Le legs kurde

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Lamia Riza est kurde par sa mère et turque par son père. Elle est envoyée en Europe par ses parents, en Suisse puis à Paris, pour y faire ses études. La mort de son père, son départ pour la Turquie pour régler l'héritage, sa rencontre avec ses frères, qui, eux, se sentent entièrement Kurdes et qui militent dans le parti du PKK, l'amènent à se sentir elle aussi héritière de cette civilisation et à remettre en question beaucoup de ses idées et de ses préjugés.
Publié le : samedi 1 décembre 2007
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EAN13 : 9782296646933
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LESKURDESENROMAN ?
Les Kurdes n’ont pas encore la place et les droits qui leur
revien-
nent.Lorsqu’onparled’eux,c’estpourfaireréférenceàleurspartispolitiques, à leurs guérillas etpeshmergas, aux destructions des villes et aux
terres brûlées, ou bien aux persécutions et aux exodes, et surtout aux
tensionsintestinesentreclansetethnies… Touscesproblèmessontliés
à
leursituationdepeupleécarteléentrecinqpays,dontlaluttepourobtenirsonautonomieetseconstituerenÉtatreprésenteencoreaujourd’hui
unbesoinessentiel. Lesmédias, pour leur part, contribuent à divulguer
ces différents aspects, véhiculant souvent une vision politique de la
question kurde qui, bien qu’essentielle, ne favorise pas une approche et
une connaissance plus riches de leur culture et de leur histoire, une des
plus anciennes de l’humanité.
CesdescendantsdesMèdesoccupentunerégionduMoyen-Orient,
située sur les rives de deux grands fleuves, le Tigre et l’Euphrate, entre
la longue cordillère des monts Zagros et les monts Kurd Dagh. De très
nombreux journalistes et voyageurs se sont accordés pour souligner
l’extraordinaire beauté de ses paysages et ils sont les témoins muets de
la souffrance et de l’espoir des habitants de ces régions par où depuis
tantdesiècles,transitentcaravanes,troupeauxetbergers.Là,d’aprèsce
que l’on raconte, beaucoup d’entre eux depuis leur tendre enfance
s’entraînent comme de véritables denbedjs (troubadours), poursuivant
aucœurdeshautesmontagnesl’échoprisonnierdeleurchant.ChantetEl_legado_kurdo:Mise en page125/10/2007 11:55 Page
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paysagequi,heureusement,aujourd’hui,ontfranchilesfrontièresgrâce
àlavoixduchanteur-compositeurivanPerweretauxfilmsducinéaste
YilmazGüney.Mais,levisageduKurdistanoscilleencoreentrelesnouvelles que donnent journalistes et revues, radio ou télévision sur sa
difficile réalité historico politique et l’immanquable allusion à cette nature
faite de steppes, de déserts et de montagnes, parfois inhospitalières,
quoique indéniablement extraordinaires. Dans ce contexte magique et
réel, violent et paisible, son destin rude et inexplicable est ajourné sans
trouver la réponse tant attendue.
Néanmoins il serait injuste de ne pas mentionner que, hors
de
sesfrontières,leKurdistanexistegrâceauxœuvresdemultiplesspécialistes venant d’horizons différents. Des linguistes reconnus, des
professeurs, des historiens, des sociologues, des journalistes, des cinéastes et
des photographes ont fourni un apport précieux à un public sensibilisé
sur la question kurde. En France on connaît les études de l’orientaliste
Roger Lescot à qui l’on doit, entre autres, la compilation et la
transcription de l’épopée fondatrice de la littérature orale kurde,MaméAlan , de
même que les traductions littéraires et des analyses sur la question
kurde de Gérard Challiand, pour ne citer que les plus connus, sans
oublier le travail d’information, tout aussi important, de remarquables
journalistes, amis du peuple kurde. Il nous faut ajouter à cela les
activités diplomatiques, sociales et culturelles de l’Institut kurde de Paris :
publications, service permanent d’une riche bibliothèque, bourses pour
étudiants, enseignement de la langue kurde à l’Institut même, sous la
direction de son président Kendal Nezan. Et dans le prolongement de
cet espace, citons les nouvelles générations de la diaspora kurde établie
dans certaines métropoles occidentales, surtout européennes: Paris,
Stockholm, Berlin, Londres, Madrid, Amsterdam. Durant ces dernières
décennies,unnombrereprésentatifdejeunesaaccédéàl’enseignement
supérieur et plus d’un a démontré son intérêt à approfondir ses
recherchessurlesoriginesduconflitpolitique,économiqueetsocialque
subit leur peuple.
Cependant, à l’intérieur de l’espace que les études, la recherche et
la solidarité internationale ont pu accorder au peuple kurde, la
littérature occupe une place modeste, peut-être davantage dans certains pays
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quedansd’autres.EnEspagne,parexemple,nousnousrisquerionsàla
présenter comme « l’illustre absente », à l’exception des livres du
journaliste navarrais Manuel Martorell, spécialiste de l’Orient, qui depuis
plus de vingt ans se consacre avec une ardeur remarquable à
l’histoire
dupeuplekurde.C’estpourquoiunromansurlesKurdes,écritenespagnoletaujourd’huitraduitenfrançais,devientlepremiermaillond’une
chaîne qui – nous l’espérons – ne s’interrompra pas. Construire une
œuvre littéraire sur un sujet se rapportant au Kurdistan dénote non
seulementuneconsciencedecettenécessitémaisaussiunesensibilitéet
une identification à la cause juste d’autres peuples. En accord avec son
temps, temps de métissage, de nomadisme croissant, ce roman
de
G.H.Guarch,nourridel’histoirecontemporainedecette«minoritéeth-
nique»etdesesrevendications,révèlequedanssapréoccupationintellectuelleestsous-jacentcetespritméditerranéend’échangespluriels,de
croisements de connaissances et de cultures. Lui, nous pouvons le dire,
considèrecesaspectscommedesvecteursdéterminantsduchangement
social. En effet, dans son itinéraire d’écrivain, il aborde aussi le cas des
Arméniens et des Juifs.
G.H.Guarch,Cataland’origine,établidanslaprovinced’Almería,
semblerait avoir compris leurs droits et leurs désirs comme s’il avait
parcourucesterresetvécuparmiceshabitantsdelonguesannées.Etant
donné la forme hybride de son roman, il n’est pas évident de définir
sa
nature.Onpeutêtretentédeleconsidérercommeunreportagejournalistique très documenté avec des touches littéraires, ou voir en lui un
livre qui tient beaucoup de la chronique. Je dirais, c’est ce qui m’est
apparu dès la première lecture, que nous sommes face à une admirable
synergie de fiction et de réalité. Pour ce faire, l’auteur a recours aux
sources historiques et se sert d’un abondant matériel tiré de la presse
écrite et orale. Le lecteur remarque d’emblée la préparation
documentaire et érudite préalable à l’élaboration d’un témoignage d’expression
artistiqueoùl’imaginationetlafictionnarrativeprédominentsurlefait
historique, comme le pensait Walter Scott en définissant son invention
du roman historique.
Dans El legado kurdo le temps présent alterne avec le passé et le
futur. La sérénité orientale apparaît peu souvent à l’intérieur d’un
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espace–que l’on pourrait qualifier de«quotidienneté
agitée»-car
l’actionsedérouleaumilieudevoyagesenavion,entrain,d’appelstéléphoniques constants, de messages de journaux, de radio ou de
télévision, de recherches, de rencontres et de d’embûches tragiques dans des
villes et des pays différents. Dans cette ambiance, très proche du
Kurdistan que la réalité nous offre, se meut un réseau de personnages aux
passions modérées et àl’inquiétude idéologique parfois contrastée,
c’est-à-dire entre l’idéal et la réalité, et cela saute aux yeux lorsque
l’audace littéraire de l’auteur confie la trame narrativeduromanàun
personnageféminin,unejeuneKurde,élevéeenEuropeoùellepoursuit
des études anthropologiques et ethnologiques, qui collent si bienàsa
préoccupationexistentielle, et dont le comportement psychologiqueet
culturel nous renvoie sans cesseàson ascendance kurde.
Dès le premier chapitre,lesujet du roman est prisàson compte et
la consistance virile du discours, le ton de révolte, de perpétuelle
recherche et d’explication, chez elle deviennent délicieusement
rationnels et féminins. Lamia Riza s’interrogesur l’histoire de son peuple, et
decettefaçon,creusedanslesprofondeursdesapropreidentité.Filleet
petite-fille de Turcs par la branche paternelle et de Kurdes par la
branche maternelle, sa double filiation accentue la force des tensions
toutaulongdurécit. Poursongrand-pèrepaternel,ellen’existepas,du
simplefait de son ascendance;par contre,tout ce que sa mère lui avait
enseigné sur les Kurdes survit,caché et prisonnier dans son
subconscient. Malgré son apparence, sa façon de vivre, ses goûts et sa culture
européenne, « en se regardant dans un miroir,elle était ni plus ni
moins
qu’unefemmekurde».Ladichotomiequ’elletraînedepuissesoriginesse
confondaveccelledesonpeuple.End’autrestermes,l’histoireintimeet
individuelledelaprotagonistesefonddanscelledupersonnagecollectif qui n’est autre que le Kurdistan lui-même.
Si ce roman se lit jusqu’au bout avec un enthousiasme
soutenu,c’estparcequelaprotagonistedéroulepeuàpeulefildurécitavec
un tel soin que le lecteurnepourra se permettre d’être inattentif sous
peine de perdre des détails indispensables pour mieux apprécier le
dénouement, ou de négliger la maîtrise avec laquelle elle nous conduit
àlascène dont latension est laplus forte:Elmanuscrito, autrement dit
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Ellegado. Trente-cinqpagesquirésumentl’intriguedelanarration.Une
foisdeplus,notreapprochedel’étroitefusionentreréalitéhistoriqueet
fiction littéraire, entre identité individuelle et identité collective s’en
trouve renforcée. La déclaration de Lamia Riza: «Laseulechosequepeut
posséderunKurdeencemondeestlaliberté» énoncée dans les premières
pages apparaît avec plus de véhémence lorsqu’au moment de conclure
la lecture du manuscrit, son humeur devient sombre:
«Jemesentisaccablée». Puis, à la fin du récit, elle admet: «J’avaislesyeuxhumides,mais
jenepouvaispaspleurer» parce que l’histoire fictive se termine comme
l’histoire réelle, dans le suspens permanent de l’attente et de
l’inacceptable certitude. En effet, aujourd’hui encore, «aprèstantettant
detentativesfrustrées,tantdesangrépandu,leKurdistanesttoujourspartagé
entrelaTurquie,l’Irak,l’ancienneUnionsoviétique,l’IranetlaSyrie».
Pourtant l’utopie «d’avoirsonpropreÉtat,uneRépubliquekurde » est toujours
aussi vive et encore bien plus depuis que les Kurdes d’Irak ont obtenu
leur autonomie, et ce, malgré les obstacles constants qu’ils doivent
surmonter.
Cette quête, à présent peut-être moins lointaine, moins utopique,
estaussi celled’autrespeuples.Elleaaussi étélamienne.Audébutdes
années80,lorsque leNicaragua,dont jesuis originaire,brandissait face
au monde son étendard de lutte pour ses idéaux de liberté, je fis la
connaissance, par l’intermédiaire d’une amie écrivain et journaliste
vénézuélienne,d’unefigureemblématiquedelacausekurde,ledocteur
AbdulRahmanGhassemlou. Aveceux,jedécouvris lespremiers
chapitresdel’histoirepassionnantedesKurdes.Ainsi,s’éveillamasensibilité
face àleursituation de peuplepartagé,confronté àunedivision devant
laquelle ils semblent impuissants à trouver une solution. Ensuite,
j’arrivaisàl’InstitutkurdedeParisetalorslarencontreavecleurculture
et d’autres personnalités kurdes se produisit tout naturellement. En
dépitdemesorigineshispano-américaines,siéloignéesdeleursracines
culturelles,l’affectionetl’espoird’un«happyend»duproblèmekurde
ont perduré.
Pour que le roman de G. H. Guarch puisse voir le jour en France,
j’ai dû être une sorte de fée marraine en rapprochant la baguette
magique de l’auteur de celle du président de l’Institut kurde; il a
sou9El_legado_kurdo:Mise en page125/10/2007 11:55 Page 10
tenu notre initiativedetraduire et publier en France El legado kurdo.
Ensuite,letravail diligent d’Alyette Barbierarendu possible le mien à
travers cette modesteprésentation faiteàlademande de son auteur.
Heureux enchaînement de circonstances. Cela me rappelle les
quipus
desanciensIncasqui,rassemblantdesnœudsetdelonguescordes,élaborèrentunsystèmemnémotechnique,véritableinstrumentdecalculet
demémoire. Tressantdesliens,demaillonenmaillon,unerencontreen
suivantuneautre,leromandeG.H.Guarchapuarriverauxlecteursde
languefrançaisepoursedresser telunarbredesolidaritéet devenirun
acte de culture dont le message serait d’une portée symbolique plus
dense et plus forte que bien des exploits politiques.
GloriantoniaHenríquez
Paris,août2007
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LAFEMMEKURDE
Mon père, Mustafa Riza, propriétaire d’une grande manufacture de
tabacnecommit,d’aprèsmongrand-pèreFiruz,qu’uneseuleerreurdans
sa vie:épouser ma mère, Aïsha Jufar,une femme kurde, qui était née à
Diyarbakir,unebourgadeprochedelafrontièresyrienneetdelafrontière
iranienne.C’estvraiquemonpèreaffirmatoutesaviequecelaavaitvalu
la peine et que vivreàses côtés était pour lui la seule façon de concevoir
l’existence.Mais, pour un observateur objectif, ilyavait là beaucoup du
typiqueentêtementturcetaucunréalisme.Mongrand-pèredésapprouva
violemment ce mariage dès le moment où il apprit que son fils avait
perdu la tête pour cette femme.
Peut-être devrais-je mentionner que mon grand-père, Firuz Riza,
était non seulement un militaire de carrière, mais qu’il l’était aussi par
vocation. Je veux dire par là qu’il l’était dans sa vie professionnelle mais
aussichezlui,àlacaserneetdanssavieprivée.Àpeinepromucapitaine,
il appuyalaproclamation de la République Turque et durant les seize
annéessuivantes,ilfutaidedecampdeMustafaKemalPacha,Atatürk,le
père des Turcs. Mon grand-père n’était donc pas quelqu’un auquel
on
puisses’opposer.Celapermetdecomprendrequeladécisiondemonpère
nefutpasfacileetqu’avanttout,ildutyavoir,entremamèreetlui,beaucoup de cette chose si extraordinaireetparfois, si absurde,qu’on appelle
l’amour.
Quantàelle, elle descendait d’une familleimportante et connue de
notables kurdes. Ses deux frères, mes oncles Abdullah et Ismail,
n’acceptèrent jamais la situation de soumission dans laquelle se trouvait
leur peuple, et, dès qu’ils eurent terminé leurs étudesàIstanbul, ils
rejoignirentlesrebellesquidéfendaientl’idéald’unenationkurdesouveraine
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et indépendante et, un beau jour,en1956, ils entrèrent dans la
clandestinité et disparurent dans les monts Zagros, gigantesques et inaccessibles,
se contentant de laisseràleurs parents une lettre dans laquelle ils
expliquaient leurs motifs. Depuis ce jour-là, personne n’eut plus jamais de
leurs nouvelles.
Pour mon grand-père, ce fut un peu comme si on l’avait poignardé
dansledos.Jusqu’àcejour,levieuxRizaavaiteul’espoirdefaireaccéder
safamilleàlanouvelleetrichearistocratied’Istanbul.Ilneputdéshériter
son fils, bien qu’il l’eût tenté de toutes ses forces. En effet, lorsque toute
cette histoire eut lieu, mon père jouissait déjà du généreux héritage que
lui avait légué ma grand-mère Laila, qui avait toujours éprouvé une
prédilectionpourcefils.Ilavaitfaitcequ’elle-mêmen’avaitjamaisoséfaire
:
s’opposerauchefdelafamille,unmarietunpère,convaincuauplusprofond de lui-même que la discipline militaire était le seul modèle valable
dans la vie. Ma grand-mère paternelle était une aristocrate de la vieille
école qui était néeàParis;ses parents s’y étaient exilés après la tentative
ratée d’assassinat du sultan, dix ans plus tôt, qui avait conduit de
nombreuses personnes impliquées dans cette tentatived’assassinatàfuir le
pays pour se réfugieràl’étranger.Malgré tout, cette dame, élevée en
France, était complètement d’accord avec bien des théories d’Atatürk et
en particulier celles qui prônaient une plus grande liberté de la femme.
C’est ainsi que mon père put choisir sa vie sans avoiràsesoumettre
au patriarche de la famille pour qui toute cette histoire avait dû être un
incroyablecauchemar.Quandileutconnaissancedesdécisionsdesonfils
aîné,ilpoussadeshautscris.Ilréprimandadurementsonfils.Illemenaça
detouslesmauxencemondeetdansl’autres’ilnechangeaitpasd’idéeet
s’il n’oubliait pas tout ce quiavaitunrapport avec cette femme kurde.
Maismonpèrequi,jusqu’àcejour,avaitétéunjeunehommediscret
etobéissant,nemontrapaslamoindrefaiblessequandils’agitdetenirsa
promessedemariage.Deplus,–frustrationsuprêmepoursonpère–ilne
sembla pas s’émouvoir du fait que son père le déshérite et l’expulse du
foyer paternel, car dès le début il fit preuved’un grand don pour les
affaires, accompagné d’une grande réussite financière.
N’importe qui aurait sombré dans le désespoir.Mon grand-père, à
l’instantmêmeoùilcompritquecetteénormefolieétaitinévitable,fittout
ce qui était en son pouvoir pour que le mariageéchoue. Quand il vit que
ses effortsétaient inutiles, il tentadediscréditer son proprefils et même
de le ruiner. Ensuite,sahaine nous éclaboussa tous pendant de
nombreusesannées.
J’ai toujourspensé que cet homme ne pouvait supporter le
discrédit
socialquecelasignifiait.Ilavaitrêvéd’unautreavenir,d’uneautresituation très différente. Mais il n’avait pas un instant imaginé que son fils
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puisse lui désobéir dans un domaine, que lui, considérait comme
fondamental. Peut-être ceci requière-t-il une explication. Il n’est pas facile de
comprendre le dramatique rapport entre deux peuples aussi complexes.
Pour le gouvernement turc, pour l’arméeàlaquelle appartenait
mon
grand-père,lesKurdesonttoujoursétédesrebellessanscause,desterroristes et surtout des ennemis du progrès de la Turquie;legrain de sable
qui empêchait le pays d’aller normalement de l’avant.
Ilestdifficiled’expliquercequeles TurcséprouventpourlesKurdes
etcequecesdernierspensentdespremiers.Pourlerégime,iln’yapasde
Kurdes, il ne s’agit que de«Turcs montagnards ».
Mais pourtant les Kurdes existent. Ils étaient là bien avant que les
Turcsn’arriventenAnatolie.Les Turcsn’étaientalorsquedespopulations
nomadesquiémigraientversl’ouestdepuisl’Asiecentrale,chassésparles
Mongols.
èmeLes persécutions et les massacres commencèrent dès le XIX siècle.
En1833,MirMohamedpritlatêted’unegranderévoltekurdequipritfin
avec son assassinat.
Ensuite,toutnefutquetrahisonsetrencontresmanquées,révolteset
misesàsac.
Durant quelques années, presque àlafin du siècle, on eut
l’impression que les deux ethnies pouvaient coexister en paix. Les fiers
combattants intégrèrent même l’armée turque sous le commandement
d’officiers ottomans:leshamidieh,dont le souvenir est devenu si
abominable après qu’ils eurent collaboré au génocide arménien.
LesKurdessesontsoulevéssouventaucoursdel’histoire.EnTurquie,
ils le firent en de multiples occasions,sisouvent que cela finit par devenir
une sorte de routine permanente. Ils s’installèrent dans un système de
révoltesystématiquequienfitdesgenshostilesausystème ;uncauchemar
pourl’arméeetdescitoyensmarginaliséspourlapopulationturque.
Leurbannièreétaituneutopie:parveniràavoirunenationàeux,la
RépubliqueKurde.Maisladureréalité,c’estqu’aujourd’hui,aprèstantet
tant de tentatives frustrées, tant de sang versé, la douleur de milliers de
mères quiontperduleursfils,l’angoisse detantdefamilles, leKurdistan
est toujours partagé entre la Turquie, l’Irak, l’ancienne Union Soviétique,
l’Iran et la Syrie.
Mais ce n’est pas le pire. Ce qui est incroyable c’est qu’ils sont
toujours divisés entre eux:entre familles, clans, villages, tribus, partis
politiques, leaders régionaux.
Ilestdifficiled’accepterqu’unpeupleaussiindomptable,pleinde
héros, courageux, obstiné et décidé n’ait pas obtenu l’autodétermination.
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Après des siècles de luttes, de fleuves de sang versé–dequoi
remplir
l’Euphrate–lesKurdescontinuentàêtreuneminoritéethniquedanscha-
cundecespaysetilssontreléguésdanslesmontagnes,delaSyrieàKermanchah en Iran et de l’Arménie jusqu’aux collines proches de Bagdad.
Ils survivent dans des montagnes inaccessibles, dans des vallées et des
plainesdesséchéesetinhabitablesmaisqu’ilsn’abandonneraientpaspour
tout l’or du monde.
Ma mère, par son mariage, passa sans transition d’un villageperdu
auquel on ne pouvait accéderqu’à dos de mule, où le long été était un
enfer aride et le reste de l’année, une zone glacéeàlaclémence du doux
climat de la côte de la mer Noire;d’une maison primitive, si grande
fûtelle,àundélicieux hôtel particulier néoclassique sur la promenade
maritimedeSamsun–l’antiqueAmisosdumondeclassique–selonlegoûtde
la nouvelle bourgeoisie de notre pays;d’une ambiance rude, souvent
même hostile,auconfort le plus raffiné, grâce aux objets que mon père
achetait sans cesse pour elle, sans que le prix ni les difficultés pour les
obtenir eussent pour lui la moindre importance.
Mais, malgré tout, Aïsha Jufar comprit trop tard qu’avec ce
mariage,elle avait vendu le bien le plus important, presque le seul que
peutposséderunKurdedanscemonde:laliberté.Ellecompritaussique
lacagedoréeoùellevivaitnepouvaitmêmepascompenserl’airfroiddes
montagnes dans lesquelles elle avait vécu jusqu’alors.
Pourtant, même si elle en était consciente, cette femme kurde
indomptable ne se résigna pas, elle ne tomba pas dans la mélancolie, au
moins durantles premières années. Bien au contraire, elle axa sa vie sur
nous, ses trois enfants, sur lesquels elle déversa l’énorme quantité
d’amour qu’elle possédait au fond de son cœur.
Mon nom est Lamia Riza et je suis le troisième fruit de l’amour de
mes parents. Avant moi étaient nés Ibrahim et Ahmed. Durant toute
mon enfance, j’ai toujours éprouvé le sentiment que j’étais née sans être
désirée par mon père qui, d’une certaine façon, m’acceptaàcontrecœur,
uniquementàcause du profond amour qu’il éprouvait alors pour ma
mère.
Les premières années de ma vie furent pourtant, pour moi, les
plus belles. Ma mère me protégeait de toute sa tendresse et mon
père,
malgrésoncaractèreintrovertiettimide,commençapeuàpeuàmecomprendre,peut-êtreparcequ’aufildesjours,jeressemblaisdeplusenplus
àmamère.
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Je veux me faire comprendre. Mes années d’enfance furent
heureuses car ma mère sut nous inculquer,par ses récits, l’amour des
anciennes légendes kurdes, celui des montagnes escarpées, des vallées
splendides au printemps, des étroits défilés qui faisaient reculer les
caravanes de mules, des neiges qui protégeaient les accèsàleurs territoires
durant une grande partie de l’année.
PourIbrahim,pourAhmed,mêmepourmoi,bienquejesoisbien
plus jeune qu’eux, quand ma mère nous parlait de sa voix chaude de ces
lointaines montagnes, c’était comme si nous pénétrions dans un monde
fabuleuxqui n’avait rienàenvier aux contes les plus incroyables.
Ce qu’ilyeut de mieux dans mon enfance, je le doisàcette femme
extraordinaire. De plus, ma mère eutàmon égard une confiance
particulière, une confiance que seule une femmeavisàvis d’une autre femme,
quelque chose d’inaccessible pour mes frères, bien qu’ils soient déjà des
adolescents quand moi, je n’étais encore qu’une petite
fille.
Maintenant,mêmeaprèstantdetemps,jemesouviensavecuneprécisionabsoluedesappartementsdemamère.Cen’étaitpasunsérail,non,
ni rien de semblable. Nous habitions dans une très belle maison à
l’architecture européenne dans le parc qui est près du port. C’était une
demeure ancienne dont mon père se sentait fier,comme s’il l’avait
dessinée lui-même, alors qu’il l’avait achetée dans une vente aux enchères à
une vieille famille de Samsun. Mais il l’avait aménagée du haut en bas
pourqu’ellesoitàsongoûtensongeantaumoindredétail.Cefutquelque
chose comme un cadeau de mariageetd’après ce que me raconta ma
mère, presque une condition pour qu’elle acceptedel’épouser.
Elle obtint ainsi ce qu’elle désirait:garder son indépendance dans
une partie de la grande demeure. Cette condition ne fut pas
complètement positivecar,aufil du temps, cet espace se transforma en un
sanctuaire inviolable où même mon père n’osait pénétrer que s’ilyétait
expressément convié.
C’est là, dans la chambre de ma mère que j’ai apprisàaimer un
univers lointain et inconnu, plein de passion et de courage, d’audace et
d’imagination. Au fond, c’était la façon qu’avaient les Kurdes d’aimer la
vie.
Mais mon enfance passa trop rapidement. D’une façon paradoxale,
les jours me semblaient longs et ennuyeux, surtout durant les vacances.
Maislorsquejefuscapabledemerendrecompte,peut-êtrequandj’appris
àréfléchir,brusquement tout changea pour moi.
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Dès que j’eus seize ans, après avoir passé un an dans un internat à
Istanbul,monpèredécidaquejedevaisfairedesétudesàl’étrangeretque
la Suisse était le pays le plus indiqué.
Là je pourrais acquérir une formation sans que mes camarades de
classe m’appellent «laKurde », je pourrais apprendre l’anglais et
l’allemand, perfectionner mon français et plus tard un métier.
Mais surtoutjeseraisàl’écart de l’influence kurde de plus en plus
présenteàlamaison.
Ma mère, au début,refusa.Pour elle Istanbul était déjà trop loin. La
Suisse représentait pour elle le bout du monde, une autre civilisation
complètementdifférente.Ellenecomprenaitpasl’absurdecapricedemon
père. Ce ne fut qu’après une longue crise qu’elle accepta enfin,
comprenant que c’était la meilleure décision pour mon avenir.Etbien que cela
signifiât qu’à partir de ce moment-là nous serions séparées, elle se
résigna. Cela allait supposer un changement radical pour nous deux car,
durant ces dernières années j’étais devenue pour elle une amie intime
à
quiellepouvaitfairetoutessesconfidences.Elleétaitconscienteducaractèreentêtédemonpèreetellesavaitcombienilétaitdifficiledes’opposer
àlui. Mais elle savait aussi que c’était un homme bon qui lui offrait des
compensations matérielles et spirituelles avec une grande générosité.
C’est ainsi que, presque sans m’en rendre compte, je me retrouvai
dansuncollègeprivésituésurlelacLéman.Lemieuxpourmoic’estque
mes compagnes venaient des cinq continents et que, par conséquent, ne
s’étonnaientpasquejesois Turque.Lepire,c’étaitladisciplinecalviniste,
désespéranteàlaquelleonnoussoumettait.Monindomptablesangkurde
se révoltait contre les horaires stricts, les règles minutieuses et les
contrôles, mais d’un autre côté, sur les conseils de mon père, je me
montrai parfaitement discrète.
Jem’habituaiviteàcetteviemonotone.Peuàpeuj’acceptailaviedu
collège. Je commençai àmefaire des amies. C’est seulementquand
j’éprouvai une pointe de nostalgie que je m’accoudaiàlafenêtre pour
contempler les montagnes, la neige qui fondait dans les torrents, les lacs
profondsd’unbleuquisefondaitavecleciel.Après,avecletemps,jeme
suis miseàcroireàune sorte de mémoire génétique. Probablement mes
ancêtres continuaient-ilsàvivre en moi, eux qui, d’innombrables fois
avaient parcouru les montagnes où naissent le Tigre et l’Euphrate et
étaient descendus jusqu’aux pâturages d’été dans les monts Zagros, en
Iran.
Ma vie était donc totalement étrangèreàlavéritable réalité du
peuple de ma mère.
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Un jour,jeparlaiàmon amie Sara Levin, une Américaine de
Virginie, de mes parents. Elle ne savait rien des Kurdes et me posa des
questionsàleur sujet. J’eus honte du peu de choses que je savais de leur
histoire. Je me sentis, soudain, comme vide et je me proposai d’apprendre
tout ce que je pourrais sur eux. Je n’eus pasàchercher beaucoup car,ici
même, dans la bibliothèque du collège, je trouvai ce que je cherchai avec
tant d’acharnement. Le professeur d’histoire,Madame Tenisse, eut
connaissance de mon intérêt et m’accompagnamême un après-midiàla
bibliothèque municipale. J’appris que quelques années plus tôt, Barzani,
le général kurde, devenu un héros, avait obtenu du gouvernement
baassisteirakienunaccordpourreconnaîtreunerépubliqueautonomekurde.
Je fus surprise en me rendant compte de la dure réalité dans laquelle
vivait le peuple kurde. De là est sans doute venu mon intérêt pour
l’ethnologie et l’anthropologie. Ce goût m’aaccompagné toute ma vie et
m’aservi pour mieux comprendre certaines choses.
Malgré tout, les années passées en Suisse me semblèrent longues et
ennuyeuses. Ce n’est qu’après avoir terminé mes études que je me rendis
compte qu’en fait, sept longues années s’étaient écoulées, pendant
lesquelles je n’avais passé que quelques semaines en Turquie, car mon père
prétendait se livrer sur moiàune sorte d’expérience en me maintenant à
l’écart du monde provincial de Samsun et de tout contact avec les miens.
Ce ne fut que beaucoup plus tard que je compris ce que mon
père
avaitvoulufaire.Avecletemps,memainteniréloignéedetoutcequipouvait «sentir»leKurde, était devenu pour lui une véritable obsession. Il
craignait,àjuste titre, je crois, l’appel de mon sang kurde et qu’un jour,
moi aussi, je ne disparaisse dans les montagnes.
Je dois reconnaître que mon père ne se trompait pas. De fait, pour
mon grand-père paternel nous n’existions pas, simplementàcause de
notreascendance.PourlevieuxRiza,nousétionscontaminésparunsang
mauvaisqui,pourlabourgeoisieturquenevalaitalorspasplusquecelui
des pauvres gitans qui survivaient tant bien que mal dans les faubourgs
de Samsun.
Mais je ne veux pas dire non plus que je ne m’étais jamais rendu
compte de ce qui se passait autour de moi. D’une certaine façon j’étais
consciente de ce que signifiait le véritable héritage de ma mère et je
comprenaisàquel point il avait affecté la vie de mon père et avait fini par
créer l’ambiancespéciale qu’on respirait chez moi. Mais je suis sincère si
jedisque,malgrélesproblèmesquecelanouscausait,jen’enn’auraispas
changé pour rien au monde.
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Sans m’enrendrecompte, durantdenombreuses années,j’oubliaice
monde, sans savoir que tout ce que ma mère m’avait enseigné sur son
peupleétaitrestécaché,tapi,dansmonsubconscient. Toutcelaétaitresté
enarrière,oubliésousd’autresréalitésquioccupèrentmonintérêtdurant
les années de mon séjour en Suisse. Mais en fait, il n’en était rien et
quelque chose de dramatique et d’inattendu dut arriver pour que,
brusquement, tout cet héritage apparaisse devant mes yeux comme un vieux
filmennoiretblanc,mefaisantcomprendrequemêmesimonapparence,
mes manières, ma culture étaient européennes, dans le fond de ma
conscience, je n’étais rien de ce que je paraissais être et que je me sentais
seulement sincère et loyale quand, en voyant mon image dans la glace,
j’étais, ni plus ni moins, une femme kurde.
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LERETOUR
Quand j’eus terminé mes études, je restai en Europe. Cela ne
m’intéressait nullement de retourner en Turquie. Il ne s’agissait pas tant
de la volonté de mon père que de ma propre volonté. Il avait atteint
son
but:medéraciner,metransformerenquelqu’unquineregrettaitpasson
pays,safamillenisescoutumes.J’étais,pourquoinepasledire,uneapatride,mêmesijeconservaisunpasseportturcqui,plusqu’autrechose,me
rappelaitenpermanencequej’avaisiciunevied’emprunt,quela Turquie
là-bas n’était pas mon pays et que ma véritable réalité, cachée par
une
pose,desvêtementschersetunparfaitaccentfrançais,étaituneautreréalité très différente, bien qu’une voix très lointaine m’appelât,sans que le
sache, vers un destin inconnu.
Un jour ce destin arrivasous la forme d’un télégramme. Mon père
étaitmortlaveille.Jecomprisqueladistancequimeséparaitdemonfoyer
étaittellequ’on devaitdéjà l’avoir enterréetqueje nelereverrais jamais.
Jepleuraisurlui,maisenréalitémeslarmesjaillissaientàcaused’un
nouveausentimentquejen’avaispasconnujusqu’alors.Avecmeslarmes
disparaissait définitivement mon enfance, ma jeunesse, la personne que
j’avaisétéjusqu’àcemomentprécis.Monpère–malade,vieilli,lointain –
avaitétéduranttoutescesannéescommeuneréférence,unlieninvisible,
trèsmincemaisenmêmetemps,tangibleetquivenaitdeseromprepour
toujours.Quandjeluslesquelqueslignesdactylographiéessurdupapier
bleu, je pensai que cela ne valait plus la peine de revenir dans mon
pays.
Aprèsm’êtrecalmée,jeréfléchis:jenepouvaispasagirainsi,jedevais
partirenTurquieimmédiatement.Brusquementj’éprouvailebesoindefoulerlesoldemamaisonetlesoirmêmejem’envolaipourla Turquie.
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Le vold’Air France atterritàAnkaraàl’aube. Ilyavait presque sept
ans que je n’étais pas allée dans mon pays j’éprouvai une étrange
sensation,unmélangedesentimentscontradictoiresparmilesquelsdominaitla
honte de m’être tenueàl’écart durant la longue maladie de mon père.
Il est vrai qu’il m’avait téléphoné plusieurs fois,qu’il m’avait prié de
ne pas venir,ilavait insisté, disant qu’il préférait que je resteàParis et il
avait affirmé que ce qu’il avait n’était pas grave. Tandis que les roues de
l’avion touchaient la piste, je compris que si, c’était graveetque
maintenant c’était
irrémédiable.
Pourarriverchezmoiiln’yavaitpasd’autrepossibilitéquedeprendre un car.Ilfaisait une escaleàCorum, entre Ankara et Samsun, sans
compter un nombre incalculable d’arrêts et de haltes quand quelqu’un
levait la main depuis le bord du chemin. Ce n’était pas une perspective
très gaie mais je ne me sentaispas non plus le courage de louer une
voiture et de conduire durant les quatre cent kilomètresqui séparaient les
deux villes.
Un vieux taxi, les quatre vitres baissées àcause de la chaleur,
m’emmena de l’aéroportjusqu’à la gare d’autocars
d’Ankara.Lechauffeur n’arrêtapas de me parlerenallemanddurant tout le
trajet,eninsis-
tantsurlefaitqu’ilavaittravaillépendantdouzeansàStuttgart,àl’usine
d’automobilesMercedes.Ilétaitpersuadé,sansaucunmotif,quejedevais
connaîtrecettevillequi,selonlui,étaitlecentreetlepivotdumondecivilisé, ce qu’il affirmait en tapant sur le volant. Il maudit le jour où il était
revenu en Turquie;ilavait crû alors qu’entre ce qu’il avait économisé, la
maison et le verger dont il avait hérité de son père, il pourrait vivre à
l’aise. C’était une rapide synthèse biographique qu’il devait répéter à
chaque passager.
Je n’y prêtai pas attention, mais en moi-même, inconsciemment,
je
pensaisquecelapourraitm’arriveràmoiaussietquelachoselaplussensée que je pouvais faire était de parveniràunaccord financier avec mes
frères et reveniràParis, le plus vite possible. Rien ne
m’attachaitàcette
terremontagneuseetpresquesauvagequ’ilmefallaittraverserpourarriveràSamsun.
L’ambiance hétéroclite de la gare d’autocars n’améliora pas mon état
d’esprit. C’était plus un zouk, un marché qu’autre chose. Le chauffeur de
taxi déposa mon sac sur le trottoir.Avecdes grands gestes des deux bras
il me remercia pour mon généreux pourboire et il me dit au
revoir,pronostiquantque nous nous reverrions un jour ou l’autreàStuttgart.
Ankara avait été une décision politique personnelle de Mustafa
Kemal,cechefquisevantaitd’avoirlepaysdanssapoche,convaincuque
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cet ancienVilayet était situé dans un endroit trop stratégiquepour
continueràn’être que la capitale mondiale de la laine angora.
On peut dire qu’il avait réussi,dans une certaine mesure,àenfaire
quelque chose de plus, car le vacarme qui m’entourait et
m’étourdissait
auraitpusemblercomplètementmédiévalsanslescoupsdeklaxonspermanents, les jurons des conducteurs qui tentaient d’arriver au parking et
le nuage de poussière d’un troupeau de moutons qu’un vendeur de
bestiauxtentaitdefairemonteràgrandscrisdansuncamiondécouvert,sans
que son entreprise fût couronnée de succès.
Non, cet endroit n’avait rienàvoir avec l’ambiance de Paris ou de
Genève–les villes où j’avais vécu durant ces quinze dernières années- Je
commençaiàmerepentir d’avoir pris la décision précipitée de revenir,
car,enfindecompte,monpèreétaitmortetcequejeferaisdésormaislui
serait égal. Quantàmes frères, il semblaitque ni Ibrahim ni Ahmed ne
voudraiententendreparlerdemoietjenesavaispasbienquelleréaction
ils allaient avoir en me voyant. En réalité, cela aussi m’était indifférent.
DurantmalointaineenfanceàSamsun,aucollège,j’avaisété«lakurde».
Maintenant, de retour dans mon pays, j’étais une étrangère. Cela m’était
égal.
L’autocar délabré et qui sentait mauvais était bourré de monde. Le
chauffeur eut une âpre discussion avec un jeune homme d’aspect
campagnard mais il réussitàledéloger du siège du premier rang. Il me l’offrit
avec un sourire lumineux. Ensuite il marmonna pendant un moment;il
se retournait dangereusement vers l’arrière et lui lançait des
regards
furieux.Cethommenesedoutaitabsolumentpasquejecomprenaistout
cequ’ildisait,bienquejen’aieplusentenduuntelchapeletd’insultesraffinées, de vulgarités depuis mes années de collègeàSamsun.
Ensuite le traficdiminua peuàpeu sur la route en même temps que
celle-ci devenait plus étroite et j’oubliaislepaysage en pensantàmes
onclesAbdullahetIsmail,lesfrèresdemamère,qui,s’ilsavaienteudela
chance, beaucoup de chance, devaient être en train de se livreràquelque
folie, dans un endroit inconnu de la frontière irakienne.
Paradoxalement, la dernière chose que j’avais apprise au sujet du
conflitkurde, je l’avais entenduelaveille dans un reportage de CNN dans
mon appartement de Genève. Le problème en ce moment était l’oléoduc.
LesIrakienscraignaientquel’UnionPatriotiqueduKurdistan,l’UPK,nele
sabote. L’un des leaders Kurde, Jalal Talabani n’était pas d’accord,
tandis
queleprésidentaméricainClinton,analysaitlapossibilitéd’uneintervention militaire. Les Américains préféraient presque toujours la diplomatie
des bombes.
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Tandis que l’autocar cahotait, grinçant comme si, d’un moment à
l’autre il allait se briser,jenepouvais cesser de songeràcemalheureux
peuple kurde auquel une partie de moi-même appartenait, que je le
veuille ou non. Je ne me sentais pas Turque, car,jesavais, en creusant au
fond de mon coeur que, si un jour je devais choisir je ne pourrais être
autre chose que Kurde. Peuple nomade dans sa majorité, condamnéàne
pas avoir de patrie etàvivre toujours comme des locataires gênants, ils
n’avaient pas eu de véritable leader capable de leur donner un pays, au
moins dans les derniers temps. Il était certain qu’ils n’avaient pas eu de
chance, mais, ils n’avaient pas su, non plus, profiter des opportunités de
l’histoire et maintenant cette même histoire les dévorait.
Je n’avais peut-êtrepas choisi le meilleur moment pour revenir mais
ce n’était pas ce qui me préoccupait. Je n’avais jamais eu peur de rien
même pendant mon enfanceàSamsun. Je fermai les yeux et tentai de
revenir en arrière, de me rappeler la maison. Même après tant
d’années,
j’étaiscapabledeparcourirmentalementtouteslespièces.Enfait,jelefaisaisassezfréquemment,commeunesortedethérapie,quandjen’arrivais
pasàtrouver le sommeil.
Lechauffeurm’adressaunautresourireamicaldanslerétroviseuret
d’un geste décidé, mit en marche la radio. Une musique occidentale,
inévitablement déformée par l’ensemble turc qui l’interprétait, envahit
l’autocar.Laréalité s’imposa. C’était ça la Turquie–peut-être pas la
Turquie dont avait rêvé Atatürk ilyabien longtemps, mais pas non plus la
Turquie que j’avais laissée pour la première fois ilyaquinze ans.
On mit presque quatre heures pour arriveràCorum. Il était près de
midi et le conducteur avertitàgrands cris que nous disposions d’une
heurepourmanger.Bienquejen’aiepasfaim,jepensaiqu’ilvalaitmieux
que je mange quelque chose car ce serait une façon de passer le temps
durant la pause.
La chaleur augmentaitàvue d’œil. Je vis quelques femmes dans la
ruetandisquejem’éloignaisrapidementàlarecherchedetoilettesetd’un
endroit pour manger.Plusieurs hommes, tous corpulents et moustachus,
m’observèrent avec cette insolence propre au mâle turc pour évaluer ses
possibilitésquandilcroiseunefemme.Jesavaisparexpérienceque,pour
eux, le simple fait d’appartenir au sexe opposé est beaucoup plus
importantquelabeautéphysiqueellemême–l’âgeetlestatutsocialétantaussi
sansimportance–.Unefemmenepassejamaisinaperçueen Turquieetla
première impulsion consisteàlaconsidérer comme une proie, si elle
circule seule dans la rue.
Lestoilettesdurestaurantétaientuncagibisale,maléclairé,presque
sansaération.Lesiègeàlaturque,fendillém’obligeaàfairedel’équilibre.
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Jemelavailesmains,mesentantunpeuhonteusecar,quecelameplaise
ou non, c’était là mon pays et tous, sans exception, nous étions
responsables de ses bons et de ses mauvais côtés.
Le menu représenta une surprise pour moi, car ma connaissance de
la gastronomie se limitaitàquelques légers souvenirs.
Une femme obèse, vêtue de noire, les cheveux rassemblés sous un
fichuauxcouleursvives,sortitensouriantdelaminusculecuisineenme
voyant entrer.Sans hésiter,jem’enremisàelle et elle ne parut pas
autrement surprise quand je lui demandaiàmanger en turc.
Elle,parcontre,mesurpritavecunextraordinairekebab,assaisonné
avecdesherbesaromatiquesetaccompagnéd’unriztoutfrais.Ellemefit
un clin d’œil et me servit un verre de vin qu’elle apporta sur table dans
une bouteille de coca-cola. C’était l’esprit de la Turquie:laforme ne
correspondait pas au contenu;les gens étaient aimables par nature, et au
fond, ressemblaient beaucoup aux Italiens et aux Portugais. Je pensai
cependant que, malgré tout, ilyavait d’importantes différences. Le
sousdéveloppement n’était pas seulement économique. D’un autre côté,
mon
payssetrouvaitdansunesituationdifficile.D’uncôtéilyavaitlestraditions,unerichehistoire,lecaractèrepropreetsingulierdela Turquie.De
l’autre ilyavait l’initiativedeceux qui souhaitaient faire entrer la
Turquie dans l’Union Européenne, oubliant de nombreux aspects qui
semblaient nous séparer d’un destin inévitable, qui n’arrivait jamais, comme
silareligion,lescoutumesmarquéesparl’Islametunehistoirepleinede
compromis et de contradictions n’étaient, en fait, qu’un facteur
important pour atteindre le but qu’un jour Atatürk avait fixé comme étant
l’objectif idéal si le pays ne voulait pas finir par ne devenir qu’un
glorieux souvenir.
Plongée dans ces réflexions, je terminai le repas par un café dans le
styledelarégion,caféauqueljen’étaispashabituée:noir,épaismaisqui
avait un parfum exquis. Et je me levai presque en courant car,sijeneme
méfiais pas, j’allais rater le car.Jelaissai un pourboire égal au prix du
repasetquandjesortislafemmemesouritànouveau.Cettefois,c’estmoi
qui lui fit un clin d’œil. Ce n’était qu’un simple geste de sympathie et de
solidarité entre êtres humains. Elle devait voir en moi quelqu’un d’aussi
étranger qu’un être venu d’une autre galaxie mais elle devait aussi avoir
la certitude qu’entre nous existaient beaucoup de choses intangibles.
Je descendis la rue en courant vers la place où attendait le car et
quand j’arrivai, je me rendis compte que tout le monde étaitàsaplace et
attendait, les vitres ouvertes. Malgré cela, le conducteur lissa sa
moustache, me sourit quand je montai en murmurant une excuse, et personne
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ne protesta. Immédiatement, en cahotant légèrement, nous quittâmes
Corum, traversant les nouveaux quartiers industriels qui l’entouraient et
nous commençâmesàdescendre doucement vers la côte, vers Samsun,
laissantànotregauchelesdernierscontrefortsdesmontsP1onticosqu’un
jourOvideavaientchantés.Ilnousrestaitunpeuplusdedeuxheuresde
routeetenregardantlepaysagejenepouvaiscesserdepenseràmamère.
Celafaisaitdesannéesqu’elleétaitmorteetalorsquec’étaitmonpèrequi
venait de mourir,pour quelque obscure raison, c’était ma mère qui
m’obsédait alors qu’elle était enterrée depuis si longtemps.
Quand enfin on arrivaaux premières maisons de Samsun, je
commençaiàmesentirnerveuse.Danscettevillej’avaisàéluciderplusqu’un
héritage,comme j’avais voululecroire.Al’improviste, quelquechose qui
se trouvait endormienmoi depuis des années se réveilla;quelque chose
que, inconsciemment, j’avais contraint àseréfugier là, comme si
j’éprouvais de la honte ou de la pudeur faceàceux qui partageaient ma
vie, même s’ils n’étaient que des invités de passage,àl’idée qu’ils
pouvaientaccéderàcettepartiedemonexistencequejetenaispourterminée.
C’était comme si une petite fille que j’aurais connue un jour me racontait
uneparcelledemavie.Defait,souvent,lanuit,jemeréveillaisaumilieu
d’un rêveoùj’étais la spectatrice et où la protagoniste était une fillette
dont je ne pouvais voir le visage. Bien que, paradoxalement, je sois
capabledetoutpercevoirnettement,jenepouvaisvoirsonvisagenisesyeux.
Je me réveillais en sueur quand, pour quelque raison je me rendais
compte que cette fillette, c’était moi et je comprenais que tout ce qui
l’entourait n’était que des ombres qui avaient disparu, emportées par le
temps.
L’autobus s’arrêta dans une dernière trépidation sur la grande place
prèsduport.Commejen’avaisqu’unsacdevoyageetquelatempérature
était très agréable, je décidai de marcher jusqu’à la maison. En fin de
compte, c’était ma ville.
Unvieilinvalidejouaitdel’accordéonaucoindelaplace:c’étaitune
imitation populaire du thème connu du «Troisième homme » mais cette
musique m’enveloppa,mefaisant éprouver un nostalgie telle que je me
rendiscomptequeleslarmesjaillissaientdemesyeux.Celan’avaitpasde
sens. Je n’éprouvais pas de peine pour mes parents, pour moi non plus.
C’était seulement une immense nostalgie accumulée pendant des années
qui débordait, comme si tout le temps passé, tout ce que j’avais vécu,
n’avait été qu’un film en noir et blanc qui se remettait en marche. Je me
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dirigeai, marchant lentement, vers la promenade du bord de mer
et
l’intenseodeurdelamer,dessalaisonsdesentrepôtsduport,mefitreveniràlaréalité.
Je m’arrêtai au coin. Là, encadré par les palmiers de la promenade, se
trouvaitmonfoyer,leseulvéritablefoyerquej’aiejamaiseu.Brusquement
je comprisàquel point il m’avait manqué. Tout le bien-être matériel
et
mêmeleluxedontmonpèrem’avaitentouréenepouvaitcompenserlasensationdemélancoliequej’éprouvaipourtoutcequi,unjour,avaitexistéet
mêmepourtoutcequiauraitpuexisteretquin’avaitjamaisexisté.
Àcemoment-là, un torrentdesensations irrépressiblesluttaient
contremaraison.ÀGenève,j’avaiseuunevueclaireetfroidedeschoses,
maislà,àSamsun,c’étaitdifférent.Jeregardaiavecincrédulitémesmains
car,pandant un instant, étrange et surprenant, au lieu du sac de voyage,
je crus porterànouveau mon cartable avec mes livres de classe.
Le soleil couchant illuminait les vitres de mon ancien foyer et son
reflet doré me forçaàfermeràdemi mes paupières. En le faisant, il me
sembla voir une ombre légère et familière derrière la fenêtre comme si
Aïsha était de nouveau lààm’attendre,inquièteetnerveuse, elle
le faisait toujours, jusqu’au moment où je grimpais les marches d’escalier
trois par trois et qu’elle me prenait dans ses bras.
Jebougeailatête.Lafatigueduvoyagemefaisaitvoirdesfantômes.
Je traversai la rue, évitant une vieille voitureàcheval qui passait en un
trot courtenagitant ses grelots et je courusvers la grande grille en fer
forgé qui séparait le jardin de l’avenue. J’étais consciente que mes
réactions n’étaient pas naturelles, mais je ne pouvais pas l’éviter,comme si
tout, autour de moi, était plongé dans une réalité étrange.
J’appuyai sur la sonnette ronde en laiton d’un geste rapide et
insistant, comme si je faisais ça chaque jour et je regardaiàdroite etàgauche
après l’avoir fait. Ensuite j’attendis. La voix cassée filtraàtravers le vieil
interphone.Jerépondis en un murmure, mais malgré cela elle me
reconnut aussitôt et le pêne de la serrure s’ouvrit avec un claquement. Je
pénétrai dans le jardin en friche.«L’inviolable sanctuaire de la modernité»,
comme l’appelait mon père, était devenu un entrelacs de
branchestombées, le gazon n’était pas coupé et il étaitàdemi desséché et les grands
palmiersavaientbesoin,d’urgence,d’êtrenettoyés;desbandesd’oiseaux
entraient et sortaient comme s’ils savaient que ce jardin abandonné leur
appartenait.
La silhouette d’Aïsha parut encore plus petite faceàlahauteur
impressionnante de la porte taillée dans le cèdre. Je l’embrassai sur les
deux joues et elle me serra dans ses bras, de toutes ses forces.Aïsha était
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chez nous depuis le jour où mes parentss’étaientmariés. C’était
quelqu’un que je chérissais, liéeàmavie, et bien que je ne l’aie pas vue
depuispresqueseptans,depuismondernier voyage,elleétaitl’Aïshade
toujours,lafemmequis’étaitoccupéedemoi,quim’avaitsoignéeetgâtée
quandj’enavaisleplusbesoin.J’entendislessanglotsquisurgissaientdu
plus profond de son corps comme si elle les avait retenus depuis tout ce
temps, espérant qu’un jour je frapperaisàlaporte.
Je savais que tu viendrais. Mon cœur me le disait. C’est pour ça que
jet’attendais.J’aitoujourssuquejetereverrais.Ensuite,quandellesefut
calmée, elle me raconta avec un filet de voix que, depuis que mon père
était tombé malade et qu’on l’avait transportéàlaclinique, elle n’habitait
pluslà.Elleajoutaquemonpères’étaitopposéénergiquementàcequ’on
m’avertisse. Un jour,àl’hôpital, quand Aïsha avait insisté et dit que je
devaislesavoir,illuiavouaqu’ilnevoulaitpasquejelevoiedanscetétat,
comme s’il éprouvait une étrangehonte. Moi aussi je préférais qu’il en
soit ainsi. Bien que durant des années nous ayons été loin l’un de l’autre,
je conservai de lui l’image d’un homme svelte et digne parmi mes
souvenirs les plus chers.
Elle ajouta qu’il était mort en ayant toute sa conscience,sachant ce
qui se passait et qu’il avait eu le temps de changer son testament. Aïsha
étaitlaseuleàsavoirquedurantlesderniersinstants,lenotaireétaitresté
entêteàtêteaveclui–aumoinsdeuxheures-malgrélesprotestationsdes
médecins qui ne semblaient pas d’accord.
Aïsham’avaitpréparéàdîner.Jeluidisquej’avaistropmangéetque
je n’avais pas encore faim, mais, je dus lui promettre que je dînerais plus
tard. Après un long moment, elle partit,après m’avoir raconté tout bas
que mes frères n’étaient pas venusàl’enterrement de mon père, ce qui
était logique, car dans tout Samsun on soupçonnait qu’ils avaient rejoint
les guérillas kurdes du PKK.Aïsha m’informa que la police l’avait
interrogée plusieurs foisàleur sujet mais elle m’assura qu’elle n’avait pas
trop
insisté.C’étaitlaroutineetellen’avaitpaseul’impressionqu’onlespoursuivait. Bien sûr,ses explicationsn’étaient que les critères d’une vieille
femme.Dansmonforintérieur,jepensaique,sidurssoient-ils,ilsavaient
eupitiéd’elle,envoyanttouscesmomentsdifficilesparlesquelselleétait
passée.
Elle partit très tard, après m’avoir recommandé de n’ouvrir la porte
sousaucunprétexte.Pourelle,ilétaitévidentquelesannéesn’avaientpas
passé et que j’étais toujours une petite fille dont elle devait s’occuper.
Cette impression était émouvante pour moi car c’était très différent de ce
àquoi j’étais habituée. Je pensai que la différence venait de la
ten26El_legado_kurdo:Mise en page125/10/2007 11:55 Page 27
dresse.Durant ces derniers temps, j’avais tout ce que je voulais, sauf cette
douce sensation.
Après,quandelleeutfermélaportederrièreelle,jerestaiseuledans
la vaste demeure. Il faisait très chaudàl’intérieur et je sentis une
atmo-
sphèrederenfermé.Lamaisondevaitêtredepuislongtempshermétiquement close. J’ouvris en grand les portes-fenêtres du rez-de-chaussée qui,
en réalité, étaientàenviron deux mètres au-dessus du jardin
car,endessous, ilyavait un grand sous-sol qui servait de garage et de débarras où
on entassait les vieux meubles et les malles pleines de vêtements dont
beaucoup n’avaient jamais servi, vêtements qu’autrefois mon père offrait
sanscesseàmamère,commes’ilvoulaitlapousseràsortir,àparticiper à
la vie mondaine, tout en sachant que ses efforts seraient inutiles.
Je n’éprouvai pas la moindre appréhension d’être seule dans cette
maison. C’était plutôt une sensation aigre-douce de nostalgie, de peine,
mêléeàlajoie d’être revenue, même si c’était dans cette triste situation.
Pendantcetemps,lanuitétaittombéesurSamsunetlesréverbères
de la promenade donnaientune faiblelumière qui estompaitles
silhouettes des palmiers. Il n’y avait pas le moindresouffle d’air et je
songeai que cela me ferait du bien de prendre une longue douche. Je
montai le vaste escalier de bois qui, durant tant d’années avait été
l’orgueil de mon père et je me dirigeai vers ce qui, autrefois, avait été
ma chambre. J’eus un léger frisson en poussant la porte. Aïsha s’était
occupée de la nettoyer et de faire le lit. Tout était exactement comme je
l’avais laissé, ce jour lointain, comme si personne n’y était entré. Je me
souvinsquetantquej’avaisvécudanscettemaison,cetendroitavaitété
pour moi un refuge.
Jemedéshabillaietentraideboutdanslabaignoire. L’eaun’étaitpas
froideetjelalaissaicoulersurmapeau,cequimeproduisituneagréable
sensation. Je n’avais pas beaucoup grandi depuis mon départ, car j’avais
alors presque seize ans, mais j’eus l’étrange sensation que tout était plus
petit, comme si, malgré ses grandes dimensions, la maison et ce qu’elle
contenait avait rétréci.
La douche m’ouvrit l’appétit et après avoir mis un short et une
chemisette,jedescendisàlacuisinepourvoircequ’Aïsham’avaitpréparé.Il
estsûrquecertainessaveurs,apprisesdansl’enfance,nes’oublientpaset
jedévoraitout,commesidepuisplusieursjoursj’avaissouffertdelafaim.
Après, plus détendue, je m’assis sur un grand divan tapissé de
damas rouge, si abîmé par l’usage que dans les coins, il semblait
chatoyant. Je branchai le vieux téléviseur noir et blanc. Même pour ça, mon
pèreétaitunhommeconservateuretdansseslettres,j’avaisremarquéque
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le consumérisme qui s’était implanté en Turquie, une partie de l’énorme
vague qui semblait pousser le pays vers l’Occident, lui déplaisait
profondément.L’écranmitunmomentàs’allumer.Lesinformationsparlaientde
SaddamHusseinetdesonoffensiveausudduKurdistanquiétaitcentrée
sur Suleimaniya. L’analyste politique de la chaîne commentait que toute
l’affaire ressemblaitàune tour de Babel. En effet, Hussein était l’ennemi
naturel de Jalal Talabani, le leader kurde de l’UPK avec lequel l’Iran avait
signé une alliance. Au fond, ce qui était en jeu était le tracé de l’oléoduc
qui assurait l’approvisionnement en pétrole irakien de la Turquie. Les
images changèrent et on vit des avionsàréaction américains en train
de
décollerdelabaseturquedeIncirlikpoureffectuerdesvolsdereconnaissance sur l’Irak. Le même commentateur analysait la thèse d’Hussein ;
celui-ciassuraitquelesbombardementsrépondaientàl’objectifdefreiner
l’influence irakienne dans les montagnes du Kurdistan historique.
Le commentaire se terminait par une comparaison entre Saddam
Hussein et un joueur de poker qui cachait deux as dans sa manche.
L’Occident n’était pas capable de répondre rapidement aux
provocations
irakiennesetlesforceskurdescontinuaientcommed’habitudeàêtredivi-
sées,fractionnéesentribusetenclansauxorientationsdifférentes,dispersées dans un espace aussi vaste que l’Angleterre.
Comme ça, c’est impossible, pensai-je, tout en coupant la télévision.
C’étaitlestigmatedelaracedemamère.Ladésunion.Ilsn’avaientjamais
été capables de marcher unis derrière une bannière et cependant, ils se
plaignaient amèrement de ne pas avoir de patrie. J’imaginai tous ces
orgueilleux cavaliers, chevauchant dans les montagnes inhospitalières,
suivant chacun leur propre étendard, sans vouloir écouter autre chose
queleurcœurindomptable.Ilsréclamaientsanscesseunenationmaisils
étaientincapablesdel’obtenir,parcequ’aufond,ilsavaientbesoindecette
façon de vivre dans laquelle eux-mêmes étaient la loi. Les F.18 avaient
beau survoler leurs montagnes, dotés d’armements sophistiqués et les
satellitesvigieavaientbeaucontrôlernuitetjourchaquemètrecarrédela
Turquie, de l’Irak, de l’Iran et de tous et de chacun des pays en litige,
même ainsi,ils avaient l’illusion que leur vieille pétoire d’un ancien
modèle russe, avec leur crosse marquetée d’os, leur revolver qu’ils
montaient et démontaient chaque jour,l’enduisant de graisse animale et leurs
montures avec leurs selles faites àlamain, étaient invincibles dans
n’importequellebataille.L’imagededonQuichotteattaquantlesmoulins
àvent passa par mon esprit. Le lucide écrivain espagnol avait su décrire
un fou comme eux, des gens capables de lutter contre des géants, mais,
incapables de voir plus loin que le mors de leur cheval.
C’était impossible.Tout cet effort, toute cette souffrance et ces
fatigues.Toutes ces histoiresd’orgueil et de passion pour rien.
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