Le DRH et autres nouvelles au sein du monde du travail

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La précarité de l'emploi, la déshumanisation du travail et le stress favorisent la perte de l'estime de soi et l'émergence de nouvelles maladies professionnelles comme la dépression. La créativité, l'humour et l'attachement à certaines valeurs (solidarité, entraide, partage) ne seraient-il pas un rempart à la morosité ? Entre fiction et témoignage ces nouvelles donnent un visage au monde du travail.
Publié le : mardi 1 février 2011
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EAN13 : 9782296454767
Nombre de pages : 142
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La DRH et autres nouvelles
au sein du monde du travail
Illustration de la couverture
Sylvain Josserand© L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-14017-2 EAN : 9782296140172
Sylvain JOSSERAND
La DRH et autres nouvelles
au sein du monde du travail
L’Harmattan
Bibliographie Aux éditions L’Harmattan: -Sur les Traces du Passé, des Cévennes au Mexique -Vassilia et le Lechlii -Haïku de cœur Aux éditions Publibook: -Contes et nouvelles du temps présent -La vie en plein mouvement En autoédition : -Un Bon-Abri (vie d’un Home d’enfants au Chambon-sur-Lignon 1953-1986) Participations aux anthologies: -Le chant des villes (Dianoïa) -Attention travail (L’Harmattan) -Les Fontaines de Paris (chapitre XII Bruxelles Paris) -Le passage des choses (Aleph-écriture) -Voyages en lignes (Aleph-écriture) -Couleur Femme (Les Poètes Français) -Florilège de la Saint Valentin (Éditions Thierry Sajat) Écriturede contes, nouvelles et textes poétiques pour les revues«Le Manoir des Poètes», «Arts et Mots» et «Rue Saint Ambroise».
La DRH « Quand on a tout juste de quoi s’acheter une baguette de pain, comment voulez-vous qu'on s’achète une baguette de bois ? » Tu es débordée. Cette phrase incisive, entendue dans un atelier de moulures, t’a sciée sur place. Aujourd’hui, le bois, tu en as par-dessus la tête ! Tu m’appelles de Saint-Dié comme tous les jours en fin de journée. Tu es la DRH d’une multinationale spécialisée dans le pin des Vosges. Tu passes dix à treize heures par jour d’écoute active pour des centaines de gens : ton directeur, tes cadressurbookés, ton agent de maîtrise dépressif et ce jeune chef d’équipe autocrate, avec ses ouvriers et ses syndicalistes remontés contre lui. Tu me parles. Ta voix dans l’écouteur. Tu ne sais plus ce soir comment «solutionner» les problèmes de tous ces gens rivés sur leurvolive, leur pâte à papier et leurs madriers. Ce soir tu as la tête sous le billot, presque la gueule de bois tant tu es saoulée de paroles. Tout se bouscule, tout s’émiette, tout voltige dans ton cerveau comme de la sciure de sapin : l’information, la communication, les salaires, la démarche qualité, les machines, les conditions de travail, le CHSCT, les chefs, les commerciaux, les taux, les ratios, la rentabilité, les réunions, l’organisation, la sécurité, les systèmes de gestion, les méthodes, le recrutement, le budget, la communication aux actionnaires…Tu reprends ton souffle et tu évoques les états d’âme de ta jeune secrétaire enceinte d’un ingénieur agronome marié, père de cinq enfants, et qui te fait du gringue à chaque réunion de direction.
De quoi rêveras-tu cette nuit, Françoise : de boulot ou de bouleaux ? Je te vois déjà glisser en traîneau avec MichelStrogoff quelque part en Sibérie orientale. D’immenses forêts de bouleaux dans la taïga, à perte de vue ! Des bouleaux rangés en ordre serré. Des bouleaux avec leur écorce pelée, des taches blanches, sombres et grises. Ils se métamorphosent soudain en101dalmatiens. À l’autre bout du fil, tu éclates de rire. Je te sens plus détendue que tout à l’heure. On se rappelle, demain, même heure ? Je t’imagine la bouche pâteuse, le regard triste. Tu te lèves, tu fumes ta première cigarette de la journée, tu appelles la réception pour avoir ton café… Où seras-tu aujourd’hui : à Saint-Dié, à Bussang, à Paris ou à Oslo ? Je ne sais plus… Tu navigues tous les jours entre les différentes unités du groupe, en 4X4, en avion, en TGV, le cellulaire fiché dans l’oreille, le portable au bout des doigts, l’œil fixé sur l’écran de ton ordinateur. « Quand on a tout juste de quoi s’acheter une baguette de pain, comment voulez-vous qu'on s’achète une baguette de bois ? » Cette phrase résonne dans ta tête. Tu te souviens du Père qui partait tous les matins, en bleu de travail, avec sa gamelle pour le casse-croûte. Tu te souviens de cette paye qu’il rapportait chaque semaine. Tu te souviens des enveloppes dans lesquelles la Mère classait les billets : une pour le loyer du « 2 pièces » où vous viviez à sept, une pour le marché du dimanche matin, une pour l’électricité, une pour les habits des plus grands. Les petits s’habillaient avec les affaires des aînés. Tu te souviens de cette odeur de minestrone, de pain grillé à l’ail, des relents d’huile d’olive.
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Tu te souviens que parfois le Père rentrait ivre mort, le samedi soir, après sa semaine de cinquante heures. Il prenait la Mère derrière le paravent de la chambrée. Quelques coups de reins, un halètement feutré, un bruit de ressorts, puis un roulé-boulé sur le côté du lit. Tu crois que ta mère subissait plus qu’elle n’appréciait ? Tu l’entendais gémir de plaisir, à moins que ce ne fût de douleur. « Déjà cinq gosses ! Et si jamais il m’en venait un autre ? » te disait-elle en s’essuyant les cuisses. « Quand on a tout juste de quoi s’acheter une baguette de pain, comment voulez-vous qu'on s’achète une baguette de bois ? » Tu repenses à cette phrase en versant ton deuxième café, en grillant ta deuxième blonde du matin, la seule qui te fait du bien, enfin celle qui te permet de passer de l’état comateux à l’état de veille. Tu es nue au milieu de ta chambre d’hôtel, avec son grand lit, ses deux tables de nuit et son bureau d’angle. Une photo du Mont-Saint-Michel au mur. Tu es nue dans ce lieu éclairé par deux appliques murales. Énervée, tu tires le rideau d’un coup sec : un pauvre con te zieute du bâtiment d’en face. « Merde, on ne peut jamais être tranquille ! Dès le matin sur le qui-vive ! » Nue, tu te diriges vers la salle de bains. Tu te prélasses sous une douche presque bouillante. Comme tu les aimes. Tu te sèches avec soin, tu entoures ta chevelure dans une serviette chaude, te dévisages devant la glace, te passes les mains sous tes cernes bleutés, te sculptes machinalement la commissure des lèvres. Tu enfiles un peignoir, tu sors de la salle de bain et tu branches machinalement la télé. Tu te diriges vers la penderie, tu choisis un tailleur gris pour ton intervention au Conseil d’administration à 15 h 00.
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Tu te fais plaisir en enfilant de la lingerie fine, slip et soutien-gorge à dentelles ouvragées, bas noirs. « Du luxe à défaut de luxure ! » Une information diffusée en boucle à la télévision distrait un court instant tes derniers préparatifs du matin : « un squat peuplé d’immigrés africains, des sans-papiers en situation irrégulière, a été incendié dans le 19e arrondissement ; vingt morts dont cinq enfants, quinze blessés graves. Le feu a pris dans la cage d’escalier en bois et s’est vite propagé à tous les étages. Les pompiers ont été gênés dans leur progression dans les appartements par la présence de nombreuses cloisons en planches de pin, retenues par des baguettes de bois » « Quand on a tout juste de quoi s’acheter une baguette de pain… » Tu marmonnes les brisures de phrases de la télé : « une poussée insidieuse de la violence, de la précarité, de la misère ; un mal qui ronge tout le corps social ; une lèpre qui suinte de quartier en quartier, de ville en ville ; des termites qui rongent tous les édifices de la société des Lumières. » « Je t’en foutrais moi des termites ! Ils ne savent pas ce que c’est de vivre les uns sur les autres ces journalistes. Aucun endroit à soi pour faire ses devoirs. Aucune intimité. Ils ont eu raison de mettre des cloisons et des baguettes de bois. Quand t’es gosse tu t’en fiches. Mais dès tes premières règles, tu ne sais plus où te mettre pour ta toilette. Ton père, tes grands frères ils te zyeutent les nichons et lafoune à travers ta chemise de nuit. Tu dois toujours te promener avec les bras croisés sur la poitrine pour ne pas attirer leurs regards. Tu dois te lever la nuit pour te laver les fesses et le minou au gant de toilette devant l’évier de la cuisine. »
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