Le Fileur de destins

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La vie quotidienne des Pieds-Noirs pendant la période 1945-1962 n'est pas plus plus connue que leurs sentiments et leurs réactions devant l'évolution de l'Algérie et les exactions de la rébellion. Profondément enraciné dans le sol natal, J. P. Alata est animé d'un patriotisme rigoureux. Ses contacts avec les colons du bled, ses relations avec les écrivains algérianistes, dégrossisent la légende du Pied-Noir colonisateur, pour ciseler une histoire plus complexe, plus fraternelle, plus juste.
Publié le : samedi 1 octobre 2005
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EAN13 : 9782296403437
Nombre de pages : 220
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LE FILEUR DE DESTINS

Louis POZZO di BORGO

LE FILEUR DE DESTINS

Roman

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest,

KossuthL.u. 14-16
HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

www.librairieharmattan.com e-mail: harmattanl@wanadoo.fr

@L'Harmattan,2005 ISBN: 2-7475-8672-3 EAN:9782747586726

Du même auteur

Charles Maurras, le poète du rempart - essai - Éditions Aubanel Le crucifix au-dessus du lit - Roman - Éditions Godeffroy de Bouillon Après nous le déluge - essai - Éditions Godeffroy de Bouillon Politique et Vérité - essai - Éditions Godeffroy de Bouillon Mon beau navire, ô ma mémoire - La malle d'Algérie - Éditions Atlantis La valise et la croix - essai - Éditions Godeffroy de Bouillon. La tchatche pour tout bagage - récit - Éditions Grancher

A Colette Mon soleil, Majoie, Ma vie.

PRÉFACE IMAGINAIRE

Nous n'étions pas amis. Pas davantage ennemis. Nous nous rencontrions dans les allées de rares manifestations littéraires sans ressentir l'envie ni le besoin de prolonger les entretiens furtifs, que le hasard motivait plus que l'admiration ou la curiosité. Le rapatriement des Français d'Algérie nous a cependant rapprochés. J'ai découvert alors que l'auteur passionné, intransigeant, était fortement enraciné dans sa terre natale, qu'il y puisait la chaleur de son tempérament, la gaudriole de son caractère, le courage de mener un combat solitaire qu'il savait sans doute difficilement gagnable, mais qu'il poursuivait avec acharnement de livre en livre, dans l'espoir d'une victoire à laquelle il ne croyait pas. Et le miracle vint.... Pourquoi a-t-il fallu son annonce pour que les critiques réticents qui s'évertuaient à l'ignorer se battent pour préfacer ses oeuvres dont on ne compte plus les rééditions? Pourquoi a-t-il fallu le coup de projecteur de la Providence pour que les Maîtres incontestés de la littérature contemporaine tirent de leurs tiroirs les copies de lettres de félicitations qu'ils lui envoyaient confidentiellement, sans aucune offre de parrainage auprès de leurs éditeurs, Gallimard, Grasset, Arthème Fayard, Albin Michel, de peur que son talent une fois reconnu recouvrît le leur de l'ombre annonciatrice du crépuscule des Dieux? Pourquoi at-il fallu cette volte-face de I'histoire pour que les grands éditeurs découvrent de nos jours l'indiscutable valeur marchande de manuscrits qu'ils jugeaient impubliables, parce qu'invendables? Comment a-t-il pu de son côté supporter la chape de silence que le conformisme institutionnel coulait sur chacun de ses livres dès leur parution? Comment a-t-il pu endurer sans se révolter le mépris de ses pairs, l'injustice des critiques, la jalousie feutrée du milieu auquel il appartenait? Comment a-t-il pu publier sans profit, le plus souvent à perte, autant de romans, d'essais, de recueils de poésies, sans jamais manifester le moindre découragement? Comment a-t-il pu résister à la

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tentation de changer de registre, de suivre les vents pourvoyeurs de prix de renom et de sièges académiques? Sans doute parce qu'il avait rencontré, en la personne de son éditeur, un autre soi-même qui estimait les idées plus importantes que la gloire, la bouteille qu'ils jetaient ensemble à la mer plus appelée à s'échouer sur une plage des siècles à venir que les honneurs périssables d'une immortalité de cour. Méprisés par les libraires, brimés par les critiques, ignorés par les chaînes de télévision, ils remplissai~nt l'océan des Lettres d'îles battues par les tempêtes. Le catalogue des Editions de la Résurgence envoyé à une clientèle cultivée, très attachée aux valeurs de la chrétienté et peu riche, favorisait une diffusion confidentielle, mais ciblée. Auteurs et éditeur, exposés aux mêmes périls financiers, partageaient les risques et le prix à payer pour défendre malgré elle une société en grand danger. Il existait entre eux une amitié, une fidélité, une admiration réciproque qui les forçaient à suivre, la main dans la main, le chemin qu'ils avaient choisi, avec la même assurance, la même constance, le même défi lancé à l'adversité. Je n'oublie pas non plus l'indélébile soutien de Fabienne qui intervenait avant et après, aux moments cruciaux du doute et du découragement. Les chemins du Fatum manquent de signalisation. Ils conduisent quelque part, bien que les destinations rêvées, choisies, imposées au départ, ne soient pas toujours celles de l'arrivée. Le temps change les directions à l'insu de l'acteur qui s'interroge et qui assiste au succès ou au four de la pièce qu'il joue, sans en être vraiment l'auteur et le metteur en scène. Jean Paul Alata m'émeut parce qu'il a durant toute son existence accepté sans le moindre mouvement de révolte, le destin médiocre d'un homme de lettres ignoré, rejeté par ses frères en écriture, alors qu'il s'avère de bon ton aujourd'hui de vanter son immense talent, non sans d'ailleurs une certaine indécence tapageuse de très mauvais aloi. Sa vie illustre la cohabitation chez lui du songe et de la réalité, cohabitation intellectuelle aux limites de la guerre civile dont nous sortons vainqueurs ou vaincus, sinon comme lui, vaincu et vainqueur. Il m'a littéralement envoûté par l'étendue de ses multiples amours: amour de la femme sacralisé chez l'épouse, de la France, de l'Algérie, de la politique non partisane, de l'écriture, et surtout par les drames qu'il a vécus en acteur et spectateur engagé. C'est un témoin capital que ce chêne jamais abattu! Ce qui constitue la force, l'authenticité de ce récit, je n'ose pas à son propos employer les mots roman et biographie, c'est qu'il n'a pas été dicté par un dessein littéraire, mais par les circonstances ou plutôt des nécessités d'ordre familial. Il annonce la parution complète de ses œuvres, en quatre très gros volumes, dans la collection classique "Panthéon" de la Bibliothèque Française. Ce texte n'a pas été écrit

Il
dans sa version primitive pour être publié. Je sais, après enquête, qu'il ne l'ajamais présenté à son éditeur et ami, encore moins à un autre. Il a été conçu à l'intention de celle qui allait devenir son épouse, afin de la rassurer sur la profondeur de l'amour qu'il lui portait; puis à celle de son fils gravement perturbé par l'une de ces crises que traversent la plupart des adolescents, en présence de leur première déception amoureuse. Dans une deuxième version, il a introduit dans son analyse de l'amour conjugal, la guerre d'Algérie et la fin tragique de Fabienne. J'ai acquis la conviction qu'il a vu dans la rédaction de cette seconde partie de son oeuvre, l'esquisse du roman qu'il souhaitait publier sur la vie du couple uni par les liens du mariage, et qu'elle lui a servi de caisson de décompression en libérant son esprit créateur de tout ce que son futur héros pourrait hériter de lui, en fait de comportement et de sentiments. Les derniers, derniers paragraphes ont été écrits pour sa publication quand celle-ci a été rendue inévitable après les grandes cérémonies de Rome. Dans une lettre adressée au Président de l'Association des Écrivains Pieds-Noirs il annonce l'écriture d'un roman "Les destins parallèles" premier titre du "Fileur de destins", dans lequel il s'efforce de relater avec objectivité la trame des dernières années de la société algérienne, encore française. En écho à l'ambiance dans laquelle il vivait à cette époque, j'ai trouvé dans ses archives un nombre très important de protestations envoyées aux Directeurs des chaînes de télévision pour dénoncer l'image de l'ensemble des rapatriés donnée systématiquement par toutes les émissions qui leur étaient consacrées. - Aucun de leurs participants ne porte un nom d'origine métropolitaine et tous parlent le français avec un accent étranger poussé jusqu'à la caricature. Si le téléspectateur examine de plus près l'expression désobligeante de la satire, il s'aperçoit qu'elle véhicule des arrières pensées racistes. Par exemple, l'esprit de famille tel qu'il se manifeste à travers la mentalité possessive de mères qui ressemblent à des mégères, nos traditions fortes et généreuses présentées de façon grotesques et tellement à l'opposé du comportement familial hexagonal qu'elles grossissent démesurément les différences aussi bien culturelles que cultuelles. Les présentateurs s'ingénient à démontrer à l'aide de comparaisons fallacieuses, souvent aberrantes, que les touffes d'alfa et les figuiers de Barbarie ne s'harmonisent pas avec l'architecture d'un jardin à la française - Son Algérie, vous le constaterez à la lecture, apparaît très typée, mais aussi très française. Dans cette œuvre pourtant étonnante, tout semble à la fois ordinaire et extraordinaire. J'ai limité mon travail à la rédaction de notes qui situent le récit dans le temps et qui apportent des éclaircissements sur les personnes que Jean Paul Alata connaissait parfaitement, mais pas nécessairement ses lecteurs. Ne soyez pas surpris si l'auteur, héros du livre, s'adresse

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directement sans employer d'artifices à sa fiancée, et s'il préfère la forme narrative ordinaire quand il désire convaincre son fils que les peines de cœur ne durent pas éternellement. Le livre, tel qu'il est imprimé, restitue textuellement, intégralement, la forme et la pensée du manuscrit du Maître. J'ai voulu que cette introspection, d'outre-tombe ou presque, conserve le ton de confession et de sincérité d'un homme qui s'est, toute son existence, battu contre l'indifférence, le mensonge, la désinformation, avec pour seule arme l'intime conviction d'avoir raison contre tous, et d'ériger un mini obélisque de livres quasiment inconnus, élevé à la gloire d'un pays, dont certains ont cru devoir arracher les pages pour les tourner. Charles Augustin Vialar de l'Académie Louis Bertrand

ERRANCES ET LABOURS

Aussi loin que je porte mon regard dans le passé je ne vois fleurir qu'un amour dans le jardin peu visité de ma vie. J'ai vécu, de ma dix-septième à ma vingt-neuvième année, douze ans sans vibrer à l'unisson d'une femme, douze ans sans découvrir l'univers féerique qui m'entourait, à travers une élégiaque sensibilité féminine. Il a fallu ta rencontre Fabienne, pour me transfigurer, rajeunir ce cœur blasé, enthousiasmer mon âme. Cela ne veut pas dire que je suis resté douze ans sans fréquenter de femmes, sans caresser une femme, sans me lier tendrement avec une femme. A la veille de notre mariage, dans cette confession un peu solennelle et obligatoire que j'écris pour toi seule, dans ce don de moi que je veux t'apporter et qui renferme mes secrets les plus personnels, je peux te dire, je peux t'affirmer que tu épouses un homme heureux, sans attaches, sans regrets, qui songe à son avenir en fonction du tien. Tu n'as pas à être jalouse de l'autre. L'autre n'existe pas. Tu m'as posé de nombreuses questions à propos de Jeannine. Jeannine ne compte pas. C'est un corps de déesse grecque, jaillie toute nue du ciseau de Phidias. Elle est resplendissante, admirable, attirante. De plus elle danse à ravir. J'ai aimé sortir en sa compagnie, c'est vrai, j'étais flatté par l'éclat que déposait sur moi sa beauté olympienne. Tu nous as aperçus souvent dans les cabarets, sur les plages de la corniche, à Aïn Franin où je louais la chambre d'hôtel qui abritait nos amours. Jeannine m'aveuglait. A son bras, je ne voyais pas les femmes que nous croisions ou que nous dépassions. Malgré notre promiscuité chamelle nous ne vécûmes jamais ensemble. Je n'ai jamais pensé lier ma vie à la sienne et cela montre bien le caractère fugitif de cette liaison. Elle aimait la vie libre. Je l'aimais autant qu'elle. Nous nous plaisions. Nous décidâmes un jour de devenir amants en nous disant: - ceci ne nous engage ni à la durée, ni à la fidélité, mais au plaisir que nous goûtons ensemble à l'occasion. - Elle envisageait l'avenir après moi, et

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moi après elle. L'horizon qu'embrasait le soleil, la mer aux embruns aussi luminescents qu'un bouquet d'étincelles participaient à la fête furtive de nos sens. La jeunesse, la santé de nos corps exigeaient le tribut délirant de l'amour charnel. N'imagine pas avec elle l'accord spirituel et physique qui irradie de chacun de nous en présence de l'autre. Dans ma mémoire j'assimile Aïn Franin à Cythère. Je lui trouve les charmes réunis de la Grèce, de l'Italie, de la Provence pastorale allongée aux pieds des Alpes. Une corniche sauvage, à mille lieues de toute civilisation, où paressent les méandres d'une route peu fréquentée, une crique à l'abri des tempêtes entre la pointe de Canastel et celle de l'Aiguille, des champs de lentisques, d'arbousiers, de genêts, agrémentés de rochers décoratifs de couleur pourpre et de pierres blanches en cascades, gigantesque rocaille dessinée par la nature à l'intention de deux ou trois îlots de maisons colorées, enfin la mer fluorescente et changeante, enjôleuse et traîtresse. Les Oranais viennent y chercher l'oubli des bruits de la ville, la paix des campagnes, l'harmonie méditerranéenne d'une terre rutilante prête à éclater comme une peau de grenade mûre, pleine de jus et de lampions de chair. La chaleur qui enflamme la nudité ambrée du décor invite nos deux corps à butiner l'un sur l'autre l'ambroisie éphémère de l'adolescence. J'ai connu là des heures réparatrices qui me permettaient d'oublier les vicissitudes de l'entrée dans la vie active. Dois-je te rappeler que ce fut l'époque un peu folle où le cœur prend son envol pour des terres inconnues, peuplées de certitudes qui finissent en mirages? Que retenir d'elle? Qu'il faut toujours courir après ce qui semble indispensable: les diplômes, une clientèle, l'amour dont on se fait une idée sommaire selon son tempérament et son éducation. Ou il s'avère furieusement sensuel ou purement intellectuel, jamais l'un et l'autre dans une osmose créatrice qui exalte la chair, pour tirer de l'esprit la substantifique moelle qui l'habite. L'amour se perçoit, pendant une décennie de recherche, dans la tiédeur des chambres de la même façon que les livres, le cinéma, le sport; comme un loisir qui détend autant qu'il fatigue, mais auquel il ne convient pas d'échapper pour devenir une femme et un homme. Si la littérature, elle aussi, m'apporte son lot d'aléas, de refus et de méventes, l'Algérie, notre Algérie, bouche des voies d'eau que la moindre tempête rouvre. Messali Hadj complote sans grand résultat. Ferhat Abbas cherche une nation algérienne qui n'existe pas dans l'histoire. Les Pieds noirs, dont nous sommes, utilisent la méthode Coué pour se persuader que l'incroyable ne se produira jamais. T'en souviens-tu? Qu'existe-t-il de plus efficace qu'un corps de femme pour effacer la laideur du monde? Jeannine réveillait en moi lajoie de vivre. Elle pétillait comme le champagne dans une coupe. Nous quittions Oran

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avec hâte. J'emportais les dernières nouveautés parues chez les disquaires. Nous dégustions gaiement, savoureusement le repas que nous avions composé avec délectation: mélodie des hors d'œuvres, concerto des poissons, symphonie des viandes et des légumes, sonate des fruits et des pâtisseries, ballet des vins. Tour à tour chefs d'orchestre et solistes nous nous désirions, les plaisirs appelant le plaisir. Elle me racontait les petits faits comiques glanés dans les couloirs de son administration. Je lui confiais en échange les potins du cabinet et du Palais. Nous nous promenions ensuite au bord de l'eau comblés, ensorcelés, nos corps toujours avides de baisers et de caresses. Dans la chambre, selon les disques apportés, muets, les yeux clos, nous dansions souvent. D'autres fois, assis sur un sofa, serrés l'un contre l'autre, mais l'esprit distant, enfermés dans notre univers personnel, nous embarquions sur les ailes de la musique vers des terres inconnues, interdites à l'autre. Nous rejoignions Oran à l'aube, repris par nos destins divergents. Non, Fabienne, tu n'as pas à te montrer jalouse de Jeannine. L'amour n'a pas à jalouser les manifestations du désir. Je l'avais remarquée dans la rue qu'elle parait soudain de sa présence. Souvent, à I'heure de sortie des bureaux, elle allait en compagnie d'une amie manger des gâteaux à la pâtisserie "la Royale". Rien de plus facile alors que de m'attabler à une table voisine de la sienne, et de déchaîner son rire par des signes la conviant à écouter le baratin gouailleur des camelots, qui s'installaient sur le large trottoir du boulevard Clemenceau, des locaux de la BNCI à ceux du Grand Bon Marché. Elle ne se fâcha pas. Je l'accompagnai chez elle en automobile. Nous nous revîmes de plus en plus fréquemment. Tu connais la suite. Notre liaison dura un an, puis devint occasionnelle jusqu'au jour où je te choisis et t'aimai vraiment. Elle cessa parce que nous n'eûmes soudain plus rien à nous dire de tendre. Les rendez-vous deviennent moins spontanés, plus rares. Les regards ne se croisent plus. Le concert de l'amour n'est plus joué mais enregistré sur un support de mauvaise qualité, aux variations de notes et de rythmes mal rendues. Un autre interprète, un autre instrument vibrent ailleurs et attendent de se rencontrer. Pendant douze ans j'ai quêté l'amour de fille en fille. Colette et Monique, Andrée et Denise, Marie et Ginette, France et Sylvie, Chantal et Dominique ont formé une ronde à laquelle nous avons mêlé nos mains, refermé nos bras sur des corps palpitants, fébriles de jouissance, de joie et d'angoisse. Pas une d'entre elles n'a modifié ma philosophie de la vie, mes projets, enrichi mon maigre savoir. Pas une d'entre elles ne m'a apporté autre chose que la chaleur enivrante d'un corps comblé par l'orgasme. Je ne peux pas mieux comparer ces amours rapides, précaires, qu'aux régates qui égaient l'été les plages

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d'Aïn El Turk, de Bouisseville, de Bou Sfer. Un camarade vient, et me demande de conduire son bateau à la victoire, car je possède dans le milieu des courses une excellente réputation de barreur. Je n'ai jamais su leur dire non. J'ai ainsi navigué sur la plupart des snipes de la flotte de course oranaise, sur le bélouga des Pastor, des Bertrand, des Scotto, des Duverger, des Monsonégo. Quelle fresque! Quelle griserie! Quelle grâce aussi! La brise née de la mer gonfle la voile du même frisson qu'elle fouette les visages. A son contact, la coque frémit ou se cabre, glisse, éventre la chair liquide de l'onde. Irisée, blanche, bleue, verte, transparente, diaphane, l'eau poudroie, clapote le long du bateau et retombe en pluie d'or un peu plus loin. Un concurrent à la traîne, à bâbord, fonce dans le couloir du vent. Il se rapproche. Il me serre. Il vire de bord. Il manœuvre lentement, minutieusement, plus court que moi. Il s'apprête à bondir, se redresse et soudain contre toute logique pour le profane, me croise silencieusement dans un galop triomphal. Sa voile tendue claque au vent, s'éploie comme des ailes immobiles de mouettes qui planent au-dessus des vagues couronnées de diadèmes d'écume. A mon tour, sans perdre de temps, de chercher le vent, de caresser de mes épaules la morne plaine des flots, d'en boire le sel et de redresser le navire dans l'ultime sursaut qui le conduit à la victoire. La lutte terminée, j'aime que les muscles se détendent, en même temps que la réflexion sur la stratégie à suivre perd la tension qui la bandait vers le but à atteindre. La vue de 1'horizon qui brûle, de la plage qui poudroie, de la mer qui flamboie, me repose. Sous ma main droite disposée en visière, le jaune des dunes de sable contraste avec l'azur rutilant des flots et du ciel. Les collines ravissent aux pins, aux ficus, aux eucalyptus qui les couvrent, toutes les gammes de vert possibles et gardent un reste de fraîcheur sous l'apaisante caresse de leur ombre. Les cabanons peints à la chaux absorbent la réverbération et à leur tour aveuglent. La peinture de leurs volets est lessivée par les brûlures du soleil et le sel de la mer. Ils bordent les plages et longent les criques dans un 9ésordre inesthétique et anarchique. Etre, ou plutôt "ne plus être" que spectateur Je demeure inerte sur le pont de l'embarcation jusqu'au moment où la nuit agrafe les premières étoiles sur la robe de soie de la voûte céleste endeuillée. Je ne barre plus le bateau. Je le laisse dériver vers le large ténébreux. Mes gestes d'homme en excellente santé subissent la lassitude de l'effort. Ils oublient l'angoisse, l'énigme du pressentiment dont dépend le succès. Ils ne s'incarnent plus dans une manœuvre peut-être hasardeuse. Les caprices du vent, la résistance du courant traversé, l'exploitation des qualités et des défauts de la coque ne m'importunent plus. La paresse qui me gagne me veut statique, vide de toute pensée,

19 esthète dilettante en paix avec soi-même. Je rentre au port dévot de ce bonheur léger, facile, émancipateur. Le dimanche suivant je change de bateau et le plaisir recommence de plus en plus identique, de plus en plus monotone sans que j'y prenne garde. Je ne cherche pas l'amour, mais l'amour de l'amour. Je quête l'illusion de l'amour avec qui peut me procurer cette illusion, mais pas le don de soi, la magie qui fait que l'on reçoit de l'autre plus qu'on ne lui donne. La mer se remplit 'ie voiles qui composent autour de moi un arc en ciel de drapeaux. 0 régates des côtes oranaises, régates de peintres ivres de couleurs, mes yeux ne cessent de vous voir chatoyer devant eux! Un peu plus chaque saison le lundi correspond à la fin de la récréation. L'addition des années me démontre que ces passe-temps stériles ne mènent finalement nulle part, qu'ils ne répondent pas aux questions que je suis de plus en plus appelé à me poser sur la nature et le pourquoi des événements auxquels je dois faire face en tant qu'individu et citoyen. La solitude que je ressens devant l'usufruit de la vie qui nous est accordé à la naissance me pèse et me responsabilise à mon Insu. Voilà sans doute pourquoi, lorsque j'ai découvert l'impasse dans laquelle me fourvoyait cette existence dissolue,j'ai instantanément compris que tu étais l'être prédestiné que la Providence m'envoyait pour que j'aille au terme de mon fatum, dans la lumière de l'amour véritable, cet hymen complet, plus procréateur au sens large du mot et dans tous les domaines que transmetteur de vaines et trompeuses
JOUIssances.

Noten01 Jean Paul Alata vient de vivre une journée de 1957 particulièrement éprouvante. Il a perdu sans panache un procès très médiatisé sur lequel il comptait pour asseoir sa réputation d'avocat. Une lettre de "L'écho du Dimanche" l'a avisé que le journal renonce à publier la nouvelle qu'il lui a envoyée, car elle risquerait de soulever l'ire des lecteurs présumés nombreux qui en feraient une mauvaise lecture. Ces échecs accroissent le malaise qui, depuis quelques mois, taraude ses pensées et sa conduite. Les femmes qu'il étreint lui rappellent les livres que leurs acheteurs ouvrent parce qu'il convient de les lire dans leur société, mais qu'ils referment déçus au bout d'une

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vingtaine de pages, faute de découvrir en eux le chef d'œuvre qu'ils aimeraient déposer sur leur table de chevet. Il rêve tout sottement de fonder un foyer, banalité impensable qui n'avait jamais effleuré son esprit jusqu'à l'intrusion fortuite de Fabienne à l'intérieur du cercle de ses relations. Or celle-ci, à qui il a pour la première fois parlé de mariage, à midi, au restaurant, lui a reproché ses multiples aventures et demandé un temps de réflexion. Le climat de la journée ne l'incite pas à l'optimisme, exceptionnel chez lui. Il sort sur le balcon de l'appartement qu'il loue, boulevard Magenta. La brise tiède du soir et l'oubli des murs qui l'enserrent lui procurent l'impression de sortir d'une cellule, d'alléger son cœur du poids des soucis qui l'oppressent. Le square Garbet avec son kiosque à musique démodé, la caserne de gendarmerie, bâtiment rectangulaire, fier des trois galons en forme de toit qui embourgeoisent les façades à terrasses des logements des sous-officiers, le Palais de Justice drapé dans la toge de son architecture inspirée du néoclassissisme, la Cathédrale enfin, monumentale pièce montée de coupoles maraboutiques, dorment dans leur île de verdure, sentinelles de l'ordre civique et moral. Au bas de sa fenêtre, un peu à sa gauche, une statue supposée représenter la République, pour d'autres la Justice, pour lui Athéna, veille et lui conseille d'exposer à Fabienne la sincérité et la profondeur de son amour. Ainsi que de nombreux jeunes bourgeois de l'époque, il subit l'influence du romantisme que freine toutefois la morale judéochrétienne, reçue dans sa famille. La vérité est qu'il se sent mal à l'aise avec les filles, dont il recherche pourtant la compagnie. Bien qu'il ne l'avoue pas, il ne conçoit l'amour physique à son âge qu'avec des courtisanes ou des femmes libres, d'une autre génération que la sienne. L'amour qu'il croira éprouver dans les pages suivantes pour sa cousine est en fait le tribut payé par lui au romantisme. La politique ne le laisse pas indifférent. Comment cela se pourrait-il d'ailleurs dans une ville où la droite et la gauche se sont de tout temps étripées lors des élections, où le truculent abbé Lambert organisait avant la guerre des défilés nationaux hauts en couleur contre la trop grande emprise des solidarités juives dans les affaires de la cité. Du deuxième conflit mondial il conserve le souvenir de la défaite et des victoires de l'Armée d'Afrique en Tunisie, en Italie, en Provence, de l'agression de la flotte anglaise contre la nôtre désarmée à Mers El Kébir, des règlements de comptes entre gaullistes et pétainistes. Le jeune témoin qu'il a été de tous ces événements, n'accepterajamais l'histoire arrangée par les vainqueurs afin de fonder leur légitimité sur la condamnation sans appel des vaincus.. Jean Paul Alata n'appartient pas à cette race d'hommes qui vivent sans réfléchir, qui calquent leur opinion sur l'officielle. Le jeune

21 qui a vu les autorités en place se moquer des commissions d'armistice allemandes et italiennes logées au Grand Hôtel, place de la Bastille, la rapidité avec laquelle on déplaçait l'armement à cacher dès qu'elles annonçaient leur visite là où il était dissimulé, n'admet pas que les écrivains qu'il admire soient réduits au silence. Il accepterait leur condamnation pénale, après évidemment un jugement équitable, mais qu'on les chasse de l'Académie, qu'on bannisse leurs livres des bibliothèques publiques, qu'on ne les réédite pas, ce qui revient à les brûler, le révolte. Il entreprend derechef la rédaction de son essai "Crime contre l'intelligence" que rejettent les grands éditeurs qui ont échappé à la tourmente, et qui restent en proie à la panique que suscitent les dénonciations. Sa déception s'avère grande. Il juge néanmoins la publication de ce livre indispensable aussi bien par défi que par souci de la liberté et de la vérité. Il effectue l'inventaire des moyens à sa disposition, dresse la liste des petites maisons d'édition courageuses et indépendantes, se documente sur la nature, le contenu et le prix d'un contrat d'auteur.

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