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LES AFFLIGÉS
Volume 1 : Isolation
M.I.A
© Éditions Hélène Jacob, 2015. CollectionFantasy. Tous droits réservés. ISBN : 978-2-37011-396-2
1Naryë
L’Assemblée des Sages ne s’est pas toujours appelée ainsi, même si peu de gens s’en souviennent. Elle fut pendant longtemps l’Assemblée des Observateurs, jusqu’au début de la période trouble ayant marqué la finde l’ère de prospérité. Les sources ne concordent pas toutes, mais on admet généralement que le passage d’une dénomination à une autre s’est fait il y a une soixantaine d’années,quand les temps sombres sont apparus. Si l’on trouve encore devieux textes qui mentionnent cette ancienne appellation, il est par contreimpossible de savoir ce qui a justifié un tel changement dans l’organisation de la
République de Dor-Thimlin. Nul n’a la réponse à cette question. Les Observateurs gouvernaient depuis des siècles, lorsquela composition de l’Assembléea été brusquement modifiée un jour, ne leur laissant que deux sièges sur dix et la perte définitive du pouvoirqu’ilscontrôlaient pourtant avec honnêteté et grande efficacité. Pourquoi ? Comment ? Sur quel ordre ou quelle décision ? Les éventuels témoins qui auraient pu en parler ne se sont jamais expriméset sont probablement tous morts aujourd’hui. En outre,d’autresproblèmes plus graves ont très vite repoussé ces interrogations au plus profond des consciences,jusqu’àpresque les effacer au cours des décennies malheureuses qui ont suivi ce bouleversement inexplicable. Cependant, être plus précis quant aux causes et à la date exacte de cet événement presque oublié de tous pourrait permettre de résoudre une énigme plus essentielle, plus dramatique encore, et dont les implications sont subtiles : les temps sombres ont-ils entraîné la fin de l’Assemblée des Observateurs, ou sont-ils au contraire la conséquence de la création de l’Assemblée des Sages? On peut raisonnablement prédire que cette interrogation restera longtemps sans réponse, car découvrir la clef de ce mystère ne ferait sans doute que fragiliser un peu plus une population déjà désespérée.Lorsqu’on ne peut désigner de coupable avec certitude, il est plus simple de maudire le sort et d’accuser les dieux.Les dieux n’ont rien à perdre, eux.Archives de Dor-ThimlinPolitique générale * * *Naryë ne distinguait plus vraiment les parois du tunnel, mais elle avançait sans crainte, ayant suivi ce même chemin à plusieurs reprises et reconnaissant parfaitement le parcours. Elle
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trébuchait de temps à autre, ses chaussons souples ne la protégeant pas assez des cailloux qui jonchaient certaines sections du passage souterrain mal éclairé par sa lanterne. Mais ne percevoir que des ombres ne la gênait pas. Un sixième sens, plus profond et universel que la vue, la guidait. Le Don, tel qu’il se manifestait en ellecette nuit encore, surpassait tous les yeux du monde. L’Observatriceespérait simplementqu’elle irait plus loin que la veille, lors de sa tentative précédente. Il lui restait un visage à découvrir. Une identité qui avait autant d’importance que les dix autres et qui se refusait à elle. Ce dernier nom était capital et elle avait déjà échoué trois fois dans sa quête.Il fallait qu’ellese rapproche plus vite, avant que la silhouette fuyante disparaisse au cœur des ténèbres.Connaître la destination de son voyage ne lui serait d’aucune utilité si elle ne parvenait pas à réunir tous ceux qui étaient censésl’accompagner. Naryë pressa le pas, sa longue robe blanche flottant derrière elle. Ses mains marquées par le passage des ans frôlaient les parois, l’étroite galeriese resserrant parfois jusqu’à devenirune simple trouée dans la pierre. Elle y était presque. La grande salle allait s’ouvrir devant elle dans quelques secondes, après un dernier virage abrupt qui ne permettait pas d’imaginer pareil espace à une telle profondeur. Comme chaque nuit, elle nota que l’airdemeurait respirable, étonnamment peu fétide,malgré l’éloignement de la surface. Son arrivée soudaine dans l’immense grotte la surprit, une fois de plus. Les lanternes posées par terre à divers endroits envoyaient de longues ombres vacillantes sur les hauts murs rocheux. Onze ombres.La sienne se joignit aux leurs, d’abord timidement, puis avec plus de vigueur lorsqu’elle s’approcha des sources de lumière.Ils se tenaient à leur place habituelle, en un vague arc de cercle, presque immobiles. Aucun d’eux ne parlait et ils se contentèrent de la fixer avec attention, suivant chacun de ses mouvements. À sa gauche, deux des six membres masculins du groupe et trois femmes. À sa droite, tous les autres, à l’exceptiond’un individuqui se trouvait loin devant Naryë. En retrait par rapport à ses compagnons, tête baissée, il était trop reculé pour que ses traits soient visibles. Mais sa stature indiquait sans contestequ’il s’agissait d’un homme.Il dépassait toutle monde d’au moins une tête. Naryë ne perdit pas une seconde à contempler les visages les plus proches, déjà familiers. Elle aurait tout le loisir de les détailler durant leur périple. Il lui fallait ce onzième nom. Elle devait découvrir le regard de l’inconnu. Ses yeux lui diraient qui il était et où le trouver.L’Observatricetraversa la vastesalle d’un pas rapide, consciente qu’il ne lui restait plus beaucoup de temps.Elle ne voulait pas échouer une quatrième fois et le voirs’éclipseralors qu’elle était si près de lui. Rassemblant toute son énergie, elle finit de le rejoindre en courant. La luminosité autour d’elle faiblissait déjà, annonçant la fin de cette courte rencontre. Mais elle ne partirait pas sans ce
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dernier nom, c’était exclu.Elledroit qu’à un bref contact visuel, en arrivant à moins de trois mètres de lui, mais cen’eut fut suffisant. La cicatrice sous l’œil gauche retintfugacement son attention, puis Naryë plongea dans le regard sombre. Le Don s’exprima en elle et l’identité recherchéelui fut révélée. Elle vit l’île où elle le trouverait, à l’écartdu continent. Le voyage se compliquait un peu plus, mais elle détenait l’essentiel. Le groupe était constitué.Je vous rencontrerai bientôtL’Observatrice sortit du sommeil en poussant un léger cri. Prolonger volontairement ses visions spontanées à un rythme trop intense avait un prix. La douleur devenait plus vive, nuit après nuit, et ses yeux la faisaient souffrir. Elle demeura assise quelques minutes dans son lit, incapable de se lever. Le moindre mouvement lui paraissait impossible. Son esprit et son corps n’étaient pas tout à fait réunis. Elle les laissa se retrouver en gardant lespaupières mi-closes. Le soleil n’était encore qu’une pâle promesseà l’horizonlorsque Naryë s’habilla, après une douche rapide. Elle remplaçala tunique qu’elle portait pour dormirpar une autre très semblable, un peu plus épaisse et aussi blanche que le reste de sa maigre garde-robe. Elle avait renoncé à toute coquetterie alors qu’elle n’était qu’uneenfant, quandelle avait pris conscience qu’un destin particulier l’attendait. La guilde des Observateurs,qui s’était toujours considérée comme le plus spirituel des cinq groupes détenteurs du Don, se voulait détachée des attaches terrestres afin de mieux comprendre l’âme. Naryë avait suivi le chemin qu’on lui imposaitaccepté ses et responsabilités. Mais chaque matin, elle s’arrêtaitun instant devant son miroir pours’accorder quelques regretset pensées égoïstes. Puis elle s’oubliait pour la journée. Elle démêla ses longs cheveux bruns striés de gris sans prêter attention à son reflet. Sa chambre n’était pas éclairée et l’aube grignotait timidement l’obscurité. Le mouvementrépété de la brosse lui procurait une vague sensation d’apaisement, un calmequi lui était nécessaire aujourdhui plus que jamais. Certains desneuf autres membres de l’Assemblée des Sagesn’allaient pas accueillir son annonce avec joie, c’était à prévoir.Maisl’Observatricedésirait à tout prix éviter que leur réunion débouche sur une nouvelle querelle. La ville d’Aldal et toute la République avaient besoin d’union et surtout pas de discorde stérile.Naryë se fit la réflexion que les temps sombress’éternisaient.Elle n’avait jamais connu l’ère de la prospérité, mais ses souvenirs d’enfance comportaient des fragments d’insouciance. Cinquante ans plus tôt, il était encore possible de croire en des lendemains meilleurs. Ceux qui naissaient maintenant n’auraient sans doute jamais cette chance. Sauf si sa vision se concrétisait et qu’elle parvenait à mettre un terme au sort terrible qui accablait la population.Et mes visions, même anodines, ont toujours été justes, se rappela-t-elle avec fermeté, comme pour couper court
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à son monologue intérieur. Que Zepha m’entende et nous protège.Le dieu de la perceptionl’écoutait-il seulement ? Elle soupira, enfila une paire de sandales et quitta sa maison sans fermer la porte à clef. Aldal était une ville sûre et Naryë ne possédait aucun objet de valeur. Sur le chemin la menant au forum couvert et aux bâtiments administratifs de la cité, elle croisa quelques citoyens aussi matinaux qu’elle. Elle les salua avec respect, une main placée sur le cœur, son tatouageun œil ferméprès du poignet bien en évidence. Tous lui répondirent de la même façon, mais sansgrand enthousiasme. L’Observatrice constatait chaque jour que le moral général ne faisait que baisser et que les sourires devenaient tristement rares. Aussi rares que les bonnes nouvelles en provenance de l’extérieur. La ville principale de la région d’Alcin vivait dans la plus stricte isolation, comme toutes les autres cités, malgré son statut de capitale de Dor-Thimlin. Seuls les fous s’aventurentdehors. Et moi, je vais exiger qu’on me laisse sortir…Naryë sourit, malgré son inquiétude, en imaginant la surprise sur le visage de ses homologues. Elle n’avait pas quitté Aldal depuis presque dix ans, comme chacun d’eux. Les membres de l’Assemblée ne devaient prendre aucun risque, ils étaient trop précieux pour la République. Mais les murs fortifiés et les portes gardées nuit et jour ne les protégeraient pas éternellement. L’extinction de la race humaine ne dépendaitplusque d’uneunique chose : le temps. Et le temps
sortirait toujours vainqueur du combat que les hommes menaient contre lui. Le soleil se levait lorsqu’ellequitta sans se presser le dédale de ruelles étroites et gravit les marches montantau bâtiment réservé à l’Assemblée pour ses réunions privées. Un édificede plain-pied,sobre et blanc comme toutes les constructions d’Aldal, qui dans quelques heures réfléchirait avec vigueur les rayons solaires. La région d’Alcin était aride et ne connaissait presque pas la pluie. Naryë regrettait parfois de ne pas vivre ailleurs. Enfant, elle avait visité trois des autres grandes villes, à l’époque où les voyages et échanges ne se limitaient pas aux seuls convois transportant des objets de première nécessité. Sa cité préférée était celle de Tesiosos, chef-lieu de Tolbin, la région côtière loin à l’est. Elle serappelal’odeur de la mer, la fraîcheur du vent sur son visage, les bateaux et l’animation qui régnait près du port. Là-bas, l’isolation était peut-être moins difficile quesous le soleil écrasant d’Aldal. Mais il ne s’agissait que de souvenirs. Aujourd’hui, les habitants de Tesiosos vivaient certainement, eux aussi, dans une ambiance des plus tristes. Bientôt, je découvrirai moi-mêmece qu’il en est…Elle trébucha en haut de l’escalier et juraà voix basse. Sa vue lui jouait des tours, le décor lui paraissait flou et sans relief. Naryë sentit son corps basculer vers l’avant.
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Une main la saisit par le coude et lui évita une chute pitoyable. Elle se redressa pour remercier celui ou celle qui venait de lui rendre son équilibre, forçant ses yeux à faire le point sur le visage qui lui souriait. La surprise la fit sursauter. Amior ? Mère, je croyais que tu réservais tes meilleures pirouettes à tes estimés collègues ! Le rire taquin de son fils adoptif la dérida. Ses boucles brunes et sa silhouette fluette donnaient à Amior une apparence juvénile qui semblait vouloir perdurer, bien que son vingt-cinquième anniversaire fût proche. Il la prit par le bras et l’entraîna vers l’entrée principale, une large porte à double battant. Pourquoi ne m’as-tu pas attendu ? Je suis passé te chercher, mais tu étais déjà partie. J’ai dû courir pour te rattraper. J’avais besoinde réfléchir avant cette séance.J’ai oublié que tu devais venir, je suis désolée. Elle n’en dit pas plus, honteuse d’avoir omis leur rituel quotidien etencore hésitante quant à la meilleure manièred’introduire le sujet qui la préoccupaitdevant l’Assemblée. Depuis sa première vision, dix jours auparavant, elle n’avait parlé de la situation à personne, attendant d’avoir tous les indices qu’elle estimait nécessaires. Même Amior ignorait tout de ces manifestations impensables du Don. Car si Naryë avait toujours eu des visions, entre autres marques de son statut d’Observatrice, ces dernières étaient bien éloignées des scènes qui s’invitaient désormais dans son sommeil.Leur simple répétition, nuit après nuit, soulignait leur importance. Le fait qu’elle puisse les manipuler indiquait que sa propre utilisation du Don avait évolué. Des signes majeurs à ne pas prendre à la légère, qui l’angoissaient tout en éveillant en elle des sentiments d’espoir qu’elle n’avait pas ressentis depuis longtemps. Elle se sentit obligée de partager cette incertitude avec son fils. Aujourd’hui, je dois faire une annonce importante. Je pressens unepossible… résistance chez une partie de mes collègues. Je ne suis pas sûre de trouver les bons motsou d’être assez claire dans mon exposé. Tu es la personne la plus éloquente que je connaisse. Ils t’écouteront.Amior venait d’ouvrir la lourde porte déverrouillée etlui cédait le passage. Elle entra en le remerciant d’un sourire. Il nemanquait jamais de lui témoigner son respect et sa tendresse. Ses attentions étaient pour Naryë la preuve qu’un lien fort les unissait, malgré une adoption tardive et imprévue qu’elle avait acceptée sans pour autant lasolliciter. Son fils était sa plus grande réussite personnelle.
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Ma seule réussite personnelleLes dalles anciennes du couloir étaient aussi blanches que les murs, disjointes par endroits. La ville manquait d’hommes et de moyens pour faire venir les matériaux nécessaires à un véritable entretien. Les pierres d’Isandrin, le bois de Kilmin et lesrécoltesde Librin n’arrivaient plus qu’avec parcimonie, au gré des rares convois suffisamment armés pour s’engager sur les routes. Les seuls qui passaient à un rythme hebdomadaire approvisionnaient surtout la cité en nourriture, le reste était superflu. La région d’Alcin n’était qu’une vaste zone désolée dontlunique ressource utile était l’énergie solaire transformée à Aldal par d’anciennes machines datant de l’ère de la prospérité. Un savoir-faire balbutiant, qui aurait pu être perfectionné puis se répandre aux quatre coins de la République,si les temps sombres ne s’étaient pas soudain manifestés.Les hommes capables d’apprivoiser le soleil avaient disparu peu à peu, transmettant des connaissances insuffisantes à des successeurs de moins en moins nombreux. Un jour, les pompes puisant l’eau loin sous la surface s’arrêteraient, faute d’énergie. Les parcelles agricoles situées dans l’enceinte de la ville grilleraient sousles assauts de la chaleur. Retranchés derrière leurs murs au milieu d’une terre hostile, les derniers habitants d’Aldal n’auraient d’autrepossibilitéque de choisir l’exil et d’affronter le monde extérieuren espérant atteindre une région plus clémente.Pourquoi s’entêter à vouloir rester dans une cité n’ayant plus aucune autonomie et possédant comme seul atout son statut de capitale et de siège du gouvernement ? Un gouvernement constitué de dix Sages impuissants. Naryë sentitl’émotion lui serrer la gorge. Sa ville était condamnée si elle ne parvenait pas à se montrer convaincante. Le Don faisait appel à elle avec insistance pour une raison évidente : il était encore possible de sauver la République et sa population. L’Assemblée n’aurait pas d’autre choix que d’accepter sa vision.Amiorla tenait toujours par le bras lorsqu’elle entra dans la salle de réunion. Les murs y étaient percés d’étroites fentes laissant passer l’airtout en empêchant le soleild’inonder la pièce. La chaleur commençait néanmoins à se faireperceptible et l’Observatrice sentit un fin voile de sueur couvrir sa peau. Mais son appréhension était sans doute plus coupable que la température de ce début de journée. Elle examina ses collègues en train de sinstaller. Ils arrivaient dans un ordre quasi identique chaque matin, comme si une forme de rituel immuable les condamnait à ne jamais modifier la moindre de leurs habitudes. D’abord les deux Invocateurs, trop loquaces pourpouvoir se fondre dans Aldal et son manque de fantaisie, mais en tout point conformes au caractère naturellement expansif de leur guilde.
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L’homme était plus âgé que la femme, mais il n’avait rien d’un vieillard. Ses gestes amples et son rire sonore plaisaient à Naryë. Entraient ensuite les deux Guérisseurs, calmes et attentifs, dont le visage doux reflétait un intérêt pour autrui que personne n’aurait pu contester.Elle ne les avait jamais entendus élever la voix pour s’exprimer.Dans leur sillage venaient généralement les Ensorceleurs. La femme possédait sans doute un Don plus développé que son compagnon, car Naryë discernait en elle une énergie particulière, imperceptiblechez l’homme.Chez personne d’autredans la salle, à sa connaissance. Son propre collègue Observateur, Findore, arrivait invariablement après eux, s’assurant ainsi des réunions plus courtes en évitant les palabres quiprécédaient l’apparitionpresque théâtrale du couple de Manipulateurs. Naryë ne les aimait pas, ne les avait jamais aimés. Elle était incapable d’expliquercette aversion contre laquelle elle luttait pourtant depuis des années. L’antagonisme entre les deux guildes avait toujours existé, chacune revendiquant sa supériorité dans l’utilisation du Don à des fins spirituelles et mentales. Mais l’Observatrice elle-même considérait cette concurrence comme stupide. Lépoque des grands accomplissements était morte depuis de nombreuses décennies. Aucun d’eux n’aurait pu rivaliser avec le plus médiocre des porteurs du Don des siècles précédents. Les bribes de pouvoir instable que chacun possédait paraissaient si dérisoires, si dégradées. Une descendance déchue…Malgré l’absurdité et la gravité de leur situation, Observateurs et Manipulateurs suivaient une tradition remontant sans doute à la nuit des temps : aucune véritable amitié ne pouvait naître entre ces deux guildes vouées à vivre dans une défiance permanente. Naryë acceptait cette logique étrange tout en la regrettant. Et elle savait déjà que la plupart des réserves qui ne manqueraient pas de jaillir lors de son exposé viendraient de ces deux personnes en particulier. Amior dut lire le désarroi sur son visage. Mère, tu ne dois pas t’inquiéter. Chacun ici te respecte.Elle acquiesça d’un signe de tête distrait et s’assit dans le fauteuil qui lui était réservé. Son fils prit place derrière elle, sur une simple chaise. Sa présence était admise aux réunions courantes afin qu’il puisse parfaire ses compétences de greffier. L’hommeresponsable de la transcription des débats publics se faisait vieux et lui céderait bientôt son siège. Amior terminait son apprentissage avant de prendre ses fonctions au forum le mois suivant. Naryë ne doutait pas qu’il accomplirait un travail irréprochable, mêmes’il ne disposait pas du Don. Pourtant, il va falloir qu’ilabandonne tout çaavant même d’avoir commencé…L’Assemblée des Sages était présidée chaque semaine par un membre différent, cette
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organisation permettantun maintien parfait de l’équilibreen évitant des frictions superflues. Pour encore deux jours, l’Invocatrice Senesy avait le privilège d’ouvrir les débats. Elle le fit avec son enthousiasme habituel, en agitant inutilement les mains. Aujourd’hui, nous devons parler de la prochaine distribution de…Senesy, je suis désolée de vous interrompre, mais j’ai une déclaration à faire.Naryë ne prit conscience de ses propres motsqu’en voyant sescollègues se tourner vers elle, chacun exprimant sa surprise ou sa désapprobation d’une manière toute personnelle. Elle faillit leur présenter ses excuses, mais se ravisa. L’ordre du jour n’avait aucune importance, le secret qu’elle détenait passait avanttout le reste. Senesy parut comprendre la détermination de l’Observatrice et lui céda la parole d’un geste gracieux. Nous vous écoutons. Naryëprit son temps, cherchant l’introduction idéale, celle qui éveillerait leur curiosité sans lui attirer des protestations immédiates. Une phrase courte, mais assez clairepour qu’ils mesurentla gravitéde son propos et acceptent de l’entendrejusqu’au bout.Elle suivit son instinct. Contrairement à ce que nous avons toujours cru, il existe un remède contre la perte du Don et la terrible question des Affligés. LObservatricelaissa passer quelques secondes, le temps d’analyserles réactions autour d’elle. Les deux Guérisseurs, comme elle l’espérait, manifestèrent tout de suite leur intérêt en se penchant légèrementvers l’avant. Les Ensorceleurs ne masquèrent pas leur perplexité, mais ne l’interrompirent pas non plus. Senesy et son homologue Invocateur Nubaka émirent un léger cri de surprise, tandis que Findore contemplait Naryë avec des yeux effarés. Derrière elle, un raclement de gorge lui rappela que son fils était présent et qu’il devait à présent regretter ses propos rassurants. Comme elle l’avait prévu, Sanzig la Manipulatricefut la première à vouloirs’exprimer.Naryë, cette affirmation est absurde. Elle est même honteuse. Sous-entendre ainsi que des générationsd’hommes et de femmesauraient inutilement subi les temps sombres est insultant pour leur mémoire et pour tous les sacrifices consentis. Qu’est-ce qui vous prend ? L’Observatrice ne se laissa pas déstabiliser par le ton moralisateur. Elle connaissait la technique de sa collègue: l’amener à se justifier pour qu’elle s’emporte et perdetoute contenance. Elle n’allait pas jouer selon ses règles.Pour la première fois de ma vie, j’ai eu une suite de visions identiques et manipulables. J’ai pu les explorer pendant mon sommeil, en tirer des informations. Des rêves plus réels que la moyenne, voilà tout.
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