Le buisson de mûres

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Dans un village du Languedoc, au début des années soixante, vit une famille d'agriculteurs dont les extravagances n'exluent pas la chaleur et l'humour. des personnages hauts en couleur vaquent à leurs occupations, au rythme des saisons, soucieux des usages et du qu'en-dira-t-on. Vient le temps des récoltes et des grandes vacances. La famille déméngae dans une propriété isolée où l'enfant est livré à lui-même. La monstruosité surgit au sein d'une nature paradisiaque... Voici le récit d'un apprentissage de la vie, de la généalogie d'un traumatisme.
Publié le : mardi 1 mars 2011
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EAN13 : 9782296454613
Nombre de pages : 255
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Le Buisson de Mûres
© L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13967-1 EAN : 9782296139671
François Brunne
Le Buisson de Mûres
Roman
L’Harmattan
« Les cœurs déchiquetés qui parlent aux fantômes… »
Léo Ferré
J'ai le sentiment des éléments disparates qui se conjuguent dans ma personne. Ma complexité me gêne aux entournures. Par vent du nord, j'ai les jointures qui craquent. Plutôt arlequin que matamore. Ainsi ai-je grandi et je prospère, bizarre accident cérébro-génésique, triomphe de la duplicité, efflorescence anarchique d'une lignée qui s'était voulue unique. Ma genèse ne fut qu'éclat et humiliations. De joies et de douleurs mêlées. Métissage du cœur...J'ailes mécanismes de la réminiscence un peu pharaoniques. Profonds et ténébreux. Lorsque je descends en moi-même, je me perds dans un dédale de caves et de couloirs: les chambres secrètes de ma mémoire. J'y rencontre des portes scellées sur ce que j'ai jadis entreposé derrière. Rien n'y a été dérangé depuis les années soixante. L'instituteur est toujours là, avec ses yeux d'acier froid, les plis de la sévérité au coin de la bouche, et ses mouvements de menton à la Mussolini. Les flots tourbillonnants des grandes crues de septembre, lorsque les pompiers nous emportaient au sortir de l'école sur des passerelles de bois. Et le sang qui jaillit de la veine tranchée du poignet... C'est une singulière entreprise que de déflorer sa propre sépulture, exhumer ce que l'on a été. Vais-je devoir démailloter la momie jusqu'au bout... J'ai du sang de Gaspard Hauser qui se balade quelque part dans mes veines. Je suis le rejeton d'une innommable royauté, recueilli un matin ébloui et transi au milieu de la place publique. Depuis, je cours après l'énigme de mon origine. Dans l'impossibilité de me déprendre de moi-même, mieux vaut m'atteler à la tâche. J'ai vécu une partie de mon enfance sous le poids de la terreur. Une terreur sans nom, omniprésente, qui se manifestait dans mes activités les plus anodines. Remonter du delta à la source, c'est remonter aux origines de la terreur. Cela sent l'humidité, le tombeau, et une funèbre odeur de souvenance. Mes pas résonnent sur les dalles. Où aller ? Et par quoi commencer ?Il suffit de pousser une porte peut-être...
a première est de chêne massif, c'est celle d'une église. L Tandis que se pressait la foule des paroissiens, le bedeau se tenait immobile sous le porche, béret à la main, dans une attitude de soumission humble que raillaient mes yeux ironiques d'enfant. Les fidèles rassemblés, il refermait sur eux les battants et remontait d'un pas lourd l'allée centrale en direction du chœur illuminé. Sa génuflexion devant le maîtrecassait le autel bonhomme en un mouvement brusque qui rapprochait son front dégarni des degrés de marbre froid. Marbre contre marbre. Très tôt perdu dans l'assistance, avant que je ne devienne moi-même servant et ne connaisse l'envers du décor, la pénombre blême des sacristies, j'espérais que sa tête éclaterait sur les dalles, que quelque dérèglement sournois de sa prosternation dominicale jetterait le bigot sur les marches comme un vieil empereur assassiné. Je ne visais pas le vieillard, mais l'automatisme du rite, la sujétion que son geste de dévotion représentait. Mon hostilité disait l'horreur profonde, le dégoût éprouvé le matin quand ma mère faisait claquer les volets de ma chambre, noyant celle-ci sous un flot de lumière qui m'arrachait au sommeil, et m'intimait l'ordre de me préparer pour la messe. Une heure plus tard la tête meurtrie du sacristain serait la mienne lorsque, blasphème aux lèvres, je me mettrais en route pour la maison de Dieu. J'abordai la religion et ses dogmes, du moins la forme dégradée qu'on entendit m'en enseigner, avec un fond instinctif de révolte, une distanciation maligne qui, d'un office à l'autre, allait en s'aggravant. Le dimanche est le jour du repos, donc celui des poètes. En dérangeant injustement le mien, on attisait mes dispositions pour la Muse. Mon imagination s'étoffant, l'église devint le lieu privilégié de mes rêveries destructrices. Conscient de l'inanité du rite, j'imaginais les pires calamités susceptibles d'en interrompre le cours. Tempêtes et tremblements de terre. Plus raisonnablement la mort du pauvre pêcheur, la crise
10 LE BUISSON DE MÛRES d'épilepsie d'une paroissienne gironde qui s'abattrait dans l'allée centrale en arrachant tous ses vêtements. Un attentat, l'écroulement opportun de la toiture noyant la nef sous un magma de pierres et de boue. Que sais-je encore. A la différence d'un mauvais film auquel passé le premier quart d'heure nous renonçons, je n'avais pas l'élémentaire liberté de déchirer mon ticket et de quitter la salle. Je pimentais autant que faire se peut le spectacle. Mon regard, irrésistiblement détourné de l'action principale, enjolivait des détails situés dans les zones annexes de l'écran. Les couacs de l'harmonium, le vacillement fumeux des cierges, les lèvres de ma voisine de banc ahanant ses cantiques. Les nuques aussi, pendant l'élévation. Nuques courtes, épaisses, de cultivateurs. Ployées au-dessus des missels, où se lisait la docilité ânonnante de leurs propriétaires. Chez les femmes, c'étaient les pieds qui me fascinaient. La cambrure de la cheville soulignée par le talon des bottines ou des escarpins, la texture de la peau nue l'été, du bas gris l'hiver. A partir d'une chaussure entrevue dans la pénombre d'un dessous de banc, j'essayais de reconstituer un corps dont je ne savais rien, que sa forme me montrait différent du mien. Corps imaginaire, pas encore corps de désir. Corps dont le discours familial déclinait inlassablement les faiblesses et les manques. Curiosité effrayée des paroissiennes les plus attirantes comme de certaines plantes vénéneuses contre lesquelles on nous a mis en garde. Quant au reste de l'assistance, l'église fourmillait de monstres vacillants et blafards qui n'avaient plus grand chose de féminin. C'étaient les acharnées du cantique, le corps d'élite des dames patronnesses, gardiennes de la moralité et piliers de l'institution. La quêteuse au menton en galoche, paré d'une énorme verrue frisée de duvet noir, qui vous foudroyait du regard pour vous faire cracher la monnaie. Didou, la charcutière, aussi grasse et livide que les têtes de veau qui ornaient sa vitrine. L'hydropique Zézé, dont l'embonpoint martyrisait les ressorts de sa vieille Ami 6. Le décompte fait de mes créatures de rêve ou de cauchemar, l'irrésistible ennui me reprenait. Debout, assis, à genoux... Je pensais au rôti de midi qui prenait une belle couleur dans le four. La faim me tenaillait, une envie de pisser aussi. A ma gauche, le montant armorié
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