Le retourné

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Pour mieux se couler dans la conformité de l'annuaire téléphonique, il avait transformé son nom. Le rugueux Dahmane Bab El Kahle s'était mué en un agreste Damien Portenoire. Dans la foulée, comme on jette des graines en terre, il conçut coup sur coup, trois enfants et choisit, pour chacun d'eux, un prénom qui s'enracine bien dans la glaise d'ici. Il voulait un état-civil neuf pour une vie nouvelle débarrassée des scories de l'Histoire. Il était loin d'imaginer le séisme que déclencherait cette "modification" chez sa cadette devenue adulte qui va dériver jusqu'à croiser le chemin d'inquiétants djihadistes.
Publié le : jeudi 1 mars 2007
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EAN13 : 9782296164291
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LE RETOURNÉ

M'torné , "Retouné" : ce sobriquet fustigeait, dans l'Algérie coloniale, ceux qui francisaient leur nom ou leur comportement.

Du même auteur chez l'Harmattan Ne montre à personne ( 1995 ) La Kahéna de la Courtille (2002) Le tournesol fou (2004)

Derri BERKANI

LE RETOURNÉ

L.Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo. fr harmattanl@wanadoo.ft @L'Ha~ttan,2007 ISBN: 978-2-296-02448-9 EAN:9782296024489

À M. come sempre À la mémoire de Jean Pelegri

" N'imite pas le mulet qui parle toujours de son oncle le cheval et jamais de son père. " Anonyme Kabyle.

Prosterné sur le divan d'examen, engourdi par les anesthésiques, il sent la longue sonde se frayer un chemin à travers ses entrailles. Progression quasi indolore, avec juste une tension sourde de l'appareil qui lui permet de suivre l'invasion, millimètre par millimètre. Les mains gantées de l'urologue trifouillent son fondement comme une vieille connaissance. Familières et détachées à la fois, elles palpent, écartent, lubrifient pour mieux enfoncer le mince tube de plastique dans les mystères de ses cavités. Une passivité de yogi est nécessaire pour supporter cette intrusion reptilienne par les fonds. Toubib devenu patient pour la pire des investigations cliniques, il mesure pour la première fois, l'extraordinaire solitude de celui qui subit pareille prospection. Par-dessus son épaule, apparaît crispé sous l'effort, le visage du médecin. Il croit déceler dans le regard une lueur sadique. Torturer ainsi un confrère doit lui faire atteindre un pic de jouissance. TI n'a dû choisir cette pénible spécialité qui le contraint au commerce quotidien d'une armée de pénis flasques, d'anus variqueux, de prostates distendues, de scrotums en escalope, de roupettes en grappes, que pour ces instants d'intense volupté. Un brin de paranoïa? Sans doute, mais livrer ainsi son cadran solaire aux tripatouillages d'un Diafoirus palpeur, génère forcément des idées noires. Un dernier coup d'oeil, passablement embrumé par le cocktail de potions ingurgitées pour faciliter

l'exploration, lui dévoile un masque flou de perplexité plaqué sur les traits du clinicien jusque-là placides. Les révélations de l'écran du moniteur intriguent suffisamment le professeur Poinsard pour lui faire plisser le front. Quoiqu'encore tendu, il se repent de ses soupçons de sadisme, s'incite au calme, à la détente. Foin de la méfiance, des arrière-pensées; il se sait entre les mains d'un praticien renommé, qu'il a lui-même choisi pour sa conscience, son aptitude à déceler la moindre anomalie, son génie du diagnostic. Rien ne lui échappe. Et là, justement, une bizarrerie révélée par l'endoscope ébranle ses certitudes, le plonge dans l'expectative, l'inquiète. L'éminent professeur semble largué. Pas rassurant du tout. Il pourrait s'ouvrir, dire ses doutes, livrer ses supputations, après tout, le malade est aussi médecin, mais non, il préfère tout garder pour lui. Question de pouvoir. Il est connu pour ça aussi. Partisan de l' omertà médicale, il ne va rien lâcher et dissimuler, jusqu'à l'irrémédiable bilan, ses impressions. Sa tête, cependant, parle pour lui. Gueule de catastrophe qui lance carrément le compte à rebours. Le claquement de langue qu'il émet à intervalles réguliers scande, dans le silence du cabinet, l'inexorable tic-tac, qui pèse pour le patient, à la minute près, le reliquat de temps à vivre avant le solde définitif. Décompte à dix secondes comme au début de la bobine d'un film: 10 - 8 - 6 - 4 - 2... n se rhabille sans accorder la moindre attention au laïus débité d'une voix monocorde, sorte d'annonce précautionneuse destinée à rassurer le pékin, à rendre l'attente des résultats plus sereine, le temps de s'inoculer une dose de fatalisme suffisante pour recevoir avec détachement, le moment venu, les mauvaises nouvelles. Il l'a tant de fois lui-même, servi à ses malades, qu'il tinte à ses oreilles comme de la fausse monnaie. 10

Singularité des méandres de l'esprit, alors qu'il lace ses souliers, l'image s'impose, en dépit du temps écoulé: celle d'un ami de fac, Pierre Barthe, qui un jour de grande furie attaqua à la tronçonneuse, par le milieu, tous les meubles de la famille. Interprétation personnelle et pétaradante du jugement de divorce qui lui ordonnait le partage équitable de l'ensemble de ses biens avec son ex-moitié. La suite fut une impitoyable bataille. Aux attaques de l'un répondaient les représailles de l'autre. Tracasseries domestiques, chicanes juridiques, chausse-trappes financières, embuscades morales et par deux fois agressions physiques, laissèrent les deux époux sur le flanc, comme des épaves à marée basse. L'objectif initial ( se gangrener mutuellement la vie) atteint et dépassé depuis des lustres, ne mit cependant pas fin aux hostilités. Vingt ans après, le Djihad continuait. Tronçonneuse, hachoir, moulinette ou rouleau à pâtisserie, il ne voudrait pas que ses lardons s'arrachent ainsi ses dépouilles, se disputent sa succession. " Qui n'a jamais eu à liquider un héritage, ne connaît pas sa famille" (1)a écrit en exergue un auteur plein de sagesse et de raison. Inutile de courir des risques. Il urge de régler à froid ces problèmes. Procéder au partage maintenant. Initier un avancement d'hoirie comme jargonnent les notaires. Il a beau, cependant, retourner la question dans tous les sens, les inconvénients l'emportent. L'idéal serait qu'il n'y ait pas du tout d'héritage. Dans ses synapses encore engourdis par les anesthésiants, affleurent comme une eau souterraine, les fragments d'une récitation apprise au temps lointain de l'école primaire. Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'héritage que nous ont laissé nos parents. Tilt. La solution. 11

Comme le laboureur de la fable, il allait réunir illico ses enfants pour les persuader de garder en indivis le seul bien cessible qu'il possède: une maison édifiée à l'époque heureuse de l'insouciance et de la sérénité. Le copain tronçonneur et sa guerre conjugale n'ont pas, seuls, influencé sa décision; un désir impérieux le pousse à préserver le souvenir d'un bonheur défunt qui flotte encore entre les murs de cette bâtisse, avec la fragilité d'un parfum ancien. Une intrusion étrap.gèrene peut que l'éventer, l'effacer à jamais. Egoïsme, fétichisme, fascination morbide pour le passé? oui, certainement. Inaccessible à la raison, rétif à toute analyse, tout cela fermente en lui comme dans un bouillon de culture. Rien à expliquer. Rien à comprendre. Tout est lié pourtant. A commencer par le choix du terrain pour construire cette demeure, un mamelon au-dessus des Buttes Chaumont, sur les hauteurs de la ville, pour la découvrir en entier. Il a tanné l'architecte, modifié les plans, suivi la progression quotidienne des travaux, veillé au moindre détail pour composer une réalisation unique. Comme il voulait repartir à zéro et se couler dans la conformité de l'annuaire téléphonique il a pris soin de changer de patronyme. L'original Dahmane Bab el Kahle est devenu en V.F. Damien Portenoire. Puis, comme on jette des graines en terre, il a conçu coup sur coup trois enfants, choisi pour chacun d'eux, un prénom idoine qui prenne bien dans la glaise d'ici. Assez ambivalent cependant pour sauvegarder - on ne sait jamais ce que le futur réserve - une vague empreinte des origines: Alix ( Ali plus x ) Myriem ( seule la prononciation diffère) Nadia, identique dans les deux langues.
"-

Celui qui sème avec tant de précautions, espère
toujours une sorte de pérennité: la maison aux fondations solides devrait permettre à ce nouveau

nom - de camouflagepour l'heure - en se répercutant,
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de génération en génération, comme un écho à travers les murs, d'acquérir une patine de légitimité, d'esquisser un semblant de lignée. TIrêve qu'un descendant dans cinquante ans, dans un siècle, puisse l'appeler maison de famille, comme ill' a tant de fois entendu dans la bouche des plus ramenards de ses compagnons de fac. " Je vais préparer l'internat, au calme dans ma maison de famille." Il écoutait vert d'envie ces banals carabins qui, du coup, se paraient à ses yeux, d'une aura digne d'un descendant de Charlemagne ou de Louis XIV en personne. Reste à faire avaler la pilule aux principaux intéressés, les chers petits. Pas facile de trouver le bon angle d'attaque pour les convaincre. Leur servir la daube du trésor caché dedans du croquant de La Fontaine, les fera, au mieux rigoler, au pire suspecter une manoeuvre destinée à les gruger. Pour éviter soupçons, mauvais procès, calculs et spéculations, une évaluation rigoureuse du bien par un notaire irréprochable, s'impose. Personne ne doit se sentir lésé. Ses trois enfants sont si différents les uns des autres et, face aux aléas de la vie ils ne sont pas logés à la même enseigne. La plus vulnérable, la plus proche aussi, est sans conteste, Nadia, la benjamine. Qu'elle ait choisi médecine renforce encore cette proximité. Elle est le double en miniature de Louisa, sa mère. Mêmes gestes, même comportement, même voile triste sur les yeux les jours de mélancolie pour exprimer son vague à l'âme, mais aussi même sens aigu de la rép~ie si on vient trop la titiller. A l'opposé, rusé, enjôleur, gagnant à tous les coups, l'aîné Alix, et entre les deux, lointaine, énigmatique, secrète, la cadette Myriem. L~urs relations ont toujours été difficiles, complexes. A la moindre intervention, la moindre remarque, elle darde 13

des regards aiguisés, étincelants de reproches, ou bien, elle éclate de façon imprévisible, en imprécations avec des mots acérés qui déchirent et blessent comme des lames. Procureur implacable, elle possède l'art de faire naître en lui remords et culpabilité, comme si elle le rendait responsable de la mort de Louisa, sa femme. Sa mère à elle. Seul Alix reste indifférent à ses réquisitoires. Insensible à ses humeurs, il résiste facilement à ses sortilèges. Ils ne sont pas cotés en bourse. Réunir les trois enfants, en même temps et en urgence pour lancer l'opération s'avère laborieux. Myriem, qui pourtant partage le même deux-pièces que Nadia, se terre quelque part et ignore les messages que lui transmet sa soeur. Alix est en voyage d'affaires en Tchéquie. Il n'a jamais su au juste en quoi consistaient lesdites affaires. Alix, en perpétuel mouvement, brasse l'air comme un ventilateur, s'agite beaucoup; ordinateur à portée de mains, téléphone portable greffé à l'oreille comme une prothèse, il postillonne des ordres aux quatre coins de l'univers; cette gesticulation ostentatoire, qui vire parfois carrément au burlesque, lui permet de ramasser des sommes fabuleuses. Enfin, fabuleuses à ses yeux de simple généraliste de quartier. - Rien d'illégal, a-t-il, un jour, osé suggérer. Le fils a éclaté de rire, avant de lâcher une réponse qu'il voulait percutante. -Pour toi sûrement, mais pour le monde tel qu'il est organisé, certainement pas. Un flot continu de richesses coule vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dans un sens puis dans l'autre. Il suffit de placer une dérivation, au bon endroit, au bon moment, pour lever sa part en toute légalité. Gagner de l'argent n'est immoral pour personne, sauf pour toi. Ta norme c'est de passer une heure, au tarif de la sécu avec chacun 14

de tes patients et de soigner gratos ceux qui n'y ont plus droit. Tu portes le stéthoscope en sautoir comme une discipline de pénitent. Croyant, je comprendrais que tu veuilles investir dans l'au-delà, mais" athée comme une bûche tu ne reconnais aucun dieu. A quoi servent alors tes belles actions, à quoi? J'ai su très tôt que parler de fric devant toi est malséant, obscène même, pire que d'introduire, en douce, une cassette porno dans la clôture d'un couvent de clarisses. " un médecin doit d'abord soigner, l'argent vient après..." taratata. Pour moi, vois-tu, la tune prime. Un de mes boulots est d'organiser des repas de gens pèzeux pour ne parler que de ça, de fric. n se voulait insolent, provocateur, il ne faisait que se conformer au modèle courant de yuppie et inhaler à pleines narines l'air du temps. Il ne reste qu'à espérer, pour lui un réveil en douceur lorsqu'il découvrira que les indices boursiers, les Dow Jones, les CAC 40, les Nikk~i, ne donnent pas, forcément, les clés du bonheur. A chaque époque ses illusions. La génération de son père rêvait de peindre le monde en rouge, elle s'est depuis très bien accommodée du gr!s. Il réussit à le joindre, tard le soir, dans son hôtel à Prague. Avec la voix pâteuse de celui qui a trop bu, il s'étonne bruyamment de la proposition d'indivision. Pour lui, du gâchis ni plus ni moins. - Tu refuses de vendre, et bien sûr de louer, pourquoi? Bloquer un capital de cette façon est un non-sens. Vends et consomme pour remettre l'argent dans le flot. Dépense le produit avec qui tu veux, des danseuses, des écuyères ou plutôt des assistantes sociales, des cheftaines, des chefs de service de l'hôpital, c'est plus ton genre... il émet un petit rire de poivrot: le petit saligaud, en apparence, n'ignore rien des préférences intimes de son père. - Voyage, continue-t-il, donne-toi du bon temps, 15

carpe diem, bon sang, carpe diem, aie du fun, éclatetoi! J'abandonne ma part. L'immobilier, surtout en héritage ne m'intéresse absolument pas. Ce qui l'intéresse, se dit-il en raccrochant, à part de se mêler de donner des leçons de vie aux autres, c'est de pomper en douce son quota dans le fleuve des échanges internationaux. Carpe diem ! Venant de sa part c'est comique; lui qui s'essouffle à courir le monde à la poursuite du fric. Carpe diem, c'est tout ce qui lui reste de ses humanités. Qui donc a pu léguer à Alix cette fascination, cette crispation mercantile. Pas ses parents directs en tout cas. Parfois un caractère héréditaire esquive plusieurs générations pour réapparaître plus tard. Un ancêtre affairiste, un peu filou sur les bords, a dû lui transmettre en catimini, par-delà les siècles, ses dons d'agioteur canin. Pour lui, l'humanité se divise définitivement en quatre catégories d'individus: ceux qui gagnent beaucoup d'argent, ceux qui n'en gagnent pas assez, ceux qui n'en gagnent pas du tout et enfin, ceux qui pourraient en gagner plus, mais qui s'en foutent. Il a casé d'emblée et irrévocablement son père, dans le dernier groupe.

*

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L'appel téléphonique laisse Alix prostré. Une aigreur lui brûle l'épigastre. La vodka ingurgitée lors de la signature du contrat n'en est pas l'unique cause. Une bouffée de remords combinée aux vapeurs d'alcool aggrave son malaise. Il s'en veut à chaque fois de se comporter de la sorte avec son père, mais il ne peut s'en empêcher. Le lourd contentieux aux ramifications obscures remonte à la petite enfance. Il n'a eu droit, pour des motifs plus ou moins tartinés d'idéologie, qu'à des jouets en bois, magnifiques pour décorer un salon, mais franchement ridicules dans une cours de récréation, alors que ses copains recevaient à foison, les dernières nouveautés en la matière: héros de films, powers rangers, pistolets à laser, robots japonais, frondes galactiques. Quand un gamin répondait à une invitation, il fallait déployer des ruses de Sioux pour introduire les joujoux prohibés dans la chambre d'Alix. Tout le voisinage savait Goldorak tricard chez le docteur Portenoire. Le choix de vêtements, confortables, bien coupés, le décalait par rapport à ses copains à la mise plutôt tapageuse. Rageant. D'autant que ses soeurs, imposaient leurs goûts, même les plus extravagants; il était admis, normal, que des filles se soucient de mode. Pour les vacances, pas de jaloux. Les trois enfants subissaient les mêmes astreintes. Jamais de temps illimité pour la plage, les balades ou simplement le farniente, non, une grosse partie de la matinée était systématiquement réservée à l'étude. C'étaient vacances-langues vivantes, vacances-

mathématiques, vacances-grec et même un été pour Alix tout seul, vacances-orthographe, parce qu'il avait accusé quelques faiblesses en cours d'année. Pendant qu'il s'appuyait une dictée de quatre pages, il entendait les cris aigus des filles qui venaient de la plage toute proche. Il imaginait les jeux, les frôlements, les chutes sur le sable savamment dosées afin que les corps s'enlacent comme par hasard. Un fort désir de parricide obscurcissait alors son esprit et il constellait sa copie de fautes très grossières. Puis vint la période vacances-en-voilier où il passait l'été penché sur le seau à dégobiller ou allongé sur une £ouchette détrempée par les embruns. A quatorze ans, à la mort de sa mère, il entra carrément en rébellion. Il se réfugia derrière un mur d'hostilité sur lequel rebondissaient, sans effet, les paroles et les conseils de son père. Il le voulait médecin comme lui, il choisit sciemment sciences économiques: " une formation d'épicier, " trancha son géniteur, ce qui n'améliora guère leurs relations. Il l'ambitionnait humaniste, attentif à la misère du monde, il mua, indifférent à tout, en une implacable pompe à fric. Il gagne aujourd'hui dix fois plus que son père et ne perd jamais une occasion de le souligner, non pour prendre une revanche, mais pour attirer l'attention sur sa réussite professionnelle. En vain. Ses succès n'impressionnent pas du tout l'auteur de ses jours. Cette indifférence mine Alex beaucoup plus qu'une franche hostilité. - Qu'est-ce qu'il vient m'emmerder avec cette histoire d'indivision, encore un truc pour nous faire chier, marmonne Alix, toujours courbé, visage enfoui dans ses mains. C'est quoi cette nouveauté, sinon une façon de se léguer ses propres biens? Il peut bien foutre le feu à cette putain de baraque, je n'en ai rien à CIrer. 18

Pour l'acte un, l'expertise. Il retrouve, tôt le matin dans la maison glacée, sa benjamine Nadia flanquée du géomètre. La bâtisse paraît immense, même si les relevés l'ont rétrécie de quelques unités. Les deux cent quatrevingt-dix mètres-carrés originels, n'offrent plus, au laser du mesureur, que deux cent quatre-vingt-cinq. - Loi Carrez, docteur, précise le technicien, loi Carrez. Dans la surperficie, seule la surface utile est prise en compte. Je vais établir un diagnostic antiamiante et anti-termites, c'est obligatoire pour une vente. Il fallut dégager les combles encombrées d'un amas d'objets hétéroclites abandonnés là au fil des ans, dans l'attente d'une improbable réhabilitation. Chaque geste, chaque broutille déplacée, contraignent à une plongée en force dans le passé. Nadia découvre son doudou d'enfance, un ourson en peluche affublé d'une culotte bavaroise en daim. Un cahier, datant du cours élémentaire, laisse échapper une photo de Louisa entourée d'une guirlande de coeurs. Bonne fête maman. Je t'aime maman, proclame en rouge une écriture d'enfant. Une volute de poussière libère une fragrance sèche qui embaume un court instant le grenier avant de disparaître. Le parfum de Louisa. Ce cliché d'elle, surprise en plein travail derrière son ordinateur, yeux rieurs débordants de bonheur, a été pris par Nadia le jour de la fête des mères, une semaine à peine avant son accident. La séquence reste tatouée, au présent, dans la mémoire de Dahman-Damien. Il prélève de l'argent au guichet automatique de la BNP. TIaperçoit Louisa, un sac de provisions à la main, qui longe le petit 19

square de l'autre côté de la grille. Elle appuie sur le bouton du sémaphore pour accélérer le passage, attend le signal, la tête légèrement penchée, balançant le bras en rythme sur une musique qu'elle seule perçoit. La circulation s'arrête. Elle traverse avec cette démarche élastique qui l'émeut toujours. Sur la gauche surgit une ombre vrombissante, il voit la mort fondre sur elle. Il crie" attention, Louisa!" trop tard. Un énorme quatre-quatre aux chromes odieux, lancé à pleine vitesse comme un cauchemar, contourne les voitures arrêtées, brûle le feu rouge et de toute la puissance de ses moteurs projette à deux mètres dans les airs la frêle silhouette de sa femme. Elle retombe disloquée, déjà sans vie, au milieu des employés municipaux qui nettoient au jet la place après la tenue du marché. Le contenu du sac s'est éparpillé aux quatre coins du carrefour. Une bouteille de champagne explosée répand sa mousse sur le bitume. Nadia tient toujours la photo et la lisse du plat de la main avant de la remettre dans le cahier qu'elle range soigneusement à côté du nounours. -Je laisse tout en place. Comme c'était. Je ne dérange rien... je sais maintenant, pourquoi tu veux garder cette maison intacte en indivision, ajoute-t-elle après un long silence. Je suis d'accord, tout à fait d'accord, même si personne ne l'habite plus. Elle tourne lentement sur elle-même pour embrasser l'espace comme pour le scanner dans sa mémoire. -L'émotion que j'éprouve ne tient pas seulement aux retrouvailles avec ma peluche, mon cahier de CE, mais aussi, au lieu. Cette soupente c'était ma grotte, mon havre. Gamine, je me suis d'abord cachée pour jouer à me faire peur, à la petite fille perdue dans la forêt dans la nuit noire... plus âgée j'ai pris 20

l'habitude de m'y réfugier guand ça allait mal. Je retrouvais aussitôt le calme. A la mort de maman, j'y suis venue tous les jours, jusqu'à notre déménagement. Ailleurs ça n'a pas été pareil. Peu à peu le souvenir de ma mère, les traits de son visage, se sont estompés. Et là, je la retrouve, je sens à nouveau sa présence... je veux garder cette maison sauve. Cet attachement douloureux le bouleverse, mais l'inquiéte aussi. Il craint qu'un éventuel échec de l'opération ne déçoive suffisamment Nadia pour la plonger dans une forme de dépression. Elle si fragile. -Il faut pour l'indivision l'accord de tous, annoncet-il pour modérer les élans de sa fille, Alix m'a fait comprendre que ça ne l'intéressait pas, quant à Myriemje ne sais pas ce qu'elle veut. -Elle est pour la vente, elle a besoin de fonds. J'en fais mon affaire. -Besoin de fonds? tu en es sûre, elle qui passe son temps à blâmer le goût de son frère pour l'argent. -D'abord, elle veut déménager. Partager l'espace avec moi lui pèse et surtout, elle a des projets d'édition avec son copain.

-Myriem,un copain?

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Il s'étonne de sa question. A plus de vingt-quatre ans, rien de plus normal pour une jeune femme, fûtelle sa propre fille, que d'avoir un nouvel ami et d'aspirer à un chez-soi qui ne doive rien au père. Son indépendance aura, en effet, un prix. Il ne le sait que trop. Jusqu'à présent, il lui incombait de régler discrètement toutes les factures: loyer, électricité, téléphone. TIavait choisi cet appartement aux volumes équilibrés, proche de son cabinet pour que ses deux filles puissent vivre ensemble dans une relative indépendance. Quant au nouveau fiancé de sa cadette, l'échec de sa précédente relation l'avait, croyait-il, vaccinée contre toute nouvelle tentative de liaison. Son caractère 21

entier se chargeait de maintenir à distance tout nouveau prétendant. TIs'en désolait. -Un type un peu coincé. Il lui ressemble. Il ne sourit jamais. Le genre sérieusement constipé. Mamie Mouima dit de lui qu'il" chie en permanence des lames de rasoir. " -Comment ça, tu le connais et il connaît Mouima ? D'apprendre comme ça, par hasard, ce qu'apparemment toute la famille sait depuis un bon bout de temps, froisse son amour-propre. -Nous avons déjeuné tous les quatre dans son bistrot à Belleville. Myriem a insisté pour qu'on y aille ensemble ... Elle s'interrompt brutalement pour ne pas se trahir, laisser transparaître ses craintes. Depuis trois mois déjà, Myriem est sous influence, méconnaissable. Elle si fine, si subtile dans ses analyses, se laisse maintenant dominer par les idées simplistes de son nouvel ami, un gourou islamiste. Quand elle sort avec lui, elle se voile comme une nonne. Elle a acheté un nouveau frigo pour que ses produits hallal ne soient pas souillés par la proximité d'une nourriture sacrilège. Elle jeûne pour le ramadan et fréquente la mosquée intégriste de la rue de Tanger tous les vendredis. Cet Abderrahmane Bakri, son copain s'appelle Abderrahmane Bakri, s'impose partout et pérore sans fin. Parce qu'il a entrepris de convertir les amis de Myriem à ses folies fondamentalistes, tous se sont peu à peu détournés d'elle, elle se retrouve seule à la merci de ce zozo. Tout est prétexte à afficher son rigorisme. Chez Mouima, avant même de s'asseoir à table, il s'est inquiété de la qualité" hallal " des mets. -Bien sûr, a répondu avec aplomb la mamie que ces simagrées commençaient à échauffer, ici il n'y a que du Hallal! mais alors du hallal de chez hallal. Ni lui, ni Myriem ne l'ont visiblement crue. Durant le repas, ils n'ont cessé d'écarter la viande, ne portant 22

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