Le prince Ehtejab

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296208575
Nombre de pages : 128
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Le Prince Ehtejab

Du même auteur: Roman

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L'agneau égaré de Monsieur Raï (1977) de nouvelles toujours (1973)

Recueils

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Comme

Ma petite chapelle (1975) Arsenal (1983)

@ L'Harmattan, 1990 ISBN: 2-7384-0658-0

Houchang

GOLCHIRI

. Le prInce Ehtejab

Traduit du persan par Hossein Esmaïli et Jacques Selva

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Réflexions de l'auteur sur la rédaction du Prince Ehtejab

Le Prince Ehtejab a été écrit entre 1967 et 1968, date à laquelle il a été édité. Après avoir été réédité sept fois, il n'y a plus aujourd'hui d'espoir d'une nouvelle réédition en persan. Bien que, apparemment, le livre et même le film soient opposés au despotisme oriental absolu, peut-être craint-on cette dénonciation du totalitarisme. Mais pour moi la question n'est pas là. En vérité dans notre tradition littéraire chaque œuvre possède une face apparente et une face cachée, celle-ci ayant elle-même plusieurs profondeurs, allant selon les anciens jusqu'au nombre de soixante-dix. Ainsi faut-il rechercher les différentes profondeurs de tout ce que j'ai écrit, et c'est surtout entre les lignes qu'on les trouvera. Le Prince Ehtejab n'échappe pas à cette règle. Avant d'entreprendre la rédaction de cet ouvrage je ne connaissais rien des princes vivant à Isfahan si ce n'est à travers quelques récits. Une autre source d'information fut mes quelques visites des monuments historiques et des musées. C'est dans un musée que j'ai vu la canne de Héza Shah. Fasciné par cet objet, j'ai reconstitué, à l'aide 7

des récits que j'avais entendus, toute l'histoire de cette canne. Son extrémité était usée, ce qui semblait avoir été causé à force de frapper des gens aux chevilles. Le plan initial de l'œuvre ne consistait qu'en quelques pages: un homme tuberculeux, assis dans une pièce vide jusqu'à ce que la mort l'emporte. C'est à cette époque que j'ai cru avoir la tuberculose. Ensuite je me suis mis à lire tout ce qui me tombait sous la main concernant l'hisoire de l'époque Qajare : livres d'histoire, journaux de voyage, mémoires, etc. Je prenais des notes. Plus tard, quand l'ouvrage fut édité, après avoir cédé la plupart de mes livres concernant l'époque Qajare et avoir détruit toutes mes notes, j'ai trouvé un passage dans lequel il y avait une description détaillée du trône de Nassereddin Shah et des vêtements des princes Qajares, détails que je n'avais bien sûr pas pu utiliser. Pour moi qui n'avais vécu que dans des cités ouvrières, il était difficile de décrire les palais, les vêtements et les mœurs du siècle passé sans avoir à essuyer les critiques des historiens. J'ai beaucoup lu. Quelquefois je terminais un livre de 300 pages en 24 heures. A Isfahan il restait des monuments historiques de l'époque safavide. Un jour je suis allé regarder à travers les grilles du jardin d'une maison princière. Il semble que l'une des tantes fit la même chose, et la première scène de la rencontre de Fakhronessa et Khosro avec cet espion emmuré a été construite de la même manière que la scène inspirée par la canne de Réza Shah. J'ai noté également mes rêves que j'ai utilisés. J'ai même écrit la partie concernant Fakhri en une seule nuit. Je me suis assis, et, tout en dégustant de la vodka, je l'ai écrite, pas comme on fait aujourd'hui en avalant une vodka le ventre vide en attendant de 8

recommencer. .. Plus tard je me suis rendu compte que j'avais descendu les deux étages de ma maison autant de fois que Fakhri et que j'étais aussi saoul qu'elle. Ma familiarité avec la poésie m'a beaucoup aidé. Selon les rumeurs j'ai commencé par la poésie, mais en vérité j'ai commencé à la fois par le roman et la poésie. Plus tard j'ai abandonné la poésie aux poètes plus talentueux. C'est ainsi que finalement a été achevé Le Prince Ehtejab. Avec cette simple esquisse selon laquelle le Prince en cherchant à connaître Fakhronessa va d'abord à la recherche des objets qui étaient en relation avec elle. Ensuite son imaginaire le pousse à la recherche de Fakhri dans l'espoir de la connaître par le biais des gestes de Fakhri devenue Fakhronessa. Face à son échec il se tourne finalement vers Fakhronessa elle-même. Pourtant, impuissant, la seule chose qu'il trouve c'est que son nom est Khosro ou qu'il est lui-même le Prince Ehtejab. Mais cette découverte de son identité arrive au même moment que la mort. Est-ce tout? Il y a d'autres profondeurs. Celles-ci dépendent toujours d'un choix et d'un abandon. Il s'agit d'être attentif à un détail et d'ignorer la totalité afin que le Prince Ehtejab puisse parvenir à cette fin qui est un commencement, et qu'un livre d'aussi faible volume puisse communiquer avec notre histoire et arriver à cette fin qui sera peut-être un commencement. Cette technique s'inscrit dans le cadre de l'histoire dans l'histoire, conformément à la tradition de nos anciens contes. Par exemple le Prince Ehtejab parle de Fakhri pour connaître Fakhronessa et celle-ci va dans les livres pour que le Prince puisse se connaître... 9

C'est peut-être pour cette raison que l'on peut dire que la nécessité de parler de soi, au moins jusqu'au moment de la rédaction du Prince Ehtejab, est en même temps une fouille dans l'histoire. Et finalement, quoi qu'on puisse trouver, on y perd beaucoup. C'est peut-être le destin de l'homme. Le minimum qu'il puisse faire c'est de façonner et de détruire les formes du passé. Il faut aussi que tout ce qui vient de ses profondeurs porte sa marque. Au cours de mon enfance, mon père nous emmena mon frère et moi au cinéma. C'était un film de Tarzan. On regarda jusqu'au moment où Tarzan fut capturé, ligoté et placé sur un bûcher par ses ennemis. Mon père dit alors: « Partons, il ne peut plus rien faire, c'est fini ». Il nous prit la main et de force nous amena dehors. Le lendemain nous apprîmes que Tarzan s'était libéré. Dans cette histoire je suis au moins le créateur des récits des autres. Téhéran, mars 1988

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Le Prince Ehtejab s'était glissé dans son fauteuil habituel, avait appuyé son front brûlant sur ses deux mains, et toussait. Sa bonne était montée. Puis sa femme monta également. Fakhri avait entrouvert la porte, mais dès qu'elle voulut allumer la lumière, elle entendit le Prince frapper du pied, et redescendit aussitôt. Fakhronessa monta aussi. Il frappa à nouveau du pied. En début de soirée, alors que le Prince avait tourné à l'angle de la ruelle, il avait vu, dans le clair-obscur des arbres, le fauteuil roulant dans lequel était installé Morad, toujours aussi vieux et décrépit. Il avait ensuite remarqué la femme dont seulement un œil apparaissait sous le tchador. - Bonjour! La femme aussi avait dit: - Bonjour! - Morad, encore toi! Ne t'ai-je pas dit cent fois... ? - Cher Prince, je n'arrive pas à m'en sortir. Lorsque j'ai compris que nous n'avions pas de quoi dîner,

j'ai dit:

«

Hassani, apporte mon fauteuil, peut-être que

notre généreux prince pourra faire quelque chose ». Le Prince avait porté la main à sa poche et avait glissé quelques billets à Hassani. Morad avait dit: - Prince, que Dieu vous prête longue vie, vous comble d'honneurs! Hassani, à son tour: Il

- Que Dieu vous bénisse! Elle avait poussé le fauteuil et le prince, trempé de sueur, avait repris son chemin. Jusqu'à ce qu'il eût ouvert sa porte, le grincement des roues lui resta dans l'oreille. Pourtant, le prince se sentait bien.

Il donna sa canne et son chapeau à Fakhri, embrassa la joue poudrée de Fakhronessa et monta. Il ferma la porte, et là, dans l'obscurité, s'installa dans son fauteuil. Fakhri, elle, alla à la cuisine, mais lorsqu'elle se rendit compte que l'angoisse ne l'abandonnait pas, elle monta. Quand le Prince frappa du pied, elle s'enfuit. Elle alla dans sa chambre, s'installa devant son miroir, l'oreille attentive au moindre bruit venant de la pièce du haut. Peut-être le Prince changerait-il une nouvelle fois d'humeur, descendrait-il à pas comptés les escaliers, et crierait: - Fakhri! Alors Fakhri se lèverait, se couvrirait la tête de son foulard, revêtirait son tablier et mettrait la table. Après s'être lavé les mains et les avoir essuyées, le prince crierait: - Fakhronessa! Elle mettrait son foulard dans la poche du tablier de Fakhri, changerait de robe, s'installerait devant son miroir, se maquillerait en toute hâte, mettrait de l'ordre dans ses cheveux et irait s'asseoir en face du Prince, dans la salle à manger; elle dînerait, et, quand il serait monté, Fakhri débarrasserait la table, laverait la vaisselle; Fakhronessa se maquillerait, irait dans la chambre à coucher en attendant que le Prince apparût au milieu de la nuit, et lui dise doucement: 12

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