Les Douze Heures de la Nuit (Extraits)

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Recueil de douze nouvelles fantastiques.
Éditions Langlois Cécile en format papier
281 pages environ. 18 €
http://www.editionslangloiscecile.fr/nos-nouveaut%C3%A9s/
Critiques disponibles :
http://www.phenomenej.fr/bib/res/pages/200724C_4.pdf
http://gorezaroff.over-blog.com/2014/02/les-douze-heures-de-la-nuit-lester-l.-gore.html
Publié le : vendredi 7 février 2014
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Métamorphoses
Le freinage fut si violent quela voiture fit une embardée, l’habitacle s’emplit de
l’odeur caractéristique et écœurante des plaquettes de freins surchauffées. Malgré la
rapidité de son réflexe, le conducteur sut tout de suite qu’il était trop tard. Il avait
distinctement senti le heurt du petit corps contre l’aile droite, et seul son brusque
braquage avait évité à l’animal de passer sous les roues de la puissante Volvo.
Il regarda ses mains sur le volant. Elles tremblaient un peu. Il se sentait
vaguement ridicule de s’en faire pour unchat roux culbuté sur une route de campagne. Il en avait tellement vu, dans sa vie de représentant, de ces petits cadavres le long des
fossés, certains complètement écrabouillés, réduits à l’état de purée sanglante, d’autres
semblant sagement endormis, allongés sur le côté. On était au cœur de l’été, et les
greffiers à moitié sauvages des campagnes traversaient souvent les routes
brusquement, comme ça, sans raison. Il n’avait rien à se reprocher, il avait tout fait
pour éviter la pauvre bête qui s’était littéralement jetée sous les roues de sa voiture. Malgré tout, l’homme se sentait nauséeux, cet incident dérisoire venant compléter une
journée épuisante. Il se dit qu’il n’avait qu’à oublier ce contretemps et rentrer chez lui,
se reposer, avant de recommencer une autre journée.
Pourtant, une impulsion irraisonnée le poussa à enclencher la marche arrière et à
reculer lentement. À l’endroit où les traces de pneus indiquaient le début de son
freinage, il se gara et descendit de voiture. Il était absolument seul sur cette route
minuscule. Au loin, dans les champs, des machines agricoles dessinaient dans le soleil
couchant leurs silhouettes d’animaux préhistoriques. À part leur mouvement
mécanique, il aurait pu se croire le dernier être animé sur la Terre. Il se pe ncha sur le
fossé asséché et scruta les herbes folles, à la recherche de sa victime. Quelle idée
bizarre le poussait à se soucier d’un chat errant, au lieu de foncer vers le confort de sa
maison où l’attendait sa femme? Peutêtre la lassitude d’une vie monotone? D’abord, il ne vit rien, et il eut l’espoir que le petit animal avait réussi à en réchapper. Puis il
pensa que le chat, mortellement blessé, s’était traîné plus loin afin de mourir dans un
coin. Avec un malaise grandissant, l’homme s’imagina la pauvre bête mutilée, les
reins brisés, rampant vers l’abri d’un buisson.
Soudain, son cœur s’emballa. Il avait vu une masse blanche et inerte, bien trop
grosse pour être le cadavre d’un chat, à moitié dissimulée sous un tas de branchages. Il
s’approcha, descendant carrément dans le fossé, déchirant son pantalon sur les ronces. Sa première impression s’avéra exacte: c’était bien un corps humain qui gisait là! Dans un mouvement de panique, il se maudit de s’être arrêté, et il désira se retrouver
loin d’ici. Il imaginait déjà les complications, les gendarmes, les questions, les soupçons, peutet dégagea le corps. Il s’agissait d’une jeuneêtre. Mais il s’avança femme dont la chevelure rousse et abondante s’emmêlait aux herbes folles du fossé.
Elle était entièrement nue, et son corps pâle, presque phosphorescent, présentait de
nombreuses ecchymoses allant du bleu violacé au jaune malsain. L’homme était
persuadé que la jeune femme était morte, et il déplaça le corps avec précaution. C’était
son premier cadavre. Cependant, quand il toucha la peau, celleci se révéla chaude et
élastique, vivante. Il se pencha alors sur sa bouche, et constata qu’un léger souffle s’en
exhalait.
L’homme tenta de surmonter son émotion et rassembla ses souvenirs concernant
les premiers soins à donner aux accidentés de la route. Donner l’alerte, voilà ce qu’il devait faire ! Mais il était loin de la prochaine bourgade, et il répugnait à laisser la
blessée seule, le temps de rejoindre la plus proche habitation. Il savait aussi qu’il ne
fallait pas déplacer les blessés, mais il hésitait à laisser cette femme dans ce fossé. Il se
résolut tout de même à la bouger avec précaution pour la sortir de sa position
inconfortable. Quand il la prit dans ses bras, il fut surpris de constater à quel point elle
était légère. Après l’avoir déposée sur l’herbe du bascôté, il courut à sa voiture et en
rapporta un plaid dont il enveloppa la fille, autant pour la réchauffer que pour couvrir
sa nudité. Malgré son affolement, il avait remarqué à quel point elle était belle. Ses
seins étaient menus, mais fermes, couronnés d’aréoles dont le rose tranchait sur sa
peau laiteuse. Le ventre était très légèrement bombé, satiné, et en haut des cuisses
rondes et musclées, un léger duvet roux formait une autre tache de couleur… Elle
paraissait jeune, vingtcinq ans tout au plus.
La fille se mit à remuer légèrement, ses globes oculaires bougeaient derrière ses
paupières closes.
[…]
Il accepta avec empressement et la suivit dans la petite maison. C’était une bâtisse
minuscule, en briques rouges, couverte de lierre et de plantes grimpantes. Peutêtre
une ancienne maison de garde, ou un rendezvous de chasse? Ils s’assirent face à face
sur des bancs de bois, à une table rustique. Elle ne semblait pas gênée d’être vêtue
seulemense sentait toujours flottant, comme s’il rêvait. Elle se leva ett d’un plaid, lui
sortit deux bols d’un placard: Je n’ai pas grandchose à vous offrir, je le crains, je ne bois que du lait ou de l’eau.Euh, un verre d’eau sera parfait.Elle le servitbol de lait avec délectation, d’une seuleet se rassit, puis elle but son traite. Le liquide laissa sur ses lèvres une trace blanche, qu’elle fit disparaître d’un
coup de langue rapide. Il se secoua enfin de l’engourdissement qui l’avait saisi, et se
décida à poser les questions qui le tourmentaient :
Mais qui êtesvous ? Et que faisiezvous nue sur la route ? Où sommesnous,
enfin, vous vivez seule ici, au milieu des bois ?
Elle éclata d’un rire cristallin, comme si cette avalanche de questions était lachose la
plus comique qu’elle ait entendue. Elle se leva d’un mouvement souple et gracieux, et
le fixa droit dans les yeux. Encore une fois, il eut l’impression très nette que son regard
changeait. Il devint perçant et fixe, toujours aussi vert et profond, mais différent,
animal… Il eut peur, et elle dut le sentir, car les yeux obliques se voilèrent, et elle lui
sourit avec une sorte de tendresse amusée, dévoilant ses dents petites et pointues.
ton espèce ne savent pas voir la vérité quand elle se tientLes hommes de devant eux. Tu peux m’appeler Viviane, même si j’ai porté beaucoup d’autres
noms dans ma vie. Oui, je vis seule ici, depuis très longtemps, c’est mon
domaine, ou ce qu’il en reste, ce que j’ai pu en préserver.D’un autre mouvement gracieux, elle laissa tomber la couverture de ses épaules, dévoilant son corps si blanc qu’il semblait luire dans la pénombre. Son abondante
chevelure se répandit sur cette pâleur comme une coulée de cuivre en fusion,
descendant jusqu’à ses fesses rondes.
Quant à ce que je faisais nue dans la campagne, repritelle avec exaltation, eh bien je courais, je chassais, je profitais du soleil sur mon pelage, j’écoutais
les mille cris de la terre et des animaux, je respirais l’odeur de la Grande
Déesse, et chacun des souffles du vent était comme une caresse sur ma peau…
Jusqu’à ce qu’un de ces hommes inconscients que j’évite habituellement me
percute avec son bolide puant le plastique et le métal.
Je… Je ne comprends pas, balbutia l’homme, je ne vous ai pas vue, j’ai justeécrasé un chat, c’est pour ça que je me suis arrêté.
En prononçant ces paroles, il sut d’avance ce qu’elle allait lui répondre. C’était
impossible et choquant, mais une partie illogique de luimême savait déjà et expliquait
tous les détails bizarres de cette aventure, l’étrangeté fondamentale de cette fille, la
guérison pratiquement instantanée, magique ? De ses blessures, sa grâce féline, ses
yeux changeants et mordorés, ses cheveux roux comme la robe du chat.
Vous êtes folle, criatil, personne ne setransforme en chat, c’est impossible !
ce que tes ancêtres appelaient une sorcière, répliquatJe suis elle d’un air tranquille, et rien ne m’est impossible, je peux me changer en hirondelle pour
jouer avec le vent, en anguille pour ressentir l’eau commetu ne pourras jamais le faire, en chat pour courir et bondir dans les champs… Toutes ces choses, je
peux les accomplir, et bien plus encore, car la Grande Déesse m’a accordé son
pouvoir !
Sans s’en apercevoir, il s’était levé et s’était approché de la fille, en proie à un tourbillon de sentiments mêlés. Sa raison lui affirmait qu’elle était folle à lier, que les
sorcières n’existent pas, que de tels pouvoirs n’étaient que les délires d’une pauvre
névrosée, d’un autre côté, une part irrationnelle en lui, qu’il ignorait totalement, le
poussait à la croire. Et puis, son instinct triompha. La proximité de ce jeune corps
chaud et exalté, le désir qu’il avait d’elle depuis qu’il l’avait vue le poussèrent à la
prendre dans ses bras, à enfouir son nez dans sa chevelure qui sentait l’herbe coupée, à
embrasser son cou chaud et doux. Elle se laissait faire, répondant même à son élan
avec une ardeur semblable, son corps se mit à onduler, et elle commença à pousser de
petits miaulements de plaisir… Sans qu’il comprenne comment, ils se retrouvèrent
dans la pièce d’à côté, sur le lit. Elle commença à le dévêtir avec impatience, pendant
qu’il la caressait toujours. Ses seins devinrent incroyablement durs et se dressaient
sous ses doigts, et, lorsqu’il la pénétra elle était si moite qu’il n’éprouva aucune
difficulté… Elle faisait l’amour avec sauvagerie, le griffant et le mordant en poussant
des petits cris rauques ; « une vraie chatte en chaleur », se ditil en étouffant un petit
rire. Maintenant, il était convaincu d’avoir réellement affaire à une sorcière, une
magicienne de l’amour, insatiable et capable de tirer de lui des performances qu’il
n’imaginait pas. Enfin, et bien plus tard, elle se sépara de lui après un dernier
feulement de plaisir, et il s’endormit, épuisé et repu de sexe, sans une pensée pour
autre chose que l’amour qu’il éprouvait pour cette fille qui se prenait pour une
sorcière…
[…]
Le Dernier des Mokélés
J’ai appris que vous prépariez un numéro spécial sur la cryptozoologie.
Àl’époque, cette discipline n’existait pas, du moins elle n’avait pas été nommée ainsi.
Mais pendant ma carrière en Afrique noire, j’ai vécu une histoire qui s’y rapporte. Au
début des années cinquante, je suis parti pour le Congo pour mettre en application mon
diplôme fraîchement acquis en Médecine tropicale. Je me suis donc retrouvé dans les
zones les plus malsaines et les moins explorées de ce pays immense. Imaginez des
marécages grands comme trois fois la Belgique, où il pleut tous les jours, et où il es t
impossible de distinguer où commence le fleuve et où finit la forêt. Je m’étais bâti un
laboratoire de campagne non loin des rives du lac Télé, et je passais mes journées à
tenter de dénombrer les espèces de vermines qui contaminaient les rares populatio ns
locales.
Je devins vite l’ami d’un certain nombre de tribus qui vivaient de la chasse et de
la cueillette dans cet environnement hostile. En effet, j’étais avant tout un médecin, et
sans être un saint, je supportais très mal de voir la grande misère physiologique de ces
malheureux. À l’époque, ce raisonnement n’était pas si évident. Les Blancs évitaient
soigneusement de se mêler à la population, ils tentaient de reconstituer des conditions
de vie à l’Occidentale dans les villes où ils se concentraient. Les seuls qui se risquaient dans la jungle étaient des trafiquants aux motivations louches, des chasseurs obnubilés
par leur traque, et quelques missionnaires qui échangeaient des médicaments contre
des conversions hâtives. Tout ce petit monde nourrissait un mépris confortable envers
les indigènes, et se moquait pas mal de ce qui pouvait leur advenir. Ilm’est donc arrivé de nouer des relations suivies avec une tribu de Pygmées qui avait pris l’habitude de
venir me voir quand un des leurs était trop malade pour être guéri par les plantes.
J’appris à apprécier ces petits hommes toujours gais, vifs, qui n’hésitaient pas à
affronter les fauves avec un courage tranquille, armés simplement de sagaies de bois.
Leur chef en particulier, Ouété, m’inspira, une fois la de la langue franchie, barrière
une véritable amitié. Il ne fallait pas le juger selon les critères des Blancs, ce dont je
me gardais bien. Je découvris en lui un homme digne, avec un sens de l’honneur très
développé. Il passait souvent me voir dans mon laboratoire (une simple cabane où je
luttais constamment contre l’humidité), et nous avions de longues conversations dans
un sabir où se mêlaient le français et le bantou. Ce fut lui qui me parla en premier du
MokéléMbembé. Il mentionna ce mot en passant,comme s’il devait m’être familier. Devant mon air étonné, il m’expliqua que le Mokélé était la plus grande créature de la
jungle, mais que les Blancs ne la connaissaient pas, car malgré sa taille immense,
c’était un animal timide, qui se faisait de plus enplus rare dans les marais. Devant mon
air incrédule, Ouété se mit presque en colère. Il m’affirma avec la plus grande sincérité
qu’il avait déjà vu cet animal plus gros qu’un éléphant, pourvu d’un long cou lisse
surmonté d’une petite tête reptilienne et d’une queue comme un boa… Il m’expliqua
que, bien qu’herbivore, le Mokélé pouvait, de par sa masse énorme, être très
dangereux s’il se sentait menacé. Il me cita des cas de pirogues fracassées et de
pêcheurs imprudents noyés et broyés par le monstre mythique.
Au début, je croyais que Ouété se moquait de moi, qu’il me racontait l’équivalent
local d’une histoire de Dahut. Mais, en y réfléchissant plus tard, je dus avouer que le
pygmée avait paru plutôt vexé par mon incrédulité, et qu’il semblait tout à fait sincère.
De plus, je connaissais suffisamment ces gens pour savoir que leur humour,
complètement différent du nôtre, ignorait ce qu’était un canular. Leur langue ne
comportait que peu de mots abstraits, et ils avaient tendance à tout prendre au pied de
la lettre.
Lors d’une de nos conversations, je remis la discussion sur le sujet du Mokélé.
Ouété me dit qu’à son avis, ces animaux étaient en voie de disparition, qu’ils étaient
censés vivre très longtemps, mais qu’ils avaient peu de petits. Ledernier spécimen
qu’il avait aperçu vivait, solitaire, dans un marais très isolé, à des jours de marche
pénible à travers la jungle. Alors, je fus saisi d’une inspiration. J’allai chercher un de
mes livres de zoologie, et je le donnai au pygmée. Il feuilleta les pages illustrées,
nommant précisément les espèces qu’il connaissait, avec des petits commentaires:
l’éléphant, dangereux, mais très bon à manger; le python, inoffensif, mais au goût très
fade. Le crocodile, voleur d’enfants au bord des rivières et pratiquement impossible à
tuer à cause de son cuir… Il connaissait tous les animaux de son environnement, leurs
mœurs, et il les classait selon des critères essentiellement gastronomiques, ce qui était
normal, étant donné que la vie de sa tribu était axée sur la recherche de nourriture.
Convaincu que Ouété savait parfaitement faire le rapport entre un dessin et l’objet
représenté (ce qui n’est pas toujours évident chez les peuples dits primitifs), je lui
tendis un autre ouvrage, de paléontologie cette fois. Il regarda des illustrations, avec un
peu d’indifférence, claquant la langue de temps en temps, ce qui signifiait qu’il ne
reconnaissait aucun animal. Puis, il arriva à la planche en couleur représentant la faune
du jurassique, et il tomba en arrêt devant un dessin de brontosaure :
C’est ça, s’exclamatil, c’est le Mokélé Mbembé! La couleur est fausse, mais c’est cette bêtelà ! Difficile à trouver, dure à chasser, très dangereuse, on
dit que ce n’est même pas bon à manger.
Puis il me regarda avec un air de reproche :
Tu me disais que les Blancs ne le connaissaient pas. Mais tu as un dessin. Je le rassurai, lui affirmant que je n’avais pas voulu me moquer de lui, et j’essayai de
lui expliquer que les blancs croyaient que l’animal n’existait plus. Je renonçai à lui
faire comprendre la notion de préhistoire, pour lui l’époque du père de son père paraissant déjà un passé infiniment lointain.
Cependant, mon imagination fonctionnait à toute vitesse. Je me voyais déjà en
train de faire une communication à l’Académie des sciences, apportant des preuves de l’existence d’un saurien que l’on croyait disparu depuis des millions d’années. Je
demandai à Ouété :
 Je pourrais faire des photos de ce ?Tu pourrais me conduire à ce marais Mokélé, l’observer, nous pourrions peutêtre même le capturer…Le petit homme noir secouait la tête avec irritation en me voyant m’emballer.
Les Blancs n’ont pas le droit d’aller làbas, les esprits de la forêt ne veulent pas, et puis, c’est bien trop dangereux. Les fièvres sont encore pires dans cet endroit. Même nous, nous évitons d’y aller. Et à quoi ça te servirait, de capturer
un Mokélé? La viande n’est pas bonne, il est plus méchant qu’un troupeau d’éléphants. Si tu veux, je peux te capturer un buffle, ça c’est une viande
savoureuse…
Je me lanla science, et le besoin qu’ontçai alors dans un discours sur la connaissance,
les hommes blancs de faire reculer les limites de leur savoir. En vain. Ouété en
revenait toujours au danger et à sa notion utilitaire de la chasse : capturer le meilleur
gibier, jamais plus qu’il n’en faut pour nourrir la tribu, sans risquer la vie des
chasseurs. Je respectai ce point de vue. Il me paraissait plus sain que l’attitude des
chasseurs blancs qui abattaient les plus beaux animaux pour le trophée, et laissaient la
viande pourrir sur place. Cependant, j’étais malade à l’idée de rater une découverte si
importante. Je n’avais pas les moyens de monter mon propre safari, et de toute façon,
sans l’aide des pygmées, une expédition était vouée à l’échec. Seuls les indigènes
savaient se repérer dans le fouillis de la jungle; les blancs pouvaient passer à côté d’un
troupeau d’hippopotames sans le voir. Et ne parlons pas des dangers.
[…]
La Mort Sinueuse
Je ne dors jamais deux fois au même endroit. J'ai changé de ville tous les jours
depuis un mois. Mon premier soin est de calfeutrer soigneusement toute ouverture qui
se présente dans ma chambre, avant de chercher, le plus souvent en vain, un sommeil
d'oubli. Pourtant, je sens l'être, la chose qui me poursuit, se rapprocher de jour en jour.
Et ma peur augmente au fur et à mesure que je crois entendre un glissement répugnant
s'approcher de la chambre minable que j'occupe ce soir dans un hôtel parisien.
Peutêtre le fait de consigner cette aventure par écrit pourratil m'aider à surmonter
ma terreur. Demain, je m'envole pour le Canada, un pays de glace et de neige où nul
reptile ne peut survivre.
Mais autant commencer par le début. J'attendais un poste d'instituteur depuis un
an, après avoir terminé mes études, quand un ami m'a signalé un emploi qui m'a
immédiatement séduit. Il s'agissait de donner des cours à un enfant d'une douzaine
d'années pendant les vacances d'été. Cette place exigeait quelqu'un de libre, car Robert
Debrange, le grandpère et seule famille du garçon, habitait une propriété isolée au
milieu de la Sologne, parmi les bois et les étangs. Je n'avais aucune attache, et mon
ami m'avait affirmé que Debrange payait très bien.
Je me présentai un matin de la fin juin à la Héronnière, le domaine de Debrange.
Il s'agissait d'une ancienne ferme remise en état avec beaucoup de goût, perdue au
milieu d'hectares de forêt. D'un étang, situé à moins d'un kilomètre de la bâtisse,
s'élevait une légère brume. C'était un spectacle assez charmant, et je fus d'emblée
séduit par l'endroit. Debrange y habitait seul avec un couple de domestiques d'une
cinquantaine d'années. Marc, son petitfils dont les parents étaient morts dans un
accident de voiture, les rejoignait pour les vacances. Sans attendre, je fus présenté au
maître des lieux. Je dois avouer que Debrange me fut antipathique. Pourtant, son
accueil avait été cordial, mais tout dans son aspect avait quelque chose de repoussant.
Peutêtre à cause de ses yeux froids, pleins d'ironie. Debrange et moi passâmes le reste
de la journée ensemble à mettre au point le programme des cours que je donnerai à
Marc. Pendant ce temps, j'eus tout le loisir d'étudier le vieil homme. Il ne paraissait pas
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