Les Clans des Orcs : Chapitre Second

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A l'aube du Monde, à la naissance des peuples pensants, les orcs arpentent la Plaine. Ce sont des êtres pacifiques, révérant la vie et vouant un respect des plus profonds envers l'Esprit du Monde, âme de toute chose.
Le passé difficile d'Olthâr, d'Orosh et de Lana les a unis dans la douleur, et leur a offert force, sagesse et renommée.
Olthâr est le Poing des Plaines, le plus puissant lutteur orc de tous les temps. Orosh Tireur des Vents fait partie des meilleurs archers de la Plaine. Et Lana, dite la Belle, est la plus magnifique des créatures...
Mais, manipulé par un Shaman, serviteur fanatique du Grand Esprit, Orosh est rongé par la jalousie envers Olthâr.
Peu à peu, entre eux, rien ne va plus. Ajoutée à un contexte difficile, la disparition tragique de Lana attise irrémédiablement les tensions entre les Deux Frères.
Et celles-ci, exacerbées par le Shaman, mèneront les orcs jusqu'au plus terrible des maux.
Jusqu'à la guerre.
Publié le : samedi 5 novembre 2011
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LESC
LANS
 DESORCS
L’Histoire du Monde
Chapitre Second
F.B.Inconnu
Le printemps était venu, à la faveur du soleil qui enfin s’était décidé à réchauffer l’air et dissiper les épaisses neiges, maîtresses incontestables des plaines depuis plusieurs longs mois. Les arbres reprenaient des couleurs, tout comme les buissons et les champs, qui tranquillement, profitaient de la fonte des neiges et des températures adoucies pour se fleurir de jolies teintes. Les ruisseaux et cours d’eau étaient débordants de vitalité retrouvée, jaillissant de la montagne et des petits lacs dégelés, autant de myriades écumeuses et brillantes clochettes au son scintillant et féérique. Leurs chants conjugués jouaient une douce symphonie apaisante, tel un écho cristallin au chant des oiseaux, dont la vigueur flûtée s’élevait à nouveau parmi les cimes des arbres, avec un plaisir quasi-palpable. Les orcs timidement avaient passé leurs têtes dans la fente ouverte des portes entrebâillées. Découvrant avec joie un air encore frais certes, mais tiédissant à la faveur du soleil, ils s’étaient empressés de quitter leurs tentes et leurs huttes. Fous de joie, ils s’égayèrent et s’égayaient encore au-dehors, désireux de jouir tout le long des jours de la liberté des grands espaces, dont leurs cœurs et leurs âmes avaient tant manqué. Profitant du beau temps, les tribus s’étaient mises en mouvement, quittant leur camp hivernal pour rejoindre d’autres contrées sous le soleil. De fait, l’on apercevait parfois au loin des caravanes qui se déplaçaient à travers champs et rivières, longues files sombres suivant l’horizon.
Quelques orcs de voyage, quittant leur tribu pour une ou deux heures, s’étaient approchés du camp, saluant avec une grande joie leurs frères de race. Certains en avaient profité pour procéder à un peu de troc, puis étaient repartis avec le fruit de leurs échanges. Kor’tar l’Ancien repensait à tout cela. Le vénérable leva la tête et huma l’air, de profondes rides se creusant dans sa peau tandis qu’il plissait le nez. Le soir resplendissait de fraîcheur, celle d’un printemps naissant dont l’air froid avait été, dans la journée, réchauffé par les efforts soutenus d’un beau et grand soleil. Hélas, l’astre quittait déjà l’horizon du ciel pour plonger sous les plaines infinies, relevé dans sa garde céleste par un doux autan, qui agitait l’air d’une sécheresse venue de l’ouest. Le vent sec caressait comme une main gantée de peau rêche celle parcheminée du vénérable. La vieillesse avait aussi ses désavantages... L’Ancien observait le somptueux coucher de l’astre, assis en position du lotus, les mains posées sur les genoux. Calme et paisible, il inspirait et expirait lentement, l’air s’engouffrant dans ses poumon dilatés avant de s’en échapper sous la pression puissante de sa cage thoracique. Ses longs cheveux blancs tombaient sur les côtés de sa tête jusqu’au bas de ses pectoraux, encore finement dessinés, et sa barbe immaculée, finement taillée, frottait sa peau au gré des régulières ondulations de son torse.
Son esprit était en paix. La douleur rigide de l’hiver peu à peu quittait son corps, libérant une souplesse incertaine, qui lui rappelait cruellement le temps où rien ne pouvait entamer sa forme physique. La Plaine autour de lui se vêtait d’un ciel aux couleurs magnifiques, tel un drap couvrait son corps aux étendues superbes de majesté. Qu’y aurait-il à demander de plus au Grand Esprit ? Ce soir, Kor’tar l’Ancien n’avait plus eu à prier le soleil. Dès le début de la fonte des neiges, il était venu chaque soir en haut de la colline, au-dessus du camp. Il avait gravi la pente raide sans même l’aide de son bâton, vêtu seulement d’un pagne de cuir, démontrant son humilité à la Plaine et à l’Esprit du Monde. Les premières fois, le froid l’avait transi, et il n’était pas passé loin de l’hypothermie. Mais l’Esprit du Monde l’avait maintenu en vie. Alors, il avait prié, prié le soleil et la Plaine de chasser l’hiver malfaisant, de réchauffer l’air et la terre et l’eau en les purifiant à l’aide du feu. L’équilibre avait été perturbé par le retrait annuel de l’élément flamboyant, aussi Kor’tar priait-il afin qu’il soit restauré. Dès lors que les températures avaient grimpées de nouveau, il avait diminué chaque soir un peu plus le temps de prière voué au soleil. Car il ne fallait pas que l’astre du jour, par trop remercié d’avoir chassé l’hiver, n’en vienne à assécher la Plaine en été. Cela n’arrivait presque jamais, il est vrai, mais l’Ancien savait que quand bien même l’Esprit du Monde
veillait à l’équilibre entre les éléments, il ne fallait pas négliger les mises en gardes des vénérables morts longtemps avant lui. Leur sagesse ancestrale était un trésor dans lequel il était nécessaire de puiser sans restriction... Ce soir en revanche, il félicitait et il remerciait le Grand Esprit d’avoir sauvé le Monde de l’hiver de glace, et libéré la Plaine et les orcs de son étau stérile. Humblement, il louait leur clémence, pour avoir épargné les vies de ceux qui avaient survécu. Pieusement, il leur implorait un temps clément pour l’année à suivre, afin que la vie puisse renaître de sous la neige, et que les andropogons soient grands et gracieux à danser sous les vents doux de l’été. Kor’tar sourît à ces pensées. Depuis deux semaines, l’atmosphère vespérale devenait douce et agréable, gagnant en tiédeur. Le port de son pagne seul n’était plus une épreuve ni une preuve de sa dévotion, et il lui devenait plaisant d’être ainsi exposé à la nature, à ses caprices et à son amour. Quoiqu’il en soit, ce rituel n’était désormais plus nécessaire. Les températures avaient augmentées de manière suffisante pour cette période de l’année, et prier encore aurait été faire montre d’une folie que Kor’tar ne se sentait pas détenir. Non, ce soir là, il pouvait méditer longuement. Le vénérable attendait un message de l’Esprit du Monde. Le départ bientôt s’imposerait à la tribu, qui quitterait les rives de la Grôth. L’appel de la Plaine
vibrait de plus en plus intensément dans son cœur, et chantait de plus en plus fort à l’oreille de son âme. Cette sensation régulière se dévoilait à lui plusieurs fois l’an, prévenant d’une migration imminente. Ce soir, l’appel n’était pas encore bien clair. Kor’tar l’Ancien attendait un signe incontestable du Grand Esprit, afin d’être sûr de respecter son désir. Le vénérable sentait que la réponse ne tarderait plus. Ce n’était plus qu’une question d’heures. L’Ancien ne pouvait ignorer la seconde mélodie, plus paisible, plus attractive aussi, qui sifflotait au plus profond de son être. C’était une musique lancinante, douce, qui l’appelait, lui et lui seul, vers la seule issue possible pour tout vivant. C’était le chant de la fin. Kor’tar savait que sa mort approchait, que son dernier voyage surviendrait bientôt. Cela faisait quelques années déjà que cette mélodie se jouait sans interruption dans un coin de son âme. Il savait que l’échéance irrévocable qu’elle annonçait, tel un héraut contant un éloge funèbre, ne surviendrait que dans plusieurs années. Il n’avait pas peur. Sa vie avait été longue, et il osait affirmer qu’il ne l’avait pas gâchée. Sa tâche d’Ancien l’avait bien occupé, l’emplissant d’autant sagesse qu’il avait été à même d’assimiler. Dans sa jeunesse et jusque tard dans sa vie, la Plaine lui avait offert une grande force, que beaucoup lui avaient enviée. Si comme tout être qui avait vécu il ne pouvait dire : « je ne regrette rien » en restant purement honnête, son existence ne lui paraissait pas être un échec. Les
objectifs de sa vie avaient été atteints : Kor’tar avait servi le Grand Esprit, et guidé la tribu qui marchait avec lui. En échange, l’Esprit du Monde l’avait remercié et la tribu qui marchait avec lui aimé et protégé. Il ne pouvait en aller autrement. Simplement, à présent, son service auprès de l’Esprit du Monde se rapprochait lentement de son terme. Bientôt Kor’tar l’Ancien le rejoindrait sous la terre, la pierre et le ciel, auprès de ses vénérables aïeux. Et il n’aurait pas honte.
Le vénérable se releva lentement vers l’ouest lorsque le disque de bronze disparut entièrement derrière la chaîne majestueuse de l’Orod. Bien bas, il salua longuement l’astre nourricier, lanterne du firmament, et souhaita la bonne nuit à l’œil du Grand Esprit. Le ciel ne resterait plus lumineux bien longtemps désormais, et l’air alors fraîchirait avec une célérité toute semblable. Il devait rentrer. Discrètement, un doux vent se leva, vif et venant du nord, chassant d’un revers de main invisible l’autan qui soufflait depuis quelques heures. Des grains de pollen et d’autres petits volatiles végétaux, lâchés par leurs géniteurs libérés de la neige, planèrent avec une légèreté infinie devant son visage, portés par le vent. Grande ombre de couleur surgie de nulle part, une fleur de lotus rose magnifique passa devant ses yeux, et tomba dans sa main, tendue et ouverte. Kor’tar s’immobilisa brusquement, de la manière dont on se stoppe en entendant son nom crié dans le
lointain avec une ferveur terrorisée. Quand avait-il ouvert la main ? L’Ancien prit une grande inspiration, le nez dressé vers le ciel, humant de nouveau l’air. Quelques instants plutôt, il y avait senti les traces d’humidité dues à la proximité de la Grôth, les odeur du camp tout proche, celle des petits animaux encore plus près... Là, il n’y avait plus rien. Aucune odeur de celles qu’il avait ressenties une trentaine de minutes plutôt. Hormis leur disparition mystérieuse, et la fragrance envoûtante de la fleur de lotus, agréable parfum qui envahissait ses narines, il n’y avait rien d’autre à relever. Kor’tar sourît. Il venait de recevoir le message qu’il attendait. L’Esprit du Monde s’était décidé. Le vénérable quitta lentement la colline, attristé à l’idée de devoir délaisser le superbe panorama ouvert sur les plaines, autant qu’heureux d’avoir reçu la nouvelle qu’il attendait depuis plusieurs jours. Quitter le calme plein et rassérénant des vastes espaces lui était chaque fois un déplaisir, même après deux cents ans d’existence. Mais le message était plus que clair, et de très bon augure. Le surlendemain, la tribu lèverait son camp d’hiver.
Olthâr dormait profondément. Bien sûr, il n’en avait pas conscience, puisque -justement- il dormait profondément. L’ombre épaisse qui l’entourait lui plaisait, abandon total d’émotions et de sensations, tel un être que rien n’effraie et que rien ne dégoûte. Jouissant d’une sorte de pouvoir éternel, immense, d’une force inébranlable d’indifférence totale envers chaque chose qui était, il se sentait invincible. Son âme, tout comme son cœur, se purgeait de toute faiblesse, disparue de son esprit, au-delà de toute compassion. La colère, la haine, l’amour, la peur, l’égoïsme, la vengeance, le désir même n’existaient plus. La moindre trace d’émotion avait été annihilée. Comme une paix spirituelle, froide et implacable. Celle d’un pouvoir sans limite... L’impression peut-être que l’Esprit du Monde l’avait béni, faisant couler en lui le ciment éternel joignant la terre, le ciel, le feu et l’eau, l’équilibre parfait, à l’origine de l’ éternelle robustesse des plaines. Ou que sur sa sensibilité naturelle, le Grand Esprit avait fait couler une chape de métal indestructible, bunker imprenable voué à empêcher le passage à toute éventuelle source de faiblesse. Peut-être même Olthâr était-il devenu son champion, le guerrier du Grand Esprit ! Celui qui en son sein partageait un lien privilégié avec lui, l’être intrinsèquement lié à ses desseins. Olthâr était indifférent désormais à l’égard de ces petites ombres insignifiantes qu’étaient les êtres arpentant les vertes terres, plongés tout au long de leur misérable vie dans l’ombre de leur propre existence.
Ceux là qui perdaient leur temps à se questionner sans cesse sur la vérité des choses qu’ils pouvaient voir, et bien plus sur celle qu’ils ne pouvaient qu’entre-apercevoir. Ceux qui, dans leur aveuglante misère spirituelle, se disaient savoir tant et plus, sans même connaître quoique ce fut de quoique ce soit. Sa profondeur spirituelle, à lui, se situait tellement éloignée de la leur ! Illuminée d’un soleil d’intelligence et d’une lune de sagesse, tel l’aigle qui au-dessus de la Plaine, survole le monde et l’observe d’un regard distant, impérieux. Comme le guépard qui du haut de sa supériorité physique est à même de fondre sur sa proie à tout instant, éclair de mort foudroyant. Le savoir ancestral -immémorial même !- de l’Esprit du Monde coulait dans ses veines, illusion fusionnelle d’un partage sans équivoque. La sagesse était sa bannière de guerre, hissée bien en vue au-dessus de sa tête, vouée tel un phare à guider les âmes en peine sur la route de la rédemption. Portée par Olthâr, le Champion Porte-Bannière de l’Esprit du Monde. Mais comme toute chose, une telle sagesse avait un prix. La connaissance suprême, la sagesse ancestrale lui coûtaient la certitude de savoir qu’il ne savait rien. A travers l’Equilibre Fondateur, à l’origine de tout ce qui fut, de tout ce qui est, de tout ce qui serait, il sentait que chaque chose sue ne l’était pas vraiment. Le savoir sans limite, dans lequel tout est contenu, et par conséquent, le vide, tout aussi puissant.
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