Le Prophète muet

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Ebranlé par le déplacement, rêvant d'une cité à part ou de nulle part. D'un esprit chargé de souvenirs, le personnage central, excentrique, mélancolique, visionnaire, natif d'une terre cernée par deux mers, ne pouvait pas répandre ses prophéties. S'impliquant dans le meurtre énigmatique d'une Shéhérazade, il finit son existence dans un double enfermement : asile et prison, avec un mutisme volontaire, avant d'être décapité.
Publié le : jeudi 1 mai 2008
Lecture(s) : 280
EAN13 : 9782296195455
Nombre de pages : 113
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Le Prophète

muet

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-05395-3 EAN : 9782296053953

Wafik Raouf

Le Prophète

muet

L'HARMATTAN

Ecritures Arabes Collection dirigée par Maguy Albet
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l me récita sur un ton peu convaincant, afin de me soulager de ce profond désarroi dans lequel je me trouvais plongé, cette réflexion d'un écrivain d'une autre époque qui estimait: « On guérit comme on se console: on n'a pas dans le cœur de quoi toujours pleurer et toujours aimer. » Le médecin traitant de l'internat tenta par cette citation tirée « du cœur» de me détacher de cette torpeur, cette peine qui avait brisé mon existence. Mais comment pourrais-je comparer ma peine à la peine ultime ayant supprimé la vie de cet être cher? Comment sauvegarder le souvenir de cet être défunt, qui a traversé tant de dédales, avant d'abandonner son cou au couperet de cette machine terrifiante portant le nom de son inventeur? Le médecin responsable de l'hôpital m'appela, surprenant mon esprit absent, et me remit un grand colis sur lequel était écrit: "Personnel: à Shéhérazade, la patiente" . Avant que je n'aie pu ouvrir la bouche pour dire au chef de l'établissement qu'il devait y avoir confusion, car je ne m'appelle pas Shéhérazade, il me devança et m'éclaira: - Ce colis est pour toi, "Sylvie" ! (en fait je m'appelle Salwa.) Il a insisté auprès de nous, selon sa méthode particulière, pour qu'on te le remette en personne, avant de nous quitter pour son destin final. J'ai éclaté en sanglots. Le médecin tenta en vain de calmer mon esprit troublé: - J'espère que tu seras fidèle à son souvenir. L'une de ses dernières volontés était de te faire parvenir ce colis. Elle est d'ailleurs la seule réalisable. Bon courage!

I

Je n'ai pas voulu ouvrir ce colis, au cours du bref entretien, qui pour la première fois depuis mon arrivée dans cet hôpital, sortait de la routine du traitement, de la méthode du dialogue. Je quittai le lieu en tremblant, sous l'effet de l'immense choc psychologique. Depuis que j'ai quitté ma Tunisie natale, je n'avais jamais subi un tel trouble, qu'a laissé en moi ce grand silencieux dont le cou a été tranché par le fil de la guillotine. Je me souviens encore et je me souviendrai toute ma vie de ce petit matin triste où les policiers sont venus l'arracher à l'hôtel des patients. Il avait le crâne rasé et sur ses lèvres, courait un semblant de sourire amer. Le mot courage n'est pas assez évocateur pour qualifier le défunt. En compagnie de ses gardiens, il passa nous voir tous. Il nous avait habitués à un silence éternel. Ce n'est que quelques jours après son exécution que l'on apprit la vérité sur son départ définitif. C'est alors que nous nous sommes aperçus qu'il était venu nous faire ses adieux, contrairement aux fois précédentes, où il faisait son aller-retour, entre la prison et notre refuge. J'aurais souhaité que ce qui s'est passé n'ait été qu'un mauvais rêve. Et ce n'est qu'après de longues heures d'inconscience, que je me suis réveillée et ai pris conscience des faits réels. Seul l'indien Johar a partagé avec moi cet état de grande dépression. Il ne cessa de pleurer, jusqu'à perdre connaissance. Quant au libanais Akram, il a fait semblant de ne pas percevoir la réalité. Enfin, François a haussé les épaules, comme si l'évènement ne le concernait pas, ni de près, ni de loin. Les années passèrent, longues et pesantes dans ce bâtiment. Personne n'entendit une seule fois sa voix. Comme s'il vivait dans le temps perdu. Il fut sans nom. Mais sa 6

véritable identité ne trompait que les ignorants. Il ne m'était pas difficile, surtout après avoir parcouru ses écrits, de connaître ses racines ou la terre qu'il a quittée, après ce qu'il a appelé le déluge. Je me suis plongée dans ses feuillets, plus de dix fois, en lisant ces lignes, mot après mot, et phrases après phrases. Mais je me suis trouvée face à un véritable problème. Des feuilles éparses regroupant son journal, l'histoire, la politique et la poésie. Je pris la décision finale, de réunir ces feuilles éparses et de réaliser un récit peu ordinaire. J'ai donc tenté, dans la mesure du possible, d'assumer la mission de parcourir ces pages, faisant en sorte de faire alterner la prose et la poésie. Je supprimai plusieurs poèmes versifiés pour protéger le fil des idées et maintenir une certaine cohérence. Cet homme était venu de la terre la plus vieille du monde, et s'était interrogé sans cesse avec l'angoisse d'un historien, sur le mystère d'une absence des conditions réunies pour la reconstruction de la Tour. En fait, cette terre de 1"'Entre-deux-fleuves" qu'il avait qualifiée de "Entre-deux-mers", se transformait en une terre d"'Entre-deux-tombeaux" ! Quant aux "Jardins suspendus" d'autrefois, œuvres de créateurs, ce ne sont plus que des forêts de bois coupés! Cette terre fut frappée par le premier Déluge et abandonnée par l'Homme et l'Animal, dans le seul bateau du Salut, avec l'espoir de garantir la survie des espèces! Cette terre a arraché la gloire et les gloires lui ont été arrachées! Les lumières se noient-elles dans l'eau? J'ai cru comprendre que les "aigles abâtardis" et les "gamins de l'Apocalypse" symbolisaient pour lui un groupe de gens ayant précisément régné sur cette terre dans des temps 7

récents, la conduisant à un nouveau déluge. Cette période souligne-t-elle un phénomène plus universel? Le récit de l'humanité ne serait-t-il pas à bout de souffle? Le défunt, l'auteur de ces carnets, était un étrange mélange de frustration, d'amertume et de rébellion dissimulée. Il donnait l'impression d'une contradiction permanente: c'était un être qui avait suffisamment vécu dans les différents continents du monde et pourtant, n'allait-il pas disparaître avec une soif grandissante de vivre davantage? Jusqu'au dernier souffle, il s'est comporté comme s'il attendait qu'un évènement survienne. En me remémorant son regard très particulier et troublant, devant ceux qui voulaient transpercer sa personnalité, je ne peux pas prétendre avoir deviné s'il était un homme optimiste ou pessimiste, un homme d'espérance ou de désespérance, un homme de paix ou de combat. Il était plutôt comme les morceaux d'une image déchirée qui tenteraient difficilement de se recoller l'un après l'autre. Très sincèrement, je me suis trouvée incapable, en me penchant sur ces feuillets, et en me plongeant dans le déchiffrement de ces lignes, d'aboutir à un raisonnement logique qui me conduise à la certitude qu'il ait été le véritable auteur du délit de l'accident de l'hôtel. Car l'accident, qu'il ait été un suicide ou un crime, reste un mystère, comme l'est, d'ailleurs, la propre vie du disparu. Quant aux pages sur lesquelles cet homme, d'une trentaine d'années peut-être, y décrit quelques étapes de sa vie, pendant les années passées entre l'asile et la prison, elles ne répondent pas à la soif de mieux connaître sa vie secrète. Et le long silence absolu, par lequel il a caché la deuxième étape de son voyage de souffrances, il n'aura été qu'une prolongation de ce mystère.

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En clair, le silence dans lequel il s'est enfenné pendant des années était peut-être un châtiment infligé aux autres pour leur médiocrité. C'est une protestation à l'égard des autres contre leur verbiage. Enfin, le silence est un dédain à l'égard de la petitesse des autres. Sa sensibilité extrême l'éloignait de tout ce qui l'entourait, là où régnait une absence de noblesse et d'idéal. Sa meilleure façon de se défouler était de monologuer à voix basse, faisant mannonner ses lèvres. Il était distrait, absent de tout ce qui l'entourait, comme un amoureux fou, appartenant à la légende immortelle d'une épopée. A cet égard, il semble bien qu'il ait appartenu à une espèce d'amant disparue. Mais amoureux de qui? De Shéhérazade ou de Leïla ? Les enquêteurs furent d'ailleurs incapables de vérifier la véritable identité de celle-ci, car, lors de sa chute de la chambre de l'hôtel, elle était dépourvue de papiers d'identité. Elle était inscrite sous le nom de Madame Masri, son compagnon en fuite ! Je doute fort que ce ne soit que le fait d'un simple hasard qu'elle ait porté un prénom lié à un récit romanesque. Shéhérazade est le prénom d'une femme, lié à un mythe oriental, plus précisément à la Mésopotamie. Devenue épouse du roi Shéhérayar qu~était frustré par la tromperie des femmes, il s'était vengé d'elles en les tuant au petit matin. Pour sauver sa vie, Shéhérazade avait trouvé la ruse de divertir le roi en lui racontant une histoire qui durait jusqu'à l'aube. Ceci, pendant mille et une nuits. Il se peut que le défunt ait voulu, par ce personnage, symboliser l'Orient qui assure sa survie par un verbiage provoquant sans doute un sommeil éternel, selnblable à celui des "gens de la caverne" mentionné dans le journal du disparu et qui, selon la légende, ont donni pendant trois cent neuf ans.

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Je doute aussi que ce soit une pure coïncidence qu'un autre prénom, celui de "Leïla" ait été collé à l'accidentée de l'Hôtel universel. Leïla incarne-t-elle un personnage légendaire de Mésopotamie, lié par un amour impossible et passionnel à son cousin Kaïs, comme d'ailleurs sa brève allusion à une autre histoire passionnelle, celle de Aïn al-Chams, "Œil du Soleil", qui, par sa splendeur, a inspiré le grand poète mystique médiéval Ibn Arabi. Quant à l'Oriental que l'on a qualifié de tous les noms et qui porte parfois le nom de "Masri", il est peut-être l'incarnation d'un grand pays arabe d'Orient qui a longtemps tenté de parrainer tous les autres Arabes et qui, par son abus de paroles prétentieuses, les conduisit à une frustration collective, par une ascension illusoire suivie d'une descente brutale, inguérissable. En fait Masri, le compagnon de l'héroïne porte un nom révélateur. Je crois que le disparu était déchiré d'amour, sans que Leïla ou Shéhérazade, l'aimée puisse lui rendre une partie de cet amour, ou du moins ne pas comprendre l'ardeur de sa passion. C'est peut-être aussi pour cette raison que, selon lui, elle méritait cette fin, et qu'elle soit descendue au plus bas de l'échelle, dans l'avilissement. "Mararat" représentait pour lui de multiples symboles et plusieurs lieux. Car, au-delà du sens du mot en arabe, "amertumes", cette ville, je crois savoir, était le mélange de plusieurs lieux à la fois. Il se peut que "Mararat" soit le synonyme d"'Ararat" où se serait échoué le bateau du Salut qui emmenait Noé, fuyant le déluge. Il se peut que "Mararat" soit aussi l'incarnation de la ville de Marseille, surpeuplée d'étrangers de toutes couleurs et de toutes espèces. Cette cité symbolise-t-elle un nord dégénéré et post-égémonique, ou un Eldorado frustrant?

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L'auteur, paraît-il, est passé par là. Selon ce que j'ai pu comprendre dans les feuilles du journal, cette ville fut la première où il aurait mis les pieds dans la zone du Nord. Sa déception était profonde lorsqu'il écrivait, dans un coin des feuilles dispersées: "Quel dommage que cette ville ne puisse se déplacer dans un autre continent, pour qu'elle soit plus cohérente". "Mararat" est, en tout cas, une côte appropriée pour un bateau en fuite. Elle est aussi "Ararat"... l'abandonnée! Comme Marseille, elle est surpeuplée d'étrangers. Et pourtant, l'accident ou l'évènement de l'hôtel universel a eu lieu semble-t-il en pleine capitale et non pas dans la ville de Marseille. Et pourquoi la ville de "Mararat" ne serait-elle pas un résumé de la vie et de ce condamné à la peine capitale dans cette zone du Nord? D'ailleurs, la mort habitait cette vie qui s'est terminée par une tragédie difficile à croire pour certains, bien que ce soit la pure vérité! Cet être ne s'est-il pas éteint, séparé en deux morceaux? Une tête coupée du corps? Dans une fosse commune? En une triste journée d'automne? Et que dirais-je du motif de l'accusation? Jusqu'à quel point était-il directement lié au crime de l'événement de l'hôtel universel? Certes, sa présence sur le lieu de l'accident, et ses notes personnelles, nous conduisent à une vérité sans faille. Quant à son rôle, direct ou indirect dans la mort de Shéhérazade... ou Leïla, c'est un mystère ambigu. Et je me suis alors trouvée incapable d'aboutir à la conviction décisive qu'il en soit le véritable auteur. Je suis restée pensive, partagée par le mystère de la défunte de l'Hôtel. Car, tantôt, elle était orientale, tantôt elle Il

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