Le mariage par colis

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Le "mariage par colis", est une pratique traditionnelle en Afrique et dans certains pays du tiers-monde, qui consiste "à expédier" la mariée, par le biais d'un arrangement, à un cousin ou un parent lointain. Quand Cheick quitta son village afin d'être "quelqu'un de bien", il ne pouvait pas deviner que l'envoi de son premier salaire, en tant que domestique, allait lui causer tant de torts : une première mariée envoyée par ses parents comme un "colis", puis une deuxième et ainsi de suite. Au moment où il commençait à savourer son bonheur auprès d'Anita, ressurgit Aicha connue pour ses provocations.
Publié le : samedi 1 mai 2004
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EAN13 : 9782296361423
Nombre de pages : 173
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LE MARIAGE PAR COLIS

@L'Hannatlan,2004 ISBN: 2-7475-6496-7 EAN:9782747564960

Binta D.Ann

LE MARIAGE PAR COLIS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Dans le village de Bourou, rien ne différenciait ce jour de la monotonie des autres jours. Cependant, la résonance des mortiers et des ustensiles de cuisine, le crépitement des fourneaux et l'agitation des femmes pour le repas du soir apportaient une animation à ce village, ravagé autrefois par la famine. Les épouses, pilant hâtivement le riz avant le crépuscule, portaient leurs petits sur le dos, qui s'excitaient aux cris des animaux de la basse-cour. Le magnifique coucher du soleil, entre les montagnes du Fouta-Djallon et la savane du Mandingue, donnait l'impression d'une carte postale à laquelle les habitants ne prêtaient guère attention. Bourou était un village frontalier situé entre deux régions: la Haute et la Moyenne Guinée. Durant toutes ces années, il avait pu survivre grâce à I'héritage culturel et intellectuel de ses ancêtres. Il était reconnu partout que les enfants de Bourou étaient parmi les meilleurs dans les concours régionaux ou nationaux. C'était pour cette raison qu'une partie de la place publique du village, sous l'ombre du grand baobab, avait été destinée à l'éducation traditionnelle des enfants. Ils y apprenaient à lire, à compter à haute voix ou, tout simplement, à écrire à l'aide de planchettes de bois et d'une encre locale noire. Malgré l'intensité des voix qui parvenaient jusqu'aux champs, le maître superviseur «karamoko» avait l'œil sur toute la bande. Il interrompait, de temps à autre, les mauvais élèves, avec des coups de bâton ou d'énergiques réprimandes. Cette séance durait jusqu'à la fin de la journée, heure à laquelle les pères, rentrant de leurs activités quotidiennes, récupéraient leur progéniture respective. Tous les enfants de Bourou apprenaient très précocement à travailler, ainsi que les enfants des autres villages d'ailleurs. Ils souffraient la plupart du temps de douleurs dorsales, de sous-alimentation et du paludisme.

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Contrairement aux grandes localités, Bourou ne bénéficiait pas des progrès de la médecine; en conséquence, les vaccins les plus classiques de « D. T. Polio» n'arrivaient jamais dans ce village reculé des montagnes. Mais le peuple « Bourouya » était résigné et restait courageux. Il travaillait sans relâche, en se contentant de sa maigre récolte de céréales et de sa médecine traditionnelle pour soigner ses enfants. Quant aux filles, elles n'avaient pas le droit de s'initier à autre chose qu'aux tâches ménagères. L'émancipation féminine constatée dans les grandes villes n'avait pas encore «sonné à la porte de Bourou ». Ces filles n'avaient que le devoir d'apprendre à être femmes, à servir les hommes et à se soumettre à leurs décisions. Elles suivaient scrupuleusement la ligne de conduite de leurs mères, tracée par leurs pères et le reste de la société patriarcale. Elles n'avaient pas le droit d'aller à l'école comme les petits garçons de leur âge. Alors malgré elles, elles secondaient leurs mères, au quotidien. En dehors du fardeau scolaire dont elles étaient épargnées, les coutumes et traditions pesaient sur elles sans grand recours. L'excision ou autres formes de mutilation féminine, les mariages forcés et précoces entraînaient, dans ce paisible village, un taux de mortalité très élevé. Les parents feignaient de ne rien percevoir et continuaient d'accuser les mauvais sorts des sorciers, des marabouts et des coépouses, pour chaque victime. Complices, les pères de famille obligeaient ces fillettes à épouser «le troisième âge » du village ou les « expédiaient» en « colis» à un «cousin ou parent» installé dans une autre ville. L'avis de ces filles comptait peu. Le village s'empressait de leur assurer qu'elles auraient tout le temps pour faire la connaissance de leurs futurs époux. Cette pratique n'était pas l'exclusivité des villages. Les citadines également subissaient le même sort en allant 2

rejoindre leurs conjoints en Occident. Elles étaient enchantées par le rêve, les illusions, les contes de fées et les promesses à travers les cartes postales et les photos. Elles se souciaient moins du reste, l'essentiel étant de partir. Elles y auraient plus de choix. Quant aux femmes de Bourou, elles acceptaient avec résignation leurs conditions de vie, qu'elles considéraient comme un héritage divin. Elles remerciaient tous les jours le ciel d'être des femmes et d'avoir eu la chance de connaître la joie de la maternité. C'était ainsi le spectacle, chaque soir, dans ce village, devenu fertile grâce à la saison des pluies. Les cours d'eau temporaires faisaient la fierté de la « caste des agriculteurs» et de toutes les autres d'ailleurs. Même s'il y avait une petite rivalité voilée entre les clans, chacun d'entre eux travaillait dur en essayant d'être le meilleur et donnait le maximum pour une hannonie et une paix durables. Tout ceci était supervisé par le Doyen du village, le conseil des sages et les griots, qui perpétuaient l'histoire et les légendes ancestrales à travers les chants et les louanges. Chaque caste avait un doyen d'âge et d'expérience. Il devait être avant tout un homme généreux et disponible, un polygame avec beaucoup d'enfants. C'était le cas d'Amadou Diallo, nommé «doyen des cultivateurs ». Il avait quatre épouses dans son foyer et une vingtaine d'enfants, dont le plus apprécié était sans doute Cheick Diallo. Son père était fier de lui, car il venait d'achever brillamment son initiation à la vie d'adulte durant la «cérémonie de circoncision ». Il avait devancé tous ses camarades pendant les épreuves physiques. Il avait également enduré avec courage toutes les punitions, les séquestrations et les maltraitances des instructeurs. Malgré son jeune âge, «Père Amadou» fondait beaucoup d'espoirs en lui. Il avait vite décelé chez lui une intelligence extraordinaire et une capacité à rester à l'écoute

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des aînés. Chose rare chez les enfants de son âge avec lesquels, d'ailleurs, il ne jouait jamais. Cheick était toujours dans le cercle des adultes et des personnes âgées. Il adorait les contes et les récits des griots. Il les imitait très souvent. Quand il parlait à ses frères, il employait des proverbes et des devinettes pour les rendre furieux. Il était indésirable pour ses frères et sœurs, qui le détestaient tous, à cause de son succès auprès des aînés et de son père. Amadou disait partout que Cheick était l'héritier idéal pour lui succéder; il lui confiait déjà certains secrets de père en fils, afin de perpétuer la légende des « Diallo » et celle des agriculteurs de Bourou. Les autres épouses étaient jalouses et furieuses également de cette situation qui défavorisait leurs propres enfants. Elles se demandaient toutes ce que leur mari trouvait à ce garçon aussi bavard et turbulent qu'un singe affamé. Elles ne pouvaient trouver de réponse à leur question car Mariétou Bâ, la mère de ce dernier, était là pour protéger son fils, détournant leurs critiques. Elle était la seconde épouse de Amadou, qui l'avait choisie à la suite du décès de la première avec qui il avait eu de grands enfants. Mariétou l'avait épousé quand elle n'avait que treize ans et lui, la quarantaine. Dès la première année de leur mariage, elle tomba enceinte et eut honte de l'annoncer à son mari. Ce dernier ne l'aurait jamais deviné si sa belle-mère et le voisinage ne lui en avaient soufflé mot. Le lendemain, tout le village était au parfum. Les gens faisaient des commentaires et Amadou était si fier de sa femme qu'il lui offrit une vache en guise de cadeau. Mariétou fut ravie de porter cet enfant tant attendu. Dans la société traditionnelle, quand une fille était vierge à son mariage, on lui donnait environ trois mois pour concevoir, faute de quoi elle était considérée comme stérile. Alors le village et les beaux-parents s'empressaient de trouver une autre épouse à son mari afin de pouvoir répudier la première.

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Mariétou était extrêmement angoissée, car elle n'avait conçu qu'au sixième mois de son mariage. Elle avait eu terriblement peur de subir le sort que lui réservait son entourage. A présent que tout était en ordre, elle disait partout qu'elle avait les symptômes de la grossesse: des vertiges, des nausées, des renflements imaginaires et des crachats par-ci, par-là. Bien qu'une grossesse à risque soit possible, Mariétou était heureuse et faisait toutes ses corvées et celles de son mari aux champs. Ce dernier lui en laissait la majeure partie et elle ne s'en plaignait jamais. Elle débordait de fraîcheur et de joie de vivre. La grossesse évoluait bien, jusqu'au jour où elle s'écroula sous le poids d'un sac de riz, saigna et perdit connaissance. Le même jour, elle fit une fausse couche et fut transportée chez le guérisseur au bout du village, dans la forêt. Pendant plusieurs jours, elle tomba malade et accepta difficilement de rester au lit. Le guérisseur du village avait fait son diagnostic en accusant l'épouse défunte d'Amadou de vouloir la tuer. Il lui avait prescrit des infusions aux essences naturelles et de la soupe au beurre de karité avec de la farine de jonio. Elle devait également verser le sang d'un coq rouge sur la tombe de la défunte coépouse, afin d'implorer son pardon. Il y avait d'autres sacrifices tout aussi bizarres les uns que les autres, que le guérisseur lui-même se chargerait d'exécuter. En sortant de chez lui, Mariétou était terrifiée par ses propos et les offrandes qu'elle devait faire en pleine nuit. Elle n'osa parler ni à sa mère ni à son époux de cet excentrique « sorcier-guérisseur» qui l'avait tant effrayée. Quelques jours après la perte de son bébé, Mariétou soupçonna sa belle-famille et le «conseil des sages» de vouloir trouver une autre femme à son mari.

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Elle se remit vite de sa convalescence et alla trouver un autre guérisseur afin qu'il l'aide à concevoir le plus vite possible. Elle était très affaiblie mais tenait coûte que coûte à avoir un autre enfant. Elle refusa tout conseil et confia au guérisseur qu'elle préférerait mourir en accouchant que voir son mari épouser d'autres femmes, sous prétexte qu'elle était inféconde. Alors il accepta de l'aider en lui prescrivant un traitement traditionnel à base de plantes. Mariétou trouva ce traitement insuffisant; elle eut alors recours à l'automédication en ingérant des infusions de toutes sortes. Elle eut des complications qui déséquilibrèrent son système immunitaire et hormonal avec l'apparition de taches et de poils très irréguliers sur son visage. Le village l'accusa de sorcellerie et elle fut répudiée par son mari Amadou qui s'empressa d'épouser une autre jeune fille, Fatma Camara. Mais, malheureusement pour lui, Fatma avait également des difficultés à concevoir. Il la répudia et fit vite revenir sa précédente épouse, par peur d'être accusé à son tour d'impuissant. Dès qu'elle retourna chez son mari, Mariétou tomba enceinte et mit au monde, à l'âge de quatorze ans, un beau garçon en bonne santé. Elle continua ainsi jusqu'à sa dixième maternité où elle faillit mourir à cause des grossesses rapprochées et d'une anémie chronique. Le début de son mariage avec Amadou était une belle époque: pas beaucoup d'enfants, pas de coépouses ni de disputes. Ils étaient heureux et vivaient modestement dans leur petite maison avec seulement trois enfants. Mais obsédé par la polygamie, Amadou trouva ce bonheur insuffisant et décida d'agrandir la famille en épousant trois autres femmes. Ses quatre femmes lui donnèrent vingt-trois enfants, sans oublier les quatre grands enfants de la première épouse défunte.

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Grâce aux petits commerces de ses femmes, Amadou construisit une grande maison qu'il aménagea pour sa petite tribu composée de femmes, d'enfants et de petits-enfants. Cheick faisait partie de cette famille nombreuse et cherchait désespérément sa place parmi ses frangins qui le maltraitaient sans raIson. Mais depuis que «père Amadou» avait décidé de l'envoyer dans la grande ville, à Conakry, il ne faisait plus attention aux provocations de ses frères et sœurs. De toute façon, sa mère Mariétou lui avait toujours dit d'encaisser les coups, car chaque chose avait une fin. Cette fin était proche, car son départ pour la ville était imminent. A part quelques jaloux, tout le village de Bourou était heureux pour Cheick. Amadou et le conseil des sages étaient fiers de voir un des fils du «pays» aller les représenter et rejoindre ainsi le cercle fermé «des gens bien, des gens riches ». Le rêve de Cheick allait enfin se réaliser: se rendre à Conakry, la grande capitale dont rêvaient tous les jeunes villageois. Il n'y croyait pas! Conakry! Conakry la belle! Cette petite ville paisible, surnommée autrefois perle de l'Afrique, était devenue une grande agglomération cosmopolite et commerciale. Tous les jeunes de Bourou étaient convaincus qu'on ne pouvait pas y séjourner sans se métamorphoser et devenir riche. Ils en avaient la preuve: à chaque fois qu'un vacancier venait à Bourou, il leur décrivait la beauté et les opportunités de cette ville. Aller à Conakry était, pour les villageois et les provinciaux, une sorte de pèlerinage qu'il fallait préparer comme un rituel: informer toute la région à travers le tamtam et le «bouche à oreille », faire des offrandes aux esprits, vérifier auprès des marabouts et des féticheurs que le jour du départ était «un meilleur jour », s'assurer qu'aucun vent maléfique ni aucun sorcier ne seraient présents ce jour, etc.

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Ce cérémonial pour le départ de Cheick avait mis tout le village en éveil, depuis que son père, Amadou Diallo, avait trouvé un hôte prêt à accueillir son fils à Conakry. Cet hôte n'était autre que celui qu'on surnommait AbIa le boss, fils aîné du voisin, Mady Dioula, qui tenait une boutique dans le village. Mady s'était toujours vanté de ses enfants vivant soit à Conakry, soit à l'extérieur du pays comme Banjul ou Freetown. Lors des réunions hebdomadaires des vendredis après-midi, on n'entendait que lui: - Mes fils ceci, mes fils cela! « Et comme le mouton ne peut brouter que là où il est attaché », le griot de Mady était toujours auprès de lui pour chanter ses louanges. Et en fin de journée, Mady lui offrait tout ce qui lui passait par la main: du manioc séché, des bougies, du kérosène à lampes, du tissu, de la viande ou de la cola; en bref, un échantillon de ce qu'il vendait. A l'assemblée du village, pendant que Mady faisait un compte rendu imaginaire des prouesses de ses enfants à Conakry, «Djéliba », son griot et bras droit, embellissait et diffusait ses propos si fort que l'assistance avait l'impression qu'il ne s'entendait pas. - Mes enfants m'ont encore envoyé de l'argent, comme d'habitude d'ailleurs, se vanta-t-il. - Le grand Mady a dit, répéta le griot, que ses enfants ont encore envoyé de l'argent et beaucoup d'autres cadeaux, comme d'habitude. - Je crois bien que cette fois-ci ce n'est pas mon fils Ansou de Gambie, ni Lansana de Freetown, mais Ablo le boss de Conakry. Il est boss dans tout. C'est lui d'ailleurs qui a eu pitié du fils d'Amadou, Cheick, et accepté de l'aider, ce pauvre orphelin! - Il n'est pas orphelin, cria Amadou, je vis et sa mère également.

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- C'est comme si vous étiez morts, voyons! Vous êtes pauvres et incapables, alors vous êtes des morts-vivants, si tu préfères! - Mady ! Je t'interdis de... - Ne dis rien Amadou, coupa le griot. Le grand Mady a parlé, il faut le remercier car il n'était pas obligé. Oh! Grand Mady, «le village de Bourou aurait sombré si ta luminosité n'avait pas traversé les ténèbres, pour nous éclairer le chemin de la Vie ». - Merci bien mon fidèle djéliba, mon cher griot, remets donc ces beaux cadeaux et ces billets de banque..., tout neufs, au chef de village et dis-lui que mon fils AbIa le boss, a été nommé «chef de cabinet» par le « grand gouvernement ». - Bravo, grand Mady! Tes fils sont vraiment des demi-dieux! S'adressant ensuite à l'assemblée, le griot ajouta: - Le grand Mady a dit que son fils qui est né pour être chef est devenu le plus grand patron du pays. C'est lui qui gère et supervise tous les cabinets et les toilettes de Conakry. Il est devenu chef de cabinet, attention! De tous les cabinets. Toute l'assemblée éclata de rire et Mady devint furieux devant cette plaisanterie de mauvais goût. - Espèce de « cromagnon », mon fils n'est pas chef de cabinet où «tu fais tes besoins », mais chef de cabinet dans un bureau. . . - Ah, oui! répondit le griot gêné, qui se confondit en mille excuses. Il promit à son bienfaiteur de ne plus refaire cette erreur monumentale. Profitant de l'humiliation de son «rival », Amadou rajouta fièrement que son fils Cheick ne serait pas que chef de cabinet, à Conakry, mais carrément ministre. Et qu'il faudrait d'ailleurs lui trouver une femme, pour l'aider à gérer ses biens.

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- C'est une bonne idée, approuva Mamadou, et comme nous sommes de bons voisins et «que ton arrièregrand-père avait épousé la sœur cadette de la grand-mère de la marâtre de ma quatrième épouse, alors nous sommes des cousins ». C'est pour cela que je te propose ma fille Lama, pour Cheick. - Voyons Mamadou, ta fille Lama n'a que neuf ans, attesta le doyen. - Mais chef, ta sixième épouse avait environ le même âge et... - Il n'y a pas de... et! D'ailleurs, c'est moi le chef, j'épouse qui je veux, le nombre que je veux et quand je veux. Compris? - Oui, Doyen! Que la bénédiction soit avec toi! - Bien, merci. Je disais... à propos du mariage de Cheick, tout le monde va réfléchir, et on se donne rendezvous vendredi prochain après la prière. La séance est levée! Dans tout le village on ne parlait que de Cheick, de son voyage pour Conakry, de son mariage, de son ambition, de son courage, de sa gentillesse et, soudainement, les filles le trouvèrent très séduisant. Un garçon que le village avait vu grandir sans le remarquer. A présent que les filles connaissaient son intention de devenir ministre, elles le trouvaient sexy, craquant, et les parents le trouvaient calme et bien élevé. Les filles de Bourou et des villages avoisinants faisaient attention à tous les faits et gestes de Cheick. Elles lui avaient même proposé leur aide dans les travaux champêtres et de bricolage. Il déclina l'offre par politesse mais accepta, par contre, les petits plats délicieux aux haricots et au manioc pilé à la pintade qu'elles concoctèrent pour lui. Il se régala, en petit prince, et ignora les remarques de ses demi-frères et des jeunes gens du village, jaloux de cet avantage.

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- Qu'est-ce qui lui arrive à ce petit insolent? Il ne nous dit même plus bonjour, lança l'un d'eux. - Tu n'as pas remarqué comment il marche? On a l'impression qu'il est dans les nuages! Regardez-moi toutes ces filles autour de lui, on dirait des panthères affamées! Elles me dégoûtent toutes! - Et ce n'est que «le début du commencement ». Ce Cheick nous donnera bien du fil à retordre. Il va falloir qu'on bouge, sinon il nous piquera toutes nos «Nanettes ». - J'ai envie de le voir crever, comme un pneu! - Pas n'importe quel pneu, un pneu de taxis-brousse, ricana tout le groupe. Cheick ne répondait pas aux provocations des garçons; il préférait celles des filles qui étaient moins agressives et plus agréables. Il finit par les ignorer tous et se concentra sur son voyage. Le jour du départ, les parents, les amis, les voisins et surtout les curieux s'étaient massés sur la place publique, où un mini-bus venait une fois par semaine. Ce jour-là, le minibus était venu plus tôt que prévu. Il n'était que six heures et demie du matin et les feux de bois dans les fourneaux artisanaux, qui servaient de chauffage, étaient encore allumés dans les maisonnettes. Malgré le froid matinal et le vent sec de I 'harmattan, la population de Bourou était entièrement mobilisée pour voir un de ses fils partir vers l'aventure. Les enfants, entourés de leurs écharpes, couraient de tous les côtés. L'ambiance était festive, tout le monde parlait et riait en même temps. On ne se comprenait pas, mais cela n'empêchait pas de laisser des consignes à Cheick : - Tu feras bien attention à toi, car à Conakry, il y a trop de bandits! - D'accord tonton, acquiesça-t-il.

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- Tu remettras ces deux coqs à mon neveu Willy, tu lui diras de m'envoyer une malle cantine, des lampes-torches, des gros caleçons et des cravates. - Que fais-tu Doudou avec des cravates, alors qu'il fait une chaleur d'enfer chez nous? D'ailleurs, Cheick ne connaît ni ton neveu ni où il vit. - C'est très facile, il a une voiture! - Mais tonton, presque tout le monde possède une voiture à Conakry. - Ne t'inquiète pas, Cheick, tu verras, c'est très simple. A présent, je dois te laisser, le boulot m'appelle. Il serra la main de Cheick et disparut derrière les buissons, pour réapparaître aussitôt quelques minutes après. - Tonton? s'étonna Cheick. - Ah ! J'oubliais, le beurre de karité est à toi. - Merci tonton et à bientôt. Resté seul avec son père, Cheick paraissait tourmenté à l'idée de chercher ce fameux neveu, dans une grande ville comme Conakry. Il déposa les autres colis près de son père et essaya de tranquilliser les coqs qui s'agitaient dans tous les sens. - Mais papa, si je ne retrouve pas son neveu Willy, que ferai-je de ces coqs? - Et bien, tu trouveras bien un moyen. Il t'a fait confiance, alors mérite-le! - Que dois-je faire, papa? - Tu fais comme les fils de Mady quand ils envoient des colis à leur père. - Tonton Mady prétend qu'ils les mettent à la poste, je ne sais pas de quelle poste il s'agit, car il n'yen a aucune ici. - Tu compliques trop les choses mon fils, si tu ne retrouves pas son neveu, tu mettras ces deux coqs à n'importe quelle poste du voisinage, nous les recevrons ici. Cheick n'insista pas. Il profita de l'inattention de son père pour s'éclipser. Il rejoignit sa mère pour se réfugier dans

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ses bras une dernière fois. Dès que Mariétou croisa le regard de son fils, elle se détacha du reste du groupe qui attendait le mini-bus et se dirigea gracieusement vers lui. Elle le serra tendrement dans ses bras et lui munnura quelque chose à l'oreille. C'était quelque chose d'agréable car le sourire de Cheick en disait long. Ils restèrent figés quelques instants avant que Cheick ne se détachât d'elle, mi-gai, mi-triste. Il l'observa longuement, comme s'il voulait graver dans sa mémoire chaque détail de ce visage, qui lui était aussi agréable que familier. Quand sa mère lui sourit derrière ses lannes, il constata que, malgré ses précaires conditions de vie, elle était restée belle et fine. Toutefois, des cernes et quelques rides rebelles rappelaient la triste réalité. Il la resserra une dernière fois dans ses bras et se dit qu'à cet instant précis, tous les câlins du monde ne lui suffiraient pas pour combler le manque et la solitude qu'il aurait à supporter pendant son séjour en ville. Les appréhensions étaient réciproques et l'idée de perdre son fils faisait très peur à Mariétou, qui reprocha à son mari Amadou de sacrifier leur «tout petit bébé» juste pour assouvir sa cupidité. Cheick tenta d'apaiser sa mère, mais il n'y eut rien à faire. Elle pleurait. Malgré l'idée alléchante de voir son fils devenir un ministre dès son arrivée à Conakry, Mariétou était angoissée et sceptique. L'inquiétude apparaissait sur son visage maigre et vieilli par les nombreuses maternités. - Ne t'en fais pas maman, je reviendrai très bientôt avec beaucoup d'argent! - Je veux que tu nous reviennes tout simplement vivant et en bonne santé, pas avec beaucoup d'argent uniquement. - C'est promis maman, dès que je serai ministre, mon ministère aura son siège ici au village, près de toi.

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