Le renard a de nouvelles lunettes

De
Publié par

André Rosén, un ancien résistant norvégien, part pour Paris, le cœur plein d'espoir. Martin Cohen, jovial sculpteur des Baux-de-Provence, est chamboulé par des faits relatés dans la presse. Alex, un SDF proche du mouvement Les Amis de Jean Valjean, campe au canal Saint-Martin. Une femme est retrouvée dans la Seine. La Franco-Norvégienne Éva Lévy enquête, car des indices pointent vers son pays natal. La journaliste Sarah Blanc la suit de près. L'affaire s'avère complexe et empreinte de réminiscences du passé. Dans ce polar qui flirte avec le roman historique, l'auteur nous embarque jusqu'au Telemark en Norvège, la Seconde Guerre mondiale et l'héritage transgénerationnel lourd de conséquences.
Publié le : samedi 2 avril 2016
Lecture(s) : 17
EAN13 : 9782140005787
Nombre de pages : 626
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LE RENARD A
DE NOUVELLES LUNETTES


COLLECTION ÉNIGME

Alioua Madani, Boston-en-Périgord
Bron Alain, Le Fond tu toucheras ain, Le Fruit du doute
Bron Alain, Mille et Deux
Calvez Hélène, Bâb
Debout François, Quand la nuit tombe
(Droits cédés pour une publication club, France Loisirs)
Dewit Marie-Solène, Meurtre avec accusés de réception
Erny-Newton Emmanuelle, Requiem Blues,
Forge Sylvain, La Ligne des rats
Fossum Karin, L’Œil d’Ève
(Droits cédés pour une publication poche, coll. Points,
éditions du Seuil)
Fossum Karin, Ne te retourne pas !
(Droits cédés pour une publication poche, coll. Points,
éditions du Seuil, et en club, France Loisirs)
Holt Anne, Bienheureux ceux qui ont soif
(Droits cédés pour une publication poche, coll. Points,
éditions du Seuil)
Holt Anne, La Déesse aveugle
(Droits cédés pour une publication poche, coll. Points, )
Holt Anne, La Mort du démon
Lodie Hélène, Derrière les paupières closes
Tsobgny Brigitte, L’Afro-Parisienne et la suite arithmétique du Saigneur
de Paris
Vix Élisa, La Baba-Yaga
(Adaptation télévisuelle par CAPA Drama pour France 2)
Vix Elisa, Bad Dog
(Prix du meilleur polar francophone 2007, adaptation
télévisuelle par CAPA Drama pour France 2)


G.T.TROLLET






LE RENARD A
DE NOUVELLES LUNETTES


roman


TRADUIT DU NORVÉGIEN PAR L’AUTEUR










































Titre original : Skygger
Éditeur original : Vigmostad & Bjørke, Oslo
© original : Vigmostad & Bjørke, Oslo
ISBN original : 978-82-8143-452-3

ISBN : 978-2-913167-76-6

© ODIN éditions, mars 2016, pour la traduction française

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation
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ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une
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À tous les miens,
vivants et morts













I ain’t lookin’ to compete with you
Beat or cheat or mistreat you
Simplify you, classify you
Deny, defy or crucify you
All I really want to do
*Is, baby, be friends with you

All I really want to do,
i Bob Dylan, 1964
















* Traduction en note de fin.
LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTES










Le chalet d’été peint en rouge se reflétait dans l’eau du lac
assombrie par les nuages lourds. Dans le petit séjour, elle lui
tourna pudiquement le dos, comme si cela avait de l’importance
à présent, fit tomber sa jupe, retira sa culotte, se coucha sur la
table basse, resserra son tricot sur sa poitrine, remonta les
genoux et écarta ses rondes cuisses blanches.
— Je suis prête, marmonna-t-elle.
Il s’agenouilla devant elle, dévissa la bouteille de gnôle, les
doigts érigés, et versa le liquide translucide sur la longue aiguille
à tricoter.




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LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTESLE RENARD A DE NOUVE LLES LUNETTES





112 2 LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTES






PARIS, OCTOBRE 2006



Alex éprouvait un semblant de bonheur ; il lui restait une
bonne bouteille de la veille, achetée pour quelques euros qui
avaient atterri dans son chapeau quand il avait poussé la
chansonnette – des airs lyriques et presque sobres – devant
la bouche de métro tout près du fleuve et du majestueux
hôtel de ville. Il y avait mis toute son âme, comme s’il était
Ferré même, le cœur ému et les cordes vocales vibrant sur
Avec le temps, et comme s’il tentait de se convaincre que le
sens des paroles lui était tout destiné. Quelques passants
s’étaient même attardés quelques minutes pour l’écouter,
l’applaudissant avec enthousiasme, comme lui autrefois avec
d’autres troubadours. Lors de ces deux petites heures, Alex
s’était à nouveau senti humain, un chanteur de talent, pas
seulement un animal parasite. Il allait le refaire, voulait
encore connaitre le rare sentiment de bien-être se répandre
dans son corps imposant, regarder les gens droit dans les
yeux sans honte. Pour après aller s’acheter quelques
bouteilles avec des sous bien mérités et honnêtement gagnés. Il
ne faisait pas dans la mendicité, ne le ferait jamais, il voulait
garder son honneur jusqu’à son dernier souffle, c’était tout
ce qu’il lui restait.
Il poussa de côté le grand carton dont il s’était couvert, tel
un plafond qui le protégeait du monde extérieur, et se glissa
hors du sac de couchage qu’il avait apporté du canal où se
trouvaient les quelques biens matériels qu’il avait gardés ; le
classeur rempli de vieux souvenirs dans lequel il cherchait de
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l’apaisement quand l’existence devenait trop écrasante ; les
petits trésors que les gens avaient abandonnés sur les
trottoirs ou dans les poubelles et qu’il allait retaper et revendre
au marché aux puces de Clignancourt. Mais au canal, tout le
monde connaissait tout le monde, en tout cas, tout le monde
le connaissait lui. On venait le solliciter pour une oreille
attentive, du réconfort pour une âme perdue ou pour une
tape paternelle sur l’épaule. Un peu trop souvent
dernièrement. Mais même dans la misère, il y avait une hiérarchie, et
le destin des autres, il s’en préoccupait, il était ainsi fait. Mais
quand il avait besoin de paix, il descendait ici, sur les bords
de Seine, au port du Louvre. Quand il éprouvait le besoin de
faire un tri dans ses pensées. Ou tout simplement pour se
saouler tout seul. Avec du vin, pas un casse-pattes brutal,
l’ivresse cotonneuse du rouge le laissait sombrer lentement
dans un monde propre à lui, le ramenait vers ce dont il avait
fait partie, donnant à la volonté le temps de repousser tout
ce qui était douloureux. Sans devoir parler avec qui que ce
soit. Mais ce matin, il avait presque envie de saisir la vie à
nouveau, se réveillant la tête remplie de musique.
Embrassemoi d’Aznavour. Il sourit tout seul quand il s’aperçut de son
haleine d’ivrogne chargée, son odeur corporelle pugnace ;
obtenir un baiser serait certainement compliqué.
Il passa sa paluche dans sa tignasse épaisse, salua d’un
hochement de tête amical un homme passant par là avec sa
mallette et qui le lui rendit brièvement en accélérant le pas.
Probablement par peur de se faire importuner.
La bonne humeur d’Alex s’envola aussi vite que les
miettes de pain qu’il avait pour habitude de donner aux
moineaux au petit matin. Il chercha dans son sac de
couchage la bouteille de vin, la déboucha et la vida à moitié d’un
seul trait, lâcha un profond soupir, fit les quelques pas
jusqu’à la rive, monta sur l’embarcadère et se coucha sur le
ventre. Il avait beaucoup plu à l’intérieur des terres, le fleuve
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était plein, il allait probablement déborder comme l’année
précédente. L’eau de la Seine était à peu près propre, elle
dégageait en tout cas moins de puanteur que sa barbe de
quelques jours ; il avait dû vomir, il ne s’en souvenait plus. Il
cracha au loin, plongea les deux mains dans l’eau froide pour
s’en asperger la tête, mais frôla quelque chose coincé dans le
métal sous une amarre pour les péniches. Des cheveux. Des
cheveux de femme. Mais, que diable…


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16 LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTES






1



Quand la sonnerie du portable envoya son jazz manouche
enfiévré, Éva Lévy était déjà réveillée. Le numéro de la
brigade s’afficha. Elle laissa sonner, ils n’avaient qu’à lui
laisser un message. Mais Samuel se leva, lui fit un baiser dans
le cou et, comme chaque matin, passa ses doigts dans ses
longs cheveux avant de disparaitre dans la cuisine, mettre en
route la cafetière et prendre sa douche. Éva demeura
couchée, muette et immobile, le cœur en miettes et le corps
raidi. En se réveillant, elle avait su d’emblée que ça s’était
encore mal passé. Sans l’ombre d’un doute.
Elle se retourna sur le ventre, enfonça le nez dans l’oreiller
moelleux et tira la couette fleurie par-dessus sa tête, restant
ainsi jusqu’à ce que Samuel revienne de la douche. Elle
n’avait pas le courage de lui dire, pas maintenant… Alors,
elle prétendait dormir, mais le savait debout là, à ses côtés,
en train de se préparer ; grand et sec, ses cheveux châtains
encore humides frisant légèrement au-dessus du col de sa
chemise, ses yeux doux et enjoués la contemplant tout en
faisant son nœud de cravate. Il souriait probablement un peu
du fait qu’elle ne semblait absolument pas se résoudre à se
lever. Éva ne supportait pas l’idée de voir son regard
changer, que la tendresse fasse place à la déception. Qu’il soit
déçu d’elle. Car c’était de sa faute si leur enfant ne voyait pas
le jour, s’il ne devenait pas père.
Elle reçut une tape sur la fesse et resta allongée jusqu’à
ce qu’elle entende la porte d’entrée claquer, s’assit enfin,
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tenta de se ressaisir et écouta le message sur le répondeur.
Suzanne. Il fallait qu’elle parte tout de suite, on l’attendait
sur le bord du port du Louvre. Éva soupira. Suzanne ne lui
avait pas dit de quoi il en retournait, mais elle n’avait pas le
courage de la rappeler pour plus de détails, la voix glaciale de
la réceptionniste n’était pas vraiment celle qu’elle avait envie
d’entendre sur le moment.
Elle se glissa enfin hors du lit, prit une douche froide, mit
en place un tampon et se plaça devant la glace. Ses cheveux
semblaient sans vie et s’agglutinaient à ses épaules et ses
seins comme de longues racines rousses. Même les jolis
coquelicots qui parsemaient son avant-bras semblaient fanés.
Autour de ses iris ambrés, le blanc était teinté de rouge et ses
lèvres étaient gonflées et endolories. Flûte, elle avait l’air de
rentrer à l’instant d’une fête généreusement arrosée. La
journée ne se dessinait pas sous ses meilleurs auspices. Elle
tenta de sourire à sa propre image, se donner un air
je-m’enfoutiste, mais ça ne fut qu’une grimace dénuée de tout sens.
Elle enfila un jean usé, un débardeur noir et un blouson
court en cuir rouge. Son uniforme, comme l’appelait Samuel,
alors qu’il, comme la plupart des hommes, pensait-elle, rêvait
secrètement de jupes légères, de décolletés profonds sur des
poitrines pulpeuses. Ils étaient un drôle de couple tous les
deux. Comme jour et nuit. Elle, un tantinet lunatique, tout
en haut ou bien tout en bas, lui, comme un rocher immuable
dans une mer enragée. Et viril. Elle regretta le dos
indifférent qu’elle lui avait tourné au coucher, se maudit d’avoir été
d’une humeur si monstrueusement prémenstruelle.
Elle remplit un bol de café jusqu’au bord, s’appuya contre
le plan de travail de la cuisine et lorgna par la fenêtre du
cinquième et dernier étage de l’immeuble des années
soixante à l’architecture disgracieuse. C’était un magnifique
jour d’automne, l’érable dans la grande cour s’était paré de
feuilles ocre et rouge, les gamins emmitouflés dans des
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blousons épais et leurs tricycles allaient bientôt surgir et des
assistantes maternelles venir bavarder sur les bancs
entourant l’imposant bac à sable. Ce beau temps aurait
normalement soigné son moral au plus bas, mais pas aujourd’hui, elle
redoutait même d’aller travailler. Elle avait besoin de défis
constants, mais là, ils lui semblaient tout à coup
insurmontables ; les tragédies humaines qui remplissaient ses journées,
le scepticisme à son encontre en tant qu’étrangère, bien que
naturalisée, femme dans un milieu d’hommes et patron à la
fois.
Elle devrait peut-être demander des RTT. Rentrer chez
elle, pourquoi pas ? Chez elle… Cela faisait des années
qu’elle n’avait plus employé ce terme pour sa terre natale
bordée de fjords, mais tout d’un coup, son tout petit clan et
les quelques amis qu’il lui restait là-haut lui manquaient
cruellement.
Elle enfourna le bol dans le lave-vaisselle, claqua la porte
derrière elle, descendit les étages en courant, passa sous le
porche et s’engagea dans la rue des Couronnes, laissa son
corps prendre le contrôle vers la bouche de métro, les yeux
fixés sur l’asphalte pour éviter les regards de voisins
potentiellement bavards, s’affala sur un strapontin et laissa le
susurrement de voix inconnues faire surgir le quotidien.
Vingt minutes plus tard, elle monta l’escalier de la station
Pont Neuf en zigzaguant entre les Parisiens à moitié
endormis, s’arrêta sur le trottoir dans l’air frais du soleil automnal,
sortit le brassard orange avec l’inscription POLICE de la
poche de son jean, chercha son souffle quelques secondes
avant de l’enfiler sur le bras et d’emprunter l’escalier bordé
par le muret en tuffeau vers les berges du port du Louvre.
Malgré l’heure matinale, elle dut se frayer un chemin
parmi la foule de spectateurs curieux ; des gens qui avaient pris
le métro pour aller travailler, des étudiants en route pour
leurs facultés respectives, avant de découvrir Grégoire, son
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collègue habillé en motard et qui, Dieu merci, dépassait
d’une tête la majorité des autres personnes présentes sur la
berge. Éva jura intérieurement sur l’attraction malsaine,
presque réjouie, qu’avaient la mort et le crime sur les gens,
avant de jurer à voix haute en direction d’un jeune qui avait
grimpé dans un platane pour filmer la scène avec son
téléphone portable, le bras droit en avant comme un obscène
salut nazi.
Elle s’aida de ses coudes et réussit enfin à rejoindre le
bord de l’eau, s’accroupit pour passer en dessous de la large
bande jaune et noir qui entourait un petit rectangle. Grégoire
semblait plongé dans ses pensées en observant un corps de
femme trempé en train d’être déplacé vers un brancard où
un sac mortuaire ouvert l’attendait, prêt à être transporté
vers la morgue du service de médecine légale.
Sans prendre le temps des salutations formelles, elle saisit
le bras du technicien de la police scientifique avant qu’il n’ait
le temps de tirer sur la fermeture Éclair de l’enveloppe
sinistre, se pencha en avant et fut heureuse de n’avoir pris
qu’un café. Elle se trouvait face à face avec la morte à la
peau bleuâtre, le menton retombé, la bouche incolore et
épaisse formant une sorte d’ovale, comme si elle avait
affronté la mort en poussant un cri d’horreur. Éva se
redressa brusquement, remplie à nouveau par une tristesse intense,
ravala l’acide gastrique qui voulait se frayer un chemin par le
tube digestif, fixa les vieux pavés et recouvra ses esprits,
avant de murmurer :
— Salut, Greg. Je suis venue aussi vite que possible.
Qu’est-ce qu’il s’est passé ici ? Sans attendre une réponse,
elle continua, un brin indignée : Ils n’ont pas dépêché de
légiste, ou quoi ?
Grégoire poussa ses cheveux noir de jais mi-longs derrière
les oreilles et désigna un homme chauve, petit et trapu, en
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costume noir et baskets rouges, en train de marmonner avec
l’ambulancier.
— Salut, Éva. Calm down, baby, dit-il en polluant déjà de
bon matin, comme à son habitude, sa belle langue de
Molière pour qu’elle n’oublie jamais qu’il maniait la langue
de Shakespeare comme un indigène. Avec tous ces meurtres
de sans-abris ces derniers temps, le patron préfère éviter les
bourdes. C’est notre cher Hervé qui est de garde.
Elle fit comme Grégoire lui avait demandé, se calma
quelque peu, le saisit par le bras et le tira vers le légiste. D’un
air étonné, l’homme administra une poignée de main à
Grégoire, puis se leva sur la pointe des pieds et claqua une
bise sur les deux joues d’Éva. Elle alla directement à
l’affaire :
— Salut, Hervé. Il ne s’agit pas d’une simple noyade,
j’imagine ?
Hervé les regarda comme s’il avait toujours des difficultés
à comprendre pourquoi c’était eux deux qui étaient chargés
de l’affaire. Cela agaça un peu Éva, il semblait qu’Hervé avait
oublié qu’elle n’était plus à la BAC avec les braqueurs de
banques et les prises d’otages et, de plus, qu’elle et son
équipe venaient juste de mettre fin avec succès à la traque
d’un violeur en série particulièrement actif et brutal.
Le légiste ne répondit pas tout de suite, l’esprit déjà
occupé par l’autopsie à venir, et Éva sautillait, sur le point de
décocher un commentaire trop empressé quand Grégoire la
stoppa d’un léger coup de coude dans les côtes. Il était aussi
impatient, mais, contrairement à elle, il s’était probablement
levé du pied droit. Hervé prit enfin la parole.
— Écoutez, mes amis, je peux d’ores et déjà me risquer à
dire que la cause du décès n’est pas accidentelle. Regardez…
Il les tira vers le brancard, désigna les paupières closes de la
pauvre femme et reprit : Si elle s’était noyée, par accident ou
par sa propre volonté, elle aurait eu les yeux ouverts, mais
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quelqu’un les a clos. Et pas de spume dans les narines ou sur
les lèvres. Pour l’instant, c’est tout ce que je peux vous dire.
Mais passez me voir dans trois ou quatre heures, j’aurai alors
plus d’éléments à vous communiquer.
Puis, il tourna les talons et repartit vers son lot quotidien
de sang et de corps refroidis, prit l’escalier en courant,
traversa le pont et continua vers son service de médecine
légale, au premier sous-sol de l’Hôtel-Dieu, presque en face
d’eux, de l’autre côté du fleuve. Éva et Grégoire attendirent
patiemment pendant que les techniciens de la judiciaire
finissaient de rassembler les indices et de prendre des photos
du lieu qui n’était probablement pas l’endroit où la femme
avait rendu son dernier souffle. Michel, un jeune de la P.J.,
était en train de vider les poches du pardessus trempé de la
victime. Par-dessous sa frange ébouriffée, il s’éclaircit la voix
et expliqua :
— C’est moi qui t’ai demandée, Lévy, il est possible que la
femme vienne du Grand Nord. Des trucs sur les fringues.
Monnier te donnera les détails à la brigade. À part ça, pas
grand-chose d’exploitable, une sorte de carte et un ticket de
métro, c’est tout. Juste un truc qui m’interpelle, son
pardessus était boutonné tout en haut, c’est lui qui est resté
accroché par le tissu doublé de l’épaule. Mais la manière dont ça
s’est fait me semble particulière, comme si quelqu’un l’avait
coincé sur le petit bâtonnet de ferraille par deux trous qui
me semblent coupés aux ciseaux, pour ne pas la faire partir
plus loin avec le courant. Comme si l’on voulait qu’elle soit
retrouvée et ici justement. Je t’enverrai les détails dès que
l’on aura tout analysé.
Éva opina, scruta la femme une dernière fois, tenta de se
forger une idée d’elle. Type caucasien, la cinquantaine bien
tassée, toute diaphane et donnant une impression de misère,
ce n’était donc pas à exclure qu’elle fût elle aussi l’un des
oiseaux libres de la ville, comme les trois autres victimes qui,
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depuis une semaine, avaient occupé une bonne partie des
effectifs déjà surchargés de la brigade. Elle fouilla dans son
sac en toile, en sortit un paquet de Marlboro tout neuf et
s’alluma une cigarette. Grégoire lui en tapa une, prit une
profonde inspiration, puis expira un cercle parfait. Éva
toussa, c’était la première depuis trois semaines, mais à
présent cela n’avait plus d’importance et elle avait besoin de
ce poison tranquillisant pour attaquer cette journée qui avait
commencé avec un fiasco personnel.
Elle fit un tour sur elle-même et fut contrariée en
découvrant que les médias étaient en train d’affluer de partout,
entre autres Julien Montfort, l’apparence d’un rockeur
blondinet et photographe chez Libération. Deux ou trois
autres de ses compères se trouvaient à ses côtés, des pigistes
probablement pour Le Monde et Le Parisien, ainsi que des
reporters de l’Agence France Presse, et qui tentaient déjà de
se frayer un chemin vers eux, le micro en l’air.
— Qui l’a trouvée, Greg ?
Grégoire fit un signe de la tête vers le fleuve où un gars
sans âge était assis, de toute évidence fatigué, basculant
nerveusement son torse d’avant en arrière, et répondit à sa
question :
— C’est lui. Un clodo. Alex quelque chose.
Éva observa le large dos de l’homme et, avec sa cigarette,
désigna discrètement le trottoir au-dessus du muret de blocs
de pierres massives. Grégoire lâcha immédiatement quelques
mots, non des plus raffinés, pendant qu’elle se dirigeait vers
l’une de leurs voitures. Elle se pencha vers la conductrice :
— Emmenez le témoin à la brigade. Tout de suite, avant
que les vautours lui mettent le grappin dessus. Laissez-le se
remettre de ses émotions dans une cellule jusqu’à ce que je
l’appelle dans mon bureau, d’accord ?
L’agent obéit aux ordres et Grégoire rejoignit
tranquillement son antiquité, une Harley noire et clinquante, mit le
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pied au plancher et disparut dans un tonnerre de Dieu. Éva
choisit de s’étirer un peu les jambes, brancha ses écouteurs et
laissa la voix suave de Billie Holiday soigner sa blessure,
s’arrêta un moment sur le pont vers l’ile de la Cité, en plein
cœur de la métropole. Elle plongea son regard dans l’eau
sombre, huma ses effluves, aspira les odeurs de gaz
d’échappement des motos qui passaient à tout va, observa
les quelques touristes matinaux qui affluaient déjà vers
Notre-Dame et eut un frisson en pensant à la femme qui
avait séjourné là, dans les tourbillons de l’enfer noir et
humide.

24 LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTES






2



Sarah Blanc se trouvait sur la terrasse du toit de l’ancien
eparking du 10 arrondissement, qui depuis longtemps avait
été transformé en rédaction pour le journal Libération,
profitant de ce magnifique temps d’automne, appréciant la
vue sur la ville tout en sirotant un gobelet de soupe de
tomate en guise de petit déjeuner, qu’elle avait pris au
distributeur automatique de la petite cafète. Elle apprécia la
brise légère qui jouait avec sa volumineuse coiffure afro, eut
la chair de poule sur ses jambes nues sous sa courte robe
aux motifs colorés et posa une main sous le nombril, au
niveau de l’utérus qui n’était plus vide. Elle était venue à
pied au travail, arrivant en retard pour la réunion journalière
du matin, et avait raté la plus grande partie des sujets du
jour. Elle avait juste capté que Julien et son appareil photo
avaient été dépêchés sur les bords de Seine dans les parages
de l’ile de la Cité, où un drame se serait produit. De toute
façon, le rédacteur en chef lui laissait les mains libres tant
qu’elle rendait régulièrement des articles d’actualité ; des
faits divers, procès criminels, corruption… en plus des
reportages fouillés, traitant souvent des conflits armés à
l’étranger, qu’elle écrivait de temps à autre pour les dossiers
hors-série.
Sarah vida le gobelet d’un trait et retourna à son bureau
dans l’espace ouvert où les téléphones sonnaient sans
interruption, tenta de peaufiner l’article qui l’occupait et
qu’elle devait rendre d’ici deux jours au plus tard : Politique
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et journalisme en Afghanistan, où elle traitait entre autres la
prise en otage de sa collègue Madeleine qui, depuis peu,
avait été libérée, amaigrie et affaiblie, mais en vie. Elle allait
en profondeur, comparait le cas de Madeleine avec ceux des
journalistes d’autres pays, les différents mouvements, ceux
motivés par le gain, la religion ou la politique. Elle travaillait
avec beaucoup de matière, des articles étrangers, des
informations « confidentielles » parvenant de taupes du ministère
de l’Intérieur ou des Affaires étrangères, des informations
du canal arabique Al Jazeera, des enregistrements de
revendications, déclarations ou… exécutions. Mais elle avait du
mal à se concentrer et alluma plutôt la radio pour écouter
les nouvelles sur France Info.
« L’Agence France Presse vient de communiquer
l’information, jusque-là retenue par la police judiciaire,
signalant la possibilité que la ville de Paris soit encore
confrontée à un tueur en série. Et qui, selon elle, opère dans
le milieu des sans domicile fixe. Le premier meurtre a eu
erlieu sur le quai François-Mitterrand dans le 1
arrondissement. Un jeune homme d’origine marocaine a été retrouvé
la gorge tranchée. L’enquête se dirigeait en premier lieu vers
le milieu de la drogue, mais quand un autre homme, un
Algérien de quarante-cinq ans, lui aussi connu comme l’un
de nos sans-abris, a été retrouvé tué de la même manière
dans une arrière-cour du Marais, les enquêteurs ratissent
plus large, car l’homme n’était pas un consommateur de
drogue. Hier, une troisième victime a été retrouvée sur la
erive du 5 arrondissement, elle aussi la gorge tranchée. Il
s’agit d’un homme de soixante-deux ans, sans domicile fixe
et d’origine africaine, comme les deux précédentes victimes.
Les services municipaux, ainsi que la Croix-Rouge et
d’autres associations travaillant dans le milieu des gens de la
rue, font le tour de la ville pour inciter à la prudence. D’une
source indépendante, nous avons appris que le corps d’une
26 LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTES


femme a été repêché dans la Seine ce matin, au port du
Louvre, retrouvé par hasard par un SDF. La police n’a pas
encore révélé s’il s’agissait d’un acte criminel, nous ne
pouvons donc pas confirmer qu’il y ait un lien entre cette
affaire et les autres. »
Sarah écoutait en faisant des gribouillis sur le sous-main
pendant que ses pensées vagabondaient entre le conflit en
Afghanistan et les meurtres des sans-abris, quand la dégaine
de Julien Montfort apparut, affublé d’un T-shirt jaune de
Green Day avec Bullet in a Bible traversant en gros
caractères la poitrine. Il claqua des doigts sous son nez en
brandissant une clé USB.
— Salut, Sarah, tu rêvasses ? Pas assez pour t’occuper, ou
quoi ? Tiens, voilà quelques photos prises ce matin sur les
bords de Seine. A priori un crime, ça grouillait de flics. Un
truc pour Sarah, je me suis dit. Fais-moi signe si tu peux te
servir d’un cliché ou deux, je suis fauché comme les blés ces
jours-ci. Et tu me dois une faveur, mademoiselle Blanc. J’ai
fouiné un peu et capté que les techniciens judiciaires avaient
dépêché une enquêtrice en particulier, Éva Levis ou un truc
du genre, mais ne me demande pas pourquoi. C’est ton
boulot, n’est-ce pas ?
Il lui fit un clin d’œil, l’embrassa sur la joue, leva le col de
son cuir et disparut. Sarah se sentit étonnamment excitée,
brancha la clé sur son PC et cliqua sur la première photo. Le
cadavre d’une femme dégoulinant d’eau. Elle fut d’abord
déstabilisée un moment par cette vision tragique. Les
muscles sans vie de la mâchoire de la femme lui donnèrent
une expression d’ahurissement malgré les paupières closes.
Sarah déglutit pour faire passer son émotion, posa une main
sur son bas-ventre comme pour protéger la petite vie de la
bestialité humaine et cliqua sur une autre image. Elle scruta
la foule, les techniciens, la police. La longue chevelure
rousse, la silhouette qui semblait agile et maladroite à la fois
27 LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTES


lui confirmèrent que l’un des enquêteurs était bien Éva Lévy.
Elle cliqua sur une troisième image. Éva apparut à nouveau,
en train de discuter avec un type, à moitié penchée sur le
cadavre. Sarah zooma sur elle ; quelque chose dans l’attitude
corporelle d’Éva lui rappelait un fauve, peut-être parce que
cela collait avec l’idée qu’elle s’en était déjà forgée. Sarah
avait en effet, quelques mois plus tôt, eu l’occasion de
l’observer dans la salle d’attente pour la prise de sang rituelle
dans le service obstétrique des plus renommés de la capitale.
Il lui avait alors semblé qu’Éva se cachait derrière une
carapace impénétrable, souvent le nez dans un manuel de sa
spécialité criminologique. L’un de ces matins, après avoir été
ponctionnée d’un peu de sang, Sarah s’était même assise sur
les marches devant l’entrée principale de l’imposante bâtisse
eXVIII pour l’attendre, l’inviter pour un expresso et un
croissant à la brasserie de l’autre côté du boulevard. Éva
avait accepté, mais avait reçu un coup de fil de la brigade et
était partie en courant. Depuis, Sarah ne l’avait pas revue.
Mais elle s’imaginait que toutes les deux étaient un peu de la
même trempe. Pas physiquement, bien sûr, pensa-t-elle, et
elle sourit toute seule.
Sarah cliqua sur une dernière photo et envisagea de
proposer un article sur cette histoire pour l’édition du
lendemain, elle n’avait jamais eu affaire avec Éva Lévy dans un
contexte professionnel auparavant, elles n’avaient jamais été
mises sur les mêmes crimes. Bien que… Éva pouvait mal le
prendre si elle tentait de lui soutirer des renseignements
d’emblée, et alors, elle risquait de se couper l’herbe sous le
pied pour tout contact ultérieur. Sarah choisit plutôt
d’appeler Adrien Martinez, un enquêteur d’une réputation
douteuse qu’elle connaissait d’un précédent article et qui lui
avait donné des infos utiles sur un procès à huis clos, elle
savait qu’il avait le béguin pour elle.
28 LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTES


Après la conversation, elle se surprit à chantonner, quoi
déjà ? Ah, oui, c’était Norwegian Wood des Beatles.
Enchantée par les mécanismes étonnants du subconscient, elle
sourit à nouveau.

29
LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTES









30 LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTES






3



La mythique et parfois entachée brigade criminelle se
trouvait dans l’enceinte de la police judiciaire de Paris, dans
ele pompeux bâtiment XIX du 36, quai des Orfèvres. Sur l’ile
de la Cité, de l’autre côté de l’esplanade de Notre-Dame et
attenante au Palais de Justice. La brigade, au troisième et
quatrième étages de la bâtisse, avec ses cent dix employés,
avait comme mission principale d’enquêter sur les
homicides, les prises d’otages avec demande de rançon, les
attentats, les incendies meurtriers et des missions parfois
délicates concernant des personnages publics dans le
collimateur de la police ou subissant des menaces. Tout cela en
trois divisions, ainsi qu’un commando antiterroriste avec
trois équipes d’enquêteurs. Régulièrement, les divisions se
prêtaient des effectifs selon les circonstances. Parfois, en
collaboration avec les services du renseignement civil. Ce qui
était le cas en ce moment, à cause d’une menace à la bombe,
tenue secrète, visant l’UMP qui allait tenir sa réunion
annuelle dans les jours à venir. Beaucoup d’énergie était mise
sur le coup, ce qui fit que la division d’Éva souffrait
péniblement du manque de personnel. La commandante de la
brigade, l’une des quelques femmes tout en haut de
l’organigramme, passait son temps à mettre la pression sur le
ministère de l’Intérieur pour obtenir un budget plus
important et du personnel supplémentaire, mais, jusque-là, sans
succès. Le résultat était qu’un nouveau mode de
fonctionnement devait s’improviser chaque jour, les réunions
mati31 LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTES


nales quasi impossibles à organiser, car les enquêteurs étaient
soit sur le terrain soit prétendaient ne pas avoir de temps à
perdre sur des affaires dont ils ne s’occupaient pas.
Après avoir passé le contrôle de sécurité, traversé la cour
pavée avec les grandes fenêtres qui donnaient sur des salles
avec des bustes et tableaux présentant des personnages
importants de l’histoire judiciaire du pays, apparence
pompeuse qui jurait de contraste avec la division elle-même, Éva
prit le large escalier en colimaçon. Elle monta au quatrième
où des petits bureaux sous les combles avaient été créés dans
la répartition des pièces originelles. De la peinture jaunie sur
les murs, des bureaux usés aux pieds métalliques et plateaux
en contreplaqué, chaises en tissu défraichi, contre toute
attente un équipement informatique à la pointe de la
technologie, des néons au plafond. Et, dans les bureaux personnels,
eux, ces défenseurs du droit criminel, avaient tendance à
faire fi de la loi antitabac. Mais tout cela plaisait à Éva tel
quel.
Bien en haut, elle s’arrêta pour prendre sa respiration, mit
son masque « tout va bien » avant de pousser la porte à
double battant, fit un léger hochement de tête à la coquette
Suzanne à l’accueil, passa par la machine à café, y introduisit
une pièce pour un double expresso avant de presser le pas
dans le couloir étroit à la recherche de Grégoire. Elle jeta un
œil dans chaque bureau au fur et à mesure, vu qu’elle l’avait
rarement aperçu assis sur son propre siège, pourtant
défoncé. Bien qu’il dût y passer de temps à autre, puisque son
bureau débordait de classeurs et documents non archivés, de
canettes vides de Coca et d’Heineken, en général un cendrier
trop plein et souvent des emballages provenant du traiteur
chinois qui faisait probablement ses choux gras sur le seul
compte de la brigade.
Frustrée de ne le trouver nulle part, elle tourna sur ses
talons et prit le chemin vers son propre bureau qui se
32 LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTES


trouvait du côté gauche tout près de l’entrée, ouvrit la porte
grise à l’arraché et fut accueillie par un mur de fumée.
— Bon sang, Greg, tu pourrais au moins ouvrir la fenêtre
quand tu restes là à fumer comme un pompier !
Elle traversa à la hâte le bureau de neuf mètres carrés,
ouvrit la fenêtre en grand et émit un raclement de gorge
théâtral avant de s’affaler dans son fauteuil confortable,
acheté avec son argent propre, et s’alluma une clope elle
aussi.
— Holy shit, qu’est-ce que t’as aujourd’hui, madam ? Si tu
t’es disputée avec Samuel, décharge-toi sur lui, je n’ai pas
l’intention de rester assis là à être la cible de ta mauvaise
humeur, répondit Grégoire, indigné.
Il fit tomber ses santiags astiquées et se bascula en arrière
en se grattant le menton à la barbe naissante. Si cela avait été
un jour ordinaire, elle aurait peut-être souri un peu de son
acolyte que les autres à la brigade appelaient Lucifer. Un titre
d’honneur que lui avait offert, avant qu’Éva ne soit nommée
là, l’une des filles de joie les plus célèbres de la capitale, la
soixantaine bien entamée, dotée d’une poitrine généreuse et
d’un ventre encore plus généreux, une bouche rouge
tapageuse et un cœur en or. Éva l’aimait bien, peut-être parce
qu’elle appelait ses clients « ses amoureux », ce qui n’était
probablement pas loin de la vérité, ils dataient presque tous
de l’époque où elle avait pour la première fois offert son
corps en échange de quelques billets flambants neufs. Mais
Grégoire l’avait donc un jour ramassée à son grand
mécontentement en tant que témoin d’un échange de tirs et,
comme il était grand et maigre comme le malin en personne,
des cheveux gominés en arrière avec de la cire, s’imagina
Éva, des yeux noirs et fins donnant l’impression d’être
profondément ancrés dans le crâne, Lulu l’avait, dans une
colère contestatrice, traité de Lucifer, ce qui n’était pas
tombé dans l’oreille d’un sourd. Son véritable prénom fut
33 LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTES


donc vite jeté aux oubliettes et la plupart ne s’en souvenaient
plus vraiment, sauf le service du personnel qui insistait pour
écrire l’aristocratique vérité, Grégoire de Montesquieu, sur sa
fiche de paie. Et Éva, qui l’appelait tout simplement Greg,
sauf dans des cas isolés où elle trouvait son sobriquet tout à
fait mérité. Mais là, elle lui envoya simplement un baiser de
la main pour se faire pardonner sa piètre humeur, plaça ses
pieds nus dans ses sandales sur le plan de travail et se bascula
en arrière elle aussi.
— J’ai eu le temps d’échanger quelques mots avec
Monnier en t’attendant, continua Greg. Le clodo s’appelle Alex
Bartolomeo. Un type était tombé sur lui au moment où il
braillait comme un taré sur la berge et il nous a sonnés
quand il a compris pourquoi. Puis il s’est cassé au boulot.
Il afficha un air presque réjoui en attendant qu’elle lui
fasse part de ses commentaires.
— Monnier a dû se faire sacrément violence pour nous
mettre sur cette affaire. Notre cher xénophobe doublé d’un
macho, n’est-ce pas ?
Éva ouvrit un tiroir, ramassa un Dove, tira sur le
débardeur et s’aspergea sous les bras. Grégoire leva les yeux au
ciel, détourna son regard et, décontenancé, il lâcha :
— Sois pas si dure avec lui, Éva, ce n’est pas
nécessairement a jerk parce qu’il ne te fait pas un gentil sourire tous les
quatre matins, il ne m’en fait pas non plus. Ma petite théorie
personnelle, c’est qu’il est dépressif, il a quand mê…
— Sois gentil, épargne-moi ta psychologie de comptoir !
le coupa-t-elle, mais regretta en découvrant son air grave.
C’était juste que, pour elle, comme pour n’importe qui,
c’était compliqué d’avoir à gérer un supérieur hiérarchique
qui, c’était clair comme le jour, la tenait à distance. Comme
s’il protestait contre le fait qu’elle ait été nommée à ce poste
sous sa direction.
34 LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTES


— Ben voilà ! Je n’ai aucun problème à comprendre que
Monnier n’éprouve nul besoin de te caresser dans le sens du
poil. T’as qu’à t’en prendre à toi-même si les gens normaux
prennent leurs jambes à leur cou quand tu te trouves dans
les parages ! fit Grégoire, plus déconcerté qu’énervé. On se
met au boulot au lieu de rester là, les fesses collées à la
chaise ?
— Je veux au moins finir mon café pendant que tu
m’expliques tout, s’opposa Éva. C’est donc vrai qu’une
politicienne locale un poil hystérique, même s’il s’agit de
madame Donnadieu, occupe toujours autant nos agents ?
eC’était Coralie Donnadieu, prétendante à la mairie du 17 ,
qui avait reçu les menaces d’attentat à la bombe de la part
d’un soi-disant groupuscule qui se revendiquait d’Al-Qaïda.
Éva émettait néanmoins des réserves, la dame ne s’était
jamais prononcée publiquement sur les affaires religieuses,
elle avait tout au plus lâché quelques mots dénués de finesse
concernant les orientations sexuelles « déviantes ». Éva
penchait plutôt pour une vengeance personnelle.
— La moitié du Parlement va se pointer à la réunion de
l’UMP in a couple of days, dit Grégoire avec son sempiternel
toc du pays des buveurs de thé. Nous ne pouvons prendre
aucun risque avec un rassemblement si notable. Il sourit en
se curant les dents avec une allumette. L’ordre du président
himself.
— Oui, oui, je sais bien. Désolée, Greg, je vois juste le
monde en gris ce matin. Bien, qu’est-ce qu’on a ?
Elle tapa les données obligatoires pour l’ouverture d’une
nouvelle investigation et, dès potron-minet comme tous les
jours, alluma son poste radio sur France Info, comme si elle
craignait de ne plus vraiment faire partie de ce bas monde si
elle ratait la moindre information, même insignifiante. Et elle
voulait vérifier si l’AFP avait déjà diffusé l’événement. Ils
35 LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTES


froncèrent tous les deux les sourcils de frustration en
constatant que c’était effectivement le cas.
La brève finie, elle ordonna à Grégoire d’aller chercher
Alex Bartolomeo. Le malheureux s’en était probablement
remis et voulait certainement rentrer, si cela pouvait signifier
quelque chose pour lui. Grégoire obéit sans moufter,
content de pouvoir enfin bouger son derrière. Éva se rendit
dans le bureau de son acolyte, ramassa une Heineken de sa
réserve personnelle avant de retourner s’asseoir sur le bord
de la fenêtre et fermer les yeux.
Dix minutes plus tard, la porte se rouvrit avec fracas et un
relent de vinasse et de crasse se répandit dans la pièce.
Grégoire poussa Alex gentiment, mais fermement, dans le
dos et claqua la porte derrière eux. Éva décocha à l’homme
un sourire cordial et lui tendit la main sans se laisser affecter
du fait qu’elle soit serrée au retour par une paluche peu
présentable. Il ne lui fallut pas plus d’une fraction de
seconde pour éprouver de la compassion pour l’individu, mais
cela, elle le gardait pour elle, la pitié pourrait lui enlever ce
qu’il lui restait de dignité. S’il en avait encore.
— Bonjour, monsieur Bartolomeo. Je m’appelle Éva Lévy
et je suis en charge de l’enquête sur le meurtre de la pauvre
femme que vous…
— D’accord, d’accord, la coupa Alex d’un baryton rauque
et se laissa choir de manière lasse sur la chaise de l’autre côté
du bureau.
— Puis-je vous offrir une bière ? demanda-t-elle
doucement en plaçant l’Heineken devant lui.
Alex opina en guise de remerciement, décapsula la canette
et la vida d’une seule gorgée avant de, conséquence
inévitable, lâcher un gros rot suivi d’un sourire embarrassé.
Grégoire demeura debout devant la fenêtre et prit
énergiquement des bouffées d’air frais, la laissa gérer la
conversation avec le témoin.
36 LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTES


Éva dévisagea l’homme assis là, les épaules affaissées,
fagoté d’un jean vraiment très sale, plein de taches dont elle
préférait ne pas connaitre la provenance, un T-shirt de
couleur indéfinissable portant l’inscription Radio Nova et qui
n’avait probablement pas quitté son corps depuis une
semaine ou deux. Par-dessus, il portait un blouson militaire
avec une déchirure sur un coude. Un homme imposant qui
semblait approcher de la cinquantaine, mais avec une telle
vie, peut-être pas plus de quarante ans. Une tignasse poivre
et sel, mais à part cela, pas plus marqué que ça par son
existence de vagabond en dehors de quelques vaisseaux
sanguins apparents dispersés sur son nez et ses joues. Une
vilaine cicatrice sur le front qui aurait probablement eu
meilleure allure si la blessure avait profité de quelques points
de suture au départ. Dommage, il aurait pu être un homme
attrayant, il dégageait une vigoureuse virilité inhabituelle,
avec des traits marqués qui donnaient tout de même
l’impression d’un esprit vulnérable. Un charme rare dont il
n’était probablement pas conscient.
— Comment vous sentez-vous, monsieur Bartolomeo,
vous vous êtes un peu remis ? Il nous faut tout simplement
savoir ce que vous avez vu et fait, et vous êtes libre de partir.
Premièrement, c’est vous qui avez baissé les paupières de la
victime ? Ou était-ce le type qui nous a appelés ?
interrogeat-elle calmement.
Alex eut une expression de panique dans ses yeux
châtaigne.
— Les paupières ? Non, on ne l’a pas touchée, ce n’est
pas nous qui l’avons sortie de l’eau, il… Partir ? … Non,
non, je veux rester là… bafouilla-t-il.
Éva fut interloquée. Rester là ? Dans une cellule de garde
à vue inconfortable au sous-sol ? Où même pas un seul des
gardiens abrutis n’avait eu l’idée de lui suggérer une douche ?
37 LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTES


Où la carte des vins n’était pas proposée ? Et où le lit
consistait en un bloc de ciment au matelas trop fin ?
— Désolée, nous ne pouvons pas vous garder dans nos
murs sans raison, vous êtes libre. Vous êtes ici en tant que
témoin, c’est tout. Ceci n’est pas un hôtel, vous savez. Mais
si vous voulez, je peux passer un coup de fil à un foyer des
environs, comme ça, vous pourrez prendre une douche et
laver vos vêtements, prendre un repas et faire une sieste. Il
me semble que vous en avez besoin.
Alex se frotta nerveusement le menton. Sa réaction était
surprenante, voulait-il rester là parce qu’il avait peur ?
— Non ça, putain, non. Je ne veux pas. Il n’y a rien à
picoler. Tu vois bien que j’en ai besoin, un pauvre ivrogne,
n’est-ce pas ? Je préfère plutôt mon bord de plage. Ça me
convient très bien.
Il se tut brusquement, le corps raide, les muscles tendus. Il
était évident qu’il tentait de leur dissimuler quelque chose
avec ses mots trop valeureux. Il l’avait tutoyée, elle fit de
même.
— Tu la connaissais, Alex ?
Il posa la canette sur le bureau, mais continua à la triturer
avant de laisser les bras ballants pendant que de toute
évidence, il réfléchissait. Pesa le pour et le contre,
tambourinant des semelles sur les pieds de sa chaise.
— C’était… ce n’était pas l’une des gonzesses qui trainent
dans nos quartiers. Elle a pu être ramenée de loin, la rivière
est pleine, il a plu des cordes depuis des semaines, vous y
avez déjà réfléchi, j’imagine.
Éva analysa chaque mot qu’il prononçait. Il était fuyant et
nerveux tout d’un coup. Et il ne répondait pas à la question.
Mais pourquoi ? Sur les berges, en train de se basculer
d’avant en arrière, il avait semblé sincèrement remué.
Peutêtre n’était-ce pas seulement du fait d’être tombé sur un
cadavre, mais aussi du fait qu’il savait qui était la victime ?
38 LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTES


Les sans-abris de la ville fréquentaient souvent les mêmes
lieux, ce n’était donc pas impossible. En particulier en ce
moment où un grand nombre se rassemblait autour de
l’action de Robin Foresti et son association qui créait un
remue-ménage autour du « problème » maintenant que
l’hiver approchait. Mais elle était aussi consciente du fait qu’il
n’allait rien lui dire de plus ici et maintenant.
— Le choc a dû être terrible, Alex, reprit-elle d’un ton qui
signala qu’elle comprenait que la trouvaille devait provoquer
un véritable traumatisme psychologique.
— Bah, tu sais, ce n’est pas la première fois que je vois
des horreurs, ça, tu t’en rends bien compte, sinon je ne serais
pas un clodo à la con. Bordel, il est vrai que c’était moche,
mais après une bonne rincette et un somme, ça passera.
Il n’avait de toute évidence pas confiance en elle, peut-être
en personne d’ailleurs dans son existence compliquée, alors
elle tenta de l’aborder d’une manière plus intime.
— Comment se fait-il que tu aies fini dans la rue, Alex ?
Ta vie n’a pas toujours été comme ça, n’est-ce pas ?
Une immense tristesse imprégna son visage, puis il lâcha
un profond soupir avant de la regarder enfin droit dans les
yeux.
— Ben, ma p’tite dame, tu me sembles être une nana
sympa, mais mon passé, c’est mon affaire. Ça ne regarde
personne. Et vivre dans la rue, être responsable de personne
ni de quoi que ce soit d’autre, n’est pas si terrible qu’on
pourrait le croire, en tout cas, pas pour moi.
Il tambourina à nouveau les semelles dans les pieds de la
chaise d’une cadence soutenue, mais parlait fébrilement
comme pour dissimuler son angoisse. Elle le laissa faire.
— C’est pire pour les meufs qui trainent avec nous, des
destins terribles en général ; drogue, misère et violence.
Certaines ont des gamins qu’elles ne voient plus, et tout et
tout. On les leur a pris, tu sais, alors qu’au fond ce sont des
39 LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTES


filles bien qui se retrouvent dans la galère par chagrin,
désespoir, manque d’argent… pour finir par vendre leur
corps pour un rien, même à nous, pour une bouteille
seulement… Certains des gars aussi, nés dans la merde, presque
obligé qu’ils se mettent dans le pétrin. Alors que d’autres ont
la connerie dans le sang de toute façon. Des âmes du diable,
tu sais, il y en a plus que tu crois.
Il se tut enfin et se redressa, comme s’il avait pris une
décision définitive.
— À la brigade, de ceux-là, on en rencontre souvent,
Alex, commenta Éva d’un ton grave et ajouta : Écoute, tu
vas pouvoir partir et prendre une douche chez nous, je vais
demander au gars de te trouver des vêtements propres et un
nouveau sac de couchage. Puis demain midi, je viens te voir
sur les berges pour bavarder un peu. Il faut que tu me
montres où précisément et comment tu l’as trouvée, n’est-ce
pas ? J’apporterai un déjeuner et une bonne bouteille. Tu ne
peux pas rester ici, nous n’avons pas, juridiquement parlant,
le droit, même si l’on avait voulu.
Alex opina, il avait déjà compris, eut tout à coup l’air
pressé et fit quelques pas vers la porte. Éva lui serra à nouveau la
main et se tourna vers Grégoire.
— Greg, tu t’occupes de lui ? Puis, elle fit un clin d’œil
d’encouragement à l’homme sur le pas de la porte et finit
avec : À demain donc, pour notre rendez-vous galant !
Alex répondit d’un petit sourire morne et d’une courbette
avant de disparaitre dans le couloir.
Éva laissa la porte entrebâillée et ouvrit la fenêtre en grand
en espérant que le courant d’air arriverait à bout de la
puanteur. Elle aurait peut-être dû être un peu plus insistante,
mais elle avait écouté ses tripes, il se pouvait que, le
lendemain, il s’ouvre un peu plus dans son propre environnement.
Elle allait aussi demander à Samuel s’il pouvait se passer de
quelques fringues sympas, lui et Alex faisaient à peu près la
40 LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTES


même taille. Le mouton retourné peut-être ? Il ne l’avait pas
mis depuis un bon moment.
Éva n’avait aucun problème à comprendre que les gens
puissent se retrouver dans la galère. La vie pouvait basculer
en quelques secondes seulement, elle en avait elle-même fait
l’amère expérience. Mais son père avait souvent, avant d’être
brutalement arraché à ce monde quand elle avait treize ans,
donné et de son temps et de son énergie à la jeunesse qui
virait mal. Elle n’allait jamais pouvoir oublier son
enterrement, le temple était plein à craquer et, tout au fond, se
tenait une bande de jeunes en cuir noir bardés de chaines.
Des jeunes accros à la drogue ou à la colle et qui venaient lui
témoigner le même respect qu’il leur avait montré, lui faire
un dernier salut sur sa tombe. Ces mêmes jeunes que les
gens évitaient par de grands détours. Elle apprit ce jour-là
que toute personne méritait son respect, même ceux qui
avaient commis des actes criminels de la pire sorte, elle
apprit à distinguer la personne de ses faits, car les raisons de
ceux-ci pouvaient être multiples. Ils devaient bien sûr tous
recevoir la condamnation méritée et être tenus éloignés de la
rue, mais d’abord recevoir un traitement adéquat dans tous
les domaines. Car, un jour, ils allaient à nouveau recouvrer la
liberté.
Elle s’obligea à remettre ses pensées sur les rails de la
brigade et vérifia l’heure sur son portable. Il restait une heure
ou deux d’attente, le temps qu’il fallait à Hervé pour leur
communiquer des éléments concrets. Autant utiliser ce laps
de temps pour signer quelques affaires destinées aux
procureurs. Elle soupira et se saisit du rapport sur le dernier
homicide involontaire d’un pharmacien qu’ils avaient résolu
en quelques heures seulement. Où c’était la drogue qui était à
l’origine de tout mal.

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LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTES









42 LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTES






4



André Rosén était affalé sur le dos dans le grand lit de sa
confortable chambre d’hôtel. Il était épuisé, tellement épuisé.
Et déçu, tellement déçu. Ça faisait si longtemps qu’il était à
sa recherche, s’étonna presque d’avoir vécu avant cela. Seuls
quelques souvenirs isolés de cette époque lointaine lui
étaient précieux, telle une vieille pellicule de cinéma qu’il
choisit de ne jamais regarder dans son intégralité. Il avait
tout abandonné depuis quelques années déjà, n’avait pas su
quoi faire de plus, quelles nouvelles pistes trouver après tout
ce temps passé. Jusqu’à ce qu’il reçoive ce coup de fil d’une
vieille connaissance, un vieux camarade du temps où il était
armé de courage, de jouvence et de vie. Mais aussi du temps
qui avait suivi, la douloureuse époque. Robert savait par quoi
il était passé, avait compris sa décision, avant de partir sur un
coup de tête, de l’autre côté de l’Atlantique, pour démarrer
une nouvelle vie, il y a plus de trente années de ça. André
avait reçu une carte postale de temps à autre. De l’Afrique
du Sud, du Guatemala, de la Malaisie… Puis, à son grand
étonnement, Robert lui avait téléphoné l’autre jour, après
tout ce temps, pour lui dire qu’il était en ville et demander
s’il pouvait passer.
André roula son grand et maigre corps sur le côté, passa
les mollets en dehors du lit, et demeura assis un moment, la
tête enfouie dans ses mains. Puis il traversa le parquet sur ses
jambes engourdies de vétéran, ouvrit le minibar et se versa
un verre de Smirnoff avant de se laisser choir dans le fauteuil
43 LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTES


à côté de la table ronde rococo sous la fenêtre, laissant son
regard endeuillé vagabonder en tirant sur les lourds rideaux
een velours rouge. Il avait pris une chambre dans le 6
arrondissement, tout près du Sénat, dont il avait un aperçu, ainsi
qu’une jolie vue sur le théâtre de l’Odéon, l’hôtel se situant
non loin du célèbre boulevard Saint-Germain en contrebas.
Mais il ne trouvait aucun réconfort dans ces lieux, il n’était
pas venu là pour faire du tourisme et se fichait
complètement d’être ici ou ailleurs. Robert lui avait redonné espoir,
maintenant il ne lui en restait plus. Seul le chagrin persistait.
Il passa une main rugueuse dans ses cheveux gris et
clairsemés, frôla le grand front de son visage taillé à la serpe et
lâcha un profond soupir. Il avait été si content d’entendre la
voix de son vieil ami au bout du fil, l’avait invité à passer la
nuit dans sa demeure isolée et trop grande ; il avait assez de
place, trop de place, trop de choses, trop de souvenirs qui lui
revenaient. Il avait demandé à Lilly de faire le lit au premier,
dans la chambre accolée à la sienne, préparer un rôti d’élan
dont il savait que Robert raffolait, puis était passé par
l’écurie, causant à ses preux étalons, les seules créatures qu’il
arrivait à fréquenter sans se sentir mal. Il n’avait plus
d’estime pour les gens depuis longtemps, sa confiance
donnée avait été piétinée trop souvent.
Il recevait de temps à autre la visite de ses fils et de sa fille
qui n’avaient pas d’autres valeurs dans la vie que ce qui était
matériel. Ils étaient tous tellement gâtés, si préoccupés par
leurs petites existences personnelles. Il devrait avoir honte
de si peu les aimer, ni leur progéniture, mais c’était
malheureusement la triste vérité. Ritter, l’ainé, avait déménagé loin,
il y avait une éternité déjà, à Bergen, et ils n’avaient jamais eu
grand-chose à se dire. Ritter vivait dans un monde d’argent
et de nouvelles technologies et André était convaincu que
son indifférence était réciproque. Si ce n’était pire que de
l’indifférence. Jesper, le cadet, travaillait pour Yara, sur la
44 LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTES


presqu’ile de Hærøya, dans la commune voisine. André
n’était même pas certain de savoir en quoi consistait son
travail, mais il passait lui aussi tous les matins de Noël, avec
un burlesque plateau de fruits exotiques, restant assis là une
heure éreintante ou deux et s’acquittait de son devoir de fils,
ce qui convenait parfaitement à André, ils n’avaient rarement
échangé autre chose que des banalités. Mais Marlène, la plus
jeune des trois, passait comme ça lui chantait, se plaignait et
jacassait de futilités comme avait fait sa mère et lui
ressemblait tristement, tant dans le corps que dans l’esprit. Il avait
du mal à la supporter ; c’était malheureux, mais c’était ainsi.
Il soupira encore, ce n’était tout de même pas de leur
faute. Leur mère était morte depuis quatorze ans maintenant,
après cinq ans de sénilité profonde et un cancer fulgurant.
C’était à sa convenance, elle avait eu ce qu’elle méritait. De
l’avoir épousée resterait pour toujours sa plus grande honte.
Il ne supportait pas de se souvenir qu’il l’avait trop souvent
culbutée de son membre érigé – car l’amour, il ne le lui avait
jamais fait – et l’avait mise enceinte, si c’était bien lui. Ce fut
seulement à la quatrième naissance qu’il avait pardonné à
l’enfant d’être sorti du ventre de sa mère, le jour où il a su.
Sa fille à lui, son petit ange, la seule d’entre eux qui lui
ressemblait en tout ; le même caractère, la même dignité, le
même esprit intègre. Il ne comprenait pas pourquoi elle ne
lui avait pas fait confiance, ne comprenait pas pourquoi elle
avait dû le craindre, lui aussi.
Robert était venu, il s’était transformé en antiquité comme
lui ; bedonnant, chauve et fripé. Mais André ne le lui avait
pas fait sentir. Ils avaient causé de l’ancien temps, des
semaines dans le maquis, de leurs actions armées, de tout ce
qui s’était passé avant que l’immense honte explose au grand
jour. C’était Robert qui était venu lui apporter le message
insupportable, la preuve de la trahison d’Astrid, son
impardonnable trahison. Ils avaient évité le sujet cette fois-ci,
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Robert s’était délecté du rôti d’élan à la sauce gibier de Lilly,
des pommes de terre nouvelles et des choux de Bruxelles,
dans la salle réservée pour les grandes occasions, avant qu’ils
ne se retirent dans la bibliothèque, sortirent une fiole de
Chivas, s’installèrent confortablement dans les vieux
fauteuils club et s’allumèrent un cubain chacun. Alors qu’André
avait fait sa vie là, sur l’honorable exploitation familiale au
milieu de ses bois et de ses chevaux, Robert lui parla
d’Amérique, de ses nombreux voyages, de tout ce qu’il avait
vécu, de la vie qui touchait à sa fin, qu’il voulait mourir ici,
son chez-lui tout compte fait, être enterré aux côtés de sa
mère. Mais il eut aussi autre chose à lui raconter, après avoir
cherché son courage dans quelques verres de whisky, par
crainte d’ouvrir de vieilles blessures de l’âme de son vieux
camarade d’armes et de comptoir. Mais il ne pouvait pas
faire autrement, lui avait-il dit, il le lui devait. Robert s’était
raclé la gorge, posant sur lui un regard grave de ses yeux gris
acier, si familiers, inchangés. Puis il raconta. Que la terre lui
paraissait toute petite, que les hasards lui semblaient arrangés
parfois, comme s’il y avait un sens dans tout événement, une
raison pour qu’il voyage autant. André avait senti le calme le
quitter, l’adrénaline se répandre dans ses vieilles artères
usées.
Robert lui avait redonné espoir, l’espoir d’obtenir les
réponses aux questions qui l’empêchaient de trouver la paix
chaque jour du diable sur cette terre. Que s’était-il passé ?
Pourquoi avait-elle disparu ? Était-elle en vie ?
Le chagrin était si profondément ancré en lui qu’il en était
devenu sa constitution. Mais l’espoir lui avait donné un
nouvel élan, il s’était décidé à se saisir de la folie et partir
pour cette cité étrangère, presque joyeux pour la première
fois depuis des temps mémorables. Même pas ce qui se
passa, deux jours avant son départ, n’avait réussi à anéantir la
petite flamme. Le bol de café fumant à la main, il était parti à
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l’écurie au lever du soleil comme d’habitude, et avait trouvé
deux des quatre étalons qui lui restaient baignant dans leur
propre sang, après avoir reçu des plombs de fusil de chasse
dans les yeux. Plusieurs fois. Coups venant de son propre
fusil. Qu’il avait alors dû recharger pour mettre fin à leur
calvaire. Bon sang, il ne comprenait pas comment une telle
chose avait pu lui arriver. Là-haut, dans les bois et sa
solitude. Il avait pris le temps de porter plainte pour cet acte de
barbarie. Un inspecteur de la ville était venu, un jeune en
uniforme, et l’avait vu lui, ce vieux fou, rester debout là à
pleurer comme un gamin. Mais André l’avait compris
d’emblée, l’avait vu dans l’expression embarrassée du jeunot,
qu’il avait rapporté l’incident en vain. Pas de témoins, et les
animaux abattus avec son arme personnelle. L’agent l’avait
toisé comme s’il pensait que c’était André lui-même qui avait
tiré. Un pauvre vieillard sénile.
Et à présent, il se retrouvait ici, dans une chambre d’hôtel
à Paris, à se lamenter encore. Il se leva de gestes lourds,
ramassa toutes les petites bouteilles de spiritueux du minibar,
retourna au lit, s’allongea sur le dos et but.

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Il n’allait plus sortir maintenant. Il avait choisi un vieil hôtel
sélect. Quoi d’autre pouvait-on attendre de lui ? Il était
tellement prévisible. Son monde à lui était comme un antique
parchemin jauni qu’il avait caressé au point de le rendre
poisseux et friable. Y prêchant les bonnes paroles qui n’ont de
sens que pour les esprits taris et estropiés comme le sien.
Parchemin si friable qu’il allait bientôt se transformer en
miettes. Devenir aussi insignifiant que des cendres dans une
urne.
Le gloussement venait tout seul, aussi enivrant que de
marcher sur un fil. Avec un équilibre absolu.
Le vieillard en revanche, il s’était toujours embourbé dans
du sable mouvant, pour lui le monde des autres, le vrai monde,
était comme une dimension parallèle dont il ne voulait rien
savoir. Alors que lui, il était un livre ouvert. Si seulement il
avait su ! Que celle qui était tant adorée, tant regrettée, était un
Judas.

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6



L’entrée principale de l’Hôtel-Dieu donnait sur l’esplanade
de Notre-Dame. Pour prendre l’air, Éva et Grégoire se
décidèrent à faire le tour du bâtiment et entrer par-derrière, à
un demi-quartier de là, où la morgue du service de médecine
légale se trouvait au premier sous-sol, en complément de
celle de la place Mazas. Ils se promenèrent sur le trottoir
plutôt désert le long de la Seine où seuls quelques touristes
épars fouillaient par-ci par-là dans les caissons verts, cloués
dans le muret, des bouquinistes. Arrivés à destination, ils
montrèrent leurs cartes tricolores à l’agent de sécurité et
descendirent l’escalier en pierres usées qui menait au
corridor d’un jaune salace et qui aboutissait dans le petit royaume
aseptisé d’Hervé. Grégoire poussa avec fracas la lourde porte
métallique et rigola bruyamment quand le légiste sursauta sur
son siège sous la fenêtre haut perchée sur le mur carrelé.
Comme toujours, Éva se prépara à perdre un temps précieux
dans une compétition rituelle de mots de sagesse débordant
de testostérone avant d’en arriver aux faits. Les hommes
restaient de grands enfants, pensa-t-elle en son for intérieur,
tout en sachant que, pour les légistes, c’était un moyen de
supporter leur sort morbide. Ils se saisissaient de toute
occasion de fuir la bestialité quotidienne qu’ils couchaient
dans des rapports détaillés avec des termes médicaux et des
résultats d’analyses de laboratoire.
— Bordel ! entama Hervé d’un air faussement
contrarié. T’es vraiment obligé de faire ça chaque putain de fois
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que tu me rends visite ? Et si tu te servais de ton aliénation
pour me surprendre autrement, pour changer ?
— La prochaine fois, je ferai sauter le bouchon du
champagne, rigola Grégoire, mais seulement si tu me promets
d’amener ta charmante collègue à la fête. C’est quoi son nom
déjà ? Élise ?
— Alice, fit Hervé sèchement et se gratta le bouc. Mais si
je lui dis que c’est toi qui invites, elle va préférer s’acheter
son champagne elle-même et le boire à des kilomètres d’ici,
Casanova. Ta réputation de serial lover n’est pas ce qu’elle
trouve de plus séduisant.
Grégoire ricana et ce fut enfin à Éva. Il lui fallait y passer
elle aussi.
— Resalut, Éva, sourit Hervé.
— Salut. Gérer un compère qu’a le melon à ce point n’est
pas chose aisée, rit-elle et ajouta : Alors, qu’as-tu à nous
offrir ? Drogue, maltraitance ? Ou une précieuse aristocrate ?
Du sang bleu, comme Greg ici présent ?
Hervé rigola, mais Éva n’était pas fière, Grégoire détestait
qu’elle y fasse allusion. Un jour, il s’était confié à elle au sujet
de la reprobation de ses nobles parents « franchement
réacs » selon lui, sur le fait qu’il avait choisi de devenir un
humble serviteur et fonctionnaire sous-payé dans la
bassecour de la belle République. Passer son temps parmi les
assassins, putes, maquereaux, toxicos et autres « déchets
humains », leur était foncièrement inconcevable, avaient-ils
dit en lui ordonnant de se tourner vers des chemins
hautement plus convenables. Mais Grégoire avait alors coupé les
ponts, avec eux et leurs valeurs pudibondes, comme il le
disait lui-même. Éva avait lâché un commentaire balourd
comme quoi il avait enfin atteint le stade de « l’idéal de
moi », mais il s’était vexé et l’avait évitée pendant plus d’une
semaine après avoir boudé. « Elle n’allait pas pouvoir venir là
et faire l’analyste à la con, et Freud était juste un connard
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auquel seuls les abrutis s’intéressaient ! » Pendant qu’elle
sentait à présent le formol lui chatouiller les narines, elle
songea à ce que ce cher Freud aurait pensé d’Hervé, qui avait
choisi de choyer uniquement des patients ayant passé l’arme
à gauche. Elle-même avait, chaque fois qu’elle venait là, du
mal à respirer et comptait les minutes qui passaient en
attendant de pouvoir à nouveau aspirer le gaz bienfaisant des
pots d’échappement.
— Écoute, ma poule, et si l’on se tapait la causette autour
d’un bon repas plutôt ? proposa Hervé qui savait bien
comment elle se sentait. Un dernier coup d’œil et puis on y
go, d’accord ?
Il se retourna et désigna un banc d’autopsie métallique au
fond du local. Il y en avait deux autres, mais, par chance,
vides cette fois. Éva eut encore un haut-le-cœur à la vue de
ce corps de femme maintenant dénudé dont les yeux
s’étaient déjà affaissés dans leurs orbites, et tenta de ne pas
arrêter son regard sur les points de suture qui traversaient
son front à la racine des cheveux et du haut du sternum
jusqu’au pubis. Hervé tenta de faire vite :
— Elle a certainement séjourné dans l’eau entre deux et
trois jours, la rigidité cadavérique ayant quasiment disparu.
La cinquantaine, probablement plus, soixante-douze kilos,
un mètre soixante-seize, pointure 41, a probablement été
une blonde naturelle, des iris gris-bleu. Elle a mis au monde
au moins un enfant.
— La température de l’eau est à quatorze degrés environ,
cela veut plutôt dire trois jours et non deux ? Hervé opina et
Éva continua : Autre chose que les détails sur les fringues
qui peut nous diriger vers mes contrées ?
— Ben, vu sa morphologie, ou par approche
ethnomorphologique si tu préfères, elle a probablement des ancêtres
nordiques, comme elle est assez grande et baraquée, des
pommettes saillantes, mais elle n’est probablement pas slave.
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Un peu vague, tout ça, pensa-t-elle alors qu’Hervé ajouta :
— Pas d’eau dans les poumons, pas de noyade donc. J’ai
demandé une analyse ADN, vous aurez plus d’indications
avec ça, mais il vous faut vous préparer à quelques jours
d’attente, cette dame ne se trouve malheureusement pas en
haut de la liste.
Éva prit sur elle et scruta la femme de plus près. Un front
haut et large, une belle chevelure épaisse et grise. Le menton
à présent remonté, il s’avérait large, mais féminin avec une
petite fossette, une bouche joliment dessinée, un joli nez, un
grain de beauté, presque beau, comme une grosse goutte
sous l’œil gauche, de fines rides, des fossettes aux joues.
Épaules larges. Des mains travailleuses aux multiples
cicatrices, des ongles coupés court. Oui, elle pouvait tout à fait
avoir des origines scandinaves.
— On y va ? demanda Hervé, il la tapa dans le dos et
retira sa blouse, alla à la patère et y récupéra sa veste de
costume.
Contrairement à la mère patrie d’Éva, ici la Terre s’arrêtait
de tourner à l’heure du déjeuner et ils décidèrent de s’offrir
un resto. Ils choisirent un petit libanais près de la place
Maubert. Un modeste local sympa avec sept ou huit tables.
Ils commandèrent un mezze pour tous, accompagné d’un
verre de blanc. La voix grave et suave de Fairuz les
enveloppait.
— En attaquant l’autopsie, reprit Hervé avec entrain en
sirotant son vin, je pensais qu’il s’agissait obligatoirement de
l’une des brebis égarées de la ville. Mais pour être franc, j’en
doute finalement. Après avoir examiné ses poumons, j’ai jeté
un œil sur ses pupilles et j’ai pu constater que les contours
étaient irréguliers. En bref, cela indique un problème au
cerveau, souvent après un traumatisme crânien. Mais à part
cela, même pas un seul bleu sur le corps. J’ai analysé son
sang pour vérifier si elle avait ingéré des narcotiques, mais
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cela cause seulement des pupilles élargies ou bien rétrécies,
selon la substance, pas des contours irréguliers. Les analyses
démontraient qu’elle avait zéro gramme huit d’alcool dans le
sang, ce qui veut dire qu’elle était légèrement éméchée, mais
pas saoule. Aucun signe d’alcoolisme ou trace de molécules
employées dans les traitements des névroses ou des
psychoses. Une poignée de cheveux est arrachée dans le cou, de
la taille d’une pièce de deux euros plus ou moins. Alors, j’ai
eu l’idée de vérifier si elle avait eu une hémorragie cérébrale,
par des fragilités ou trous naturels dans le crâne. Je vous
épargne les détails, mais j’ai donc sorti… J’ai vérifié derrière
les orbites. Et, bingo, un coup récent sur le bord de la fente
sphénoïdale côté gauche. Une sorte de lobotomie orbitale si
vous préférez. Les médecins y entraient autrefois, avec un
instrument ressemblant à un pic à glace. Une intervention
banale dans les années quarante et jusqu’aux années
soixante-dix, on pensait à cette époque que cela pouvait
guérir des pathologies psychiatriques. Les chirurgiens
pratiquaient souvent de petites valses, en aveugle, dans les
lobes frontaux. Un patient sur quatre y restait, et les autres,
souvent…
Éva et Grégoire opinèrent du chef et notèrent les détails,
mais trouvèrent qu’il était temps qu’il arrive à la conclusion.
— Il s’agit donc d’une brèche naturelle vers le cerveau
dans le coin interne des orbites. Tout ce que je peux
confirmer pour l’instant est que le décès est causé par des
hémorragies importantes dans le cerveau, dues à l’introduction d’un
instrument pointu, un outil peut-être, comme un tournevis.
Mais cela est compliqué à pratiquer si la personne est
consciente, ce qui signifie que quelqu’un a dû la tenir fermement
pendant qu’un autre l’attaquait. Superbement intelligent,
mais pratiqué de manière maladroite.
Son exposé était fini et il se pencha en arrière, prit une
autre gorgée de vin.
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— Tout ce qu’elle avait sur elle a été expédié à l’identité
judiciaire pour analyse. Si l’on a de la chance, peut-être y
trouverons-nous de la matière suffisante pour extraire de
l’ADN. Salive, poils, sperme…
— Elle a été violée ? demanda Éva en fronçant les
sourcils, comme toujours quand il s’agissait de ce genre de
violence. Elle avait déjà tout vu, mais cette fois, il ne
s’agissait, Dieu merci, pas d’un gosse.
— Violée, je ne peux pas le confirmer, seulement qu’elle a
récemment eu une relation sexuelle avec pénétration, sans
aucun doute. J’ai trouvé des traces de lubrifiant dans son
vagin, du genre que l’on trouve sur les préservatifs. Pas de
trace de sperme, mais si on est chanceux, malgré le temps
dans l’eau, peut-être sur les vêtements. Il arrive parfois
quand on retire…
— D’accord, d’accord, coupa Éva. Pour une raison qu’elle
ne s’expliquait pas, elle se sentait très mal à l’aise avec ce
genre de déballage quand elle était entourée d’hommes
uniquement. Une sorte de pudeur insolite.
Ils finirent le repas en silence, se lancèrent un « à plus »
devant le restaurant et Hervé vaqua à ses occupations.
De retour à la brigade, Éva demanda à Suzanne s’il y avait
un message pour elle de la part de Monnier. Suzanne leva à
peine ses paupières lourdement fardées et répondit d’une
voix bourrue qu’elle et Grégoire devaient se pointer dans le
bureau de leur supérieur hiérarchique dans une heure. C’était
tout. Suzanne était pratiquement toujours d’un naturel
déplaisant, mais Éva savait qu’elle avait ses raisons, alors elle
ne fit pas de commentaires, mais un peu d’amabilité de
temps à autre, elle aurait dû apprendre à simuler. Éva
éprouvait le besoin de se retrouver seule un moment et dit à
Grégoire qu’elle voulait mettre le dossier à jour et qu’ils
pouvaient aussi bien se retrouver directement chez Monnier.
Il haussa les épaules et disparut dans le couloir.
56 LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTES






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Dans le petit village des Baux-de-Provence, le jeune Martin
épousseta le plus gros de la poussière de grès de son T-shirt
et de son jean, remua ses dreads blonds couverts par une
fine couche de poudre grisâtre et ferma la porte de l’atelier,
plus par habitude que par nécessité. L’atelier où, en ce
moment, il s’occupait plutôt à restaurer des éléments de
cathédrales et autres monuments historiques un peu partout
dans le pays, et où le défi le plus passionnant pour lui, en
tant que sculpteur sur pierre, était quand les sculptures
étaient trop endommagées pour qu’on puisse être certain de
leur aspect d’origine, et qu’il devait alors faire appel à sa
propre créativité artistique. Il lui arrivait aussi de temps à
autre de prendre une commande de la part de particuliers,
habitants du village ou des environs en général, des missions
qu’il acceptait souvent, comme elles payaient plus que ce que
pouvaient lui offrir les finances publiques de la commune ou
de l’État.
Son atelier chaleureux se trouvait au rez-de-chaussée de sa
emaison à l’architecture particulière du XIV qu’il avait
luimême restaurée. Et dans sa bibliothèque robuste, dont il
s’était aussi personnellement occupé et qui couvrait tout un
pan de mur du local de cent cinquante mètres carrés, il
détenait une impressionnante collection d’encyclopédies
historiques, des dessins et esquisses d’antiquaires, pour la
plus grande partie des œuvres sur l’histoire de l’art et de
l’artisanat. Entre autres chaque volume d’Eugène
Viollet-le57 LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTES


eDuc, l’architecte de génie du XIX qui était à l’origine de
multiples restaurations de châteaux et églises célèbres. Si l’on
avait du bol, on pouvait par-ci par-là réussir à dénicher un
exemplaire de ses premiers tirages, mais il avait trouvé les
derniers pour sa collection sur Internet. Comme le
Dictionnaire de l’architecture médiévale, un trésor truffé
d’informations utiles pour les tailleurs de pierre et autres
artisans, où l’on pouvait trouver de la documentation des
plus insolites. Pas tous des premiers tirages, mais bon…
Pour Martin, le meilleur de l’encyclopédie était qu’on y
trouvait des anecdotes des plus incongrues, comme les plans
détaillés de la manière dont on construisait une potence et à
quoi elle servait. Notamment qu’au Moyen Âge, on
condamnait toute sorte d’animaux à y pendouiller, car on leur
donnait la même responsabilité morale qu’aux hommes. Bien
que les animaux fussent considérés comme inférieurs à
l’homme, ils étaient néanmoins comme eux dotés d’une âme
capable d’être corrompue par le diable en personne. Il avait
été fasciné par le compte rendu du premier procès animal
couché sur le papier. Car les animaux avaient, à l’égal de
l’homme, le droit à un procès équitable et un avocat de la
défense, et étaient balancés au cachot dans les mêmes
cellules que leurs compères criminels humains. Dans le
témoignage en question, il s’agissait d’une truie qui resta au
bagne pendant deux ans, et qui finalement fut condamnée à
mort par pendaison en 1386, jugée coupable d’assassinat sur
la personne d’un nourrisson de trois mois. Après le jugement
rendu, elle fut vêtue d’une veste, d’un pantalon et de gants,
affublée d’un masque humain et pendue à la potence. La
seule différence était qu’elle fut pendue la tête en bas, et
exposée pendant une durée assez longue pour enlever aux
spectateurs toute envie de s’écarter du bon chemin. Le
propriétaire fut obligé de rester là plusieurs jours, pour
exposer son déshonneur devant l’assemblée, paysans,
58 LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTES


artisans et nobles, femmes et enfants, avec le père de l’enfant
qui ne l’avait pas veillé avec soin. Les bêtes furent souvent
théâtralement défendues par des avocats qui en rajoutaient,
mais qui ainsi s’exposaient eux aussi au danger d’être accusés
d’avoir conclu un pacte avec le diable et d’être également
condamnés à la mort par pendaison ou sur le bucher, avec
leurs clients les bêtes.
C’était cela qui tournoyait dans la tête de Martin quand il
passa par le bar-tabac d’Antonin et acheta les deux journaux
dont il ne pouvait se passer : Le Monde et Libération, des
canards de la capitale, mais bon, toute l’info locale, il
l’entendait dans le bistro d’Agnès de toute manière. Ainsi
était sa vie, ici dans ce petit village qui se trouvait sur un petit
mont, protégé par d’épais murs d’enceinte, et où il avait
toujours vécu. Sauf les trois années chez les Compagnons,
où la crème des artisans était formée. Issu de la
francmaçonnerie, mais comme il n’y était pas sensible, il s’en
fichait. Il n’avait pas le talent de sa mère, qui était orpheline
et n’avait aucun passé, comme elle lui avait répondu les
quelques fois où il avait osé aborder le sujet. Chaque fois
avec son léger accent qui devenait fort et chantant quand elle
était contrariée. Et bien qu’il n’ait aucune idée de qui était
son paternel biologique, il avait conclu que ce précieux don
était un cadeau de lui. Et il lui en serait éternellement
reconnaissant. Mais il avait quand même Éli, le beau-père qui
l’avait toujours traité comme son propre fils, même après
qu’il eut un « vrai » fils avec sa mère, son petit frère Georges,
affublé comme lui d’un prénom un peu désuet pour leur
jeune génération, et qui avait un tas de qualités, c’était sûr et
certain, mais pas du genre artistique.
À part le vieux Jules assis sur les marches de l’église
comme d’habitude en compagnie d’une bouteille de vinasse,
Martin ne croisa pas âme qui vive quand il se balada à travers
le village. Il échangea quelques mots avec le pauvre bougre
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avant de reprendre son chemin, poussa la porte du bistro et
s’assit à la table ronde à la fenêtre où il prenait son déjeuner
chaque jour sans faille. À cause d’Agnès bien sûr, mais aussi
pour sa bonne cuisine du terroir et l’ambiance intime là où,
gamin, il avait joué entre les tables. Les autres clients
réguliers, il les connaissait tous, un peu comme de la famille en
somme. À part ça, il y avait souvent, en particulier pendant
la saison touristique, tout un tas de gens de passage, plein
d’étrangers. Martin ressentait un peu de fierté d’être l’une
des vieilles pierres dans les fondations de l’enceinte en
quelque sorte, il faisait partie du pittoresque qu’ils venaient
tous prendre en photo pour ensuite les exposer sur la toile
pour leur famille et amis. Des photos de lui et de son atelier
dans le monde entier probablement. Même les Japonais
trouvaient leur chemin vers le village, des gens sympas, le
saluant avec révérence en souriant, pleins de respect. Pour
eux en particulier, il débouchait toujours l’un de ses meilleurs
vins du coin, en général un Château Romanin, et les invitait
à être pris en photo en trinquant avec lui, le grand tailleur de
pierre costaud couvert de poussière, enfant de ce fameux
pays célébrissime pour son riche patrimoine, comme l’un
d’eux lui avait un jour dit.
Comme d’habitude, il parcourut rapidement les journaux
en attendant son repas. Le Monde affichait à la une un article
sur la célébration du centenaire de la mort de Paul Cézanne
avec les détails sur le contenu des manifestations diverses et
où elles auraient lieu, ce qui l’intéressait. Un article politique
sur la situation de la Hongrie cinquante ans après la révolte
du peuple contre le régime communiste retenait aussi son
attention. Dans les rubriques juridiques, il sauta un article
étalé sur une page entière, consacré aux meurtres d’enfants
commis par Fourniret et le procès qui s’ensuivit. Une vieille
affaire, et il ne supportait pas d’en entendre davantage sur le
60 LE RENARD A DE NOUVELLES LUNETTES


taré bestial, alors il alla directement aux pages sportives,
scruta les résultats des matchs de rugby de la veille.
Agnès apporta son assiette, le plat du jour était un coq au
vin accompagné de petites patates de son potager et un verre
de rouge du domaine de la Vallonge, un vin bio. Elle n’était
pas d’humeur bavarde aujourd’hui, ce qui était rare, lui fit
juste une caresse sur la joue et tourna sur ses hauts talons. Le
repas avalé, Martin se donna le temps d’échanger quelques
railleries avec les copains de comptoir, et alla derrière le zinc
pour se préparer un double expresso comme Agnès
s’affairait dans la cuisine. Il découvrit étonné le PC portable,
le clapet ouvert, qui y était posé et pensa distraitement que
c’était rare qu’elle l’apporte au bistro. Elle avait téléchargé un
reportage baptisé Les Amis de Jean Valjean et qui tournait en
continu, parlant d’une association distribuant des repas aux
nécessiteux. Dans le fond, une femme d’âge mûr regarda
affolée directement dans la caméra, tourna le dos et disparut
hors de l’écran. Agnès, avait-elle l’intention de s’engager
dans le bénévolat ? Il sourit tout seul, ça ne l’étonnerait pas.
En partant, il balança comme d’habitude les journaux sur le
comptoir, pas la peine de les acheter en double, tira sur la
poignée en cuivre, et se dépêcha de rejoindre l’atelier où
l’attendait une statue presque finie pour la cathédrale de
Strasbourg.

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