Le scandale

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Le Bousnib, 1961 : un scandale secoue ce poste de l'Est-Constantinois, lors du putsch d'Alger. Ses sous-officiers se sont mutinés contre leur commandant de compagnie. Le scandale, c'est aussi ce qu'une jeune pied-nois a vécu comme une trahison : la participation de l'homme qu'elle aime à cette révolte. Ce livre est une autre manière de parler de la guerre d'Algérie, en racontant les destins d'individus très différents, sacrifiés dans cette guerre après avoir perdu tout idéal.
Publié le : mardi 1 février 2011
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EAN13 : 9782296453975
Nombre de pages : 138
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L E S C A N D A L E
José ALCOLOUMBRÉ
L E S C A N D A L E RÉCIT
© L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13730-1 EAN : 9782296137301
P R E M I E R C A H I E R
Bousnib le 9 mars 62
Chaque fois que je le vois venir vers moi, le visage fendu d’un sourire amical, la main tendue, je ne peux m’empêcher d’avoir le cœur serré et d’être pris d’an-goisse à l’idée que c’est lui, que ce ne peut être que lui le meurtrier. Je l’ai dit à des copains, ils me répondent que c’est absurde. Il n’est capable de rien d’autre que de parler et de s’écouter parler, à la façon des gens d’ici. Ils ont peut-être raison. Une action de ce genre exige de la discrétion et il parle trop. Pourtant, ce flot de paroles, ne serait-ce pas une façon de jeter un voile sur ce crime, une façon de se camoufler ? Une nécessité urgente me pousse à écrire ces lignes, comme s’il était vital pour moi aujourd’hui d’amener un peu de cohésion dans ma tête, de m’expliquer ce qui a eu lieu. Et aussi pour qu’un jour la clarté soit faite sur ces évènements. Pourtant je n’ai aucune illusion sur l’indifférence qui nous entoure. Trop de distance nous sépare des autres. Et s’il y a une seule chose certaine dans cette lointaine région du bled, c’est bien l’oubli auquel nous sommes condamnés. Ce n’est pas demain
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qu’on engagera pour nous des recherches ou qu’on forcera le secret des archives. Pourtant même si ce que j’écris ne doit être que l’inventaire détaillé, absurde de ce qui aura disparu bientôt, je sais que je n’ai pas d’autre choix, ce soir, où le passé me traverse avec une telle violence, que de m’abandonner, sur ce cahier d’écolier, à sa force, à sa douceur. Dans l’espoir de le canaliser pour souffrir moins, de remettre de l’ordre dans mes idées en re-venant où tout a commencé.
La première fois que j’ai vu Marc Trévisat, c’est à Philippeville, il y a un an, à peu près. Fin mars, le soleil est déjà chaud en Algérie et il faisait bon s’abriter sous les arcades qui bordent l’avenue principale de la ville. Il se trouvait là, devant l’éventaire d’une librairie où se pressaient d’autres curieux. Mais à dire vrai, je ne l’aurais pas remarqué sans la jeune femme brune qui l’accompagnait. Presque aussi grande que lui, elle se penchait à son bras. Ils avaient le même âge, vingt-quatre ans, je devais l’apprendre plus tard. Pourtant elle paraissait plus mûre. Elle regardait un livre, l’air ensommeillé sous ses longues paupières. Alors comme si mon regard aimantait le sien, elle a levé les yeux de mon côté, l’espace d’une seconde. Quel éclat dans ces yeux noirs, dans ce teint éblouissant ! J’aime ce genre de femme, tout en contraste. Elle mêlait au piquant d’une méditerranéenne d’aujourd’hui la langueur d’une odalisque dans la peinture du dix-neuvième. Je la revois appuyer la masse charnue de son corps, de ses épaules un peu lourdes contre le bras de son ami, tout en gardant un air royal. J’étais frappé par le casque noir de ses cheveux, par l’ivoire de son cou, fièrement redressé
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alors qu’elle se penchait sur le livre pour en feuilleter les pages. Elle a murmuré d’une voix basse, presque rauque, une remarque sur son contenu. En regardant son compagnon pour guetter sa réaction, elle a pouffé d’un rire qui gonflait sa gorge et secouait tout son corps. En même temps elle portait la main à sa bouche pour le réprimer. Une main petite, rendue plus délicate encore par le vernis incolore des ongles. La première fois que j’ai vu Trévisat, j’ai été jaloux de lui à cause de cette femme. Militaire, il portait déjà la tenue d’été. À son épaule brillait une barrette d’aspirant. Il avait un corps d’athlète mais sans taille marquée, sans fesses, poussé d’un jet à la manière des hommes du nord. Je ne sais ce qui m’a agacé en lui. Quelque chose de trop lisse comme souvent chez les gens à la pigmentation très claire, aux traits réguliers mais fades. Ce qu’il y avait d’un peu abrupt aussi dans sa carrure, son comportement. Tout cela contrastait avec la finesse et l’éclat de cette belle brune. Il promenait un air distrait autour de lui, en tirant sa compagne sans ménagement loin des livres. Je me suis demandé ce qu’elle faisait avec cet individu. La deuxième fois que j’ai vu Marc Trévisat, c’est à Saint-Charles. Cette bourgade, à vingt kilomètres de Philippeville est le siège du *** RIMa. Après quatre mois de classe en métropole, on m’y a incorporé comme simple soldat dans la compagnie de com-mandement, au service des effectifs. C’est alors que le putsch d’Alger a éclaté. On oublie déjà que ceux qui ont vécu ces évènements, d’heure en heure, ont bien cru qu’ils allaient être emportés dans la tourmente. En
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l’espace d’un week-end, le spectre de la guerre civile s’est imposé à nous. Dès le début, un samedi matin, le régiment a été consigné pour prévenir les turbulences éventuelles. Il a fallu interrompre notre travail dans les bureaux du centre, adjacents à ceux de la mairie et rejoindre le camp où nous résidions, près de la gare, après la sortie de la ville. Nous y avons passé trois jours, suspendus à nos postes à transistors. La virulence de Radio-Alger, rebaptisée pour l’occasion Radio-France, les fausses nouvelles qu’elle a colportées un moment (notre régiment a été cité dans la liste de ceux qui se ralliaient aux putschistes), le silence des stations de métropole alimentaient notre peur. Et puis, au discours très ferme de De Gaulle, le dimanche soir, notre angoisse s’est résolue en cris de joie. Les jours précédents avaient fait monter la tension à un point inouï. Il nous tardait maintenant de nous engager dans cette France libre nouvelle mouture. Mais pour l’instant la guerre était sur les ondes. Radio-France commentait l’élan de solidarité en faveur des putschistes. Les grandes villes d’Algérie s’ouvraient à des camions remplis de soldats, tous ralliés à la dissidence. On était dans la fiction jusqu’au cou. Puis tout s’est calmé. En mettant le nez dehors au bout de trois jours, nous avons eu l’impression d’aller constater les dégâts, la tempête passée. Il ne s’était pas produit grand-chose chez nous, sauf une altercation ème sans gravité au mess des officiers. Par contre la 5 compagnie donnait des inquiétudes au commandement. Nous avons été pris, au bureau, dans un remous de va et vient. Un jeune lieutenant passait en courant chez nous. Il a eu le temps de nous dire qu’il partait réquisitionner
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