanches sur
la pointeDe ceux-là, se souvint Ariane, quon appelle
vulcains, un baladeur des orties mais aussi des jardins,
elle en avait trouvé parfois folâtrant dans le sien. Mais que
diable faisait-il en ville, celui-là, de toute évidence exilé, en
migration peut-être, mais en outre inanimé. Elle le pinça
entre le pouce et lindex. Il était dune dimension inusitée,
plus grand que la paume, et ne sécaillait pas sous la pression
de longle. Mort depuis peu sans doute. Mais pourquoi ?
Rien dans les parages ne pouvait justifier la présence du
lépidoptère (Ariane se demanda où nichaient les chenilles,
processionnaires ou sédentaires) et pourquoi il était passé
si subitement de vie à trépas. Le fait était singulier. Elle
enfourna linsecte dans la boîte à gant. Son mari, Richard,
qui aimait jardiner, en saurait peut-être davantage
Elle démarra. Elle nallait pas tarder à oublier lincident.

Cette nuit-là, Sylvia se réveilla en sursaut. Elle transpirait.
Elle suffoquait. Peut-être la préfiguration dun de ces
orages dété qui véhiculent une touffeur insupportable.
Ce nétait pas la canicule. Son corps était recouvert dune
myriade de pellicules bizarres, on aurait dit des bouts
de tissus, souples, un peu gluants, mous et immondes.
Elle narrivait pas à distinguer leur forme précise dans
lobscurité. Au toucher, cétait à la fois un peu rêche
et répugnant, des feuilles mortes, des ailes de chauve-
souris ! Elle fut envahie par un début de nausée et par
une panique incontrôlée. Elle parvint à atteindre le com-
mutateur. Un flux de lumière électrique lui révéla que
son corps était tapissé dune nuée de papillons morts.

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Sylvia se leva dun bond et se secoua en hurlant. Elle
était nue et cela poissait de partout, jusque entre ses
cuisses. Presque tous les insectes saffalèrent à ses pieds. Il
y en avait plusieurs dizaines. Quelques-uns quil lui fallut
arracher du bout des doigts. Cest vrai, la chaleur lavait
contrainte à laisser sa fenêtre grande ouverte La tribu
en avait profité pour transformer sa chambre en caverne
ou crypte mortuaire Or ceux-là, nétaient nullement
des papillons de nuit, mais, pour autant quelle pouvait
en juger, de ces sylvains à la robe de deuil au reflet bleu
azur que lon trouve plus fréquemment dans les prairies
bocagères ou les friches. Quest-ce quils faisaient là en
foule, parsemés ? Ils ne pouvaient survenir du jardinet
qui entourait sa villa, agrémenté de quelques rosiers,
arums, pensées, deux trois arbres fruitiers, pas de quoi
attirer une telle horde dintrus
Pas facile de sen débarrasser par le balayage. Certains
restaient englués en ventouse sur les murs, les vitrines de
la bibliothèque et même les abat-jour. Elle se précipita
vers la douche. Elle avait limpression que son corps avait
été entièrement maculé par cette encre animale.

Cétait jour de marché. Belle journée nacrée où lon saf-
faire tôt à la préparation et à la décoration des éventaires.
Certains forains sont des artistes dans la mise en scène
des poissons, des crustacés, des légumes ou des fruits de
saison. Pas de monceaux, mais des éventails homogènes
où les écailles vont rivaliser avec les écales. Les boutiques
levaient leurs rideaux de fer sur la place. Nathalie se hâtait
pour ouvrir son petit commerce de produits diététiques
et biologiques, toujours bien achalandé. Elle précédait
en général dune demi-heure ses deux employées, poin-
tilleuse sur la présentation et veillant à ce que tout soit
fin prêt.
La porte vitrée à peine poussée, elle faillit tomber à

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b80nszyob_Dt_it-Lki6la renverse de surprise. De haut en bas le magasin nétait
plus quune avalanche multicolore dinsectes, des esca-
drilles entières de papillons agglutinés sur tous les rayons
et présentoirs, fixés sur les fioles, les pots de crème,
les flacons de parfums, les bocaux deau de mélisse,
accointés sur les boites, habillant les paquets, une pullu-
lation dailes jaunes et bleues, simili aquarelles, des ailes
collées comme des timbres-poste.
Les ailes pétrifiées de milliers de papillons.

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D
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À lheure des fenaisons, quand tous les parfums de la
terre, des mottes humectées de rosée, des arbrisseaux
bruissants et des plantes épanouies concourent à la magie
et à lenivrement, Marc et Camille, douze et dix ans, sen
allaient, gambadant par les champs de luzerne épinglés de
coquelicots. Lheure de lécole et du collège était passée.
On rentrait à la maison y poursuivre des jeux ou vampi-
riser le feuilleton télévisé. À force de courir, on se fatigue.
Lherbe était drue, moelleuse, appétissante, au point que
pour un peu on y aurait mordu comme dans une galette au
beurre. Essoufflés, les enfants sarrêtèrent dans leur course,
et riant à sétouffer de leurs plaisanteries et de leurs cachot-
teries, sallongèrent sur le confortable matelas de brindilles
et de folioles. Une pause odorante. Une petite sieste de
transition. Rien de tel pour reprendre haleine. Les yeux
clos pendant quelques minutes se rouvrirent, terrorisés :
la prairie inopinément sétait nappée dune multitude de
papillons. Et des dizaines venaient sabattre et sécraser
sur eux, comme les gouttes dune pluie sans nuage, des
gouttes colorées mais planes, des découpures de tissus qui
sattachaient à leurs cheveux, à leurs vêtements. Les enfants
étaient éberlués, un peu effrayés, bien quà première vue
ces insectes ne représentaient pas vraiment une menace, ils
étaient là, simplement, trop nombreux pour être vrais, sans
remuer et sans butiner, morts de peur peut-être, qui sait,

16:43:51/2011 61 0/71i.tp ddngs6pse_7vrLi25e_
08bti_tikL-yzsnD_bo/10211 1 :6345:6Les premiers symptômes de linfection apparurent très
vite,une traînée de poudre, mais en des points différents
du territoire, parfois très éloignés les uns des autres, ce qui
rendait inexplicable lexpansion de la maladie. Car cétait
une singulière maladie, qui touchait à la fois lépiderme,
les articulations et le psychisme. Armande avait été lune
des premières à subir la contamination dont on ne savait
pas encore de quel virus elle était la mauvaise graine.
Virus non codé, rebelle à lexamen, sans filiation connue.
On accusait le germe non détecté davoir engendré à la
fois la prolifération démente des lépidoptères de toute
espèce, leur migration intempestive, et leur mort ins-
tantanée non moins incompréhensible. Sils étaient les
porteurs virtuels du virus, les papillons auraient dû être
eux-mêmes immunisés. Ce virus les tuait, mais comment
seffectuait alors sa propagation ?
Le mystère restait entier. On appela papillonase la
pathologie provoquée par les insectes. Le langage de la
rue labrégea illico en nase, ce qui signifiait hors service
en argot mais permettait en même temps de substituer à
lexpression « chercher noise » celle de « chercher nase».
Armande en avait ressenti les effets peu de temps
après avoir ramené machinalement chez elle léchantillon
recueilli sur une pierre. Toute à la joie de ses retrouvailles
avec Edmond, son mari, elle posa linsecte sur une étagère
et ny pensa plus au cours de la journée. Le lendemain, elle
le reprit et le montra à Edmond qui crut y reconnaître la
variété commune appelée « petit nacré ». Malgré la taille
excessive du spécimen, cette découverte lui sembla sans
grande importance et on ne tarda pas à sen désintéresser,
une fois quil fut épinglé pour permettre sa dessication.

mais inanimés, éparpillés partout sur la luzerne, pareils à
une collection philatélique désormais dépourvue daffran-
chissement et de justification.

l
e

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BaleINeS

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FICtIoNS
17

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6:5436:Il en alla de même pour Caroline. Mêmes symptômes.
Mêmes conséquences. Même impuissance médicale à
trouver sinon une solution, du moins un traitement et
surtout, premier objectif, un vaccin antiviral. Hervé lui
non plus ne fut pas atteint. Les papillons continuaient
de déboucher on ne sait doù, de tomber en grêle et de
dévaster les environs. Certains évoquaient la récurrence
biblique des sept plaies dEgypte. La société courait à sa
perte et le châtiment venait de Dieu. Il tombait des nuages
comme jadis les sauterelles. Les incroyants haussaient les
épaules en écoutant ces billevesées. Chaque dérangement
de la nature, séisme, effet de serre, surchauffe, fonte des
glaciers et des banquises, ne suscitait-il pas une dégelée
de commentaires alarmistes, jetant sur toute chose un
relent avant-coureur dapocalypse ?
Toujours est-il que les peaux tombaient elles aussi,

18 C
HaRleS
D
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Quelques jours après, Armande se sentit très mal à
laise. La peau des bras et du cou parsemée de rougeurs
qui nétaient pas seulement désagréables mais produi-
saient de vives irritations. Elle ressentait dautre part de
pénibles courbatures, les muscles comme roués de coups.
Aucune fièvre cependant, mais des cauchemars ou
des fantasmes qui lassiégeaient en plein jour. Elle voyait
noir. Elle broyait du noir sous forme de taches.
La consultation dun dermatologue fut tout à fait
décevante. Il pronostiquait une sorte deczéma, mais
sans certitude. Il ordonna une série dexamens, dont des
tests allergologiques, car il soupçonnait aussi un accès
dallergie.
La maladie prit une tournure plus grave au bout de
deux semaines. La peau tombait par plaques. Et une
névrose incoercible agressa lesprit dArmande, jusquà
la faire délirer. Il fallut lhospitaliser.
Edmond avait par miracle esquivé la contamination.

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16011 01/2917/ 1 niddpe.t_ss7et il était aussi difficile de pallier à cette desquamation
quaux distorsions articulaires. Une ordonnance fut
édictée, interdisant au commun des mortels  pour qui
la mortalité devenait commune  de toucher à quelque
papillon que ce soit. Ils étaient désormais considérés au
même rang que les champignons vénéneux
Et lon se mit à chasser les lépidoptères au moyen
de puissants insecticides. Il fallait en première lieu
débusquer et détruire les nids de larves. Une guerre sans
merci fut déclarée aux chenilles. Les recrues écolophiles
affectées à cette campagne délimination éthologique
sarmèrent non de filets à papillons mais de bombes à
aérosols. Leur usage intensif selon certains, ne manque-
rait pas daggraver la poche percée de lozone. Il fallait
choisir entre deux maux le moindre
On réussit à sauver Marc et Camille que la vigueur
de leur jeunesse protégea sans doute des formes les plus
éprouvantes du mal. Mais Ariane dut renoncer, au moins
provisoirement, à son travail, Nathalie abandonner sa
boutique et Sylvia fut contrainte de déménager.
Du nord au sud de lhexagone, le papillon devint
lemblème néfaste dun péril immédiat, dune catastrophe
naturelle et dune urgence vitale. Lépée de Damoclès se
changeait en harpon et nud coulant de papillon. La
beauté morphologique de linsecte chantée depuis des
siècles à lapogée de son épanouissement, nétait plus
rien quun travestissement de la mort.

l
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19

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bruyère, de lorchidée. Il symbolise lévolution, puisquil
passe de létat de larve ou de nymphe à létat de splendeur
plénière et dautosuffisance dune créature volante et iti-
nérante. Il dispose, dans lencyclopédie des filiations, de
dispositions parallèles. Celle de linsecte virevoltant puis
bondissant de la nature à la peinture.
On peut voir en première instance dans le lépidoptère
un palpillon, puisque son mode de vie exige lusage de
palpes. Il nest pas plus lourd mais plus velours que lair,
palpitation de matière affinée et nomade, vessie pulsatile
du nuage, vêtement de pulvérulence, vulve volatile ouverte
et diaprée, sexe féminin indépendant du corps, origine du
monde en quête de nectar. Son corps est un quatuor dailes,
instrument musical de sa vélocité.
Il y a les phalènes, que lon dit géomètres : ils prennent
-
mesure de lair. Les phalènes, porte-pavillons, sont folia
tions de lhaleine.
La famille des papillons occupe toute la gamme
chromatique, toute léchelle des modulations plastiques,

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de limpressionnisme à labstraction. Le papillon est le
maître dune immense galerie dailes, volière en suspens
ou volière errante. On y discerne des étoiles pulsars et
des toiles miniaturisées. Des Klee qui sont inclusions
ou nævus de limaginaire. Des micro-Miró, des Picasso
aérogyres en format réduit et dépoque indéterminée, des
Dali ondulatoires que lie leur dédale et que commande
la théorie des quanta, à la fois ondes et particules, des
Kandinsky échappés du zoo de leur partition, des Matisse
embryonnaires, des Max Ernst délivrés de leur chrysalide
de ténèbres, des Soulage formés dun battement du temps,
des machaons peints par Braque, paupières réversibles ou à
géométrie variable.
On distingue parmi les catégories de voltigeurs sur
larbre généalogique, le cuivré commun né dun gisement
ou dune géode, largus bleu émanant dun orgasme de
la mousseline, la petite tortue galvaudant sur les pierres
sa robe orange soutachée de noir, le pacha à deux queues
qui émigra des tropiques après avoir raflé sa gerbe de
couleurs dans les prismes, le paon du jour, panache fauve
où frémissent des ocelles à léclat bleu acier, le petit nacré,
émulsion dune huître de lair dont il na gardé que la perle,
le collier-de-corail qui sert de cravate aux épis ou de nud
papillon aux branches, lazuré des anthyllides, fléau entre
bleu et brun, qui joue aux cartes latout du trèfle, le myrtil,
triomphe à tête de mort, masque de carnaval funéraire percé
de deux orbites noires, la proserpine qui oscille de tous ses
ocelles entre lincarnat et le noir de lincarnation, le moro-
sphinx presque chlorophyllien, vert jade, dissimulateur qui
imite loiseau-mouche ou le ventilateur de poche et last
but not least le zygène qui brandit les deux épées de ses
antennes, lanterne rouge et bleue de vagabond nocturne en
quête de tout ce qui flamboie.

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Camille et Marc étaient des natures. Des natures réfrac-
taires. De la graine de champions de karaté ou de truands
de haut vol. Ils nallaient tout de même pas accepter de
rester au tapis par la faute dun vulgaire papillon, fut-il
inscrit sur la liste noire des toxicophores ! Au premier
round, ils avaient subi le knock-out, la langue pendante, la
peau flasque débitée en lamelles, le mental démonté comme
il arrive à la mer. Ils réagirent cependant plus vite quon ne
lespérait. Ils défièrent de nouveau sur le ring la vilaine et
invisible bestiole. Ils lempoignèrent, la cognèrent, lui firent
des clés imparables et prirent leur revanche. Vainqueurs
aux points, vainqueurs aux poings.
Autrement dit, on avait placé les deux gamins forte-
ment traumatisés en observation, soumis à des examens
quils affrontèrent comme des divertissements post-sco-
laires. Cest grâce à leur contre-offensive que lon parvint
à détecter et à isoler le virus. Celui-ci, transmis par la res-
piration ou le toucher, sattaquait dabord à lépiderme,
lequel prenait la teinte pivoine des grands brûlés. Eux,
ils devinrent non pas écarlates mais verts, dun beau vert
pomme qui surpris évidemment aussi bien les experts
que tout leur entourage.
Sur le plan psychique, les choses auraient pu tourner
très mal, comme chez dautres malades qui se mettaient à
déraper, à dérailler, à senliser dans la fondrière maniaco-
dépressive ou le tourbillon de la folie. Eux, ils prirent
tout cela à la rigolade. Ils semparèrent de quelques
papillons et les tournèrent en ridicule, cest-à-dire quils
en firent un jeu de massacre. Cétait à qui lancerait le plus
justement sa fléchette dans la cible. Leur manège étonna,
mais on les laissa faire. Dautant quils semblaient recou-
vrer la santé à vue dil. Ils mangeaient comme quatre et
jouaient comme six.

es7_sgp652_erviL/01723 d nd.ipt_ttiL-iksnyzboD_8b0
0_D8bzyob11201//01724 d Le virus avait la spécialité, que lon ignorait, de se loger
dans certaines cellules. Cétait une abeille qui déposait sa
cire dans des alvéoles choisies, en particulier les glandes
salivaires, non pour fabriquer du miel mais de la mort.
Avec Marc et Camille, il tomba sur un bec. On le
piégea. On le coinça en flagrant délit. On le mit en cage,
ou plutôt en tube. Et grâce au sang prélevé sur les deux
enfants, qui savérait un excellent facteur de résistance,
on réussit à mettre au point un vaccin.
Les papillons pathogènes avaient été victimes dune
mutation génétique que lon nétait pas encore en mesure
de contrôler ni dendiguer. Il ne suffisait pas de les chasser
et de les tuer. Il était indispensable de sen prendre coûte
que coûte à la cause originelle du mal : la chenille.
Cest ainsi que sans délai fut entreprise une grande
campagne de vaccination des chenilles. Lune après
lautre. Avec des gants spéciaux, désinfectés. Opération
peu ragoûtante mais nécessaire pour venir à bout du
fléau. Sauvegarder dabord lespèce des papillons de
leurs agrandissements transgéniques et maléfiques. Et
puis sauver lhumanité de la débâcle !

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L-ti_tiLrv_e52p6gs_7sept.indd 7152/10/11021 436:7:5Emily Dickinson

La nature est ce que nous savons sans
avoir lart de lexprimer.

ChEng Hao (
XI
e
siècle)

Si quelque chose est dit sur la nature,
alors ce nest plus la nature.

Où lhistoire
devient naturelle

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