Le Prêtre Jean ou Le royaume oublié

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Au milieu du XVI siècle, le royaume oublié et récemment redécouvert du Prêtre Jean - l'Ethiopie - affronte une mortelle menace et contre l'ennemi musulman demande secours aux Portugais qui aspirent à dominer l'océan Indien et la route des épices. C'est sur cet arrière-plan historique, dans un pays angoissé, au milieu des périls, que le récit retrace l'impossible amour qui porte l'un vers l'autre un grand seigneur et capitaine éthiopien et une jeune femme d'humble condition...
Publié le : lundi 1 novembre 2010
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EAN13 : 9782296711198
Nombre de pages : 237
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LE PRÊTRE JEAN ou LE ROYAUME OUBLIÉ
Du même auteur : Le Lion de la tribu de Juda ou Un destin de femme dans l’Ethiopie ancienne, L’Harmattan, 2008 L’Eunuque, récit de la Perse ancienne au XVIIIème siècle, L’Harmattan, 2008 Une esclave songhaïouGao l’empire perdu, L’Harmattan, 2009 Sous le regard d’Amon-Rê, récit de l’Egypte pharaonique, L’Harmattan, 2009 L’homme – oiseau de l’île de Pâques, L’Harmattan, 2010 Le MageouDans la Perse des Achéménides, L’Harmattan, 2010
Tristan CHALON
LE PRÊTRE JEAN ou LE ROYAUME OUBLIÉ
L’Harmattan
© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13297-9 EAN : 9782296132979
Ière partie - L’alarme Chapitre 1. Le tambour Le plateau était noyé sous l’averse. Entre la basse vallée d’allure tropicale et les hauteurs où le froid était sensible, c’était 1 un étage intermédiaire de climat modéré, chaud sans excès, tiède en hiver. Vallées, plateaux, hautes montagnes, terres basses et pays d’altitude, brousses d’épineux, prairies déboisées et forêts à la végétation exubérante, la saison des pluies et des lourdes chaleurs enveloppait l’Ethiopie, l’énigmatique royaume 2 du Prêtre Jean . Paysans, pâtres ou bouviers, les villageois d’Ilabasé allaient sous la pluie, enfouis dans leurs houppelandes de paille qui les recouvraient entièrement et d’où seuls les visages émergeaient. Sous ces épaisseurs informes ils avaient une étrange silhouette de cônes. Le chaume des toits pointus ruisselait. Les oiseaux se taisaient. On n’entendait plus que le chant de la pluie et l’écho du tonnerre dans la vallée en contrebas. L’orage épuisé fuyait vers l’est, vers les pays de la sécheresse, de l’aridité, du sel, vers les côtes de la Corne africaine qui ne recevraient pas une goutte de pluie. En cette saison, la terre se reposait et le travail des champs était suspendu. Dans la case, Elêni préparait de la bière. Venue lui rendre visite, sa mère était assise près du feu. Les poules, chassées par le déluge, s’étaient réfugiées à l’intérieur de la maison. Elles parcouraient, en picorant, le sol de terre battue. Indifférente à l’orage, la mule dans son réduit au fond de la case mâchait de la paille avec un bruit sec. Par moment, prise d’un accès de mauvaise humeur, elle soufflait ou d’un sabot nerveux elle piétinait sa litière. Un feu était allumé et enfumait l’habitation qui était grise de poussière, mal éclairée et mal aérée. Le pilier qui soutenait la couverture en chaume disparaissait dans un nuage grisâtre.
Après avoir broyé au mortier puis moulu l’orge, Elêni mêla à la farine les feuilles, réduites en poudre, d’un arbuste, le « guêcho », qui donnait à la bière son goût et son parfum. Puis elle ajouta de l’eau et mit de côté le mélange afin qu’il fermente. Pour travailler plus commodément, elle portait une tunique sans manche qui lui laissait les bras nus. Un mouchoir recouvrait ses cheveux coiffés en multiples petites tresses que maintenaient des épingles en métal ouvragé. Une croix en argent pendait au cordonnet de soie bleue qui lui enserrait le cou. La jeune femme semblait guetter au milieu de l’orage qui s’éloignait un signal qu’elle appréhendait. Sa mère, Oualatta-Maryam, l’observait en silence et regardait autour d’elle d’un air désapprobateur. Assise sur une natte, elle jetait de temps en temps dans le feu du petit bois. Elle était venue du village voisin de Degemo où elle habitait. L’orage l’avait surprise en chemin. Son manteau de peau séchait accroché à une corne de bouc. Ses gens patientaient debout sur le seuil : le muletier qui conduisait sa monture, une servante qui portait le parapluie, un jeune garçon muni du chasse-mouche. - Je ne reconnais plus ta maison, soupira Oualatta-Maryam. - Que veux-tu dire ? - Tout ce qui avait un peu de valeur a disparu, la maison sera bientôt vide. Qu’est donc devenu ton lit ? - Vendu. Je dors sur une natte déroulée au sol. - Tu avais un petit miroir rond importé du pays des Francs. Je ne le vois plus. - Remis à un créancier. Pour miroir j’utilise un morceau de fer poli. - Et tes beaux bols vernissés ? - Cédés en gage. Je me contente d’une vaisselle grossière.
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- Mon enfant, tu es ruinée, tu travailles à de viles besognes comme une esclave, tu vis en pauvresse, alors qu’il te serait si facile d’échapper à cette misère sordide. Il suffirait d’un mot. Elêni ne répondit pas. Elle affectait de ne pas comprendre où sa mère voulait en venir. Mais cette conversation lui était pénible. L’écho de l’orage vibrait au loin dans les vallées. - Tu n’écoutes pas ta mère, s’indigna Oualatta-Maryam d’une voix sifflante. - Chaque fois que tu me rends visite, tu me rabâches les mêmes propos. - Il le faut bien puisque tu te montres si déraisonnable. Tu refuses un remariage avantageux, tu préfères rester veuve, seule, sans la protection d’un époux, sans ressources. Tu vis dans la gêne, tu ne possèdes même plus une esclave pour te servir et te soulager des tâches les plus ingrates. Au village on s’étonne et on jase. - Laisse les langues malveillantes aller leur train. - Comme d’habitude tu te dérobes, tu ne réponds pas. 3 - Je ne veux pas pour mari d’Ato Marcos. Nerveuse, elle sentit qu’elle perdait son calme : elle avait presque crié. Sa mère poursuivit froidement : - Pourquoi ? - J’ai mes raisons. - Peut-on connaître ces raisons ? - Je n’ai aucune inclination pour ce vieillard.
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- Comme si les sentiments décidaient d’un mariage ! Aimais-tu ton premier mari lorsque tu l’as épousé ? Non et néanmoins tu as été heureuse, comblée. - Cette expérience m’a suffi. Heureuse, comblée ? Tu vois le résultat : Giorgis a mangé tous nos biens. Sa mort me laisse dans la misère. Par quels moments terribles ne suis-je pas passé durant notre vie commune ! Enfin je m’étais résignée. - Eh bien, résigne-toi de même à accepter Ato Marcos. Il a de grandes qualités, il est riche. - C’est un vieillard sénile, avare et dur. - Il t’aime. Avec un peu d’habileté, si tu sais manœuvrer, tu en obtiendras tout ce que tu veux. - Encore une fois, c’est « non ». Je déciderai seule de mon sort. - Je te plains. Tu regretteras une occasion unique. Réfléchis encore. Pour clore la conversation, Elêni se dirigea vers la réserve, y prit une bouteille en céramique lustrée qui contenait de l’hydromel, en versa une coupe qu’elle offrit à sa mère. - Bois un peu d’hydromel. Cela te réconfortera pour le retour. Ce n’était pas la première fois que mère et fille s’affrontaient à ce sujet. Elêni était veuve, une très jeune veuve. Son époux, Giorgis, avait péri dans une embuscade lors d’une expédition contre les Gallas. Il avait dilapidé tous leurs biens, ne lui abandonnant en héritage que des dettes et des terres hypothéquées. Ce deuil plongeait Elêni dans la misère. Sa famille la pressait de se remarier avec Ato Marcos, un paysan enrichi par l’usure. Elêni s’y refusait. Elle appréciait la liberté que lui assurait son veuvage. Elle ne tenait pas à se donner trop rapidement un nouveau maître. Une union avec un paysan, un usurier ne convenait pas au « rang » qui était le sien, prétendait-
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elle avec une pointe d’orgueil. Car sa famille appartenait à la petite noblesse, son père avait eu droit aux privilèges qui l’attestaient, la mule, les timbales, le parasol de cérémonie, la case à étage, le titre de chevalier, le pluriel de politesse quand on s’adressait à lui. Petite fille alors, elle n’était pas très sûre de ses souvenirs, mais sa mère lui en avait si souvent parlé. L’orage s’éloignait. L’averse se calmait. Le chant des sources et des ruisseaux s’élevait en chœur dans la montagne. Oualatta-Maryam avait hâte maintenant de regagner le village voisin de Degemo où elle résidait depuis son remariage. Veuve d’un premier mari dont elle avait eu ses deux enfants, Elêni et Tafari, elle avait épousé en secondes noces un notable, négociant en céréales. Le muletier aida sa maîtresse à se mettre en selle. Pour être à l’aise sur sa monture, Oualatta-Maryam portait, comme les élégantes de la cour, des pantalons bouffants. Sous ses voiles, de nombreuses amulettes la protégeaient des esprits malfaisants et des djinns, car elle était superstitieuse. Elle prit congé. - Songe à ce que je t’ai dit, recommanda-t-elle à sa fille. - Ma résolution est arrêtée. - Réfléchis encore, insista la mère. Et elle s’éloigna avec sa petite escorte. Cette visite laissait la jeune femme nerveuse, lasse, en proie à un début de migraine. Elle éprouva le besoin de se confier, de prier. Comme l’averse avait cessé, elle se rendit à l’église qui occupait, un peu à l’écart, le sommet d’une butte isolée. Ruisselant, humide, étincelant de reflets à la lumière d’un rayon de soleil, le village semblait frappé d’enchantement : tout était désert et, sur son chemin, Elêni ne rencontra personne sauf une vieille femme qui, profitant de l’accalmie, allait de porte en porte quêtant de la farine, un bol à la main. La très dévote Maliké’a-Maryam était responsable de la « maison du pain ». Dans ce local attenant à la sacristie de l’église, elle fabriquait pour la messe les hosties et les eulogies nécessaires. A cette fin, elle mendiait la farine
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pincée par pincée auprès des fidèles. C’était elle aussi qui préparait le « vin » de messe. Elle pressait les grappes de raisin dans un récipient et elle en recueillait le jus qu’elle allongeait d’eau en abondance. Cette eau rougie tenait lieu de vin. - Comment va votre santé, Maliké’a-Maryam ? lui demanda avec bonté Elêni. - Mal… Mes pauvres jambes… Et puis ces bruits terribles de guerre… Elêni éprouva un frémissement. La guerre qu’elle s’acharnait à repousser de ses pensées y revenait sans cesse malgré elle. Il suffisait des hasards de la conversation. Pour se persuader elle-même, pour conjurer la menace, elle protesta avec véhémence : - La guerre ! La guerre ! Ce ne sont que folles rumeurs qui se révéleront sans fondement. - Puissiez-vous avoir raison ! Pourtant, selon mon petit-fils qui revient du village d’Endotna où l’empereur a fixé son camp, la guerre aurait été décidée lors d’une grande réunion des chefs militaires et des gouverneurs de provinces. - Mais non, vous verrez, ma bonne Maliké’a-Maryam, la guerre sera évitée. - Que Dieu vous entende Elêni et qu’Il assiste l’Ethiopie, conclut la vieille femme et elle reprit sa quête de maison en maison. La mort et l’angoisse dans l’âme, Elêni franchit l’enceinte où l’église s’isolait au milieu de bosquets de mimosas. C’était un modeste édifice de plan basilical, en pisé et en chaume, surmonté d’une croix. La nef était déserte, silencieuse, obscure. Le lutrin de fer forgé était vide. Les hautes cannes en « T » sur lesquelles les chantres s’appuyaient pendant les offices étaient rangées en tas. Un lumignon rouge brûlait d’une petite flamme vacillante, attestant la présence divine. L’air était imprégné
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