Le chant des chimpanzés

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C'est le récit d'un jeune garçon de dix ans qui, caché sous un lit, voit sa mère et ses deux petites soeurs sauvagement assassinées par des soldats venus arrêter son père. Ayant par miracle échappé aux soldats, le jeune garçon découvre dix ans plus tard que son père est toujours vivant, prisonnier des geôles du Grand Camarade Président Trebla Dranreb Ognob, un dictateur sanguinaire qui règne d'une poigne de fer sur le pays imaginaire de Bibulu depuis quarante ans...
Publié le : mercredi 1 octobre 2008
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EAN13 : 9782296175716
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Le chant des chimpanzés

Collection

Encres Noires dirigée par Maguy

Albet

N°313 Chehem WATTA, Amours nomades. Bruxelles, Brumes et Brouillards,2008. N°312 DANZI, Gabriel, Le bal des vampires, 2008. N°311, AHOMF, Les impostures, 2008. N°310, Issiaka DIAKITE-KABA, Sisyphe... l'Africain, 2008. N°309, S.-P. MOUSSOUNDA, L'Ombre des tropiques, 2008. N°308, Loro MAZONO, Massa Djembéfola ou le dictateur et le djembé, 2008. N°307, Massamba DIADHIOU, Œdipe, le bâtard des deux mondes, 2008. N°306, Barly LOUBOTA, Le Nid des corbeaux, 2008. N°305, S.-P. MOUSSOUNDA, Le paradis de la griffure, 2008. N°304, Bona MAN GAN GU, Carnets d'ailleurs, 2008. N°303, Lottin WEKAPE, Chasse à l'étranger, 2008. N°302, Sémou MaMa Diop, Thalès-le-fou, 2007. N°301, Abdou LatifCoulibaly, La ressuscitée, 2007. N°300, Marie Ange EYINDISSI, Les exilés de Douma. Tome 2, 2007. N°299, LISS, Détonations et Folie, 2007. N°298, Pierre-Claver ILBOUDO, Madame la ministre et moi, 2007. N°297, Jean René OYONO, Le savant inutile, 2007. N°296, Ali ZADA, La marche de l'esclave, 2007. N°295, Honorine NGOU, Féminin interdit, 2007. N°294, Bégong-Bodoli BETINA, Ama Africa, 2007. N°293, Simon MOUGNOL, Cette soirée que la pluie avait rendue silencieuse, 2007. N°292, Tchicaya U Tam'si, Arc musical, 2007. N°291, Rachid HACHNI, L'enfant de Balbala, 2007. N°290, AICHETOU, Elles sont parties, 2007 N°289, Donatien BAKA, Ne brûlez pas les sorciers..., 2007. N°288, Aurore COSTA, Nika l'Africaine, 2007. N°287, Yamoussa SIDIBE, Saatè, la parole en pleurs, 2007. N°286, Ousmane PARAYA BALDE, Basamba ou les ombres d'un rêve,2006. N°285, Abibatou TRAORÉ KEMGNÉ, Samba le fou, 2006. N°284, Bourahima OUA TTARA, Le cimetière sénégalais, 2006. N°283, Hélène KAZIENDÉ, Aydia, 2006. N°282, DIBAKANA MANKESSI, On m'appelait Ascension Férié, 2006. N°281, ABANDA à Djèm, A contre-courant, 2006. N°280, Semou MaMa DIOP, Le dépositaire,2006.

Daniel MENGARA

Le chant des chimpanzés

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03524-9 EAN : 9782296035249

A mes pères et à mes mères A mes frères et à mes sœurs A mes enfants et aux enfants des enfants de leurs enfants A mon peuple et aux traumatisés de l'Histoire. Au Gabon: ma patrie, mon pays

PROLOGUE

Ils l'ont emporté cette nuit-là. Ils l'ont surpris dans son sommeil. Ils sont venus en pleine nuit, brusquement, annoncés seulement par le bruit assourdissant de moteurs de véhicules militaires. Ils se sont arrêtés devant chez nous dans un soudain crissement de pneus pressés affrontant sans pitié le gravier sec et poussiéreux de cette ingrate période de grande saison sèche. Crissement de pneus immédiatement suivi du koup koup koup saccadé de brodequins atterrissant sauvagement sur la cour desséchée de notre vieille maison. Des ordres susurrés furtivement; de lourds pas feutrés déployés tout autour de la maison, mais vite trahis par l'épouvante de poulaillers et de cochons dérangés dans leurs sommeils innocents. Puis, comme pour accentuer l'indicible profanation faite à la tranquillité sacrée de la nuit, le kom kom kom de poings impatients frappant bruyamment à la porte, et une voix rauque qui crie dans un fu/asi approximatif - Au nom di Gran Camarat Présida dé /a Répib/ique, nous vous sommonsd'ouvri immédiatéma cetteporte! A l'intérieur de la maison, la surprise est totale. A la tétanisante torpeur qui embrume la dizaine d'yeux encore ensommeillés s'ajoute la confusion d'un éveil trop brusque. On croit rêver, mais on se rend vite compte qu'il ne s'agit pas d'un rêve. On murmure et on se rend compte de la gravité du moment. On se met à trembler. On se met à redouter les drames à venir. La vie passée dans la semiclandestinité défile et redéfile dans les consciences comme un effroyable film d'horreur que l'on préfèrerait ne pas regarder, mais qui fascine tellement que l'on n'ose point s'en détourner. Un film qui est comme ces rêves bizarres où, impuissant, on se voit inexorablement mourir, juste pour se réveiller en sursaut au dernier moment, dans l'épouvante la

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plus totale. On a alors l'impression d'avoir échappé à une mort certaine. Mais pour combien de temps encore? Car s'il est vrai que la mort peut être retardée par les miracles de la médecine, ou même par le simple acte d'une volonté de fer se refusant à mourir, il est également vrai qu'on ne peut échapper à la mort tout le temps. Un jour, elle finit forcément par rattraper les récalcitrants, surprenant ces arrogants au moment où ils s'y attendent le moins. Comme le léopard, la mort aime les jeux de cache-cache. Elle aime les surprises qui tétanisent et qui gèlent sur place, instantanément. Elle sait faire montre de la majestueuse patience qui résiste aux meurtrières pulsions du ventre affamé. Tapie dans l'ombre, elle attend et endort la méfiance. Mais en même temps, elle avance et se rapproche, subrepticement. Puis, féroce, elle bondit et s'accroche toutes griffes dehors à sa proie, plongeant ses impitoyables crocs dans la gorge agonisante de sa victime. Rapide. Efficace. Meurtrière. Drôle de destinée donc que celle de l'Homme, dont la prétention et l'arrogance l'ont amené à croire qu'il pouvait contrôler sa destinée, quand bien même cette destinée est aux mains de forces invisibles qui dépassent le superficiel entendement de sa maigre imagination. Et quand enfin son destin lui échappe, l'Homme se rend vite compte de sa petitesse, de son impuissance et de sa futilité. Mais il est alors trop tard. Et voilà qu'en cette fatidique nuit de saison sèche, les coups de poings insistants qui ébranlent la porte éveillent, dans le regard des paires d'yeux encore embrumées par le sommeil, l'appréhension qu'enfante l'inconnu. On se lève, tout titubant. On tâtonne tant bien que mal au travers de l'impénétrable obscurité pour retrouver d'abord les allumettes, puis la lampe à pétrole. Il faut à tout prix éclairer cette maison plongée dans le sombre désarroi de la fatalité. La lumière jaillit, impitoyable. Elle aveugle d'abord des yeux inquiets. Puis, lentement, on s'accoutume à la clarté et on se

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regarde. Puis on panique. On sort de la chambre parentale en courant. On se précipite dans celle des enfants où attendent dans le noir six paires de petits yeux eux aussi inquiets. Dieu merci, ils sont tous là. Ils sont tous saufs. Ils sont assis et tremblent. Sur leurs joues, des larmes causées par l'effroi coulent silencieusement. Ces larmes sortent de petits yeux encore fermés aux dures réalités de la vie. Elles sortent de petits corps qui tremblent instinctivement, mus par la peur d'un inconnu qui leur échappe encore. Les petits corps sursautent quand redouble la violence des poings qui, du dehors, con tinuen t à ébranler la porte d'entrée.
-

Au nom di Gran CamaratJ)résida fa Répibfique,ouvrez de

immédiatéma cetteporte! répète impatiemment la voix rauque. - Un moment! crie mon père. Il nous rassemble, ma mère, mes deux petites sœurs et moi dans une pièce sombre et nous fait signe de rester silencieux, de ne pas pleurer, de ne pas crier, de ne pas faire de bruit. Mais la peur est trop forte. La peur des conséquences futures de cette nuit sauvage. La peur de ce que nous redoutions tous. La peur de savoir que ce que nous redoutions était en train de nous arriver, nous qui croyions encore, bien naïvement, aux vertus cardinales de l'Homme que sont la bon té, le respect pour la vie et la croyance aux valeurs de civilité citoyenne qui fécondent la liberté et enfantent la dignité. Nous restons silencieux, mais des larmes coulent de mes yeux, des yeux de ma mère et des yeux de mes deux petites sœurs. Nous, les tout-petits, nous pleurons sans trop savoir pourquoi. Nous pleurons par instinct. Nous pleurons de voir pleurer notre maman. Nous pleurons parce que nous ressentons dans nos petites âmes l'agonie qui est celle de nos parents en cette nuit maudite. Nous pleurons parce que, quelque part dans nos petits esprits encore en fermentation, nous entrevoyons la possibilité d'horreurs innom-

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mables que nous ne savons pas encore nous expliquer, que nous ne pouvons pas encore nous ImagIner. Ma mère nous serre très fort dans ses bras tremblotants. Plus que quiconque dans cette pièce sombre, elle ressent l'ampleur de la situation. Elle tremble pour son époux. Elle tremble pour moi. Elle tremble pour ses deux [ùles. Elle tremble pour un avenir devenu soudain obscur, compromis par une destinée qui se refuse désormais aux explorations des pensées curieuses. Un avenir que les esprits inquisiteurs, mais avisés, conseilleraient de laisser aux caprices des mystères sacrés. - Tout ira bien, mes bébés, susurre ma mère à nos oreilles, tout doucement. Elle nous serre encore plus fort dans ses bras. Elle tente de nous rassurer d'une voix cassée mais brave. Ô mère tendre et protectrice. Ô toi qui es mère parmi les femmes et femme parmi les mères. Ô toi, mère des espoirs qui guident les pas hésitants des êtres égarés. Mère qui éclaire le chemin des âmes perdues au travers du chaotique dédale des rues sombres de la vie. Mère qui apaise les douleurs et implore la miséricorde des dieux vengeurs. Ô femme! Protège-nous du mal. Et voilà que se fait de plus en plus insistant, de plus en plus menaçant, le kom kom kom des poings impatients qui ébranlent la porte. A regret, mon père serre une dernière fois les mains de ma mère. A regret, il laisse les mains de ma mère glisser lentement des siennes. A regret, il embrasse ses deux filles. Puis, se tournant doucement vers moi, il me regarde fixement et dépose sur ma tête le souvenir d'une dernière tape réconfortante, comme pour me dire: «A toi de jouer maintenant, mon fils ». Mon père sort lentement de la pièce qui nous sert désormais de refuge. Ephémère et dérisoire refuge dans lequel nous restons blottis, les regards noyés par des flots de larmes chaudes vi te refroidies par le frais presque hivernal de cette nuit de grande saison sèche. Mon père nous jette

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un dernier regard inquiet, puis s'avance résolument vers la porte d'entrée. Il n'a pas le temps de l'ouvrir. La porte que l'on enfonce soudain du dehors lui saute littéralement au visage, le projetant violemment sur le sol où il manque de s'assommer. Tout groggy, il essaie de se relever, mais la voix rauque qui tantôt exigeait l'ouverture de la porte l'en dissuade prestement, pistolet au poing. Il est tout de suite entouré par dix soldats qui le retournent sans ménagement sur son ventre et le menottent, non sans lui avoir assené dix bons coups de brodequins qui lui font craquer quelques côtes. Mon père se contorsionne de douleur par terre. - Té voilà enfin saucissonné,hein, mon gran! dit moqueusement le soldat à la voix rauque, qui semblait être le chef de cette bande sauvage. Alors, on néfait pli la boul'he,hein? Des ricanements bêtement hilares sortis des bouches cruelles de ses collègues accueillent favorablement cet inhumain commentaire. - Ti es sél ? Où sont tes l'omplil'es demande le soldat à la ? voix rauque dans son fulasi bien bibulien. Il jette un regard circulaire et inquisiteur tout autour du salon illuminé par la blafarde lumière de la lampe à pétrole que mon père avait allumée. - Fouillez toutes les pièces! ordonne le soldat à la voix rauque à deux de ses subalternes. Comme des chiens féroces dressés pour l'attaque, ils se précipitent, le regard mauvais, fusils aux poings. Dans la pièce sombre, ma mère me pousse instinctivement sous le lit et me demande d'y rester quoi qu'il arrive. Elle me laisse sur la tête le même type de caresse que tantôt mon père y avait laissé. Puis, avant même que les soldats n'aient pu envahir notre refuge, elle se saisit de mes deux sœurs et sort de la pièce avec elles sous les bras. Je reste confus. Que fait ma mère? Que veut ma mère? Puis, je crois comprendre. Mais ce que je crois comprendre me glace le sang et me torture. Pourquoi s'exposer,

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et pourquoi exposer ainsi ses deux filles au danger de ces hommes sans foi ni loi? Pourquoi, en plus, me mettre dans cette horrible situation où je ne devrais ma survie qu'au sacrifice de sa vie et de celles de mes petites sœurs? N'auraitil pas été préférable que, si cela devenait le cas, nous mourrions tous ensemble? A-t-elle songé au calvaire moral que serait le reste de ma vie si je devais la vivre avec le terrible souvenir de n'avoir survécu que grâce au sacrifice des miens? A-t-elle songé à l'enfer que serait une vie hantée par le souvenir du meurtre de ceux qui me sont le plus cher au monde, une vie de solitude torturée par la mémoire de l'insupportable immolation des miens? Oui, je comprends ce qu'elle essaie de faire. Elle espère attendrir les soldats. Elle espère que la vue d'une femme en pleurs et de ses innocentes et tremblotantes filles suffira à faire ressortir la dernière fibre humaine encore enfouie quelque part dans les sombres recoins du cœur de ces hommes cruels. Mais elle se trompe. Ces hommes ne sont pas humains. Ils ne le sont plus. - Ah, la salope di (afard! s'exclame le soldat à la voix rauque. Il s'avance vers ma mère, la gifle du revers de la main et la prend par les cheveux.
-

Alors, ('est toa qui entête ton man~ hein, bordelle ? lui crie-t-

il, la bouche tordue. Eh bê, ti vas voir! Tenant toujours ma mère par les cheveux, il la traîne vers la chambre conjugale. Mes petites sœurs s'accrochent désespérément aux bras de leur mère. Elles sont séparées d'elle par deux soldats hilares qui se positionnent aussitôt devant la porte. L'homme à la voix rauque ferme violemment la porte derrière lui. Il se retrouve dans la chambre conjugale en compagnie de ma mère, qu'il tient toujours prisonnière par les cheveux. De derrière la porte, ma mère lui crie des insultes. On l'entend la gifler. On entend ma mère se débattre, se défendre. Un fracas de meubles bousculés et d'objets lancés ajoute au macabre tumulte de cette

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nuit maudite. Les deux soldats postés devant la porte de la chambre et les huit qui, dans le salon, veillent sur le corps recroquevillé de mon père, ricanent. Ils ont l'habitude de ce genre de choses, de ce type de scènes. L'humanité les a, depuis belle lurette, quittés. Ce sont des animaux. Des animaux sauvages au service du Grand Camarade Président. - Laissez ma famille tranquille! Laissez ma femme tranquille, salauds! hurle mon père du sol où, menottes aux poignets, il est toujours recroquevillé. Sur son visage ensanglan té, une cruelle douleur. - Tais-toi, connard! lui ordonne un soldat qui s'empresse aussitôt de lui asséner un violent coup de crosse sur le crâne. Mon père s'écroule sur le sol, inconscient. Un filet de sang bien rouge s'écoule lentement de l'énorme bosse qui vient de se former sur sa nuque. La chambre de mes parents devient silencieuse, soudain. On n'entend plus ni la voix rauque du soldat ni les insultes, ni même les cris de ma mère. Puis, tout doucement, la porte s'ouvre. Le soldat à la voix rauque en ressort tout titubant, les yeux écarquillés, le visage figé dans une surprise bête. En plus des multiples traces de griffes sanguinolentes qui zèbrent désormais son visage et son torse nu, il a une machette fermement logée dans la tête qui lui fend littéralement le crâne. Il s'avance, puis s'écroule dans une marre de sang fumant. Ma mère apparaît ensuite, presque nue, toute suante, les seins dehors, la robe en lambeaux, le visage recouvert des jets de sang qui avaient giclé de la fente mortelle qu'elle venait de tracer en travers du crâne de son bourreau. Les dix soldats dans le salon restent d'abord interdits. Ils regardent avec effroi le corps de leur chef se vider piteusement de sa misérable vie. Puis, les soldats se ressaisissent. Enragés, ils se ruent sur ma mère et la rouent de coups de brodequins. Impitoyablement. Ils s'en donnent à cœur joie, comme des animaux assoiffés de sang. Elle s'écroule, inerte.

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Ils se ruent également sur mes deux petites sœurs et leur assènent des coups sans discontinuer. Mes sœurs, nées jumelles juste deux ans après moi, n'ont que huit ans. Je les entends hurler de douleur. Puis, c'est le silence total. Je ne les entends plus. Les soldats frappent, frappent et frappent. Aucun son ne sort plus d'elles. Aucun gémissement ne sort plus du corps inerte de ma mère non plus. Du dessous du lit où je me cache toujours, j'observe ce drame par la porte entrouverte qui, comme un écran de télévision, m'apporte les insoutenables images d'un film d'épouvante. Je me serre les poings et je tremble. De rage. Je me serre les dents et je grelotte. De haine. Comme possédé par les esprits vengeurs du bwiti, la haine me propulse. Je sors de dessous le lit où je me refugiais et me précipite, enragé, vers l'un des fusils mitrailleurs que les soldats ont jeté par terre derrière eux pour mieux se livrer à la cruelle torture des miens. Je ramasse le fusil et je le pointe vers les dix soldats qui, le dos tourné vers moi, continuent de meurtrir les corps inanimés de ma mère et de mes sœurs. Sans savoir comment, j'appuie sur la gâchette. U ne rafale de balles brûlantes sort du fusil et fauche, un à un, les bourreaux. Ils s'écroulent tous sous mes yeux, pliés en deux par les balles rageuses qui sèment dans leurs corps une mort bien méritée. Du dehors, les soldats qui encerclent la maison entendent les coups de feu. Ils accourent. L'instinct de survie me porte, me conduit dans la chambre où je me cachais tantôt, me pousse à ouvrir l'unique fenêtre qui, heureusement, donne sur la cour arrière que les soldats postés dehors viennent d'abandonner précipitamment. J'enjambe la fenêtre et me rue hors de la maison. La cour arrière est libre. Aucun soldat en vue. Ils se sont tous lancés vers la porte d'entrée. J'entends les soldats faire irruption dans le salon de cette maison maudite où onze de leurs collègues gisent à côté des corps sans vie des miens. Je les entends hurler de colère et tirer sur tout dans la maison, à

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l'aveuglette. La forêt toute proche s'offre tout de suite à moi. Je m'y précipite en courant. Je prends le sentier qui mène aux campements lointains où, en pleine jungle, les villageois plantent, à l'abri des regards et des harcèlements du Grand Camarade Président, leur cacao. Les soldats maudits, derrière moi, continuent leur tintamarre enragé. Je les devine découvrant la fenêtre ouverte par laquelle je me suis échappé. Je les imagine courant comme des fous vers l'arrière de la maison. Du fond de la forêt où je m'enfonce de plus en plus, j'entends leurs voix criminelles. Elles percent le silence de la nuit de leurs cris d'animaux blessés. J'entends la pétarade des fusils mitraillant aveuglément la forêt. Des essaims d'oiseaux-gendarmes dérangés dans leur sommeil par la mitraillade des fusils fous s'échappent de leurs nids perchés dans le feuillage des bananiers. Ils s'envolent vers le noir de la nuit en braillant leur haine. Les soldats, dans leur rapport au Grand Camarade Président, n'oseront pas dire que c'est un enfant de dix ans qui a criblé de balles dix de leurs collègues. Ils n'oseront pas non plus dire que le crâne de leur commandant fut fendu par une femme se refusant à être profanée par un sauvage. Non. Le Grand Camarade n'aimerait pas un tel rapport. Le Grand Camarade, si la vérité lui parvenait, ne leur pardonnerait jamais leur incompétence et les ferait fusiller pour avoir laissé s'échapper le rejeton de cet homme qui, depuis de longues décennies maintenant, n'avait cessé de lui donner des maux de tête. A mesure que je m'enfonce dans la forêt, les bruits du village se font de plus en plus faibles, de plus en plus lointains. Je m'arrête un moment pour jeter un dernier coup d'œil sur ce village traumatisé. La forêt me renvoie son écran de végétation recouverte de l'impénétrable voile noir de la nuit. Je n'aurai pas de dernière image de ce village désormais frappé par le deuiL Le village du clan des Essang-

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wames aura désormais une histoire à raconter. Owé! Siba'a Mekon, le village de mon enfance, aura désormais une histoire à raconter. Siba'a Mekon vient de se faire le témoin des inhumanités de l'Homme. Arrogant, ce village avait osé, par le biais de mon père, regarder ces inhumanités droit dans les yeux et celles-ci, vexées, l'ont foudroyé sur place. Owé! Siba'a Mekon vit désormais dans la peur. La peur a cloué le peuple essangwamedans son lit cette nuit-là. Les chiens du Camarade Président s'en sont pris à eux en cette funèbre nuit de tragédie et ont fait couler le sang de leurs enfants. Ils ont exterminé toute une famille. Abomination! M 'ven! Oui, cruelle abomination que celle qui a frappé ce village. Ô mânes! Le mauvais œil a frappé avec cruauté. La nuit sacrée des esprits a été profanée. 0 esprits affranchis qui évoluez entre la vie et la mort, protégez le peuple essangwamedu mauvais œil qui compromet les destinées. Je continue à m'enfoncer dans la forêt. Une grosse explosion pourfend le silence effarouché de la nuit, secouant terre et arbres. Je me retourne. Je vois, au loin, une grosse lueur illuminer le ciel invisible de la nuit. Ils ont fait sauter la maison, pour dissimuler leur forfait. Je me remets à courir. Je cours à perdre haleine et je pleure. Je bute contre les racines protubérantes qui encombrent de plus en plus le sentier à mesure que je m'enfonce dans une forêt qu'éclaire faiblement le mince croissant de la lune. Une lune qui semble, elle aussi, attristée par le drame qui vient de se dérouler sous sa veillée. Au point que, de honte, elle a préféré se cacher, tantôt derrière d'énormes nuages sombres, tantôt derrière l'épais feuillage des grands arbres. Je tombe plusieurs fois. Je me relève. Je continue à avancer. Soudain, je me rends compte que je n'ai plus peur de la nuit. Je n'ai plus peur de cette nuit. Nuit africaine. Nuit hululante des bêtes sauvages qui dévorent. Nuit noire des esprits errants qui terrorisent. Je me souviens de mes moments de peur dans ce village à l'agonie, de mes nuits de

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pleurs. Je me souviens des si, Sl~sikoko si, é mon é braYl~ me tam fie zu nong,. Sl~Sl~sikoko Sl~é mor é braYl~ me tam fie zu bi des esprits malins rasant les murs des maisons à la recherche des enfants pleurnichards qui dérangent la quiétude sacrée de la nuit. Je me souviens de mes peurs des nuits passées dans la forêt avec mes parents lors des périodes de pêche nocturne. Je nous vois encore immergés jusqu'à la ceinture, descendant à pieds nus le lit de rivières infestées de serpents terrifiants. Je me rappelle la peur que j'ai toujours eue de ces nuits hantées par les wooh, wooh, wooh des esprits égarés des morts n'ayant encore pu franchir la grande rivière pour retrouver, de l'autre côté, la quiétude qui leur fut promise. Ces nuits avec leurs ombres animées qui prennent sous nos yeux apeurés la forme de créatures les unes plus terrifiantes que les autres. Non, cette nuit n'est pas la même. Elle n'est pas comme toutes les autres nuits de mon enfance. La peur des animaux sauvages qui rôdent à la recherche de proies humaines ne m'effraie plus. La peur des nuits passées dans la forêt ne m'habite plus. Cette nuit, les peurs d'antan m'ont quitté. Ne m'habitent plus que la haine et la rage des soirées de vengeance, la folie des nuits de crime Je cours et je pleure. Je pleure pour ma mère. La dernière image que j'ai d'elle est celle de ce visage devenu amas de chair informe et sanglante. Je pleure pour mes deux petites sœurs. La dernière image que j'ai d'elles est celle de ces petits corps frêles jetés par-dessus celui de leur mère. Je pleure pour mon père. La dernière image que j'ai de lui est celle de son corps inerte gisant à même le sol dans une mare de sang. Le sort lui a épargné l'horrible spectacle qui, sous mes yeux impuissan ts d' en fan t, a vu profanés et animalisés les êtres qui lui furent les plus chers au monde. Ô mânes! La haine m'habite. Je sens mon cœur se gonfler d'une haine cruelle. Je sens mes poumons se gonfler

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d'un air empoisonné qui appelle à la vengeance. L'envie de tuer tous les hommes sauvages du monde m'étouffe. L'envie de tuer le Grand Camarade Président me suffoque. Je m'enfonce dans la forêt, à chaque pas un peu plus. Je ne suis pas sûr de là où me conduisent mes pas. Tout ce que je sais c'est que je dois continuer. Continuer à marcher. Continuer à courir. Continuer à haïr. Je pense à mon père. Je pense à sa main forte et rassurante posée une dernière fois sur ma tête en signe d'adieu. « A toi l'avenir, mon fils », m'avait-il dit avec ses yeux. Ils l'ont emporté cette nuit-là.

CORRESPONDANCES

*** 1 ***
« Papa, cher papa. Je ne saurais te dire le plaisir, que disje, la surprise qui est mienne de te savoir encore vivant. Dieu soit loué. Je dis merci aux esprits bienveillants de nos ancêtres. Ils ont su te préserver du mal. Ils ont su veiller sur toi et te protéger du mauvais œil. Je dis merci, mille fois merci. Je ne saurais te cacher le désespoir qui fut mien au cours de ces dix dernières années de devoir grandir sans toi. Oui, c'est bien cela. Dix ans jour pour jour depuis que nos destinées se sont séparées. Jete vois encore cette nuit-là, étendu par terre dans la petite mare de sang qui coulait doucement de ta nuque. Je te vois encore menottes aux poignets, inconscient et imperméable aux effroyables drames qui se déroulaient autour de toi. Dix ans, papa. Dix ans. « Ta lettre reçue aujourd'hui même m'a à la fois comblé de joie et empli de tristesse. Je ressens dans mes veines, au moment même où j'écris ces mots, l'exaltation qui émane des miracles. Je lis dans la surprise de ta survie le retour dans nos vies des bénédictions divines. « Oh papa. Ton message a éveillé en moi la douleur de temps sombres que je croyais à jamais passés et oubliés. Il a éveillé l'émoi qui naît de l'inattendu et évoqué des larmes que je croyais n'avoir plus en moi, tellement j'ai pleuré ton absence. Ma joie est indicible, mais mon désarroi reste entier. Le souvenir me bouleverse et me revient maintenant avec la violence ravageuse des orages de saison des pluies. « Père! Pendant dix années, je t'ai cru mort. J'avais fini par dire aux esprits les prières qui s'imposent pour le repos de ton âme. Que pouvais-je faire d'autre? Personne ne savait le sort qui t'avait été réservé. Je m'étais convaincu que tu avais probablement, comme beaucoup d'autres avant toi,

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été exécuté dans la clandestinité par ceux qui depuis maintenant près de quarante ans violent impitoyablement notre peuple. Ton absence était devenue dans ma vie comme le vide comateux qui sépare le passé d'un patient de son présent. Je m'étais refusé à combler ce vide avec la rumeur. A certains moments, la rumeur te plaça vivant dans les geôles secrètes de ton bourreau. A d'autres moments, elle colporta ton exécution après d'infâmes tortures. Cette même rumeur, plusieurs fois encore, se défit pour te ressusciter, faisant finalement de toi non plus un simple martyr, mais un véritable mythe national. Des marabouts avaient même annoncé ton retour triomphal, un retour miraculeux qui, selon eux, allait apporter à tous la libération tant attendue. Quelle joie, père, de te savoir encore vivant! « Tu demandes des nouvelles de ta femme et de tes enfants, et tu poses la question de savoir si nous allons bien, si la santé nous habite. Père! Les mots me manquent. Il y a des choses dans la vie que les langues que nous parlons ne sont à même d'expliquer, d'exprimer. Dans ma tête, les mots et les émotions se bousculent. Les paroles qui atteignent ma langue y laissent un goût amer que j'ai tout de suite envie de cracher hors de moi. Le souvenir qui m'habite m'interdit de le sortir du coin de mémoire où je l'ai exilé. Je sens en moi l'émoi qui accable. En mes yeux brouillés par les larmes renaissent de dures images, d'effroyables visions. Le souvenir que je porte me broie comme les mâchoires du crocodile enserrant cruellement son imprudente proie, la suffoquant d'une prise subite et mortelle. Ma main tremble. La main qui tient le stylo qui grave sur le papier les mots que tu lis tremble, père. Elle hésite. Elle n'ose encore se faire à l'idée de devoir retranscrire sur ce papier tout blanc les paroles que tu sembles vouloir me forcer à écrire. Oh papa. L'agonie me torture au moment où, sur le tumultueux océan du souvenir, navigue ma pensée. Je cherche en moi le courage qui éclaire et qui

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transforme, la force qui secoue et qui active. Ma conscience, père, est une conscience blessée. Elle porte en elle les douloureuses cicatrices de mémoires rebelles qui tardent à s'estomper et qui hantent continuellement l'esprit. J'ai vu des choses terribles, père, et ces visions, ces choses vues au temps de l'innocence sont pour ma pensée comme des sables mouvants qui aspirent, avalent, puis noient. C'est comme si, emporté par le désespoir, je m'y étais jeté du haut d'un promontoire pour me faire engloutir tout de suite, d'un trait; sans me douter, hélas, que le lent étouffement qui en résulterait prolongerait encore pour trop longtemps mon insupportable agonie. Oui, père, j'ai parfois souhaité la mort subite. J'ai voulu, à maintes reprises, en faire une alliée qui m'aurait épargné le cruel calvaire des souvenirs réfractaires qui me rongent depuis une dizaine d'années. « Comment, donc, répondre à tes questions? Comment trouver les mots justes, ceux-là mêmes qui te conteraient les drames passés sans en même temps contaminer ton existence avec la maladie du souvenir qui m'habite? Les psychiatres, psychanalystes et psychologues soutiennent que revivre un souvenir en le contant est un acte thérapeutique qui délivre l'esprit et apaise le cœur. Faux! Je dis faux! Il Y a des souvenirs qui agressent et qui tuent la fibre même de la vie. Il y a des passés qui polluent l'existence et enferment l'esprit dans les nauséabondes catacombes de la conscience blessée. Revivre de tels passés devient, dès lors, un acte suicidaire à répétition, une seconde mort. Ne serait-il pas alors criminel de ma part de te conter ces choses qui rongent la pensée? « Papa! Le devoir qui est mien, à regret, me commande de t'informer du sort que les dieux ont réservé à ta famille. Mais ce même devoir se heurte à mon autre obligation, celle qui consiste à ne pas tuer la seule chose qui, je le devine, te garde encore en vie là où tu es, c'est-à-dire l'espoir. L'espoir

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fait vivre, disent les gens. Serait-il alors juste pour moi de te priver de la vie en te racontant les abominations que j'ai vécues? Entre le désespoir et l'espoir, père, il yale même rapport cosmique que celui qui existe entre la joie et la tristesse, la vie et la mort. Ce sont là les deux faces de la même réalité. Il n'existe point de joie sans tristesse. Il n'existe pas non plus de vie sans contemplation de la mort. L'humain, en s'accrochant avec désespoir à la vie, ne sait pas, en fait, qu'il s'accroche tout autant à la mort. S'agripper désespérément à la vie révèle alors, en réalité, l'oppressante hantise de la mort. Ainsi va le cycle de la vie, père. L'humanité, dans son infinie vanité, se bat sans cesse pour conquérir des parcelles de vie, croyant ainsi défaire la mort. Mais c'est peine perdue. La mort et la vie sont les sœurs jumelles du destin. Invincibles et cruelles, elles aiment à jouer à cache-cache, à se substituer l'une à l'autre, dans le seul but de tourmenter, de surprendre. La mort se dérobe toujours de dessous nos pieds quand, exceptionnellement, il nous arrive de la désirer dans nos moments les plus perdus. A la place, nous retrouvons toujours la vie, chargée par sa sœur de nous narguer, puis de nous torturer de ses mille misères. L'on se rend alors compte que désirer la mort c'est en quelque sorte se condamner aux tourments de la vie. De ta prison, papa, tu as su combattre le désarroi en t'accrochant à l'espoir de revoir un jour ta famille. En quoi, donc, aurais-je le droit de te priver de cet espoir qui a été pour toi le seul remède qui soigne la pensée et engendre la vie? « Père! La femme qui m'a mis au monde n'est plus. La femme qui a enfanté de mes deux petites sœurs jumelles est partie. Elle nous a quittés. En partant, elle a emporté avec elle tes deux fliles, victimes innocentes de la cruauté des êtres. « Que te dire de plus, papa? C'était cette nuit-là. Cette nuit maudite où ils sont venus. Le forfait fut accompli au moment même où gisait par terre ton corps inconscient. J'ai

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