LES DERNIERS JOURS DU DIABLE

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Depuis la mort de sa femme, Simon Fillipini, divisionnaire au commissariat de la rue Louis-Blanc, est un homme perdu. Des meurtres en série vont, malgré tout, lui apporter une improbable raison d'espérer. Mais les choses ont-elles toujours l'air de ce qu'elles sont ? ŠChristine Dumonteil nous livre ici un roman où Dieu, le diable et le coeur de l'homme sont au centre du récit.
Publié le : mercredi 1 juin 2011
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EAN13 : 9782296463868
Nombre de pages : 526
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1
Maquette de la couverture : Osama Khalil
Illustration de la couverture : peinture de F. Guémiah


























2
Les derniers jours du diable














Christine Dumonteil













3
Le Scribe cosmopolite – Littérature
Collection dirigée par Osama Khalil
























©
Le Scribe l’Harmattan
ISBN : 978-2-296-54651-6
4

A Hélios et Naryaba, mes chevaux d'orgueil
Pour Jean, Christophe et Julien




























5
Je vis en Dieu, plein de Sa Force, quand les autres,
vides de Lui, sont encore à naître.






























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Il avait depuis plusieurs jours le sentiment d’être épié et,
même ici, dans ce lieu familier et désert, cette certitude ne
le lâchait pas. Il se retourna très vite, mais il n’y avait rien ni
personne, sauf la nuit et, au bout, le gouffre noir de l’escalier
de la rue des Couronnes. S’il ne les voyait plus, il imaginait
les grilles bleues de la maison de Sasha. Le souvenir
dissipa son malaise. Il pressa le pas, heureux de retrouver
le confort de sa voiture. Avant même qu’il ne soit atteint, il
sut qu’il était en danger. Un coup s’abattit sur lui. Il tomba en
avant.
Au bord de l’inconscience, il aperçut un homme à ses côtés
qui récitait, tête basse, la prière des morts. Son corps se
crispa d’effroi puis le ciel bascula, emportant avec lui un
tonnerre d’images et un grand soleil écarlate. La poitrine
brûlante, il le vit fondre sur lui, à la fois éclat et flamme,
matière et souffle, porteur de tous les rêves poursuivis,
jamais atteints. Il sourit, impatient de les rejoindre, étonné
d’être heureux.
















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Le passage Plantin grouillait de flics. Son étroitesse
compliquait la tâche de la police scientifique mais délimitait,
de fait, la scène de crime. Peu fréquenté le jour, désert la
nuit, c’était une venelle étroite et très courte, reliant la rue du
Transvaal à la rue des Couronnes. Parallèle à la Villa
Castel, il était bordé à droite par un mur aveugle haut de
plusieurs mètres, à gauche, par une série de petites
maisons avec des cours en façade. Autrefois habitées par
des ouvriers qui ne rêvaient que d’une HLM à Sarcelles,
elles s’arrachaient aujourd’hui à prix d’or.
Il avait fallu un concours de circonstances - un groupe de
fêtards qui s’était égaré - pour découvrir le corps si tôt dans
la nuit. Le procédurier de la crim’ venait de terminer les
premières constatations. Le mort, Marc Mirard, cinquante
ans, avait succombé, comme les autres, à une rupture de
l’aorte abdominale, provoquée par une lame longue et
rigide. Le décès remontait à moins de deux heures, donc
vers minuit.
Bien que l’affaire soit suivie par le 36, on venait d’y
adjoindre Simon Fillipini, divisionnaire au commissariat de la
rue Louis-Blanc. Malgré sa fonction, c’était un homme de
terrain. D’origine italienne, il était né à Belleville et y vivait
toujours. La cinquantaine à peine entamée, massif,
puissant, le front haut et large, le poil noir, le sourcil
broussailleux, l’œil aigu, le nez busqué, la lèvre charnue, il
tenait de l’aigle, de l’ours et de la montagne qui les abrite.
Paradoxal et secret, il avait bâti toute sa carrière sur une
intuition qui ne l’avait jamais lâché. Dès le premier crime en
Août, il avait senti que celui-ci ouvrait sur une série : moins
par la façon dont l’homme était mort que par le message
qu’il délivrait. Un rosaire dans la main droite, un caillou noir
dans la gauche, la tête inclinée sur l’épaule droite, les bras
en croix, tout cela tenait du rite et sans doute aussi du
religieux. La suite lui avait donné raison. Malgré les moyens
et l’énergie engagés, on n’avait jusqu’alors rien retrouvé, ni
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ADN, ni traces papillaires. Cette fois encore, il en était
convaincu, l’identité judiciaire ne trouverait rien. Le tueur
était un exécuteur méthodique et organisé qui avait tout
prévu. Le lieu, l’identité des victimes, mais aussi, il le
sentait, leur place dans cette marche vers la mort et le
châtiment. La veille, après trois mois de silence, il avait écrit
à la presse. Une courte lettre, pleine de folie. Malgré une
mémoire approximative, il l’avait encore en tête :
« J’ai juré de vous émouvoir, écrivait Bernanos il y a plus de
soixante ans. Ce qu’il s’était promis, je l’ai fait, j’ai remué
vos vieilles peurs. Depuis trois mois, à travers moi, vous ne
parlez que d’elles. Vos provocations m’ont souvent blessé.
Mais quand j’étais atteint, je me disais que Dieu l’avait
voulu. A quinze ans, je savais déjà que j’étais promis à un
destin exceptionnel. Comme vous. Je ne l’ai pas oublié.
Vous, si. L’amour, le pur amour de Dieu, rayonne sur ma
vie, si beau, que j’en ai parfois le souffle coupé. Il
n’empêche rien, mais il transforme tout. La grande nouvelle,
c’est que vos tristes petites vies de combinards vont bientôt
voler en éclat. Pour que l’homme vive, il faut que la Bête
meurt, dit l’Ecclésiaste. Elle va mourir et vous serez enfin
rendu à vous-mêmes, autrement dit au Seigneur. Demain ce
monde sans joie sera mort. Dieu arrive, écoutez le venir. »
Les mains dans les poches, le col relevé, il fixait le corps,
allongé à cinq ou six mètres de l’entrée de la rue du
Transvaal, seul au milieu des lumières bleues des
gyrophares et des hommes en combinaison blanche. Les
gars qui l’avaient découvert étaient en train de boire un café,
complètement dégrisés. On avait bien sûr relevé leur
identité, mais on ne trouverait rien de ce côté-là. Il rentra la
tête dans les épaules pour lutter contre le vent qui filait,
insidieux et glacial. En quelques heures, la température
avait chuté d’une quinzaine de degrés, passant d’un
printemps frais au plus noir de l’hiver. C’était fréquent en
Novembre. Marc Mirard, jambes serrées, bras écartés, en
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position de crucifié, malgré le sourire qui semblait flotter sur
ses lèvres, avait un air d’abandon dédaigneux. Il était
bronzé. Cette bonne mine, malgré la lividité due à
l’hémorragie, dans ce passage obscur - trois des
lampadaires n’éclairaient plus, il faudrait interroger les
riverains pour savoir depuis quand - avait quelque chose
d’incongru, comme si l’homme allait se relever et rentrer
chez lui. Même dans la mort, il gardait un air conquérant :
visage romain encadré de cheveux courts d’un brun très
sombre, front haut, nez fort et busqué, lèvres minces, tout
en lui respirait l’énergie et même l’impatience, alors que
l’attitude, tête inclinée sur l’épaule droite, trahissait la
soumission et le remords. Il s’accroupit. La chemise était
inondée de sang, mais aussi la veste, épaisse, de bonne
coupe et les pavés autour de lui. Les mains étaient
soignées. Il se redressa, sortit son calepin, nota
l’information. Le froid s’insinuait en lui, comme une eau
noire. Il avait envie d’un café brûlant et très fort, mais il ne
parvenait pas à quitter le mort. Celui-ci lui racontait une
histoire. Pour l’instant, égaré par tous ces paradoxes, il ne
l’entendait pas. Au-dessus de sa tête, le ciel, piqué d’étoiles,
avait un air d’indifférence glacée. Il resserra sur lui les plis
de son manteau. Ce long couloir ouvert sur les ténèbres
avait quelque chose d’irréel, comme un mauvais rêve,
précis, décalé, angoissant. Malgré les flics en pagaille,
l’ombre du tueur, il le sentait, rôdait, évanescente et lourde.
Quatre meurtres en trois mois, et ce n’était pas fini. Il avait
l’impression d’être une vieille baraque ouverte à touts les
vents. A peine terminée l’enquête sur Louis, l’enfant
assassiné, il se retrouvait là. Les meurtres d’enfant, même
aujourd’hui, après trente ans de métier et une plongée
quotidienne dans l’horreur, le laissait toujours aussi troublé,
surtout si l’un des parents, comme c’était le cas, était le
meurtrier. Il avait encore dans l’oreille, les cris de la mère
quand elle avait appris la vérité. Et voilà que le tueur au
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rosaire, comme on l’appelait dans les journaux, prenait la
relève. Tout se précipitait. Et demain, et le jour d’après,
qu’arriverait-il ? Dans ce jeu d’ombres où la mort le disputait
à la vie, avait-il encore sa place ? Un an plus tôt, il aurait dit
oui sans hésiter, mais Françoise était morte et tout avait
perdu son sens, le monde prévisible et ordonné, en le
rendant orphelin de sa femme, était devenu sec comme le
désert.
- Qu’est-ce que t’en penses ?
- La même chose que toi.
Mandrieu, chef de groupe à la crim’, qui venait de
raccompagner le juge d’instruction et le substitut du
procureur, soupira et lui fit signe de le suivre. Ils franchirent
le cordon de police, dépassèrent en silence le parc à vélos à
leur droite. Un jeune homme venait vers eux, bref, râblé, en
jean et blouson de cuir, les cheveux coiffés en catogan. Un
petit diamant brillait à son oreille droite. Fillipini pensa à
Estevan, probablement en train de dormir à cette heure. La
différence entre les deux hommes était saisissante.
- Le fourgon est prêt, patron.
- Martens est parti ?
- Oui.
Mandrieu hocha la tête. C’était fini. Le mort, à partir de cet
instant, devenait une enquête que l’on s’efforcerait de
résoudre, mais il avait perdu son statut d’homme. On ne
l’évoquerait désormais qu’à travers des examens, des
analyses. Et pourtant sa vie continuait rue Charles Floquet,
où la police du 7è avait dû avertir sa veuve. Les
brancardiers passaient près des deux hommes, emportant
le corps, sous le regard des quelques badauds qui
s’écartaient, soudain intimidés. Malgré le froid qui portait loin
les sons, on entendait à peine leur pas. Une portière claqua,
le fourgon démarra, passa en seconde. Le petit groupe,
reprenant conscience de la température, se dispersait
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lentement. Il ne restait de Marc Mirard que le dessin d’une
silhouette sur le sol et un flic en faction.
- Tu veux un café ?
Fillipini acquiesça en silence. Au milieu des derniers
curieux, l’imposante silhouette de son copain Loïc se
détachait. Le nez dans son col, il le regarda venir, tête
basse, son chien sur les talons. Malgré la loi, celui-ci n’était
ni muselé, ni tenu en laisse, deux amis sans autre lien que
celui qu’ils se sont choisi. Il lui serra la main, adressa un
signe de tête à Mandrieu et ce n’était pas simple façon de
montrer un degré d’intimité avec l’un, mais de faire
comprendre à l’autre qu’il n’était que toléré. Le chef de
groupe de la crim’ ne s’en apercevait même pas. Il fixait le
chien, dents serrées.
- Je l’ai déjà vu, fit-il, se tournant ostensiblement vers
Fillipini.
Le flic sentit son corps se raidir. Il glissa une œillade à
Mandrieu, mais l’autre ne voyait rien, sauf le molosse. Le
Rottweiller poussa un grondement, une plainte sourde et
basse qui venait de la gorge ou peut-être même de plus
loin. Le Breton lui claqua le crâne. Le chien poussa un
gémissement, coucha les oreilles et s’affaissa, la tête entre
les pattes.
- T’inquiète pas, lâcha Fillipini ironique, il a l’air mal
aimable, mais dans le
fond, c’est un gentil ….
Il revenait à Loïc.
- T’es sûr ?
- Sûr.
- Tu l’as vu souvent ?
- Régulièrement.
- Et tu sais qui il venait voir.
- Une femme. Ou plutôt une fille.
- Une femme ou une fille ?
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- Pas une pute. Il coulait vers le flic du 36 un œil oblique.
Une fille, jeune.
Il avait son visage de pierre. Fillipini qui connaissait son
aversion pour tout ce qui représentait l’ordre établi savait
qu’en venant le voir, il avait fait taire ses préjugés, les
circonstances l’exigeant, mais l’attitude de Mandrieu le
laissait inquiet, vaguement meurtri. Sous des dehors
bourrus, c’était un sensible. Il devait regretter sa démarche,
y voyant une sorte d’infidélité à ses principes. L’identité de
la fille, les flics l’auraient découverte sans lui, de toutes
façons. Mais il était trop tard pour faire machine arrière, et
puis il y avait Fillipini qu’il aimait bien. Si seulement l’autre,
le grand maigre, n’avait pas été là … de ses aversions, il
ignorait que Mandrieu détestait les chiens, tous les chiens,
petits ou grands, tenus en laisse ou pas.
- Et tu connais son nom ?
Roscoff, la tête entre les pattes, somnolait, un œil sur le flic.
- Sasha. Elle habite dans le passage.
Fillipini grogna. Un montagnard et un marin, face à face, et
au milieu, un chien, énorme, le chef de groupe de la crim’ se
dit qu’il était plus que temps d’aller chercher les cafés.
- Sasha comment ?
- Sasha j’en-sais-rien.
Le Breton, pressé par les questions, se crispait, mais Fillipini
ne s’en apercevait même pas. Il sentait l’ombre du tueur
rôder autour de lui et c’est
tout ce qui comptait.
- Ça faisait longtemps qu’ils se voyaient ?
Il regardait le bout de ses souliers, maussade.
- J’en sais trop rien, finit-il par dire. Six mois, un an
peutêtre, pas plus en tous cas.
- Tu la connais cette Sasha ?
- Elle vient de temps en temps dîner le dimanche soir.
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Il claqua le haut de sa cuisse. Roscoff se leva d’une
détente, soixante kilos de muscles, même pour lui qui le
connaissait, ça restait impressionnant.
La conversation était terminée. Le couple avait déjà fait
demi-tour. Fillipini apercevait les reins courts et musclés de
l’un, le dos massif et boudeur, de l’autre. Le Breton qui
devait ruminer ses regrets, faisait demi-tour, lâchant, après
une courte hésitation.
- C’est une chouette gamine, cette fille. La bousculez pas
trop …
Mandrieu, long et funèbre, revenait avec les cafés. Le
Breton passa devant lui sans un regard, son chien sur les
talons.
- Drôle de lascar, ton copain, dit-il, tendant son gobelet à
Fillipini.
- Il a pas l’air, mais c’est un grand sentimental …


















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L’examen des dossiers que Mandrieu lui avait faxés le
matin même, procès-verbaux d’auditions, rapports
d’autopsie, remontées d’appels, contenus des agendas et
des ordinateurs, n’avait rien donné. Il replongea dans ses
papiers, la tête en feu. Il avait rédigé une sorte de tableau
de bord sur lequel, depuis des heures, il s’échinait. Le
document, un entrelacs de photos, d’informations
crayonnées à la hâte, de flèches, n’était là que pour servir
de point de départ à une intuition pour l’instant en berne.
Rien ne se croisait, ni les dates, ni les lieux, ni les morts.
Seuls points communs, les crimes avaient été commis dans
l’est parisien et les victimes étaient toutes des hommes.
C’était mince. Il se passa la main sur les yeux, tentant
d’échapper à une migraine qui lentement mais sûrement
arrivait. Il avait déjà pris deux aspirines. Il se laissa aller
dans son fauteuil, les yeux dans le vague. Ses hommes,
heureux d’entrer dans l’enquête, n’avaient pas ménagé leur
peine. En quelques heures, ils avaient abattu un travail
considérable.
Louise et Piot avaient interrogé la secrétaire de Mirard, une
femme d’une quarantaine d’années, petite et brune, sèche
et dure comme un pied d’olivier. Elle leur avait remis
l’agenda de Mirard et son ordinateur et accepté de leur
parler de son patron. Ils avaient appris ce que Fillipini avait
soupçonné dès le début, à savoir que c’était un homme
exigeant, dur en affaires, qui n’hésitait pas à humilier son
personnel et évincer ses concurrents. En moins de deux
ans, il avait licencié deux ouvriers et un comptable. Estevan
et Cyrielle étaient en train de les interroger dans le bureau
voisin. L’usine qui fabriquait des meubles haut de gamme
vendus sur internet, comptait près de vingt ouvriers et trois
employés : un directeur du personnel qui faisait aussi office
de conseiller juridique, un comptable et la secrétaire de
Mirard.
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Louise était en train de travailler sur les remontées d’appel
de ses téléphones. Elle avait aussi reconstitué sa dernière
journée : après s’être levé tard, il avait déjeuné chez lui et
filé à son usine.
Le gardien avait noté l’heure de son arrivée : 14h13.
A 17h20 il repartait, sans doute pour rejoindre Sasha. Peu à
peu l’image de Mirard se dessinait et elle n’était pas
flatteuse. Il soupira.
La nuit dernière, devant son corps en croix, il s’était promis
de retrouver son assassin, mais ce soir, seul dans son
bureau avec ses souvenirs et sa migraine, il n’en était plus
si sûr. Il avait l’impression d’être face à un mur. Rien
n’unissait les morts, ni l’âge, ni la situation sociale. Si Basset
et Nourion, les deux premières victimes étaient jeunes, 29 et
26 ans, Cazeneuve avait franchi la quarantaine et Mirard
l’avait dépassée. Le dernier était riche, Cazeneuve vivait
dans une belle aisance, mais les deux autres appartenaient
à la classe moyenne. Seul point commun, ils étaient tous
mariés. Malgré l’absence de connexion, Fillipini était
convaincu qu’ils n’avaient pas été choisis au hasard, la mise
en scène de leur exécution à elle seule le prouvait.
On en revenait donc toujours au même point : le lien, une
fois trouvé, on remonterait au mobile et de là au tueur. Il
consulta sa montre : 19h30. Sasha Sainte-Marie n’allait plus
tarder. Peut-être en apprendrait-il un peu plus grâce à elle.
On frappait. Il eut à peine le temps de dire, entrez, qu’elle
était sur lui. Elle portait des collants opaques, noirs, qui lui
faisaient des genoux de petite fille, mais le col de son
manteau, relevé, donnait à son visage maquillé une beauté
sophistiquée et équivoque. Elle était jolie naturellement et il
en fut irrité, ne sachant trop si c’était contre elle ou le sort
qui réserve si peu de surprises. Il se cala dans son fauteuil,
un pied sur le tiroir de son bureau.
- Il y a longtemps que vous connaissiez Marc Mirard ?
Elle avait à peine eu le temps de s’asseoir.
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- Un an. Elle déboutonnait son manteau : à peu près …
- Comment l’avez-vous rencontré ?
- Il m’a abordé un soir à la sortie du restaurant.
- Vous travaillez dans un restaurant ?
Elle recula les épaules, son manteau violet glissa le long de
ses bras, s’étala en corolle sur la chaise. Son cou était
d’une blancheur d’ivoire, ses attaches fines.
- Vous pensiez quoi ? Que Marc m’avait trouvé sur le trottoir
ou dans un club de strip-tease ?
Il sentit la mauvaise humeur le gagner. Cette fille était une
véritable tête à claques, jolie certes, mais tête à claques tout
de même.
- Je ne crois rien, Mademoiselle. Je fais mon travail, c’est
tout.
Il se fit l’effet d’un bourgeois de province, vieux et fat, dans
un film de Chabrol.
- Où est ce restaurant ?
Il le savait très bien, Piot lui avait fait sur elle un rapport
détaillé. Toutes ces questions n’avaient qu’un but, tester sa
loyauté.
- Avenue Daumesnil.
- Comment s’appelle-t-il ?
- Les bonheurs de Sophie.
- Vous y faites quoi ?
- Que voulez-vous que j’y fasse ?
Elle avait jeté les mains de chaque côté de sa chaise et
croisé les jambes. Il aurait parié que c’était pour faire taire la
colère qui montait en elle.
- Autrement dit ?
- J’y cuisine.
- Depuis combien de temps ?
- Deux ans.
Il fallait lui arracher les mots. Ce n’était pas la crainte de se
retrouver devant la police - elle trouvait un plaisir évident à
être interrogée - qui la faisait agir ainsi, mais plutôt la
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volonté de s’amuser des autres, de les réduire à ce qu’ils
avaient de plus petit. Et comment mieux les atteindre qu’à
travers l’indifférence ? Se rendait-elle compte qu’un homme
était mort et peut-être par sa faute ? A voir ses réactions, on
pouvait en douter.
- Vous aimiez Marc Mirard ?
Elle haussa les épaules. Elle avait le buste étroit et pourtant
il y avait dans ce corps une force peu commune. Cette
vigueur, il l’aurait parié, elle la tirait d’un ennui fait de
rancune et de tristesse surmontée, qu’elle opposait au
monde comme une fin de non-recevoir.
Tout se heurtait à lui.
- Vous l’aimiez, oui ou non ?
Un sourire distrait flottait sur ses lèvres. Elle avait les yeux
d’un bleu intense, comme les siamois.
- Il avait cinquante ans et couchait avec moi. Vous ne
croyez pas que c’est déjà suffisant ?
Elle n’avait pu empêcher sa voix d’être traversée par le
mépris.
Ce corps qu’elle offrait à Mirard ce n’était pas un don mais
une offense qu’elle devait à chaque fois surmonter. Elle fixa
ses mains gantées.
- Que voulez-vous dire ?
- Dans le fond, il était gentil.
Elle s’était reprise et jouait de nouveau de son indolence.
- Vous voulez dire qu’il vous entretenait ?
- Si vous tenez à être blessant, appelez ça comme ça. Moi,
je dirais que c’était un échange de bons procédés. Mais
pour un flic, surtout de votre âge, oui, il m’entretenait, et
même bien puisqu’il m’avait offert une maison, la petite aux
grilles bleues où vos adjoints ont pris plaisir à me déloger.
- Et ça ne vous gênait pas ?
- Qu’il m’entretienne ou de coucher avec lui ?
- L’un implique l’autre.
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- Vous avez raison, fit-elle souriante. C’est d’ailleurs ce qu’il
y a de reposant dans ce type de relations. Son regard qui
s’était égaré loin derrière son épaule, revint vers lui, fixe et
narquois : je vous retourne la question. Et lui est-ce que ça
le dérangeait de coucher avec une fille qui aurait pu être la
sienne ? Elle fit la moue : D’après ce que j’en sais, je dirais
non … Il la vit se pencher, insidieuse : et vous Commissaire,
est-ce que vous ça dérangerait de coucher avec une fille de
mon âge ?
La question, équivoque à dessein, n’avait qu’un but, le
déstabiliser. Mais il en avait vu d’autres et de plus coriaces
que cette gamine qui jouait les femmes fatales.
- Franchement, oui.
Elle baissa les yeux, un peu de rose sous le blush. Satisfait
de ce début de victoire, il poursuivit.
- Et vos parents, que pensaient-ils de cette liaison ?
Elle ne répondit pas, silence de galet, poli par des années
de solitude intérieure.
- Alors ?
Elle retira ses gants, laine et dentelle, attentive à ses
gestes, et pourtant à mille lieux d’eux. Elle réfléchissait,
sans doute à la parade qu’elle allait choisir pour sortir de ce
mauvais pas. Elle était jolie et intelligente, mais surtout
dangereuse, tragiquement dangereuse. Marc Mirard, avec
son visage romain, son air volontaire et son argent, ne
devait pas peser lourd face à elle.
- Ça ne vous regarde pas !
Elle avait parlé comme on ferme un sac, un de ces vieux
sacs avec une grosse attache en laiton, comme sa mère en
portait sur l’avant-bras. Toujours ce mépris hautain et feutré.
Il devait beaucoup impressionner les garçons de son âge.
Mais Fillipini n’était plus un gamin.
- Vous avez honte ? C’est drôle, je vous en aurais pas cru
capable.
Elle serra ses gants.
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Il pensa à Gilda déroulant lentement le sien.
L’étoffe noire sur cette peau blanche, c’était aussi beau et
troublant que ce vieux film qui avait hanté ses nuits
d’adolescent. Il avala sa salive, se cramponnant à l’image
de Françoise, il chercha à retrouver son parfum, le son de
sa voix, mais il n’y avait rien, juste les yeux de chat et le
silence de garce de Sasha Sainte-Marie.
- Je croyais que vous m’aviez fait venir pour parler de Marc ?
- C’est ce que nous faisons.
- Non. On ne parle que de moi.
- C’est la même chose.
- Non, ce n’est pas la même chose !
- On a retrouvé sa voiture devant le bar-restaurant « Les
Amis », c’est-à-dire côté rue du Transvaal alors que votre
maison est la dernière avant l’escalier qui mène rue des
Couronnes, dit-il, choisissant de rompre le fer. Comment
expliquez-vous ça ?
Elle remarqua le changement de ton et répondit, conciliante.
- Marc n’aimait pas la rue des Couronnes. Il la trouvait
sinistre. De vous à moi, il n’avait pas tort.
- Autrement dit, il avait l’habitude de se garer rue du
Transvaal.
- Oui, et même si possible à proximité du restaurant de Loïc.
- Pourquoi ?
- Ça le rassurait. Quand il me quittait, le restaurant était
encore souvent ouvert et quand il ne l’était plus, il croisait
Loïc qui promenait son chien. Ce bout de vie, lui plaisait. Il
avait l’impression de faire partie de mon existence ...
Fillipini n’écoutait plus. S’il avait su dès le début que le tueur
était un joueur pervers, il n’avait pas imaginé que ce soit à
ce point, car si l’on se plaçait sur le strict plan de la logique,
et il n’y avait pas de raison de ne pas le faire, il avait tout
intérêt à attaquer Mirard à peine sorti de chez Sasha. Ce
n’était pas le genre de femme à se tenir sur le seuil pour
vous regarder partir et surtout sa maison donnait juste en
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face de l’entrée de la Villa Castel, offrant ainsi une
excellente cachette. Mais il ne l’avait pas fait. Il l’avait
exécuté à deux pas de la rue du Transvaal, certes tranquille
à cette heure de la soirée, mais bien moins que la rue des
Couronnes, d’autant que le restaurant de Loïc, surtout le
dimanche, fermait tard. Le rapport d’autopsie indiquait
clairement que le corps, comme pour les autres victimes,
n’avait pas été déplacé. Il avait donc été tué à l’endroit où
on l’avait retrouvé. Pourquoi prendre un tel risque?
- Vous fermez vos volets le soir ?
Elle comprit aussitôt.
-Vous voulez savoir si j’ai aperçu quelque chose, dit-elle, les
yeux sur ses gants. Et bien non, je n’ai rien vu, ni entendu,
et oui, je ferme mes volets et ma porte, parce que je vis
seule et qu’il n’y a personne pour me défendre.
- Ce soir là, vous les avez donc fermés ?
- Je viens de vous le dire.
- A quel moment ?
Elle fronça les sourcils, montrant par là qu’elle ne
comprenait pas la question ou qu’elle l’irritait, il ne savait au
juste.
- Avant de quitter votre maison ou en revenant, à moins bien
sûr que vous ne soyez restée chez vous et que Mirard ne
vous ait rejointe ?
- Avant. Il était un peu plus de cinq heures et la nuit tombait
déjà.
Il tenait sa preuve par neuf. Le tueur, inconscience,
provocation, avait choisi d’attaquer Mirard en vue de la rue
du Transvaal.
On frappait. La tête de Piot était dans l’entrebâillement de la
porte.
- On a fini, patron. Qu’est-ce qu’on fait ?
- C’est bon, répondit-il, vous pouvez partir. Louvier a appelé ?
- Il y a dix minutes. Il n’avait pas terminé. Vous voulez que je
l’appelle ?
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- Je le ferai. Reposez-vous, vous en avez besoin et soyez là
demain à 8h. Bonne soirée.
La porte se refermait sans bruit. Il revenait vers Sasha
Sainte-Marie.
- Était-il inquiet ces derniers temps, se sentait-il observé,
suivi ?
Elle parut surprise mais se reprit très vite.
- Non. En tous cas, je n’ai rien remarqué et il ne m’a rien dit.
Mais vous savez, Marc ne parlait pas ou alors il hurlait. Le
plus souvent, pour me faire des scènes.
- Quand vous êtes vous rendue compte que les réverbères
n’éclairaient plus ?
- A aucun moment. Quand nous sommes rentrés vers 22h,
le passage était éclairé.
L’enquête de voisinage qui, au demeurant, n’avait rien
donné, avait montré la même chose. Sasha Sainte-Marie,
pour l’instant, ne mentait pas.
- Où avez-vous dîné ?
- Chez Loïc, comme souvent.
Le Breton s’était bien gardé de le lui dire, même ce matin
quand il avait été boire chez lui son café.
- Et avant cela ?
- Nous sommes allés au cinéma.
- Où ça ?
- Au Gaumont. Boulevard des Italiens.
- Quel film avez-vous vu ?
- « Mensonges d’état ».
- Marc Mirard est-il venu vous chercher ou l’avez-vous
rejoint dans Paris ?
- Je l’ai rejoint.
- Quelle heure était-il ?
- 17h45.
- Où vous êtes-vous retrouvés ?
- A la sortie du métro, face à l’Opéra.
22
Vingt cinq minutes pour rallier Poissy au centre de Paris, un
dimanche, c’était faisable.
- On n’a pas retrouvé les tickets.
- Quels tickets ?
Elle avait l’air sincèrement surprise.
- Les tickets de cinéma.
- Vous pensez sérieusement que Marc était le genre
d’hommes à garder ce genre de choses ?
- Et vous ?
- Moi, c’est possible. Je n’ai pas beaucoup d’ordre et je crois
bien que je portais ce manteau. Sa voix vibrait d’ironie. Elle
fouilla dans sa poche et en sortit un billet. Elle le tendit à
Fillipini du bout des doigts.
- Convaincu commissaire ?
Il s’en saisit, arracha un post-it et nota : vérifier cinéma,
après quoi il ouvrit le tiroir de son bureau et en retira une
photo. Elle représentait un garçonnet d’une douzaine
d’années.
- Vous reconnaissez cet enfant ? demanda-t-il la poussant
vers elle.
- On dirait que c’est Jérôme.
- Jérôme Mirard ?
Elle hocha lentement la tête.
- Pourquoi une photo si ancienne ?
Il avait aujourd’hui près de vingt cinq ans, pourquoi
conserver une vieille photo, à moins bien sûr d’être
sentimental et Marc Mirard, pour ce qu’il en savait, ne l’était
pas.
- Je n’en sais rien, répliqua-t-elle, la voix neutre.
- Vous le connaissiez ?
Elle dut flairer le piège car elle répondit un peu trop vite.
- Je l’ai vu à deux ou trois reprises.
- A quelle occasion ?
- J’ai oublié, dit-elle, haussant les épaules.
23
- Mais vous le reconnaissez sur une photo où il était enfant !
Comment expliquez-vous cela ?
- Je suis physionomiste ! C’est un délit commissaire ?
- Pour l’instant non, dit-il, se balançant dans son fauteuil.
Après un silence, il ajoutait : à part son portefeuille et ses
clefs, on n’a rien retrouvé dans ses poches. C’est plutôt
rare.
Il la sentit qui se détendait imperceptiblement. Elle avait
beaucoup de maîtrise, mais pas assez face à un vieil ours
comme lui. Il arracha un post-it et nota : vérifier relations
Jérôme/Sasha.
- Marc n’aimait pas trimballer un tas de trucs, dit-elle,
croisant et décroisant les jambes. Il voyageait léger et puis il
craignait de déformer ses poches.
- Il était coquet ?
- Soigné, je dirais, dit-elle, secouant la tête et puis il est né
pauvre et il faisait tout pour l’oublier.
Personne ne le lui avait dit. L’information était pourtant
d’importance.
- L’usine est donc à sa femme ?
Elle laissa filer son index le long de sa lèvre inférieure.
- Je ne pourrais pas vous le dire. Ce qui est sûr, c’est qu’il
avait le sens des affaires et qu’il gagnait beaucoup d’argent.
Il arracha un nouveau post-it et griffonna : interroger
Jacqueline Mirard. Il aurait bien appelé Louvier qui faisait le
tour des veuves, espérant trouver un indice qui aurait
échappé à la crim’, mais devant elle ç’aurait été imprudent.
- Avait-il des ennemis ?
Elle ne répondit pas. Elle fixait le fond de ses paumes,
incertaine.
- Il était très riche, finit-elle par lâcher à contrecœur, alors
oui, je suppose qu’il en avait.
- Vous en parlait-il ?
- Non, je vous l’ai dit, Marc me parlait rarement de sa vie.
- A quelle heure vous a-t-il quitté ce soir là ?
24
La mort remontait aux environs de minuit, mais l’autopsie
n’avait pas encore tout dit.
- Minuit moins cinq.
- Vous êtes précise.
- J’ai regardé l’heure parce que j’étais fatiguée et que le
lendemain je devais me lever de bonne heure. Elle enfila
ses gants, amère. Ses yeux avalaient tout, le bureau, son
ombre, et même les rêves désabusés d’un vieux flic : Marc
se fichait que je sois fatiguée ou d’arriver en retard chez lui.
Il faisait ce qu’il avait envie de faire, et ce soir là, il avait
envie de rester.
- Vous l’avez dit, c’était un homme soigné, ses mains le
montrent et puis il était bronzé. En cette saison, c’est rare.
Elle fronça les sourcils, déroutée par le coq à l’âne.
- Il revenait d’Afrique où il avait passé quinze jours.
- Pour affaires ?
- Affaires et agrément, il était parti au Kenya avec sa
femme, pour rencontrer de nouveaux fournisseurs de bois.
- Et pour les mains ?
- Il allait régulièrement en institut.
- Vous savez où ?
- A Poissy. Pas très loin de son usine.
Encore exact, l’agenda de Mirard avait parlé et ils avaient
vérifié.
- Finalement, vous en savez plus long sur lui que vous ne
voulez bien le dire.
- Comment cela ? fit-elle, brusquement sur la défensive.
- Rien, répondit-il, maussade. Il se laissait aller dans son
fauteuil, les yeux sur les post-it : il voulait vous épouser ?
- Non. Mais il voulait que je l’aime.
Le ton était plein de dépit.
- Et vous le détestiez.
- Je n’en avais aucune raison, il était généreux !
- Raison de plus pour lui en vouloir et puis les chats sont
plus attachés à leur maison qu’à leur maître !
25
Elle décroisa lentement les jambes. Sa jupe d’un noir
soyeux, sous la brisure du mouvement, remonta haut sur les
genoux.
- Me prenez-vous pour un chat, commissaire ?
- Seulement pour une gamine un peu trop seule dans la vie.
Elle l’observait les sourcils froncés, la pupille dilatée,
convaincue qu’il allait se passer quelque chose qu’elle
n’avait pas prévu : la DASS, Mlle Sainte-Marie, c’est donc si
difficile à oublier ?
Elle ouvrit la bouche, battit des paupières et puis la porte
claqua à toute volée le ramenant brusquement à la réalité.
























26
Une demi-heure plus tard - il était un peu plus de vingt et
une heures - il arrivait chez Loïc. Entre temps, il avait eu
Louvier qui n’avait rien ramené de probant de ses visites
chez les veuves. Les jambes sous la table, il repensait à sa
journée. Si, pour l’instant, les pistes ne donnaient rien et que
de nombreuses questions demeuraient en suspens, ils en
avaient déjà beaucoup appris. Sur un plan personnel, cette
enquête, qu’il devinait difficile, arrivait à point nommé.
Depuis la mort de Françoise, il dérivait. Au bureau, ils
étaient bien sûr au courant, mais chacun s’appliquait à
garder le silence, à faire comme si, et c’est ce qui comptait.
Le reste, autrement dit tout ce qui ne se disait pas, même
quand on s’épanche, n’appartenait qu’à lui. Il avait tout
gardé : les vêtements, les livres, même le parfum sur sa
coiffeuse, mais plus il se crispait sur un passé qu’il refusait
de voir disparaître, plus il avait les mains vides. Il
découvrait, épouvanté et surpris, qu’elle avait tout emporté,
et d’abord ce qui la rendait précieuse, unique entre toutes,
son rire, sa chaleur et ses mots, le jetant dans un désespoir
si ordinaire, que tout, le bruit de ses pas, le choc de la
brosse à dents contre le verre, la douceur de leur lit, en le
fixant dans une vie dont il ne voulait plus, l’éloignait chaque
jour un peu plus de lui-même. Ce soir, plus que les autres
soirs, il était nu, tout lien rompu.
- Tu m’en diras des nouvelles,
Il sursauta. Le Breton, qui avait posé devant lui une assiette
fumante, remplissait son verre, la mine grave, Roscoff, à
ses côtés. Il tendit une main nostalgique vers l’animal.
- Un fond de verre alors.
Il détestait le vin, ou plutôt s’en méfiait, à cause de tous les
salopards qu’il avait vu défiler dans son bureau, mais
surtout du grand-père qui, les soirs de cuite, tabassait sa
grand-mère, une petite chose terrifiée qui, dix ans après la
mort de son bourreau de mari, tressaillait encore au moindre
bruit. Mais refuser au Breton aurait été un affront.
27
Depuis la scène de la nuit, ils se tournaient autour, comme
deux amants blessés. Le verre de vin n’était qu’un leurre, il
le savait, ce qu’il ignorait c’était son sens : était-il destiné à
sceller une réconciliation ou comme ouverture à une série
de questions ? Les deux options étaient possibles. Il choisit
de se taire et de laisser venir. L’autre l’observait, le regard
brillant, les coudes sur la table, le verre à la main. Il plongea
le nez dans le sien, huma le vin.
- Je l’ai fait rentrer ce matin, c’est autrement bon que le
beaujolais nouveau qu’il va falloir que je leur serve …
Le vin était souple en bouche, avec en plus du parfum de
noisette, un très léger arrière-goût de framboises.
- C’est vrai …
Le Breton jetait un coup d’œil à son chien en faisant la
grimace.
- Tu sais pas ce que tu rates Roscoff …
Le molosse leva vers lui des yeux chargés de bonheur.
Fillipini attrapa sa fourchette et se mit à manger. Il avait
l’impression de n’avoir pas fait un vrai repas depuis une
éternité, mais surtout sa migraine avait miraculeusement
disparu.
- Il est bon le bourguignon de Monique !
- Tu crois que je t’ai mis une assiette de côté pour quoi !
Il faisait rouler entre le pouce et l’index son grand nez
busqué : t’en dis quoi de la môme ?
S’il avait cru le surprendre, il en fut pour ses frais. Fillipini,
grommela, la bouche pleine.
- J’en dis que tu aurais pu me dire qu’elle et Mirard avaient
dîné chez toi dimanche …
- Fais pas ton flic Simon ! Il faisait mine de lui remplir son
verre mais Fillipini posait prestement la main dessus : Alors
le dîner est pour moi !
- Corruption de fonctionnaire. Ton cas s’aggrave à vue d’œil.
Il avait déjà avalé plus de la moitié de son assiette. Il
demanda, en s’essuyant la bouche : Ils avaient l’air normal ?
28
- Normal ? répéta l’autre, vaguement interloqué.
- Comme un froid entre eux ou autre chose.
- J’ai rien remarqué, j’étais au comptoir et y’avait du monde !
- Et Monique ?
- Monique était à la cuisine !
- Et Clara ? Clara, elle, servait, elle a peut-être vu quelque
chose !
- C’était dimanche, mon gars, et Clara, si elle a pas deux
mains gauches, elle a pas quatre yeux !
Fillipini soupira.
- Et Marc Mirard, il était comment ?
- Thuné.
- Mais encore ?
- Mariole.
- Mariole comment ?
- Comme un riche.
- Tu veux dire qu’il cherchait à impressionner la gamine ?
- Le type qui l’impressionnera, - il levait les yeux par-dessus
son verre - crois-moi, mon vieux, il est pas encore né.
- T’as l’air de bien l’aimer.
- T’es qu’un vieux chieur !
- Et toi indigne d’un tel amour, dit-il, pointant le menton vers
Roscoff.
- C’est vrai que c’est un bon gars.
Il avait comme une mollesse dans la voix.
- Il a quel âge ? Deux ou trois ?
- Trois. Il lui jeta une œillade : C’était son anniversaire
aujourd’hui, à lui aussi - …
Fillipini prit son air absent. Il se sentait bien, à l’abri, au
chaud, dans une sorte de bulle qui avait des allures de vie
de famille, et comble de bonheur, le bourguignon était un
vrai régal. S’il s’était écouté, il en aurait repris, il avait
mangé trop vite, sans déguster, mais depuis un an, il avait
pris du poids. Ce n’est pourtant pas avec ce qu’il mangeait.
29
Il porta le verre à ses lèvres. L’ombre du grand-père flotta
devant lui, mais il l’écarta d’un battement de paupières.
- C’est un Scorpion, comme toi.
Il faillit s’étrangler.
- … volontaire, secret, combatif. Il s’était resservi et buvait
une gorgée, la mine gourmande, la lèvre humide : sale
caractère bien sûr, mais c’est la rançon de tant de gloire …
Il est rond comme une queue de pelle, pensa le flic. Le
Breton, les yeux par-dessus son verre, l’observait,
goguenard, ravi de son embarras et de sa propre malice.
- Serait-ce que tu ne crois pas aux oracles, mon petit
Columbo ?
- Tu y crois pour deux, ma poule !
- C’est parce que je suis Breton que tu dis ça, répliqua-t-il,
faussement offusqué. Il prenait la salle à témoin, mais elle
était vide : Tu me prends pour un illuminé, un naufrageur, un
amoureux des phares et des bigoudènes. Tu crois que je
tape le carton avec les fantômes et que l’océan danse dans
ma tête ? Il pointait vers lui un index incertain : t’as déjà été
au Menez Hom ? Devant la mine ébahie de Fillipini, il
décrétait que non : un Rital, ça va pas au Menez Hom. Il
désignait du pouce son chien : Lui si. Il a pourtant peur de
rien, mon Roscoff, je l’ai jamais vu reculer, même petit, - il
ouvrait les bras, prenant cette fois la providence à témoin -
et bien quand on est arrivé au Menez Hom et que je l’ai fait
descendre de voiture, il est remonté dedans aussi sec, en
poussant des gémissements, comme un chiot. Dis lui que
c’est vrai, Roscoff. Explique à ce mécréant que tu défends
le comptoir, mon beau Cerbère, mais que le Menez Hom,
c’est l’affaire du diable et que là t’as flanché.
Le molosse, débordé par ce flot de paroles, inclinait la tête,
à droite, à gauche, en poussant de courtes plaintes.
- Vois comme tu lui fais mal. Allez homme de peu de foi,
demande lui pardon.
Fillipini baissa la tête, joignit les mains.
30
- Je te demande pardon Roscoff.
- Voilà qui est mieux. Le vin au fond t’a fait du bien.
Tu devrais en boire plus souvent, il débride les cœurs.
Fillipini, adossé à la banquette l’observait, un sourire sur les
lèvres : J’y ai à peine touché ! s’indignait le Breton. Il se
tournait vers sa femme, une grande blonde, peinte comme
un arbre de Noël, en train de faire la caisse : Dis lui ma
douce que je fus raisonnable. La femme levait les yeux au
plafond : Vois comme je suis traité, chez moi. Il se passait la
langue sur les lèvres, l’air madré : la môme, elle rit pas de
ça. Il se penchait, la voix pâteuse : elle fait même les tarots.
S’il avait voulu l’épater, c’était réussi. Fillipini le fixait, ébahi.
- Ça t’épate. Et crois-moi, c’est une bonne !
Il apostrophait sa femme, une main paternelle sur le crâne
de son chien.
- Pas vrai Monique que la petite, elle a vu que t’allais te faire
opérer ?
Monique, le nez dans ses comptes, hochait la tête.
- Et qu’elle m’a dit pas plus tard qu’avant-hier qu’un de mes
proches courrait un grand danger.
Nouveau hochement de tête, mais Fillipini ne riait plus.
L’avant-veille, c’était avant le meurtre de Marc Mirard.
Il demandait, soupçonneux, mais Loïc appliqué à remplir
son verre, n’y prenait garde.
- Elle t’a dit ça comme ça.
Il secouait la tête, effaré qu’on soit à ce point fermé aux
arcanes de la divination.
- Non. En me faisant les tarots. J’avais tiré la Maison-Dieu.
- La Maison-Dieu, répéta-t-il, n’en croyant pas ses oreilles.
- Yes, man.
Il se passa la main sur les yeux.
- Tu veux dire que Sasha Sainte-Marie, la fille du passage
Plantin, qui se prend pour une star, et le reste de l’humanité
pour un ramassis de cons, tire les cartes. Comme Madame
Irma dans sa roulotte sur le Boulevard de Ménilmontant.
31
Il fixait son ami, voulant être sûr qu’ils parlent de la même
personne. Le Breton, les doigts autour de son verre, opinait
avec vigueur : Sasha Sainte Marie t’a fait les tarots il y a
deux jours et t’a dit qu’un danger menaçait l’un de tes
proches ?
Il s’emparait de son verre, d’un geste auguste.
- Parfaitement.
- Comme ça ?
- Comme ça, dit-il, faisant claquer sa langue.
- C’est toi qui lui a demandé ou elle qui t’a proposé ?
Il posa son verre et se gratta la nuque. Son regard, d’un
bleu intense, brillait au milieu de sa large face aux traits
burinés, au bord de la fission.
- C’est moi.
- Pourquoi ?
- Pourquoi ? répéta-t-il, l’œil vitreux.
- Oui pourquoi ?
- Qu’est-ce que j’en sais, moi !
- Tu demandes à ce qu’elle te fasse les cartes et tu sais
même pas pourquoi?
- C’est bien une réflexion de flic !
Ils se faisaient à nouveau face, l’un muré dans ses
questions, l’autre dans son silence. C’est Loïc, encore une
fois, qui céda le premier. Il se leva avec une vivacité qui
surprit Fillipini et dit en se tournant vers sa femme.
- Je vais faire pisser Roscoff, à tout à l’heure …
S’il n’avait pas compris qu’il était en colère, il l’aurait deviné
à son dos. Il se levait à son tour, avec au cœur, un
sentiment de gâchis, jetait sur la table un billet de dix euros.
Deux engueulades en vingt quatre heures, c’était beaucoup.
Loïc était un ami, le seul à qui il ait pu parler de Françoise,
le seul à savoir écouter sans poser de questions. Tout cela
à cause d’une fille qu’il n’avait vue qu’une fois, belle comme
un soleil noir, experte dans l’art de manipuler les hommes.
Mais il ne se laisserait pas avoir. Il n’était ni Loïc, ni Mirard.
32
D’ailleurs quelle place tenait-elle dans sa mort ? Centrale ou
périphérique ? Il eut brusquement la certitude d’avoir été
manœuvré.
Au cours de leur conversation, à plusieurs reprises ses
antennes s’étaient mises à frémir, mais il était si troublé qu’il
avait refusé d’écouter son intuition. A présent, il le regrettait
amèrement.
Mais il n’était pas trop tard. Il allait de nouveau la convoquer
et cette fois il ne la lâcherait pas. Il reprendrait tout et
d’abord cette histoire de tarots. C’est alors qu’il entendit un
cri, inhumain. Il venait de la rue, tout proche. Il s’immobilisa,
foudroyé, puis le sang qui s’était figé dans ses veines reprit
sa course. Il se rua sur la porte, traversa la chaussée, la
peur au ventre. Le froid lui brûlait la peau, mais c’est à peine
s’il le sentait.
Sur le trottoir, à deux pas du parking à vélos, Loïc assis sur
les pavés humides de froid, pressait son chien, une main
sur son poitrail. Il n’avait plus rien du géant débonnaire et
ombrageux qui impressionnait la rue.
Il leva un index tremblant vers le passage Plantin et cria, la
voix hachée de sanglots : attrape ce fils de pute. Fillipini
s’élança, coudes au corps. Son cœur résonnait au fond de
ses tympans, si fort qu’il se demanda s’il pourrait aller loin
comme ça. Mais il n’eut pas à le faire.
A l’entrée du passage, sous le premier réverbère qui
n’éclairait plus, un corps était étendu, les bras en croix, la
tête inclinée sur l’épaule droite.








33
- Je vous ai fait venir plus tôt - il était un peu plus de six
heures et l’obscurité dans son dos était aussi touffue qu’au
plus fort de la nuit - mais hier soir il s’est passé quelque
chose que je n’avais pas prévu.
- Un mort ? murmura Estevan.
Fillipini coulait vers lui un œil incisif.
- Oui.
- Qui ? s’écria Louise.
- Jérôme Mirard, passage Plantin à 22h15.
- Bon dieu !
- Vous étiez là, n’est-ce pas ? renchérit Estevan, la voix
blanche d’émotion.
Il lui jeta cette fois un regard plus attentif.
- Oui.
- Et vous n’avez rien vu ?
Il leur raconta l’histoire. Chacun écoutait, attentif.
Louvier, sec et pâle, mains serrées, Piot et son air d’éternel
adolescent, le pied battant la mesure, Cyrielle Lecuyer,
arrivée à la brigade un an plus tôt, minutieuse et sans grâce,
les sourcils froncés, Louise Doucet, une jolie fille, blonde et
longue, les mains dans ses colliers, et bien sûr Estevan.
- Vous avez interrogé Loïc ? demanda Louvier quand tout
fut terminé.
- Pas encore.
Il faisait les cent pas, passant et repassant devant le mur où
habituellement étaient épinglées les photos de scène de
crimes, les PV d’audition, les rapports d’autopsie, mais sur
lequel s’étalait à présent le tableau de bord, avec ses
flèches et ses annotations crayonnées à la hâte.
A l’extrême droite, une colonne vide et au-dessus, dans un
petit rectangle, le mot « tueur ». Avec sa grande carcasse
avachie, épuisée de sommeil, on aurait dit un vieil ours
affamé, mais Louvier qui le connaissait mieux que
quiconque comprit à une certaine fébrilité intérieure qu’il
dissimulait pourtant très bien, qu’il venait de lever un lièvre.
34
- Je crois que j’ai trouvé quelque chose, lâcha-t-il de but en
blanc.
A minuit et demi, il était retourné au bureau et avait tout
passé en revue, en particulier les premières constatations
du procédurier de la crim’. Ce qu’il avait mis à jour était si
incroyable qu’il en doutait encore.
- Quoi ? s’exclama Piot.
- Plus tard, dit-il, levant la main. Je voudrais d’abord qu’on
fasse un topo de ce que vous avez appris. Ensuite je vous
dirai ce que j’ai découvert. Une courte pause, il ajoutait : Qui
s’est occupé de l’agenda de Marc Mirard ?
- Moi, répondit Louise.
- Je t’écoute, dit-il, se laissant aller contre le mur.
- Je l’ai croisé avec les autres agendas, mais il n’y a rien,
pas la moindre connexion. Ces hommes, visiblement, ne se
connaissaient pas. Pour le reste, je passe en revue les trucs
habituels : médecin, dentiste, kiné, on verra bien.
- Et pour les remontées d’appel ?
- Rien de probant : le bureau, la maison, Sasha
SainteMarie, ses enfants.
- Il y avait des messages sur sa boîte vocale ?
- Son fils Jérôme qui lui demandait de le rappeler et deux
numéros aveugles.
Fillipini soupira. Ce n’était pas fameux, et pourtant le lien
était quelque part, à l’abri derrière une photo, un agenda ou
un mail.
- Et son ordinateur ? demanda-t-il brusquement.
- Pour ce qui est du professionnel, rien.
Du pur Mirard, des factures, des photos de meubles, des
mails incendiaires à des fournisseurs.
- Et son personnel ?
- On ne l’a pas retrouvé.
- Comment ça vous ne l’avez pas retrouvé !
Il se penchait, menaçant.
- Inutile de crier, elle n’y est pour rien, s’écria Estevan.
35
Fillipini le fixa, blanc de colère et d’étonnement.
Le jeune lieutenant comprit qu’il venait de franchir la limite :
Cela dit on n’a pas fouillé, c’était pas une perquisition, dit-il,
soudain radouci.
On s’est contenté d’aller voir une femme qui venait
d’apprendre la mort de son mari et Jacqueline Mirard n’est
pas précisément du type familier.
Fillipini, les sourcils froncés, continuait de le fixer.
- Vous avez fait quoi alors ?
- On l’a interrogée sur sa soirée, ses relations avec son
mari, s’il avait des ennemis ou était inquiet, bref ce genre de
choses.
- Vous lui avez tout de même parlé de l’ordinateur ?
Ils se faisaient face. Un ours de Abbruzzes et un danseur de
tango, c’était un étrange équipage. Dans le petit bureau, on
aurait entendu une mouche voler.
- Bien sûr. Elle n’a d’ailleurs fait aucune objection pour nous
le remettre. On a été dans le bureau de Mirard et dans sa
chambre, mais il n’y avait rien.
- Qui était avec toi ?
- Moi, répondit Piot.
- C’est quoi cette histoire de chambre, demanda-t-il se
tournant vers lui.
- Il faisait chambre à part, c’est tout, grinça Estevan.
Fillipini le foudroya du regard.
- Raconte-moi ce qui s’est passé, dit-il, fixant Piot.
Cette information avait du sens, même si chez les grands
bourgeois ce genre de pratiques est courant. Elle pouvait
confirmer une mésentente conjugale.
Marc Mirard, après tout, avait une liaison avec une très
jeune femme.
- On est arrivé, elle savait pour la mort de son mari.
Le commissariat du 7è venait de l’avertir.
- Et alors ?
- Elle pleurait, répondit-il, maussade.
36
Il n’avait jamais su raconter les histoires, il n’avait aucun
goût pour les détails, mais à cause de cela, ou plutôt, grâce
à cela, il allait à l’essentiel. Pour lui, c’étaient les pleurs de
Jacqueline Mirard.
Cette mort, à n’en pas douter, l’avait affectée. Jusqu’à quel
point, c’était toute la question ? Et le pire, grâce à Dieu elle
l’ignorait encore, restait à venir. Quand elle apprendrait la
mort de son fils, sa vie qui ne tenait qu’à un fil, allait
complètement s’effondrer.
Dès que la réunion serait terminée, il passerait la voir.
Ce serait un sale moment, mais, moralement, il ne pouvait y
échapper.
Ensuite il irait voir Cassan et passerait chez Loïc, à bien y
réfléchir, c’était mieux que de l’appeler, il parlerait plus
facilement face à lui.
Il fila vers son bureau, arracha un post-it et griffonna :
appeler vétérinaire. Avec un peu de chance le molosse avait
arraché un morceau de tissu ou planté ses crocs dans la
chair du tueur.
- Elle avait vraiment l’air affectée ?
- Accablée de chagrin.
Il se mordilla l’intérieur des joues. Comment une femme qui
fait chambre à part peut être à ce point amoureuse ?
A moins, bien sûr, que ce ne soit Mirard qui ait imposé cette
exigence et qu’elle n’ait fait que la subir.
Cette famille, à l’évidence, avait un secret. Un ordinateur
disparu et le portable de Jérôme Mirard introuvable, c’était
beaucoup trop pour être le fruit du hasard.
Le père et le fils, morts à un jour de distance, au même
endroit, avaient forcément quelque chose en commun,
quelque chose d’assez important pour que le tueur prenne
le risque de rompre la piste, commettant du même coup sa
première erreur. Il dit, l’index pointé vers Piot.
- Je veux que toi et Cyrielle vous interrogiez la sœur de
Jérôme.
37
- Elle était présente patron et elle a paru aussi surprise que
sa mère.
Il serra les mâchoires.
- Interrogez-la à nouveau, ainsi que le personnel de maison
et la secrétaire. Quelqu’un sait forcément quelque chose.
Un ordinateur ça ne s’envole pas !
Il regardait devant lui, l’air sombre : et pour le personnel
licencié, ça a donné quoi ?
Cyrielle fit la grimace.
- Les deux ouvriers d’abord, renvoyés pour de légers vols
que l’on n’a jamais vraiment réussi à leur imputer. Peu de
choses en vérité : quelques coupons de tissus, des lampes,
des coussins, bref du petit trafic.
Mais Mirard était persuadé que c’étaient eux et quand il
avait une idée en tête, personne ne pouvait l’en détourner.
Elle glissait derrière l’oreille une mèche de cheveux rebelle :
Il leur a tellement collé la trouille qu’ils ne l’ont même pas
poursuivi pour licenciement abusif.
Elle levait vers Fillipini un regard consterné : c’est dingue,
non ?
Elle ne lui laissait pas le temps de répondre : il leur a filé
leurs indemnités de départ et - elle claquait des mains -
basta, que je ne vous vois plus.
- Et ils se sont laissés faire ?
- Mirard avait fait venir le directeur du personnel qui est
aussi conseiller juridique, je vous le rappelle, ça a suffi à les
impressionner.
- Ils ont retrouvé du travail ?
- Le premier, très vite, il était jeune, mais pour le second qui
avait presque quarante ans, ça a été plus long.
- Ils n’en voulaient pas à Mirard ?
- Grands dieux si, mais comme des pauvres …
Fillipini fronça les sourcils.
- Que veux-tu dire ?
- Fort en gueule mais écrasés par la vie.
38
Il laissa échapper un sourire désabusé.
- Comment ont-ils réagi quand tu les as convoqués ?
- Vous voulez dire au téléphone ?
Il opina.
- Inquiets et vaguement furtifs.
Il retourna à son bureau et se laissa tomber dans son
fauteuil.
- Et le comptable ? demanda-t-il, posant le pied sur le tiroir
de son bureau.
- Là c’est autre chose. Mirard trouvait qu’il était trop lent.
- Comment ça trop lent ?
- C’est un méticuleux, scrupuleux jusqu’à l’obsession. Un
personnage à la Simenon, les épaules fuyantes, l’œil en
coulisse, le genre proie. Il craignait tellement Mirard qu’il
apportait ses stylos, il faut dire que l’autre veillait sur la
réserve à fournitures comme la Banque de France sur sa
réserve d’or.
Fillipini qui adorait la façon de raconter de Cyrielle, se
laissait aller dans son fauteuil. Il n’avait aucun mal à
imaginer le comptable, lapin terrifié par un serpent dont le
venin à tous les coups était mortel : Mirard lui avait
demandé de mettre au point la comptabilité analytique et il
trouvait que ça n’allait pas assez vite. Ses comptes étaient
nickel et il ne rattrapait jamais ses RTT, mais voilà il ne lui
plaisait pas ou alors Mirard a voulu s’amuser, montrer qu’il
était le chef et que tout devant lui devait plier.
Compte tenu du personnage, c’est tout à fait plausible.
Sasha Sainte-Marie, la veille, avait eu à peu près les
mêmes mots.
- Ce n’est pas lui qui l’a embauché ?
- Non, le directeur du personnel.
- Et c’est ce retard dans le montage de la comptabilité
analytique qui a provoqué son licenciement ?
- Oui, répondit Estevan.
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Comment une chose pareille aujourd’hui était-elle possible ?
Avec les prud’hommes, les syndicats, les avocats ?
- Il n’y a pas eu d’entretien préalable ?
- Vous plaisantez patron, l’usine de Mirard, c’est le
moyenâge. C’est tout juste si on n’y pratique pas le droit de
cuissage.
- Comment l’a-t-il pris ? demanda-t-il, les doigts serrés sur
ses accoudoirs.
- Très mal. Il a supplié Mirard de lui accorder une seconde
chance, mais l’autre n’a rien voulu savoir. Il tenait sa proie et
il n’avait pas envie de la lâcher. Ça a été terrible. Il lui hurlait
que c’était un pauvre type, qu’il n’avait aucun amour-propre.
Plus personne dans l’usine ne bougeait. Il a même fini par le
jeter dehors. Le pauvre homme en tremble encore !
- Et il n’a pas fait signe de le menacer. Au moins une fois
parti !
- Mirard avait des relations, tout le monde le savait.
Pour lui tenir tête, il aurait fallu être fort et il ne s’entourait
que de faibles ou de gens qui avaient vraiment besoin de
travailler.
Estevan secoua la tête.
- Il n’y a que dans les livres d’images que le Petit Poucet
terrasse l’Ogre.
- Et il a retrouvé du boulot ? demanda-t-il, revenant à
Cyrielle.
- Oui. Son beau-frère qui connaît l’ami d’un ami d’un type au
ministère des finances a fini par lui en trouver.
Ce type était encore pire qu’il ne l’avait imaginé et Sasha
Sainte-Marie qui lui avait sans doute beaucoup menti, au
moins par omission, sur ce point avait dit la vérité. Pourquoi
un homme parti de rien, qui a réussi dans la vie, se
comporte-t-il ainsi ? Par esprit de revanche, cruauté ?
Il repensa à la photo du garçonnet dans son portefeuille.
Il était de plus en plus convaincu qu’il fallait chercher de ce
côté.
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- Comment a réagi tout ce petit monde quand il a appris la
mort de Marc Mirard ?
- Ils n’étaient pas franchement tristes, répondit Estevan, se
pinçant le nez.
Fillipini se levait et filait vers la fenêtre. La rue Louis-Blanc,
en contrebas, était toujours plongée dans les ténèbres mais
elle commençait à s’animer.
La circulation avait repris et les passants fonçaient vers le
métro. Le front appuyé contre la vitre, il resta un moment
sans rien dire. Il avait réussi à se changer et prendre une
douche, mais il n’avait rien avalé depuis la veille et se
sentait vaguement barbouillé.
Des bribes d’images montaient vers lui, brutales, comme
une descente en rappel le long d’une paroi abrupte.
Où allait-elle le mener ?
Des enquêtes obscures, pleines d’ombres, il en avait
conduites des dizaines au cours de sa carrière, c’était
d’ailleurs pour cela qu’il avait choisi ce métier, par goût des
fantômes, mais celle-là, il le sentait, serait la pire de toutes.
Il retourna à son bureau et s’assit lourdement.
- Parlez-moi des veuves, Louvier. Son adjoint avait déjà
évoqué ses visites, mais de manière allusive.
- S’il fallait à toute force trouver un lien entre elles, je dirais
que justement elles n’en ont aucun. Andréas Basset, 26
ans, est conducteur de bus. Depuis la mort de son mari,
autrement dit trois mois, elle est en arrêt de maladie.
Tout le monde la décrit comme une fille sans histoire, très
amoureuse. Joanne Nourion, 24 ans, est professeur des
écoles. Jolie, mais dans le genre discret. Elle aussi en
arrêtmaladie. Depuis deux mois. Le couple attendait un bébé.
Fillipini qui écoutait, tête basse, se redressa.
- Attendait ?
- Elle a fait une fausse-couche deux jours après la mort de
son mari.
Cette information ne figurait nulle part. Pourquoi ?
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- Elle était enceinte de beaucoup ? dit-il, fronçant les
sourcils.
- Un peu plus de cinq mois. Elle venait d’apprendre que
c’était un garçon. Il laissait passer un temps, peut-être pour
que chacun s’imprègne de cette vérité, mais aussi par
pudeur : Pietra Cazeneuve. C’est une italienne, originaire
d’Ombrie. Elle vit en France depuis dix ans.
Restauratrice de tableaux. Bel appartement, belle femme,
mais dans le genre fantôme.
- Pourquoi ?
- Depuis la mort de son mari, elle a perdu huit kilos.
En moins de trois semaines, c’était énorme. Et enfin,
Jacqueline Mirard. Blonde, discrète, bien élevée. Sans
profession.
- Rien d’autre ?
- Je leur ai parlé de l’appel que leur mari avait reçu le jour
de leur mort.
- Et ?
- Elles s’en souviennent très bien … En tous cas pour
Nourion et Basset, car Andréas Cazeneuve ce soir là n’était
pas chez elle. L’appel a eu lieu dans la soirée, les couples
étaient en train de dîner.
Fillipini grogna, il se rappelait parfaitement l’heure des
coups de fil.
- Quand Nourion et Basset sont revenus à table, ils étaient
livides.
- Ce sont eux qui avaient décroché ?
- Oui.
- Elles ont essayé d’en savoir plus ?
- Bien sûr, mais ils sont restés très évasifs. Le premier a
prétexté un vieil ami qui avait des ennuis et qu’il devait
rejoindre, le second que sa tante venait d’être hospitalisée.
- Et elles les ont crus ?
- Elles n’avaient aucune raison de ne pas les croire !
- Et Pietra Cazeneuve ?
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- Sa sœur cadette était arrivée la veille d’Italie. Elles sont
allées à l’Opéra Bastille assister à un hommage à Olivier
Messiaen. J’ai vérifié. Il était bien au programme ce soir là.
- Et quand elles sont rentrées, Cazeneuve n’était pas là ?
- Exact. Il avait laissé un mot sur la table disant qu’il avait dû
s’absenter, qu’il rentrerait tard et qu’elle ne devait pas
l’attendre.
- Elle s’est donc couchée ?
- Oui, c’est le commissariat du 4è qui l’a réveillée en pleine
nuit. Vous connaissez la suite …
Fillipini grimaça. Ces hommes, en apparence sans histoire,
avaient été tirés hors de chez eux, en pleine nuit.
Pourquoi ? Il ne voyait qu’une réponse : la peur. Mais dans
ce cas pourquoi ne pas user du même stratagème avec
Marc et Jérôme Mirard ? Il arracha un post-it et nota :
chantage et paradoxe. Il y reviendrait plus tard.
- C’est tout ?
- Non, j’ai gardé le meilleur pour la fin. Cazeneuve avait un
flingue. Eh oui, fit-il devant la mine surprise de son patron : Il
avait été agressé plusieurs fois à la pharmacie et il avait fini
par obtenir un permis de détention d’arme.
- Et ?
- L’arme avait disparu.
- Pourquoi ça ne figure pas dans le procès-verbal ?
Louvier haussa ses épaules étroites.
- Pour la simple raison que Pietra Cazeneuve ne s’en est
pas rendu compte tout de suite. Ce n’est que quelques jours
plus tard, en rangeant des papiers qu’elle a vu que l’arme
avait disparu.
- Où Cazeneuve la rangeait-il ?
- Dans le tiroir de la table de nuit.
- Elle n’était peut-être plus là depuis longtemps !
- Non, le jour de sa mort, il a déposé de l’argent à la banque
et comme chaque fois, malgré les remontrances de sa
femme, il l’a prise.
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Il soupira et se laissa aller dans son fauteuil. Il ne fallait
surtout pas s’emballer. Cazeneuve, rentrant de la banque,
l’avait peut-être laissée à la pharmacie et personne, par la
suite, n’avait songé à en parler.
Les flics effraient tout le monde, même les honnêtes gens.
La preuve, lorsque Pietra Cazeneuve s’était aperçue de sa
disparition, elle n’avait alerté personne.
- Allez à la pharmacie et interrogez le personnel. Elle y est
peut-être encore.
- J’ai déjà posé la question. Elle n’y est pas.
Elle avait donc disparu le jour de la mort de Cazeneuve.
Cela ne voulait pas dire pour autant qu’il l’avait prise
sciemment pour aller à son rendez-vous. On pouvait tout à
fait imaginer qu’il n’était pas repassé chez lui. Mais il avait
reçu l’appel dans la soirée, la remontée d’appels le prouvait
et la conversation, s’il avait oublié le temps exact, avait duré
un moment.
On pouvait en conclure qu’il l’avait emmenée délibérément
avec lui. Chez un homme aussi respectueux de l’ordre que
Cazeneuve, il fallait un motif puissant, et quoi de mieux que
la peur ?
Cette question ramenait à la première d’entre elles.
Pourquoi ces morts ? Et jusqu’à quand ? Y avait-il une limite
ou fallait-il y voir la marque d’un ritualiste qui frapperait
jusqu’à ce qu’on l’arrête. Quel lien pouvait unir Martin
Basset, informaticien à Marc Mirard, riche industriel ?
Se connaissaient-ils, malgré l’absence apparente de
connexion ou fallait-il voir ces meurtres de manière isolée,
en prenant les morts un à un ? Impossible pour l’instant de
répondre, mais il avait décidé de tout miser sur Marc et
Jérôme Mirard.
A la différence des autres crimes, déjà anciens, la piste était
fraîche. Il se tourna vers Estevan. Avec son physique de
jeune premier, personne mieux que lui n’était à même
d’accomplir ce qu’il avait à lui demander.
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- Dimanche soir Mirard et Sasha Sainte-Marie ont dîné chez
Loïc. Je l’ai questionné, il n’a rien remarqué, mais il était au
comptoir et il y avait du monde. Va voir Clara, la serveuse,
et interroge la à ce sujet.
Le meurtre de Jérôme, même s’il allait faire grincer des
dents en haut lieu et qu’il était un drame pour Jacqueline
Mirard, était pour eux une chance, la preuve d’un lien entre
le père et le fils.
- Cyrielle et Piot, vous remontez la piste des licenciés, mais
cette fois sur cinq ans.
- Vous croyez que le lien se trouve là ? demanda Estevan.
Il s’empara de son stylo et se mit à jouer avec le bouton
pressoir.
- Je ne le pense pas mais ça va permettre de fermer
définitivement certaines pistes.
Il se tournait vers Louise. Comme à chaque fois qu’une
pensée s’ordonnait en lui et entrait en résonance avec
d’autres, il avait l’impression de conduire un orchestre.
Déjà enfant, c’était pareil. On n’a pas retrouvé le portable de
Jérôme Mirard.
C’est important surtout si on met l’information en relation
avec l’ordinateur disparu de son père.
Tu cherches son opérateur et tu demandes au proc'
l’autorisation pour les remontées d’appel, ensuite tu files au
Gaumont, Boulevard des Italiens, avec la photo de Mirard et
tu demandes à la caissière s’il a assisté à la séance de
18h00 dimanche pour « Mensonges d’état ».
Louise hochait la tête, mais il était déjà passé à Louvier :
Vous vous occupez de l’usine de Poissy. Marc Mirard est né
pauvre. Quand est-il devenu riche ? Avant ou après son
mariage ? Et dans ce cas, comment ?
Moi, je vais m’occuper de Sasha Sainte-Marie. Il jetait son
stylo et empoignait ses accoudoirs : Bertomieux est là ?
- Oui.
45
- Que lui et Nolin aillent la cueillir à son restaurant pendant
le coup de feu, histoire de la mettre de mauvaise humeur et
de lui délier la langue.
Il fixa la porte, l’air sombre, cette même porte qu’elle avait
franchi la veille, apportant avec elle la brûlure d’un désir
dont il avait presque tout oublié : Jérôme Mirard, comme
son père, a été exécuté passage Plantin. Il y a fort à parier
qu’il était venu la voir. Pourquoi ?
- Vous pensez qu’ils se la partageaient ?
C’était Louise qui avait posé la question. Il se l’était aussi
demandé.
- C’est possible, dit-il, avalant sa salive. Autre inconnue : on
a retrouvé la photo de Jérôme Mirard, gamin, dans son
portefeuille. Pourquoi ?
- C’était peut-être un moment heureux de leur vie, répliqua
Louvier, et il ne voulait pas l’oublier.
- Possible, mais je ne peux pas me contenter de peut-être.
Cette photo, c’est de l’or, il faut qu’elle parle. Tout le monde
s’en charge, en priorité. J’ai déjà posé la question à Sasha
Sainte-Marie et je vais la lui reposer, mais vous, creusez les
relations Jérôme/Marc Mirard.
- Vous croyez que cette photo a un lien avec les deux
meurtres ? demanda Louise.
- Oui.
- Dans le genre faute commune ? murmura-t-elle, les yeux
rivés sur lui, soudain toute blanche.
Il la regarda en plein visage. On aurait dit une désespérée
un soir de pleine lune sur le pont de l’Alma. Il crut qu’elle
allait parler, il attendait cela depuis deux ans, mais elle
baissa la tête, les doigts dans ses colliers.
- Ça ou autre chose, je n’en sais rien, lâcha-t-il, comme s’il
revenait d’un long voyage et que plus rien n’était à sa place.
Il va falloir qu’on trouve.
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En ce qui concerne la voiture de Mirard, je n’ai pas encore
les résultats du labo, pas plus que ceux du relevé des traces
de l’entrée de la Villa Castel.
- Les relevés de traces, quels relevés ? questionnait
Louvier.
Fillipini s’aperçut qu’il ne lui avait rien dit de ses
supputations, mais après tout, les réunions de travail
servaient précisément à corriger ce genre d’erreur.
Pourquoi Louvier prenait-il son air surpris et douloureux,
d’autant qu’il lui avait menti la veille en prétendant que sa
visite aux veuves n’avait rien donné ?
- Elle donne exactement en face de la maison de Sasha
Sainte-Marie, répondit-il, rogue.
Si le tueur a attendu que Jérôme sorte de chez elle, il fallait
bien qu’il se tienne quelque part. Et quoi de plus discret que
cette entrée ?
Louvier soupira et se laissa aller dans sa chaise.
Il n’avait pas fini de rentrer tard et d’attiser les reproches de
sa femme. Il se promit d’essayer de déjeuner avec elle.
Il savait qu’il avait peu de chance de voir son souhait se
réaliser, mais de l’avoir énoncé lui fit du bien.
- Et si maintenant vous nous parliez de ce que vous avez
découvert, dit-il, rabattant sa mèche.












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- Merci de m’avoir reçu malgré mon retard.
- Laissons cela ! dit l’homme, lui faisant signe de s’asseoir.
Il prenait place à son tour dans un fauteuil à oreillettes bleu
pâle, trop grand pour lui, qui lui donnait l’air d’une vieille
Anglaise.
Il avait la mine enfantine et le visage sillonné de rides, mais
ce qui captait l’attention c’était le regard d’un gris intense.
Fillipini avait oublié à quel point il pouvait mettre mal à l’aise.
- En quoi puis-je t’être utile Simon ?
- Parlez-moi des apôtres, fit-il ravalant sa contrariété.
Il s’attendait à cette familiarité, il avait d’ailleurs longtemps
hésité avant d’appeler le vieux prêtre, mais le sentiment
d’urgence, avait fini par l’emporter.
A présent, il mesurait son erreur. Cassan, ce n’était pas
seulement son passé qui lui revenait en pleine tête, mais la
brûlure d’une colère qui le rongeait depuis la mort de
Françoise. Il jeta autour de lui un coup d’œil.
L’endroit ressemblait à l’idée qu’il s’était toujours faite du
bureau d’un prêtre, des murs blancs, un ordre strict, un
parfum de cire, l’ascèse selon le christianisme.
- Pourquoi ?
Il haussa les épaules, le visage immobile.
- Ils sont douze parce qu’ils représentent les douze tribus
d’Israël, répondit le vieil homme en poussant un court
soupir, mais je suppose que ça, tu ne l’as pas oublié !
Dans la cheminée où le feu crépitait, une bûche s’affaissa
mollement.
- Par leurs voyages et plus tard leurs écrits, ils ont répandu
le christianisme, reprit-il une pointe d’agacement dans la
voix. Ils représentent le peuple nouveau tel qu’il sera
rassemblé à la fin des temps. L’unique passage où l’on
parle explicitement d’eux se trouve dans l'Évangile de
Matthieu. Du haut de son crucifix, le Christ, à sa droite,
semblait veiller sur le petit bureau.
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Il croisa les mains, qu’il avait fines et tachées de brun, un
sourire magnifique d’enfance sur les lèvres : Tout le monde
pense que l'Église est une grande machine immobile, rien
n’est plus faux, c’est au contraire un grand corps vivant.
Il s’animait et ses mains avec lui : Au cours des différents
conciles on s’est interrogé sur ce qui aujourd’hui ne fait plus
débat et semble acquis, à celui de Nicée sur la nature de la
relation du Père au Fils, ce qu’on appelle la
consubstantialité, à celui d’Ephèse sur les deux natures,
humaine et divine du Christ, à celui de Trente sur l’âme des
femmes, à la fin du 12è siècle sur la notion de Purgatoire et
pourtant dès les premiers siècles les chrétiens s’étaient déjà
posés la question de la possibilité du rachat de leurs fautes
après la mort.
Fillipini prenait des notes, attentif à la voix du vieil homme et
au crépitement des flammes.
- Mais laissons ça, tu n’es pas venu prendre un cours de
théologie !
- C’est juste !
- Nous n’irons pas loin comme ça Simon ! dit-t-il amer.
Il serra les mâchoires. Cassan avait raison.
Il ne fallait pas tout compromettre par esprit de revanche.
Il était venu pour avoir des réponses et il en aurait, dut-il se
battre contre lui-même. Il prit son visage de montagnard, le
même qu’il avait vu tant de fois à son père.
- Désolé, mon père. Il laissa passer un temps : je ne vous
demande pas de me dresser la liste des apôtres, mais de
me dire ce que vous savez d’eux.
Si ce qu’il pensait était exact, il pourrait enfin parler à ses
hommes, car malgré l’insistance de Louvier, il ne s’était pas
résolu à le faire. Il serra les mains et attendit.
- C’est une histoire d’hommes, soupira Cassan, qui ont
choisi d’en suivre un autre pour vivre une aventure qui les
dépassait tous …
- Mais encore ?
49
Il leva les sourcils, vaincu.
- Commençons par André, né à Bethsaïde. Il est le frère de
Pierre.
A la différence de son frère qui était marié, lui ne l’était pas.
Pêcheur, comme lui, il a d’abord été disciple de
JeanBaptiste. Il a assisté aux apparitions de Jésus après Sa
Résurrection.
Lors de la Pentecôte, il a reçu la plénitude de la Grâce du
Saint-Esprit et s’est vu attribuer l’évangélisation des côtes
de la Mer Noire, de la Bithynie, de la Thrace et de la Grèce.
Il faisait renaître les âmes par le bain du Saint-Baptême,
ordonnait les prêtres et consacrait les évêques, faisant
construire des églises et y organisant la louange de Dieu.
Il est le premier disciple appelé par Jésus.
Il a été crucifié à Patras, sur une croix en X, d’où le nom de
croix de Saint-André, devenant ainsi le premier martyr de
l’histoire chrétienne.
- Jean, dit Jean-le-Bien-aimé ou encore Jean l'Évangéliste,
pour le distinguer de Jean-Baptiste.
Il avait pour frère un autre apôtre, Jacques le Majeur.
Il abandonna tout pour suivre Jésus. Souvent appelé le
Bien-Aimé du Seigneur ou celui que Jésus aimait, il est
considéré comme l’apôtre préféré du Christ.
Le vieil homme s’arrêta et demanda à brûle-pourpoint.
- Veux-tu un peu de café ?
Fillipini fit non de la tête. Sa vie, pour l’instant, c’était ces
murs et cette voix qui jetait un peu de lumière sur l’ombre
qui depuis trois mois rôdait dans
Paris. Cassan soupira et reprit son récit.
- Pierre : Il s’appelait Simon mais Jésus l’appelait Képhas,
pierre en Hébreu.
Il sera le futur Saint-Pierre.
- Jacques le Majeur, surnommé ainsi parce qu’il était l’aîné.
Il est le frère de Jean. Lui aussi est pêcheur. Il est né à
Bethsaïde, en Galilée.
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Il a d’abord été disciple de Jean-Baptiste avant de devenir
apôtre de Jésus. Il a été avec Pierre et Jean, l’un des trois
témoins de la transfiguration du Christ sur la Montagne et de
son agonie dans le jardin de Gethsémani. Il est le témoin de
la troisième apparition.
C’est le plus bouillant des apôtres. Il est souvent représenté
en Espagne où, selon la légende il a été enterré à
Compostelle, sous l’aspect du matamore, c’est-à-dire le
tueur de Maures. Sa statue le montre sur un cheval blanc,
frappant de son épée un ou plusieurs guerriers musulmans.
Il avait oublié ce passage de la vie de l’apôtre.
- Dites-m’en plus, grogna-t-il.
- De Jacques ou de l’épée ?
- De l’épée.
- En tant que symbole ?
- Ça et le reste, dit-il, fixant Cassan de ce regard ardent que
l’autre avait tant aimé et qui faisait reculer dans l’ombre tout
ce qui n’était pas l’objet de son attention :
- Elle est partout, dans toutes les religions et les
mythologies …
- Je vous écoute.
- Ça risque d’être long.
- Vous avez une autre âme à sauver ?
Cassan ne répondit pas. Dès le début il avait su que
l’entretien serait rude, il mesurait à présent à quel point il
avait vu juste. Fillipini ne s’était toujours pas remis de la
mort de sa femme, elle était partout, dans chaque ride,
chaque geste et même dans son silence.
- Ce n’est pas un symbole très ancien puisque ce n’est qu’à
l’âge de bronze que les hommes ont disposé de la capacité
à en créer, et pourtant on en parle dès la Genèse
Dans la mythologie scandinave, Thor, dieu du tonnerre,
entretient des rapports avec elle. Il se leva, trottina vers la
cheminée, prit une bûche et la déposa avec soin dans l’âtre.
Ses mains tremblaient doucement.
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En un an il avait beaucoup vieilli. L’impression tenait moins
à son apparence qu’à un air d’absence qui tombait sur lui
dès qu’il se taisait.
- Voulez-vous que nous nous arrêtions ? fit-t-il, malgré lui.
- Non. Mais je prendrai volontiers un peu de café.
Il y en a du frais à la cuisine.
Fillipini se leva à contrecœur et revint bientôt avec un
plateau et deux tasses. Il en tendit une au prêtre et prit
l’autre. Le café était bon, fort sans être amer.
- Où en étais-je ? demanda le prélat, faisant glisser sur sa
lèvre un bout de langue rose.
- Au dieu Thor.
- Ah oui ! A l’abri de sa tasse, Fillipini fixait le front puissant
et large, les yeux d’un gris transparent, et se sentait ému,
malgré lui. Il se cala dans son fauteuil et fit signe au vieil
homme de poursuivre.
- Dans l’hindouisme védique et dans le bouddhisme, l’épée
et le « varya » revêtent la même symbolique, le terme
sanskrit de « varya » désigne tout ce qui est masculin/viril,
dont le phallus et la semence. Il signifie aussi « la foudre »
et symbolise ce qui a trait à l’éclair. Il marqua un temps, les
mains en éventail devant la bouche, l'œil vague : Le rapport
à l’épée a une dimension encore plus philosophique en
Asie.
Au Japon, la noblesse chevalière, c’est-à-dire les
samouraïs, cultive une conception spirituelle à l’égard des
deux épées qu’ils possèdent, le katana et le wakizashi.
Pour eux, elle n’est pas seulement un objet de vénération,
mais un symbole de l’âme. Ils les maintiennent donc dans
un état de pureté absolue et ne les manient qu’avec le plus
grand respect. Chez nous, elle représente l’Esprit même si
elle est aussi instrument de conquête.
Dans la légende des chevaliers de la Table Ronde, elle
devient un élément indispensable dans la quête du Saint
Graal.
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