Le thé n'a plus la même saveur

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En quittant son village natal près de Ouarzazate dans le sud marocain, H'ddou a laissé derrière lui un lieu déserté par les hommes. Les femmes abandonnées pleuraient leurs maris ensorcelés par le rêve français. Il vécut les affres de l'exil et d'être dans un monde qui n'est pas le sien. Son amour pour H'ra, sa cousine, fut contrarié par une belle-mère autoritaire, produit d'une société marocaine encore sous le poids des traditions ancestrales.
Publié le : mercredi 1 juillet 2009
Lecture(s) : 67
EAN13 : 9782336273945
Nombre de pages : 116
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Le thé n'a plus la même saveurLettres du monde arabe
Collection dirigée par Maguy Albet
et Emmanuelle Moysan
Abubaker BAGAD ER, Par-delà les dunes, 2009.
Mounir FERRA M, Les racines de l'espoir, 2009.
Dernières parutions dans la collection écritures arabes
N° 231 Falih Mahdi, Embrasser les fleurs de l'enfer, 2008.
N° 230 Bouthaïna AZAMI, Fiction d'un deuil, 2008.
N° 229 Mohamed LAZGHAB, Le Bâton de Moïse, 2008.
N° 228 Walik RAOUF, Le prophète muet, 2008.
N° 227 Vanna DIMANE, La vallée des braves, 2008.
N° 226 Dahri HAMDAOUl, Si mon pays m'était conté, 2008.
N° 225 Falih MAHDI, Exode de lumière, 2007.
N° 224 Antonio ABAD, Quebdani, 2007.
N° 223 Raja SAKKA, La réunion de Famille, 2007.El Hassane AÏT MOH
Le thé n'a plus la même saveur
L'Harmattan@
L'Harmattan, 2009
5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@Wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-07518-4
EAN : 9782296075184- Où sont les hommes? demanda poliment le petit prince.
- Les hommes? répondit la jeune fleur, il en existe, je crois,
six ou sept. Je les ai aperçus il y a des années. Mais on ne
sait jamais où les trouver. Le vent les promène. Ils manquent
de racines. Ça les gêne beaucoup.
Le petit prince
Antoine de Saint-ExupéryLe train, tel un animal blessé, poussa un long
gémissement puis s'immobilisa. Un bref silence régna puis
soudain, une voix féminine amplifiée annonça
laconiquement: Lyon, Gare de Perrache. Mon corps fut saisi d'un
sentiment de panique mêlé à l'excitation que provoquaient
souvent les lieux nouveaux. Un désordre total régnait dans
le compartiment. Encore somnolents, les passagers se
bousculaient, s'emparèrent avec frénésie de leurs bagages
et se précipitèrent vers la porte métallique à peine
entrouverte. Une marée humaine se déversa sur les quais.
Pendant que la voix du haut-parleur annonçait les départs et
arrivées des trains, le bruit des valises à roulettes se mêlait
aux pas excités des passagers. Une odeur nauséabonde
remontait des rails. Une fumée bleuâtre s'intensifiait à
travers l'éclairage aveuglant des néons.
Je tenais ma vieille valise noire de mes deux mains. Je
m'y accrochais. J'avais peur qu'on me l'atTachât. Ce fut
bizarrement le moment propice pour ma mémoire de
réveiller toutes ces histoires de mon enfance où le
campagnard fraîchement arrivé en ville se faisait voler ou même
tuer par des truands. La voix de ma mère se fit plus que
jamais nette dans ma tête: « plutôt les piqûres d'abeilles
dans mon pays que le miel dans le pays des autres» .
Pendant tout le trajet, je n'avais cessé de lutter contre
moi-même. Contre cette peur grandissante qui affectait de
plus en plus ma volonté de continuer, car j'ai déjà entendu
parler de ceux qui, gagnés par la peur de l'inconnu, ont
rebroussé chemin.
A mesure que le train avançait vers le nord, les plaines
désertiques du sud de l'Espagne cédaient peu à peu la
place à des paysages verdoyants. Une fraîcheur délicieuse
parcourait tout mon corps, m'enivrait. Elle allait jusqu'à
conquérir des frontières de mon être, encore vierges de
9sensations que créait en moi cette humidité profonde.
Ayant toujours vécu dans la sécheresse des terres arides,
cette découverte fut en elle-même un événement marquant.
La foule s'est soudain évaporée devant mes yeux
résignés. Seul dans ee gouffre métallique, le sifflement
assourdissant des trains emplissait mes oreilles. Je me sentis
soudain écrasé par le vide. Quelque chose d'indéfinissable
manquait à cet endroit dépeuplé, propre et bien rangé. Où
sont ces mendiants qui vous assaillent avant même de
poser votre pied à terre? Où sont ces femmes courbées sous
le poids de leurs bébés et tendant la main à longueur de
journée? Où sont ces enfants en haillons vendeurs
d'objets hétéroclites en détail? Et la voix berceuse du
muezzin rappelant à longueur de journée le temps qui
passait? Mon Dieu, tous ces bruits humains me manquaient
déjà.
Je pénétrai à l'intérieur de la gare, j'avançai lentement
dans une sorte de monstre métallique. Hésitant, je pris
place dans une grande salle où les gens paraissaient en
attente. Des gens très blancs aux cheveux blonds; différents
de ceux qui m'avaient vu naître et grandir. Des
«Roumis ». Oui, je suis au milieu des « Roumis ». C'était ainsi
qu'on m'avait appris à nommer les chrétiens. Pour la
première fois de ma vie, je me sentais étranger.
Soudain, j'aperçus parmi les personnes assises et à
moitié endormies un homme d'une quarantaine d'années et
dont les traits me semblaient familiers. « Il doit être de
chez nous, celui-là» me dis-je. Je m'assis près de lui en le
fixant longuement des yeux. L'homme se sentant concerné
me lança avec un sourire narquois:
- Tu viens de débarquer toi aussi, mon frèrc ?
Jc n'cn crus pas mes oreillcs. Enfin quelqu'un qui me
parlait dans ma langue! Comme si, perdu au milieu d'un
10océan, une bouée de sauvetage jaillissait de nulle part. Ne
pouvant contenir ma joie, je m'écriai:
- Tu es du Maroc, mon frère?
-Non, répondit l'homme un peu gêné, je suis Algérien...
En fait j'étais Algérien. Maintenant, je ne sais plus qui je
suis. Je m'appelais Ali, mais j'ai dOchanger de prénom. Je
voulais vraiment être comme eux. On m'appela Alain, car
plus proche de mon prénom initial. Mais, tu resteras
toujours pour eux un Arabe. Tu velTas que c'est dur la France.
Plus on y reste, plus on s'y perd. Au début, elle nous
fascine, puis à la fin, elle nous détruit... La France, c'est la
souf1rance. mon frère.
- Mais moi, c'est différent. C'est monsieur Maurras qui
était venu me chercher dans mon village
- Maurras est venu te chercher, d'accord, mais il y aura
toujours un autre Maunas qui va te renvoyer chez toi
quand il n'aura plus besoin de toL me lança-t-il en
ricanant.
Quel immigré raté celui-là! Je suis mal tombé. En tout
cas, il m'a« coupé les jambes », il m'a découragé.
- On m'a dit qu'on peut passer la nuit dans un hôtel ici,
demandai-je.
- A Lyon? s'écria-t-il. Un hôtel pour quelqu'un comme
toi? Tu anives des pays de pétrole ou quoi, mon frère? Je
vais te montrer un hôtel pas cher du tout et c'est même
gratuit.
- Ah, bon? Cest loin d'ici?
- Non, puisque tu y cs déjà. Choisis un coin et allonge-toi
jusqu'au matin. Ecoute mon frère, quelqu'un dans ton cas
ne trouvera pas meilleur endroit pour passer la nuit.
- Comment peut-on donnir dans un endroit pareil? Et les
voleurs... ?
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