//img.uscri.be/pth/4dbd00f650af6b9f13188c11ef1f31e597a3c66e
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Le Secret des Toscans

De
302 pages
Sedan, 1587. Le chevalier Jean de Minville est envoyé dans cette petite principauté par la Régente Catherine de Médicis afin de faire la lumière sur l'assassinat d'un membre d'une riche famille toscane. Paris, 2007. Le lieutenant de police Emma Rivière, enquête sur une série d'agressions et de meurtres inexpliqués, survenus dans la communauté scientifique et universitaire. Rien ne semble a priori relier l'agent secret de la reine et la jeune flic intrépide. Pourtant, ces deux enquêtes vont se fondre en une seule pour tenter de lever le voile sur le secret des Toscans.
Voir plus Voir moins
Sedan, le20 avril 1587
Ce soir-là, lanuit tombaplus tôt que dordinaire.Lecielbas sans doute.Etaussicette pluieàlafoisdrue etfine derrre laquelletout disparaissait.Lecavalierdonton devinaitàpeine lasilhouettesousles trombesdeauparaissaitimmobiletantilavançaitavecpeinesous cette muraille liquide,redoublantde prudence pouréviteràsoncheval detrébucherdanslesornièresprofondes qu’avaientaccentuéesles aversesincessanteset que lobscurité du sous-boismasquaitàsavue. Etpourtantlhomme étaitimpatientdarriver.De loin, ilavaitaperçu leslueursd’unbrasier.Certainementle feu que lagarde duchâteau avaitallumé pour setenirchaud.Lesous-boisétait totalementobscur maislecavalier sesentaitàprésentensécurité.Ilsavait qu’àmoins d’une lieue de laville, il necouraitplusaucun danger.Ilavaitdû s’écarterde litinéraire habituelafin déviterlesLigueurs quitenaient lArgonne etdontles troupesassuraientlecontrôle desaccèsàla Principauté.Siune messagerie puislecoche deauavaientpu lacheminerdeParisà Neufchâtel, il luiavaitfalluacheter uncheval pourparcouriravecdiscrétion lavingtaine de lieues qui leséparaitdu butdesonvoyage.De ferme en ferme, ilavaitpubénéficierde la complicité de famillesconvertiesdonton luiavaitconfié laliste. Celle-ci,soigneusementétablie et tenueàjouraufil desannées, permettaitauxHuguenotsen fuite detrouver,chaquesoir, le gîte etle couvert.Lescampagnesétaient sortiesexsanguesdesaffrontements religieux quiavaient suivi la Saint-Barthélemy.Sajoutaientà celales bandesde mercenaires qui, démobiliséesetprivéesdesolde,se livraient régulièrementàdesexactionsenBrie etenChampagne.Le ConseillerDeCotte,Huguenotdiscret queCatherine deMédicisavait prudemmentgardé dans son entourage, luiavaitconfiéce document en lui faisantpromettre de le détruireàsonarrivée ouencasde péril imminent.Cétait une marque de grandeconfiancecaril nétaitpas réformé etcétait seulementlecaractère desamission etle fait qu’il était uncapitaineconnupour son intégrité et son ouverture desprit qui luiavait valucette exceptionàunerègle intangible dansla communauté protestante.Cesétapesménagéesdansdesfermes isoléesde lArgonne etfaitesle plus souventd’un litde paille etd’un quignon de paintrempé dans un mauvaisbouillonagrémenté d’un peu devinchaud, luiavaientpermisdeterminer sonvoyage ensécurité et
5
sans fatigue extrême.Une petite malle enbois, sanglée surla croupe ducheval,contenant lesquelqueseffets qu’ilavaitcruutile d’emporterpour sonvoyage,constituait sonseulbagage.Il envisageaitdacheterlerestesurplace.Lorsqu’ilarrivadevantles murailles, ilvit s’avancer versluiun gardequi,sans un mot,s’empara desguidespourleconduire,au-delàde lahersequise levaiten grinçant,àlintérieurde laville où,visiblement, il étaitattenducar, une foislaporte franchie,unautre homme pritlerelaisdugarde et linvita àdescendre decheval.
-Nous vousattendions.Jevais vousconduireauchâteaumais Madamesouhaite laplusgrande discrétion.Cestpourquoi nous allonsfaire lereste ducheminàpied. -Quivousaprévenusde monarrivée? -Nousavonsdesalliés sûrsdanslesenvironsetdespigeonspour communiquer.Dèshier soir, nous vous savionsàdouze lieuesdici.
Sansplusde protocole,unautresoldat surgi de l’une desguérites qui flanquaientlaportes’emparadesonbagage etpartitdevanteuxd’un pas rapide, lamallesurlépaule.Lapluieredoublaitdintensité.La silhouette du soldatparti devantavaitbienvite disparuderrre les trombesdeau.Leslanternesàhuileque lon devinaitauxanglesdes immeublesavaientété éteintes.Lheure ducouvre-feuétaitlargement passée etpas uneseuleâme nerraitdansles ruesétroitesetfroidesde laville.Une odeurtide lesaccompagnait.Seule, lalumièreblafarde dufanalquetenait son guide permettaitau voyageurdevoiroùil mettaitlespiedsetdéviterdebuter surlespavés rendusglissantspar lafiente deschevauxetdescellésparles rouesdescharrettes.Son compagnon lobligeaitàuneallurerapidequicommençaitàfaire ressurgir, dans sesjambes, lafatigue de lajournée.Onauraitdit que son guideavaitdevinéses sentiments:
-Nous sommesbientôtarrivésmaisil fautfairevite.Affaire de discrétion !Madameademandéàvous voirdemain matin,àla première heure.Toutestprêtpour vous recevoir.Vouslogerezau château.Lesdeuxhommescheminèrent une dizaine de minutes encoreavantdarriveraupied desimposantesmuraillesduchâteauau sommetdesquelles rougeoyaitle feu que lhommeavaitaperçudepuis
6
les hauteurs.Cet imposantchâteau,construitauXVème siècle n’avait pas étéconçucomme unerésidence maiscommeune forteresse chargée de défendre l’une des frontièreslesplus sensiblesdu royaume, faceàla Lorraine etàla Bourgogne ennemiesdeCharles VII.Ce n’estqueverslafin du scleque, la ville et sesenvirons immédiatsdevenant unePrincipauté, les seigneursdulieus’y étaient installés,au prixd’aménagements successifsqui n’étaient jamais venusà bout ducaracrespartiate etpeuhospitalierdeslieux.La ville s’était développée toutautour,coincée entre lechâteauetles mursextérieurs.
Lesdeuxhommespénétrèrent dans laforteresse par une minuscule portesituée dansl’angle d’unbastion,au fond des douves sèches. Aprèsqueson guide eut referà clef lalourde porte dechêne, notre voyageur setrouvaengagé dans un longcouloirqu’éclairaient faiblement quelques torchesplacéesde loin en loin et qui empestait lhumidité.Notre homme dégoulinaitlui-même detoute lapluiequ’il avait subie depuis son départle matin etnaspirait qu’àseretrouver un peuau sec.Au terme d’un longcircuitdans un dédale decouloirset desalles, ilsarrivèrentdans unechambre meubléeavecsimplicité d’un mobilieraustère maisparmi lequel ilaperçutavecdéliceun lit garni.Ilreconnutimmédiatementdanslesmotifscousus surle couvre-piedsdesatinvertlesarmesde lamaison deBouillon.Au centre de lapièce,trônait unebaignoire encuivreque des servantes achevaientderemplird’une eauencore fumante.Un pichetdevin et quelquesbiscuits secsposés sur uneassiettetraduisaientlesintentions amicalesdeson hôtesse.Danslâtrecrépitait un feufraîchement allumé dontla chaleurcommençaitàgagnerlapièce.Elley répandait une forte odeurde fuméequise mêlaità celle de lhumidité perlant desmurs.
-Jevouslaisse faireun peudetoilette, lui lançason guideavantde s’esquiver.Votre malle estlà,ajouta-t-il, en pointantdudoigt unangle de lapièce.Reposez-vous.Unrepas vavousêtreservi.Quelqu’un viendravouschercherauleverdujour.Nousnous reverronsdemain.
Une jeune femmevintdéposer un plateau rempli dequelques victuaillesetaccompagné d’un pichetdevin.Lorsque lapièce fut
7
enfin vide, ilse dévêtitet s’abandonna àla chaleurde l’eaucommeà la caresse d’une femme.Ilse dépouilla très vite de lafatigue du voyage et se dit que lanoblesse protestante,bienqu’elle fûtd’une austéritéàlaquelle ilrestaitallergique,avaitanmoinslesensdu confortetde lhospitalité.Une fois sonbainterminé, il enfilaune chemise de lin poséesur unecathèdreaupied dulit, expédiasonrepas et, malgré lodeurâcre danslaquellebaignaitlapièce, ils’endormit commeun enfant.
8
Paris, le 13 octobre 2007
Accablé de fatigue maisles yeuxbrillantsetle geste fébrile,Antoine deSerres se dirigeaverslaphotocopieuse pour ydéposer une feuille jaunie parle tempsqu’il venait de tirerdudernierdes vingt-cinq cartonsdontilavaitcortiqué lecontenudepuisle matin.Ilavaitla certitude d’avoirenfintrouvé ladernière pièce d’un puzzlecommencé deuxansauparavant etqui étaitdevenul’enjeu d’une thèse de doctorat engagéeauprèsdudépartement d’histoire de l’université de Reims.La Bibliotque duprotestantisme dontil étaitdevenu un familier allaitfermer sesportes.Ilrangea soigneusementlaprécieuse copie dans sa serviette etlevalecamp.
-Toujours rien?lui lançal’archiviste enrécurant le précieuxcarton quicontenaitlesderniersécrits connus signésde lamain de la régente Françoise deBourbon. -Peuttrequesi !répondit-il, enserrantnerveusementdans samain gauche la chemisecartonnée, pendant que, de l’autre, il fouillaitdans sapoche pour y trouverdequoirégler saphotocopie.
Larchivisterécuralecartonqu’il observa avecune moue dubitative,se demandant sansdoutecequ’il pouvait yavoirdesi importantdanscettebte jauniequi était restée desannéesdurant dans ses rayons sans quequiconque éprouvâtlebesoin denconsulter lecontenu.Que pouvait-ellerenfermerdesi importantpourfaire d’un jeune hommetimide etcalmequelqu’un en proieàunesorte de fièvre?Ilregardas’éloignerle jeune étudiantcomme il le faisaitpour tousceschercheurs sortisd’unautreunivers que lesien.
Antoine deSerresconnaissaitlavaleurdudocument qu’ilvenait dexhumer.Pour toutautrechercheur,cette pièce datée du 3mai1587 seraitpassée inaperçue.Unesimple lettrerédigée parFrançoise de Bourbon, de lécrituretremblante d’une femmeque gagne lamortet adresséeà Catherine deMédicis.Une lettre en forme deconfession maisaux termes sibyllinsetdont seulun espritaverti etinitcomme celui dAntoine deSerrespouvaitmesurerlaportée.Cette découverte presque inesrée faisaitcourir sur soncorpsdesfrissonsdontil nauraitpudires’ils traduisaientle plaisiroulapeur.Ilavaitenfin la
9
confirmation dubien-fondé deseshypotses.Certes, il n’avait pas encore d’éléments tangibles susceptiblesde leconduireàlavérité historique maisiltenaitlà un maillon d’unechaînequ’ilcomptaitbien remonteret,surtout, ilsavaitàprésent que letemps qu’ilallait y consacrerneseraitpasperdu.Sicequ’il pressentaitétaitavéré, ilavait entre lesmainslesuccèsdesatse maisaussi la clef d’unredoutable secretauxconséquencesincommensurables.
Ensortantde limposanttiment, ilrelevasoncol,surpris qu’il était parlafraîcheurdu soiret, hâtantle pas, ilremontalarue desSaints-Pèresen direction duBoulevardSaint-Germain où setrouvaitla station de métro laplusproche.Saservietteserréesous sonbras, les mainsagrippéesàsoncol de manteaupourmieux se protégerde la fraîcheurdu soir, il ne fitpasattentionà cettesilhouettequi luiavait embté le paset qui,àunecinquantaine de mètresderrre lui, le suivaitcommeson ombre.
A cette heure desortie desbureaux, le métro étaitbondé.Antoine serraun peuplusfort sonbras surlaserviette et sur son précieux contenu.Après untrajet qui lui parutinterminable, dansla chaleuret lodeurnauséabonde dutro, ilretrouvalarueavecplaisir,avide dairpuret surtout soulagé darriver toutprèsdeson immeuble de la rue desDamesoùilavaitpulouer un modestestudio enrez-de-chaussée.Il entraînait toujoursdans sonsillage lombre furtive deson poursuivant qui,àlafaveurde la cohue de laplaceClichy,s’était rapprocàune dizaine de mètres.Lorsqu’Antoine franchitle porche, il neremarquapaslhommequi,ayant retenudans son lent mouvementlalourde porte,s’étaitglisséàsasuite dansle long couloirmenantàla courintérieuresurlaquelle donnaitla chambre du jeune étudiant.
Antoine deSerrescontemplaitlalettre, ouplusexactement sa copie, qu’ilavaitétaléesurlapetitetable luitenantlieudebureau.Le documentavaitbienrésistéaux quatrescles qu’ilavait traverséset, de facto, laphotocopie étaitlisible.Lécrituretremblante mais paradoxalementd’une étonnanterégularité le fascinait.Lasignature deFrançoise deBourbonqui occupaitletiersinférieurde lafeuille étaitàlimage decette femme:imposante.Elle portaiten elletoute la
10