Le Roman de Ghjuvanni Stephagese

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"... Le concert allait commencer. Le gouverneur de l'île de Saveria était en retard et ne trouvait pas où se garer. Une 205 blanche libère la place convoitée. Son tableau de bord indique 21h03. Il lui reste soixante-quatre secondes à vivre, pour que son destin chavire. Comme celui de l'homme que l'on va s'acharner à présenter comme son assassin, Ghjuvanni Stéphagèse..." Ce roman s'inspire de l'Affaire Yvan COLONNA.
Publié le : mercredi 1 avril 2009
Lecture(s) : 42
EAN13 : 9782336251288
Nombre de pages : 238
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DU MÊME AUTEUR

RAPHAËLLE oul'Ordre des Choses, roman.
Editions MUTINE,2006
Prix La Plume de Phébus2007

RolandLAURETTE

LE ROMAN DE Ghjuvanni STEPHAGESE

L'HARMATTAN


























© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanado.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-07776-8
EAN : 9782296077768



«Qu'importe qu'il soit coupable ou innocent ?
L'intérêt de la Nation commande qu'il soit
condamné.»
Charles Mauras (à propos deDreyfus)

«Innocents dans les prisons (...) je ne puis (...)
quevous demander pardon. Jevous demande
pardon pour mes travauxquotidiens et mes
sommeils paisibles. Jevous demande pardon
pour les cris que je n'ai pas poussés (...) pour
tous les juges qui m'ont ignoré et pour tous
les flics qui m'ont laissé dans la rue. Jevous
demande pardon pour le hasard qui a fait de
moiun homme libre.»
Morvan Lebesque

CHRONOLOGIE

6 septembre 1997 : Attentat contre la gendarmerie de Battogio.
Deuxrevolversysont dérobés.
6 février 1998 : Assassinat duGouverneur *** à Armeria, chef-lieu
de l'île de Savéria.
2et les jo1 mai 1999urs suivants : arrestation et interrogatoire
d'une partie des membres ducommando qui a exécuté le crime.
26 mai : Ghjuvanni Stéphagèse accule maqsé prenduis.
26 octobre2000– juin2003 : ceuxqui ont accusé Stéphagèse
déclarent l'avoir fait à tort.
2juin – 11 juillet2003 : procès ducommando. Tousyréaffirment
l'innocence de Stéphagèse.
4 juillet : Stéphagèse est arrêté à Acquatella (île de Savéria).
27 septembre2004 : Tornesi s'accuse d'être le tueur duGouverneur.
12novembre – 13 décembre2007 : Procès de Ghjuvanni
Stéphagèse. Il est condamné à la perpétuité.
9 février2009 : Ouverture duprocès en appel.

LES PROTAGONISTES

Ghjuvanni STEPHAGESE, berger, né à Armeria en 1960
Patrice, son père. Ancien député socialiste
Jeanne, sa mère
Carmina, sa soeur
Xavier, son frère
Petruccia, sa compagne
(Les Stéphagèse habitent Kallistè à 50km aunord d'Armeria)
Me Ottavi, Me Delorme, Me Battistini, Me Cesari, ses avocats

LE COMMANDO

Vincent VINCIGUERRA, le chef
Arlette, son épouse
Pierre TORNESI, qui s'accuse d'être le tueur
Josette, son épouse
René TIPPONE, le guetteur
Anne MARTIN, sa compagne
Tristan PANDOLFI, le chauffeur

Etienne POGGI, rôle incertain

LES ENQUETEURS

Virgile PAPADACCI, chef duSPC d'Armeria (Service de Police
Criminelle)
René CANTAGALET, chef de la PAT (Police Anti Terroriste)
Commandant LEGROS de la PAT, principal enquêteur
BIR, Brigade d'Intervention Rapide

JUGES D'INSTRUCTION : MM. PILHEC et CREMONE

PRINCIPAUX TEMOINS : Anne-Marie TESTART, Rodolphe
CARESSA, Virginie ALESSANDRI, Eugène TORNATORE, Paul
PINZARELLE...

ONT AIDE STEPHAGESE PENDANT SA CAVALE : Antone,
Faustine, Zia Ziana, Jacques SAMPIERU, Rosa FICARELLA...

REMERCIEMENTS de l'AUTEUR

Jeveuxsaluer ici ceuxqui m'ont aidé à des titres divers :

Arlette Bartoletti, Hélène Bonerandi, Danièle Caillat, Christian
Cavaillé, Léo Dubal, Marie-Laure Toselli,
et bien d'autres que je ne puis nommer pour différentes raisons : ils
reconnaîtront leur apport si précieuxgrâce à leur connaissance de la
Corse et de l'histoire qui se dessine ici.

J' ajoute qu'a étéutile à ma documentation la lecture de:
M. CodaccioniAssassinat d'un préfetEd. Albiana (1998)
A. LavilleUn Crime politique en CorseLe Cherche Midi (1999)
J. FollorouCorse : l'Etat bafouéStock (1999)
F. Charpier, A. AlbertiniLes dessous de l'affaire ColonnaPresses
de la cîté (2007)
Tignous – PaganelliLe procès Colonna12bis (2008)

En dépit de la loi, des droits fondamentaux et des traditions,
certains juges, certains policiers sont prêts à se faire complices ou
initiateurs pour servir le prince : ils croient que c'est leur intérêt.
Quand un peuple a peur du flic qui passe ou du juge entre les mains
de qui le malheur pourrait le faire tomber, ce peuple-là pourrait
perdre tout esprit de résistance.
C'était le pari du Colonel depuis qu'il avait pris le pouvoir à la tête
de la République. Les atteintes aux droits de l'homme s'étaient
multipliées. L'affaire Ghjuvanni Stéphagèse avait notamment fait
date. Elle étaitun premier pas. Sivous l'acceptiezparce quevous
étiezsourdement mûpar des sentiments anti-Savériens, ilyavait des
chances pour quevous acceptiezle suivant. Vous accepteriezque le
supposé terroriste ne bénéficie pas de la protection habituelle des
lois, que le journaliste d'opposition soit traité comme le dernier des
délinquants et que disparaisse de la scène le juge lui-même parce
quevous auriezparfois perçuson iniquité... Il n'yaurait plus rien
alors pourvous protéger,vous. Vous n'auriezplus qu'àvivre soumis,
sans autre droit que celui d'être toujours plus assujetti. Vous auriez
beau vous réfugier derrière l'idée que certaines régressions sont
impossibles, qu'«ils» n'iraient pas jusque-là... Vousypasseriez,vous
aussi !...
L'affaire Stéphagèse qui trouvait sa mauvaise justification dans
l'assassinat duGouverneur ***, a bien montré comment le Colonel
et les siens s'ysont pris pour que, même innocent, on puisse redouter
le pire...
Il peut arriver toutefois que les cyniques se trompent dans leurs
calculs : il n'est pas que des courtisans oudes lâches. Ce qui est
perduici peut être gagné, là.

PREMIEREPARTIE

LES BARREAUX ET LES JOURS

I

Ne pas se rendre

En prison, le lever du jour, ce n’est pas une histoire de lumière.
Même pas de lueur. Ce sont les bruits qui disent les
commencements. Des bruits étouffés par la distance mais dont on sent
que nul n’a souhaité les atténuer. Ici, personne ne respecte le
sommeil d'autrui. Bruits métalliques pour la plupart qui se poussent
lesuns les autres en avant comme leswagons d’un train. Ils éclatent
brutalement, puis s’étalent, se répercutent de couloir en couloir,
d’étage en étage, passent les coudes, les angles droits, butent sur des
cloisons de ciment, repartent en écho, se propagent, s’amalgament,
grossissent, se ramifient avant de devenir brouhaha. On en distingue
parfois les composants : portes qui claquent, grilles qui grincent,
voixqui s’interpellent, soupirs de courants d’air repoussés… Ils
s’insinuent sous les portes… Lesyeuxgonflés de mauvais sommeil
n’ont pas encore exploré la couleur de la saison au-delà des barreaux
que l'oreille a perçule réveil sonore de l’immensevaisseaugris de
béton et de fer.
Pendant ce temps, là-bas, les merles s’égosillent parmi les
arbousiers et les myrtes.
En prison, les bruits disent, mieuxque tout, que tun’as aucun droit.
Tune peuxprotéger aucun espace. Aucontraire, ils semblent tous
dirigés contre toi. Ils empiètent sur le lieuoùturespires et piétinent
celui oùtupenses. Inutile de t’enrouler dans ta couverture…
Il est sixheures.
Tuse lèves avec décision,vas aux w.c. découverts qui occupent
une portion non négligeable de ton maigre territoire. Tuquittes ton
pyjama et t’asperges d’eaufroide aulavabo, te laves énergiquement.
De haut en bas. Tudétestes les odeurs corporelles, les transpirations
rancies, les aissellesviolentes… Jeune homme, tu voulais toujours
être prêt pourune rencontre amoureuse. Ici, tu veuxêtre prêt à tout
instant pour la liberté.

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LE ROMAN DE Ghjuvanni STEPHAGESE

Ta toilette terminée tu fais tes exercices. La cellule compte en tout
neuf mètres carrés environ. En dehors du «mobilier», couchette,
petite table, chaise, caisses d’oranges en guise de bibliothèque, il te
reste, comme salle de gym, trois mètres carrés à peu près.
Tu te donnes une demi-heure: cent pompes, les dents serrées,
trempent chaque jour l’acier de tes bras; les assouplissements,
accroupi, debout, accroupi, debout, et tant d’autres appris en
formation de prof d’éducation physique, maintiennent un corps qui
réagit toujours comme un ressort, une mécanique soigneusement
entretenue. Tu refuses l’avachissement, le laisser-aller, la veulerie
d’un visage non débarbouillé. Tu vis sous la contrainte de la prison
et d’une machinerie qui décide à ta place. Mais là, tu es ton propre
maître. Tu rougirais de renoncer à cette infime parcelle de liberté :
être maître de soi, se contrôler, sculpter ses muscles et son corps,
régir l’ordre de sa cellule. Ne pas renoncer. Vouloir.
Cultiver ta mémoire et ton esprit. Te perfectionner.Apprendre.
Connaître. Avant que les roulantes dupetit déjeuner ne grincent dans
les couloirs, tut’assois à ta table, prendsun livre, révises lesverbes
irréguliers espagnols, lis «Noirs dans les camps nazis» de Serge
Bilé. Tute sens le frère de tous les opprimés, de toutes ces bouches
closes sous le bâillon des tragédies.

Depuis des mois, tune l’appelles plus Petruccia. Un matin,un peu
avant le réveil complet, tuavais articulé ce nom dans le silence de
ton rêve et tuavais eul’impression d’appelerune étrangère, pire,
une inconnue. Tuavais répété, Petruccia, Petruccia. En toi, aucun
éclair, aucun élan. Comme quand quelqu’unvous demande, tu
connaisuntel, et que ce nom lâché nevous renvoie aucunvisage,
aucun souvenir… Petruccia… C’était la même chose. Tuavais alors
essayé de prénoms plus intimes que tuavais murmurés dans les
étreintes amoureuses tant de fois, Petruccia… Pietrella… adoucis
par le savérien en Biedrella, Bedruccia… Là encore, l’écho en était
sourd. Tute disais, je suis en train de l’oublier, ma femme, jevais
l’oublier, elleva s’effacer ; peuà peu, jevais oublier tout le monde,
mon fils, mon père, ma mère… tous les autres… et la couleur des
cistes, le parfum des immortelles. La prison t’avait coupé de tout ce
que tuaimais, ce qui faisait la chair de tavie. Voilà qu’elle allait
faire levide en toi, dans ta mémoire, dans ton cœur. Tun’aurais plus
autour de toi, en toi, que la matité dusilence. Tavie serait comme
une morgue avec rien que des murs blancs,un sol etun plafond

NE PLEUREZ PAS DEVANT CES GENS

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blancs. Une mémoire blanche. Ce serait comme si tu étais pire que
mort :il y aurait la conscience du vide, la conscience de tous ces
nerfs, ces fibres sectionnés, ne donnant sur rien, comme des
moignons.
Ce jour-là, tu avais nettoyé ta cellule avec fureur. Chaque jour,
c’était avec une méticulosité de maniaque, balayant le sol, le lavant
à l’eau de Javel, le rinçant, t’acharnant sur cette trace d’humidité qui
noircissait un joint du carrelage, sortant les livres de leur étagère, les
essuyant, les frappant à plat sur la paume de la main pour en chasser
la poussière, les remettant à leur place, veillant à ce que leurs dos
soient strictement alignés, qu’il n’y ait pas un millimètre d’écart
entre eux, poussant celui-ci, reculant celui-là, réfléchissant pour la
centième fois au classement, le remettant en cause, puis, finalement
y revenant comme le plus logique, les livres sur Saveria, les livres
sur les nationalités opprimées, ceux qui dénoncent le capitalisme
corrupteur, ceux qui réfléchissent aux moyens de sauver la planète et
enfin la littérature. La littérature, les romans, les recueils de poèmes.
Tout ce à quoi tu étais surtout venu pendant ta cavale. Parce
qu’avant, la poésie… Même les romans, tu laissais ça aux âmes
sensibles. Toi, tu te voulais un homme d'action, un esprit rationnel,
tu voulais savoir, connaître, comprendre. Eprouver, c’était plutôt
mièvre. Ca te renvoyait aux années de lycée, à ces profs de Lettres
qui voulaient te faire lire des histoires d’amour, des analyses du
cœur et des descriptions de paysages.
Mais un jour, tu avais lu Sciascia. Tu en avais éprouvé d’abord un
plaisir honteux. Et voilà que dans le silence de l’oliveraie
d’Acquatella, toutun tas d’inconnus étaientvenus s’asseoir autour
de toi pour te raconter leurs histoires. Et ils étaient devenus, sivite
que tuen restais incrédule, tes familiers. Des intimes même dont on
porte l’histoire en soi pendant longtemps. Il t'arrivait d’en parler à
tes chèvres à l’heure de la traite.
Aujourd’hui, tun’as plus honte de les aimer, les Kundera, les
Sepùlveda, Tabucchi ouMarcello Fois, le Sarde. Ils peuplent ton
temps et ton espace, métamorphosent l’exiguïté de ta cellule en
univers. Mais celui pour qui tuas peut-être le plus de tendresse
fraternelle, c’est Nazim Hikmet, le proscrit auservice des pauvres.
La poésie de l’amoureuxemprisonné, te parlait de l’intérieur
«Dors ma belle, dors
De la mer je t’apporte à l’instant le sommeil
Un sommeil vaste et frais, léger comme une abeille…»

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LE ROMAN DE Ghjuvanni STEPHAGESE

que tu avais traduit en savérien pour plus de plaisir secret :
«Dormi, bellina, dormi
Ghjustu avà di u mare ti ne porghju u sonnu
Un sonnu ampiu è frescu, cum’è l’apa leggeru…»
De même, pour te donner ducourage, tute répétais :
«L’affare ùn hè d’esse chjappu,
Si tratta d’ùn piegà, eccu.»
«Etre captif, là n’est pas la question,
Il s’agit de ne pas se rendre, voilà.»
«Voilà !». Devant le juge Pilhec oule juge Crémone, tuconcluais
le plus souvent possible ta réponse par «voilà». C'étaitune façon
d’avoir le poète turc à tes côtés et de te dire à toi-même, «il s’agit de
ne pas se rendre» ! Il s’agit de garder la tête haute. Ils ne me feront
pas plier. Je suis innocent, et ils le savent. Oh oui, ils le savent.
Refuseraient-ils sans cela les confrontations oula reconstitution que
je réclame ? Ilsveulent me soumettre. L’esclave qui ne baisse pas
lesyeuxmais nevole ni ne tue, c’est celui-là qu’il faut tuer. Il s’agit
de ne pas se rendre. Voilà, Monsieur le juge !
Ta mémoire allait-elle perdre aussi lesvers de Nazim Hikmet
commeune tropvieille télécopie ?
Une nuit, tut’étais réveillé en sursaut te redressant sur ta couchette,
auxaguets. Quelqu’un avait appelé. Tutendais l’oreille dans
l’obscurité relative. Ne te parvenaient que les bruits habituels, Samir
qui gémissait à l’unisson des couinements de son rat apprivoisé,
Mustapha qui ronflait,une sirène qui passait auloin, la rumeur de la
ville… t’avait-on appelé ? Eric ouFarid avaient-ils besoin de toi ?
Tusentais bien qu’ilyavait en toiun écho, étranger auxcellules
voisines. Turessentais trop d’émotion douce, trop de désir, et même,
comment dire, trop de plénitude. Commeune réponse àune question
capitale tournée trop longtemps dans ta tête.
Tut’étais allongé à nouveau, décidé à te rendormir. Alors, dans le
demi-sommeil, derrière les paupières closes,un nom avait fleuri
commeun échovibrant dansune grotte de ton île,une goutte qui
serait tombée, démesurément, dansun lac souterrain… Pe-tra…
Tut’était à nouveauredressé et tes lèvres murmuraient, Pe-tra…
Quoi Petra ? Petra, la pierre. Il était bien question de pierre ici ! Et
pourtant ce mot,un nom commun ?un prénom ? mettait dumiel
dans ta bouche,un parfum de myrte dans tes narines. Tu voyaisun
terrain pentu, jalonné de roches rondes endormies sous les oliviers.
Et, comme dansant dans les ombres et les lumières,une silhouette

NE PLEUREZ PAS DEVANT CES GENS

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de femme, frêle et forte à la fois, la tige d’une asphodèle sous le
vent, pugnace et tendre, brune et limpide. Petra, Petra, ta femme.
Petra, ton île. La femme aimée et la terre natale incarnées dans le
même nom, solitaires et désirables, loin de toi et si proches…
Petra…Depuis, il n’était plus dans ton cœur ni de Petruccia, ni de
Petrella. Mais Petra, intraduisible dans la langue imposée. Petra, la
pierre devenunom de femme. Le nom de ta femme. Le nom qui
fleurissait le secret de tes nuits. Le nom de ton amour retrouvé, son
visage, son corps, sa tendresse, tout ce qui était tien malgré
l’absence. L’Etat t’avait coupé de tes eaux vivPetra t’entoes ;urait
de ses bras invisibles et forts.
Aumatin, tuavais fait ton lit, rangé ta cellule, chasséun cheveu
accroché à la faïence dulavabo. Tous ces gestes étaient méthodiques
mais apaisés et sereins.
Tues à Tourneilles depuis octobre2004.
Après ton arrestation, le 4 juillet2003, tuavais été embarqué à
l’aéroport d’Armeria surun appareil spécial. Poignets menottés,
yeuxbandés.
Tues d’abord écroué auxAgoustiers puis à Flandry-les-Tripiers.
Là, le juge Pilhec et le juge Crémone te mettent ausecret absolu. Tu
es enfermévingt-deuxheures survingt-quatre dans ta cellule. Tuas
droit à deuxfoisune heure de promenade dansune cage de béton de
huit mètres de long sur deuxde large avecun toit en grillage. Pas de
visites, pas de courrier, pas de séances sportives ouculturelles, pas
de contact physique,visuel ouoral avec d’autres prisonniers. Ce
régimeva durerun an. Ta famille, sans aucune raison severra
refuser tout parloir pendant deuxans. C’estun régime d’une rigueur
extrême et inusitée. Si tuavaisvouluétablir des complicités,
préparer des montages, des parjures, des alibis, organiser ta défense,
tuen aurais eulargement le temps pendant les quatre années de ta
cavale. Cet isolement total n'est gu: tère mis à profitunevois tes
juges qu'une fois tous les deuxmois...
Tout se passe en fait comme si on te punissait déjà avant le procès,
comme si d’obscuresvengeances s’exerçaient, si la Justice donnait
là libre cours à des rancunes inavouées.
Fin2003,un premier allégement de ce régime se fait sentir:
Saveriu, Savè, est autorisé à te rendrevisite. Il n’a qu’une douzaine
d’années. Puisqu’il est mineur, il est accompagné parune assistante
sociale de la prison. Elle assiste en tiers à la rencontre dupère et du
fils dans l’espace d’un mètre carré environ qui sert de parloir. Une

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LE ROMAN DE Ghjuvanni STEPHAGESE

tablette de bois vous sépare, t’empêche de le serrer dans tes bras,
une étreinte dont l’un et l’autre avez un besoin quasi animal.
Savè qui n’a pas vu son père depuis des années, suffoque, balbutie
des mots en savérien, et l’assistante de la prison répète
inlassablement, parle normalement sinon nous repartons, et l’enfant,
qui trébuche sur les mots, retrouve sans cesse l’aiguillage de sa vraie
langue maternelle, o bà cum’è tùm’ai mancatu! les lèvres
tremblantes, la gorge serrée, et l’autre, parle normalement, et Savè,
hoquetant comme ces enfants que l’on contraint à manger d’un plat
qui leur répugne, essayant parmi les sanglots de reprendre dans la
langue exigée, mais les mots ne passent pas, ces mots d’amour qui,
dansune autre langue que le savérien deviendraient pour lui
obscènes etvides de sens. Imprononçables.
Tudisais à l’assistante,vous faitesun joli métier,vraiment ! Et
elle, n’ayant par l’intention de s’en laisser conter, c’est bien àvous
devous plaindre ! Et toi, alors, qusa’a-t-il fait,uf d’être mon fils ?
Quant à moi, mettez-vous ça dans la tête, je suis innocent,vous
m’entendez, in-no-cent ! Tume crois, Savè, ton père est innocent.
Et l’enfant, A sò, o bà’ !
Et l’assistante, parle comme moi, que je te comprenne, sinon nous
repartons… Vous, les Savériens,vous êtes tous pareils !
Et toi, «les Savériens» ! Si ce n’est moi, c’est donc mon frère ! Elle
bafouille puis se dérobe, je ne suis pas là pour discuter avecvous.
Enun an, il n’ya euque troisvisites de l’enfant.
Et puis, celle d’Annunziata. Sœur Annunziata,une oblate de la
Sainte-Croix, communauté installée àCesseyprès de Milandes
C’estune routière aguerrie dusystème des prisons. Elle sait
comment il faut rédiger les demandes d’autorisation pourvisiter des
prisonniers, à qui les adresser. Elle sait qu’il ne faut pas se
décourager devantun premier refus ni mêmeun second. Et surtout,
elle sait que l’Eglise catholique, même affaiblie, resteun moyen
considérable de pression sur l’appareil d’Etat.
Le juge a lâchéun peude lest. Il a autorisé lesvisites de Sœur
Annunziata à Flandry-les-Tripiers.
Sœur Annunziata porte son âge avec légèreté. De l’habit religieux,
elle n’a qu’unvoile bleusur la tête. Elle est petite, replète mais son
regard pétille. D’emblée, elle a été séduite par toi, cet homme
porteur d’un idéal, cet homme grave capable de gaieté et dont
l’innocence lui est rapidement devenue évidente. Elle est toujours de
bonne humeur etvous riezensemble souvent. Depuis que tului as

NE PLEUREZ PAS DEVANT CES GENS

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dit, ohDieu, moi,vous savez… elle n’a pas insisté. Seulement, de
temps en temps, en passant, elle te cite l’Ecriture. Une fois,vous
évoquiezta cavale. Tudisais, je ne me suis pasvraiment enfui j’ai
plutôt attendude devenir audible. J’étais là, à côté. Siun seul
journal, Le Temps ouLe Moniteur, avait titréun jour, «Et s'il était
innocent »,je serais réapparu. Mais tous, ils n’avaient qu’une idée
en tête: j’étais coupable ! Aucun n’avoulutenir compte des faits
qui plaident pour moi. Ai-je euraison de partir ? Je me le demande
parfois… De toute façon, je savais bien que cela finiraitun jour.
Et elle, alors, mais nevous défendezpas, Jésus lui-même a dit
«Que ceux qui seront en Judée s’enfuient dans les montagnes» et
encore «que celui qui sera aux champs ne retourne pas en arrière
pour prendre son manteau».
Turéponds avec malice, si Jésus l’a dit, alors…
Elle sourit, elle aussi.

L’arrivée à Tourneilles avaitun peuamélioré tes conditions de
détention. Tun’étais certes pasun prévenuordinaire et le directeur
de la prison s’était chargé de te le faire savoir. Dès le lendemain de
ta mise sous écrou, tuavais été conduit, menotté, dans son bureau.
Là, le premier responsable de Tourneilles t'avait dit en substance,
vous n’êtes pasun prisonnier comme les autres,vous serezsoumis à
un régime d’exception. Vous serezseul dansvotre cellule. Vousy
prendrez vJ’attends deos repas.vous quevotre comportement ne
soit pasune occasion de trouble dans cet établissement. J’y veillerai
personnellement. M’avez-vous bien compris ?
Tues debout devant son bureau. Tune regardes pas celui qui te
parle mais les menottes à tes poignets. Tune bronches pas.
Le directeur répète, m’avez-vous bien compris ?
Turestes silencieux, lesyeuxtoujours sur les menottes.
L’autre élève lavoix,un peuagacé. Surpris, peut-être aussi. Je
vous poseune question, m’avez-vous compris ?
Toujours ton silence. L’un des gardiens, celui de gauche, te
bouscule, tues sourd ouquoi ?
Le directeur, non, laissez. Puis s’adressant à nouveauà toi,
pourquoi ne répondez-vous pas ?
Tulèves alors lesyeuxet le fixes. Tuas aussi soulevé les poignets
à hauteur de ta poitrine en les tendant légèrement en avant. Tudis,
vous avezquelque chose à me demander et en même tempsvous me

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LE ROMAN DE Ghjuvanni STEPHAGESE

laissez les menottes. Je ne répondrai pas tant que je n’aurai pas les
poignets libérés. Et tu replonges les yeux vers le bas.
Le directeur dit alors, vous avez raison, ôtez-lui les menottes.
L’autre gardien se précipite.
Dès que tule peux, tumets tes mains derrière ton dos. Tute
redresses et regardes ton interlocuteur bien en face.
Vous m’annoncez un régime spécial... Nous les Savériens sommes
habitués des régimes spéciaux. Prisonniers politiques, nous sommes
plus durement traités que ceuxde droit commun. Mais cela ne
m’effraie pas. Depuis des années je m’impose à moi-mêmeune
discipline rigoureuse. Parce que je fais le travail duberger ouparce
que j’ai dû, pendant quatre ans, me protéger. Je suis innocent. La
prison pourrait donc me rendre foude rage. Je nevous ferai pas ce
plaisir. Je suis innocent, oui. Cela sera prouvé tôt outard. Mais si,
pour moi, c’estun fait,vous,vous n’êtes pas tenude me croire. En
revanche, innocent oucoupable,un point ne fait aucun doujete :
suisun homme. Et à ce titre je prétends aurespect auquel tout
homme a droit par principe. Je suis déterminé : on ne fera pas plier
cette part de moi-même qu’on ne peut pas enfermer derrière des
barreaux. Alors,voici ma réponse àvotre question. Si on me
respecte, si on me traite commeun homme doit être traité, à mon
tour, je respecterai les autres,vous, les gardiens, les autres détenus.
Si on ne me respecte pas, alors je ne respecterai pas davantage.
Le directeur s’est levé. Les deuxhommes se regardent, lesyeux
dans lesyeux. Le directeur dit, banco ! Banco ! réponds-tu.
Tues ramené dans ta cellule. Pendant tout le trajet duretour, tu
sens dans l’attitude des gardiens commeune sorte de déférence.

II

Aucommencement était lavoix

Il est midi.
On entend dans les couloirs l’équipe qui apporte les plateaux-repas.
Grincements de roues. Cliquetis métalliques des clés. Brèves paroles
échangées. Injures. Blasphèmes. Echos.
Tuas horreur de cette pitance neutre des collectivités auxbudgets
étiques. Mais tous ceuxqui t’aiment et t’entourent te donnent les
moyens de «cantiner». Tupeuxacheter aumagasin de la prison de
quoi améliorer la nourriture insipide. Un petit camping-gazte
permet de recuisiner les plats, de les assaisonner avec des parfums
dignes de ce nom, sauge ouorigan, d’enrichir de tomate et d’oignon
frit, de dorer à l’huile d’olive. Turedonnes ainsiun semblant devie,
une sorte de tenue oumême de caractère à ces pâtes mollassonnes,
ces légumes blafards, cetteviande de énième catégorie. Ces apprêts,
tules fais aunom de Minnà, la grand-mère de Kallistè dont
l’activité douce et souriante peuplait la grande maison en haut du
village. Avec Carmina, ta sœur aînée et Xavier, ton cadet, le jeudi ou
le dimanche,vous couriezdans les escaliers de pierre, secouiezles
rampes de fer,vous poursuiviezen riant jusqu’augrenier des
merveilles, contempliezde là-haut les toits du village qui
s’arrondissait en amphithéâtre au-dessus de la mer,une mer de ce
bleusi pur et minéral avec aunord, le CapuRossupyramidal et
pourpre, plus près la pointe de Castugna, ausud le Golfe de
Conca… De là-haut, tute sentais amiral,vigie oupaladin, défiant
les terres et les mers, surveillant les navires barbaresques, organisant
des résistances et des combats, rejetant les envahisseurs… Mais
dans les couloirs et les escaliers sonores s’insinuaient des odeurs de
fiadone oude panzerotti parfumés de citron oude fleur d’oranger.
Vous descendiezalors à grand tapage pour dévorer à la longue table

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LE ROMAN DE Ghjuvanni STEPHAGESE

blanchie de farine et de miettes de brocciu, ces plats que les
grandsmères de l’île se transmettent de génération en génération. Minnà
présidait à votre goûter, disait la feuille de vigne et l’huile d’olive,
les merveilles de la mer et les secrets des pentes abruptes.
Minnà… la loi et les prophètes... Pendant ta cavale, tu avais été un
moment cachédans une belle maison du Capu d'Astrellu, jardins
dans les rocailles, piscine, et comme à portée de main, les Iles
Cavallini. Là, tuavaisvécudans les combles, n’en descendant que
lorsque les enfants étaient à l’école. A midi, tudéjeunais avec la
maîtresse de maison, profitais de la partie dujardin inaccessible aux
regards, savourais, avecunvague sentiment de culpabilité, des
loisirs de riche insulaire. Mais ce que tupréférais encore dans ce
séjour, plus que l’illusion de la liberté, c’était la cuisine avec
Stamate. Tun’étais jamaisvraiment satisfait dumigliacciuoudu
cabri auxherbes, dutianuoudufigatellu. Elle attendait ton
jugement avecune sorte d’angoisse de petite fille. Minnà était là,
invisible mais implacable : ilyavait trop de sauge, pas assezde
fenouil, c’étaitun peutrop cuit, pas assezpoivré… Comment les
retrouver, les saveurs sacrées de ton enfance qu’une grand-mère
tutélaire et tendre distribuait à profusion ? Dans ta cellule de
Tourneilles, tucherchais, en cuisinant surun dérisoire camping-gaz,
la clé d’une porte qui ouvrait sur des paradis de la mémoire pourune
fête dugoût, de l’odorat, à laquelle lavue, l’ouïe et le toucher
euxmêmes n’étaient pas indifférents.
L’ouïe, pourtant… C’était elle qui avait perçu, tule savais
maintenant, levéritable prélude à ta sensibilité d’adulte.
C’étaitun soir d’été,vers 1972, 73. Tuavaisune douzaine
d’années. Des amis de tes parents, les Mattei, avaient édifié,une
maison dominant la plage de Ciaffaro et, avecun groupe de proches,
ils avaient improviséun repas de pizzas cuites dans le four dujardin,
unvrai four de pierres à l’ancienne. La journée avait passé à se dorer
dans la crique aubas de la maison. Les adultesypratiquaientun
naturisme discret. Et quand ton père te proposait de faire de même,
tupartais à l'eauen rougissant. Tuétais déjà d'une pudeur qu'un rien
offensait.
Ce soir-là, ilyavait les maîtres de maison, Pascal et Martine,
Antoine Pertusi,un futur recteur de Savéria, et sa femme, Isabelle,
des amis ducontinent, des pinzuti, ton père, Patrice, ta mère, Jeanne,
ton petit frère Xavier et ta sœur Carmina, déjà si jolie. Pourquoi

NE PLEUREZ PAS DEVANT CES GENS

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vous, les enfants Stéphagèse aviez-vous été invités, contrairement à
l’habitude ? Tu l’avais oublié aussi. La partie de pizzas, peut-être…
Celles de Pascal étaient incomparables.
La soirée était déjà très avancée. Xavier s’était endormi, repu, dans
un coin de la maison. Carmina faisait semblant de suivre les
conversations et parfois ricanait avec toi qui luttais contre le
sommeil. La nuit d’été scintillait de tous ses feux; la mer, en
contrebas, jouait délicatement avec les rochers.
Tu n’avais pas suivi les dernières phrases et n’avais donc pas
compris pourquoi Pascal, Antoine et ton père s’étaient soudain levés
de table et regroupés en se faisant face. Allaient-ils se battre ? Ton
père, à coup sûr, aurait le dessus. Il était le plusvigoureuxdes trois,
le plus musclé, le plus rompuauxexercices ducorps. Non
seulement, il était prof de gym mais il se livrait sans cesse à des
activités physiques, tennis oujardinage. Turêvais de devenir fort
comme lui. Veluaussi. Avec tous ces poils sur la poitrine. Tout petit,
tuaimais être porté dans ses bras rien que pour sentir cette toison
douce et rassurante.
Les trois hommes s’étaient donc regroupés sur la terrasse, toutes
lumières éteintes. On devinait leurs silhouettes plus sombres sur le
fond duciel. Ils avaient chuchoté, misune main sur l’oreille. Et puis
Antoine avait commencé à chanter, bientôt rejoint par Pascal et
Patrice. La bassa, la seconda, la terza – tul’avais suplus tard – se
mêlèrent ainsi dans l’ombre, s’écartant, se rapprochant dans des
harmonies qui soudain, provoquaient en toiune émotion
mystérieuse et te mettaient les larmes aux yeux. C’était quelque
chose d’âpre et de suave, quelque chose qui s’imposait dans
l’immensité de la nuit, la traversait d’un trait de feu, mettait dumiel
dans leventre, parlait d’amour et de combat, de départ et de retour,
quelque chose qui fleurissait la montagne, charriait des émotions et
des souvenirs, des espérances et des chagrins. Chaquevoixse
distinguait et se fondait dans les deuxautres. Jamais ton père n’avait
chanté ainsi devant toi. Tuignorais même qu’il puisse chanter cette
musique mais ce savoir inconnufaisait penser auxsecrets de Minnà,
ces secrets qui rendaient heureux.
Quand lesvoixs’étaient tues,un long silence avait suivi. Quelque
chose se partageait qui n’avait pas de mots. L’ami ducontinent avait
dit enfin, je n’ai rien entendude tel. Pascal avait alors expliqué ce
qu’étaitune paghjella, l’âme musicale de l'île de Saveria…

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