Les eaux dans la calebasse

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Avant la conquête coloniale du Burkina Faso, deux villages, Toguin et Noabguin, vivent en parfaite entente. Gandaogo vit un amour romantique et secret avec Bouninda une très belle fille du second village. Une guerre meurtrière surgit alors entre les deux villages. A une autre époque, après les indépendances, l'administration décide de réunir les deux villages en un même département. Et l'histoire se répète. Les haines ressurgissent, séparent les amants, et donnent lieu à une succession de drames conduisant au crime. S'en suit un procès : celui du crime ou de la mésentente séculaire ?
Publié le : dimanche 1 avril 2007
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EAN13 : 9782296164949
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LES EAUX DANS LA CALEBASSE

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L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique;
L'HARMATTAN, ITALIA s.r.1.

75005 Paris

Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino Kônyvesbolt; L'HARMATTAN HONGRIE Kossuth L. u. 14-16 ; 1053 Budapest

L'HARMATTAN BURKINA FASO 1200 logements villa 96 ; 12B2260 ; Ouagadougou 12 ESPACE L'HARMATTAN KINSHASA Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives BP243, KIN XI ; Université de Kinshasa - RDC L'HARMATTAN GUINEE Almamya rue KA028 En face du restaurant Le cèdre OKB Agency Conakry - Rép. de Guinée

BP 3470

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-02502-8 EAN : 9782296025028

SA WADOGO Wendmalguéda Léonce

LES EAUX DANS LA CALEBASSE
roman

L'Harmattan

Ecrire l'Afrique
Collection dirigée par Denis Pryen

Déjà parus Jean-Marie V. RURANGW A, Au sortir de l'enfer, 2006. Césaire GHAGUIDI, Les pigeons roucoulent sans visa..., 2006. Norbert ZaNGa, Le parachutage, 2006. Michel KINVI, Discours à ma génération. La destinée de l'Afrique, 2006. Tidjéni BELOUME, Les Sany d'!mane, 2006. Mamady KOULIBAL Y, La cavale du marabout, 2006. Mamadou Hama DIALLO, Le chapelet de Dèbbo Lobbo, 2006. Lattin WEKAPE, www.romeoetjuliette.unis.com. 2006. Grégoire BIYIGO, Orphée négro, 2006. Grégoire BMGO, Homo viator, 2006. Yora BA, Le tonneau des Danaides, 2006. Mohamed ADEN, Roblek-Kamil, un héros afar-somali de Tadjourah, 2006. Aïssatou SECK, Et à l'aube tu t'en allais, 2006. Arauna DIABATE, Les sillons d'une endurance, 2006. Prisca OLOUNA, Laforce de toutes mes douleurs, 2006 Salvatar NAHIMANA, Yobi l'enfant des collines, 2006. Pius Nkashama NGANDU, Mariana suivi de Yolena, 2006. Pierre SEME ANDONG, Le sous-chef, 2006. Adélaïde FASSINOU, Jeté en pâture, 2005. Lazare Tiga SANKARA, Les aventures de Patinde, 2005. Djékoré MüUIMüU, Le candidat au paradis refoulé, 2005. Kaumanthio ZEINAB DIALLO, Les rires du silence, 2005. Koumanthio ZEINAB DIALLO, Les humiliées..., 2005. Amaka BRüCKE, Lafille errante, 2005. Eugénie MOUA YINI OPOU, Sa-Mana au croisement des bourreaux,2005. Lottin WEKAPE, Le perroquet d'Afrique, 2005. André-Hubert ONANA-MFEGE, Mon village, c'est le monde, 2005. Lora MAZONO, La quatrième poubelle, 2005. Kamdem SüUOP, H comme h..., 2005. Sylvie NTSAME, Malédiction, 2005. Blaise APLüGAN, Sètchémé, 2005.

CHAPITRE I: L'AFFRONT La nuit était belle. C'était un de ces clairs de lune où les étoiles comme par rivalité, avaient envahi le ciel cendré, vraies lucioles célestes. La clarté lunaire aidée de celle des étoiles illuminait une agglomération de cases suspectes, une suspicion qu'on pourrait attribuer au grand silence qui pesait sur la cour de No aga. En effet, à l'accoutumée, elle était animée par une mêlée enthousiaste des contes des enfants et de la causerie de case à case des adultes. La nuit était vraiment très suspecte, surtout par un clair de lune où d'habitude la verve et l'enthousiasme se décuplaient, la quiétude et l'inspiration célestes aidant. Chez No aga, lorsque la lune chantait et les étoiles dansaient, elles faisaient l'apologie de l'éloquence et de lajoie de vivre. Pourtant dans cette même soirée, si les adultes semblaient être peu intéressés par la supputation de la journée et les sempiternels voyages dans le passé, les enfants quant à eux n'avaient pas failli à leurs habitudes. Rassemblés devant la cour, ils avaient commencé à faire des contes, bruyamment. Noaga sortit et se dirigea vers le groupe d'enfants joviaux. A voix basse, il leur fit savoir qu'une réunion de famille allait se tenir dans la cour, et elle ne devait pas être gênée par leur babillement qu'il aimait pourtant bien écouter tous les soirs, car témoignant de la quiétude et de la joie dans la famille. Bientôt, la cour commença à accueillir les membres de la famille qui formaient un cercle s'élargissant au fur et à mesure des nouvelles arrivées. Ils avaient entamé par affinité des discussions en attendant l'arrivée des retardataires. Malgré le bourdonnement de ces échanges, on entendait perceptiblement le babillement des enfants qui, opiniâtres, ne tenaient pas à sacrifier leur nuit de clair de lune quelle que fût la raison. Cet entêtement irrita le maître de famille qui fit une seconde sortie. Cette fois-ci, il tempêta sur eux, marmonna quelques mots de dégoût puis rejoignit

le cercle familial. Que cachait cette colère? A chaque fois qu'il y avait des visiteurs ou une cérémonie dans sa cour, il devenait sévère pour conserver l'image d'un père qui donne une bonne éducation à ses enfants. Ces derniers savaient cela d'instinct, mais une remontrance n'était jamais de trop. Assagis, ils s'étaient compactés tout de même, chuchotant et riant sous cape. Pour eux, une nuit de clair de lune ne se sacrifie pas. Quand Noaga rejoignit le cercle familial, il trouva l'assemblée calme. Toutes les personnes ressources étaient présentes et la réunion pouvait commencer. C'était tant pis pour les retardataires. Il rompit le silence aussitôt par un sermon: «Les enfants sont insupportables, je suis sorti mettre de l'ordre! ». Le silence retomba, plus lourd, lourdeur due à l'impatience qui se faisait sentir. Quel était l'objet de cette rencontre? Noaga ne tarda pas à l'introduire: «Je vous remercie d'être venus à la réunion. Je remercie particulièrement le Doyen de la famille qui nous a fait l'honneur d'être présent pour nous éclairer. Nos ancêtres n'ont-ils pas eu raison d'affirmer que la famille est le soutien le plus cher qu'une personne puisse avoir? Elle est le premier secours et le dernier recours. C'est pourquoi parmi vous ce soir, je me sens en sécurité. Avec la permission du Doyen, je vais commencer à exposer l'objet de la réunion ». En quelques phrases, le septuagénaire lui donna la permission de parler. C'était une formalité banale à première vue pour le respect du 'droit d'aînesse, mais combien capitale pour la bienséance et la culture. Après avoir raclé la gorge, Noaga reprit la parole, marquant la fin de ce prélude à la réunion dont le sujet central semblait être difficile à aborder. Il poursuivit: «Ma fille Téné a dix sept ans. Elle a donc l'âge de se marier si elle n'en a pas dépassé de peu. Elle a déjà deux prétendants, un jeune du nom de Raogo du village de Tanghin et mon ami Sibiri que vous connaissez tous bien. Le fils âmé de ce dernier est à 8

Ouagadougou et il est célibataire. C'est pour lui que Sibiri veut donc demander la main de ma fille. Pour le moment, je n'ai donné une réponse ni à l'un, ni à l'autre des prétendants. Ce n'est pourtant pas pour faire ce choix que la réunion a été convoquée. Le Doyen m'a conseillé de laisser passer la saison pluvieuse, mais j'ai peur ». «En effet, aujourd'hui j'ai reçu la visite de deux jeunes de Toguin dont un du nom de YaIlJ.ba.Il est le fils de Kuilga. C'est en fait le jeune homme qui avait sauvé Téné de la noyade quand elle était petite. De ce fait, je les ai reçus et les ai écoutés. Mais j'ai refusé les noix de colas qu'ils m'ont offertes en signe de leur bonne volonté. Comme la sagesse le recommande, on répond à l'appel avant de refuser de rendre service. Au moment de partir, ils m'ont fait savoir que c'était une visite de courtoisie et qu'ils allaient repasser une autre fois. Depuis qqand une courtoisie existe-t-elle entre Toguin et Noabguin? Alors, j'ai tout compris. Yamba cherche à faire la paix avec notre famille afin de demander la main de Téné. Il croit que le fait d'avoir sauvé ma fille de la noyade lui donne des droits. Vous savez bien que c'est impossible parce que sa famille et la nôtre sont ennemies depuis nos pères. Mais le plus choquant dans cette histoire est que ce jeune homme et ma fille se voient en cachette depuis longtemps. Je l'ai fait filée après cette visite incongrue et j'en ai eu la confirmation. Je l'ai d'ailleurs bien battue et elle a tout avoué; c'est honteux. D'ailleurs elle ne pouvait pas mentir car moi-même je l'ai surprise une nuit en train de sortir pour aller rejoindre son amant. Je pense donc qu'il faut faire quelque chose avant qu'il ne soit tard. C'est pourquoi le Doyen a fait convoquer cette réunion pour qu'on trouve ensemble une solution ». Après cet exposé de Noaga, il y eut un remue-ménage et une complainte unanime dans l'auditoire qui était resté jusque-là froid et muet. Sans nul doute, l'origine de cette complainte était ce nom Kuilga et la mauvaise surprise de la visite de son fils à leur famille. Que venaient chercher les 9

ennemis chez eux? D'un ton à la fois posé et autoritaire, le Doyen demanda à l'assemblée de se calmer afin de faire des propositions idoines et dépassionnées. Malgré cette invitation du sage au calme, les gens laissaient libre cours à

leur colère et sans complaisance, blâmaient la naïveté
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dangereuse de leur fille et proposaient çomme solution le choix d'un prétendant et la précipitation de son mariage. Après avoir écouté attentivement les uns et les autres, et après que la tension eût baissé d'un cran, le Doyen prit la parole. Il fit appeler Téné et tint ce langage: «Téné, es-tu devenue folle? Maintenant tu choisis tes amants parmi nos ennemis pour qu'ils puissent nous faire du mal! Quelle ingratitude envers ta famille! Assieds-toi, nous te choisirons un mari d'une bonne famille ce soir! Ce que les ancêtres disent est vrai: si l'on demande à une fille de faire le choix de son mari, elle jettera son dévolu sur un borgne». Précipitamment la jeune fille s'agenouilla et avec souplesse, s'assit sur ses talons. Le Doyen, avec une voix emprunte d'une nervosité étouffée, poursuivit son intervention: « Si cela est vrai que la fille est celle de toute la famille, le choix de son futur époux revient de droit à son père. La famille pourra ensuite donner son point de vue. Ainsi je demande à Noaga de nous faire une proposition ». Noaga ne s'empressa pas de prendre la parole. Il préféra d'abord plonger dans une réflexion, ce qui permit au silence de s'implanter dans l'assemblée. Des sons de tam-tams provenaient de loin. Tout le monde prêta l'oreille à ces sons lointains et harmonieux qui roulaient comme un tonnerre à travers la brousse silencieuse. L'atmosphère les dissipait et les oreilles se tendaient pour les chercher, aubaine ou refuge dans l'attente du résultat d'un suspens? En tout cas, personne n'y était indifférent. Cette musique leur parvenait sûrement d'une cérémonie dans un village voisin. Les chants d'un oiseau déchirèrent la nuit comme une complainte, puis, plus rien. Ils eurent pour mérite de tirer Noaga de sa réflexion qui impatientait tout le monde. Il 10

commença un petit discours: «Le Doyen m'a demandé de faire un choix. Qui mieux que mon ami Sibiri mérite la main de Téné? Il a toujours été à mes côtés en temps de malheur comme en temps de bonheur. En plus, notre amitié est vieille et l'homme est irréprochable. Lui donner la main de notre fille serait un signe de reconnaissance pour les nombreuses années d'amitié et ôtera toute velléité d'espoir à la famille ennemie. Kuilga et sa famille comprendront ainsi que nous ne sommes pas prêts d'oublier leur imposture quoique lointaine. Moi, je viens de faire une proposition mais il vous appartient d'en juger ». Les dernières paroles, Noaga les avait prononcées avec fierté. Tout le monde fut fasciné par le courage et la fidélité de ce dernier à sa famille. Il était un défenseur de la dignité familiale. Noaga savait ce que tout le monde pensait de lui. Il releva le buste, dévisageant les gens dans le noir comme pour avoir une confirmation de ses présomptions. Tout le monde approuva son choix et, mieux, apporta des preuves supplémentaires pour le conforter. C'est le Doyen qui eut le dernier mot: «Noaga, tu es un fils digne de notre famille. Tu viens de le prouver encore une fois par ton choix. Comme nous le confirme cette sagesse ancestrale, on n'enfante pas du caractère de son enfant. Nous savons tous que tu as bien éduqué ta fille mais hélas, c'est un enfant! Elle ne sait pas que sous la cendre il y a toujours des braises. D'ailleurs, n'ai-je pas dit que c'est un enfant? Ses yeux sont blancs, mais elle ne voit pas loin ». Ces derniers mots, le Doyen les avait prononcés calmement comme s'il eut subitement pitié de la jeune fille qui avait la tête baissée. Un hoquet attira son attention sur elle. Elle essayait en vain d'étouffer un sanglot qui gonflait et dégonflait sa poitrine à un rythme accéléré. Finalement, une grosse goutte de lanDe tomba. Pour la consoler, le Doyen se retourna vers elle et lui demanda: «Téné, pleures-tu? Essuie tes larmes, tu es assez grande pour pleurer comme un bébé! Dis-moi, que penses-tu du choix Il

que nous avons fait? ». Entre deux hoquets, la jeune fille parla d'une voix enrouée: « Je m'en remets à votre volonté, ce qui vous plaît me plaît également ». Des lannes tombèrent en cascade puis reniflant fort, elle pleura abondamment. En réalité, Téné ne comprenait pas pourquoi sa famille haïssait celle de Yamba au point de l'ignorer. Les deux villages étaient proches l'un de l'autre mais leurs populations étaient distantes l'une de l'autre. Tout les unissait pourtant, à en juger par leur histoire. En effet, dans un passé lointain, la zone qu'occupaient les deux villages était inhabitée. C'était un vaste espace occupé par une brousse touffue habitée par des bêtes féroces. Il y avait les lions, les panthères et les hyènes qui pouvaient être cités panni les plus dangereuses. Brousse tranquille qui respirait au rythme d'une rivière et qui se nourrissait des saisons dans la quiétude totale, que tu étais belle! Cette rivière, appelée à tort fleuve parce que l'eau y débordait et coulait sur un long lit pendant la saison pluvieuse, était le cœur de la brousse. Elle aussi, était dans la quiétude totale. Un jour, la famille de Téné arriva dans la zone et s'y installa. Elle nomma la rivière Ko-nanga, ce qui signifie la rivière scorpion. Ce nom était inspiré par le fait que Ko-nanga lançait parfois des jets d'eau à certaines périodes de l'année. Pour l'unicité de la famille, ce groupe choisit de s'installer à la rive droite, faisant de la brousse et de la rivière siennes. Un village fut crée ainsi et fut nommé Noabguin. Plus de vingt ans après, la famille de Yamba arriva dans la zone et voulut s'y installer. Elle ne pouvait le faire sans l'aval de Noabguin. Elle fit alors allégeance aux habitants de ce village qui lui donnèrent l'autorisation de s'installer, mais à l'autre rive de Ko-nanga, la rive gauche. Ainsi naquit le village de Toguin. Les deux villages formèrent ensemble Kuilguin, un nom qu'utilisaient les autres contrées pour désigner le bloc d'habitations bordant la rivière. 12

A l'intérieur de la zone, on parlait de Noabguin ou de Toguin; à l'extérieur, on parlait de Kuilguin. Pour désigner les deux groupes qui habitaient les deux rives de Ko-nanga, on hésiterait entre les noms village et clan. Pour eux, c'était pourtant clair: des personnes ayant la même histoire, les mêmes ancêtres, forment un village. L'identifiant, c'était le sang. Les deux clans vivaient en bonne intelligence et dépendaient tous du village de Toudou dont le chef était aussi le leur. Malheureusement, un grand conflit familial allait les opposer plus tard et perdurer. Depuis, il y avait deux frontières entre eux, Ko-nanga et la mésentente séculaire. C'était avant « l'arrivée du Blanc» comme aimait à le dire le père de Téné à chaque fois qu'il évoquait cette histoire. Après les indépendances, Kuilguin fut érigé en département administratif dont Toguin et Noabguin faisaient partie avec d'autres villages de la zone. Administrativement, les deux villages dépendaient donc de Kuilguin, mais sur le plan coutumier, ils dépendaient de Toudou. C'est pourtant la rivière-frontière qui allait être la source d'amour de Téné pour Yamba. En effet, quand ils étaient petits, les enfants s'y baignaient à chaque fois que l'occasion se présentait, mais en deux groupes différents. Chaque clan avait sa zone. Un jour, la baignade était intéressante et les enfants pagayaient comme des oies sauvages. Un moment, Téné s'aventura au milieu de la rivière et fut brusquement happée par une force. Elle était tombée dans un de ces petits puits du fond de la rivière. Elle se débattit, disparaissant et réapparaissant dans les eaux troubles. Elle commença à s'en abreuver jusqu'à être à bout de souffle. Ses appels au secours furent vains; les autres enfants de son clan avaient pris peur, et c'était la débandade pour quitter la rivière. C'est en ce moment que Yamba, qui était aussi spectateur avec les autres enfants de son clan, fut choqué à l'extrême. Il voulut aller porter secours à la fille en

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détresse mais, les autres s'y opposaient. Leurs parents leur interdisaient tout contact avec l'ennemi. Brusquement, Yamba ne put résister à son instinct de sauveteur. Il tomba dans l'eau et commença à nager vers le centre de la rivière. Quand il y arriva, il plongea et ressortit avec Téné. Elle s'était évanouie, donc elle était un poids mort à transporter. Il la sortit à la berge et la déposa sur l'herbe touffue. Comme il avait l'habitude de sauver les enfants en noyade, les premiers soins étaient une routine. Il fit des pressions sur la poitrine et le ventre de Téné qui vomit de l'eau sale pendant quelques instants avant de tousser et geindre. Elle était revenue à elle-même. Sans parler aux autres enfants de la famille ennemie, il abandonna la pauvre et traversa à la nage Ko-nanga pour retrouver les siens. Quand Téné fut ramenée à la maison, un compte rendu fut fait à sa famille mais, Yamba n'avait eu la gratitude d'une reconnaissance. Leur monde était ainsi fait! La destinée conjugale de Téné était sans nul doute établie à l'issue de la réunion familiale et était irrévocable. Elle savait que dans leurs coutumes, on n'avait nullement besoin de l'avis d'une jeune fille pour donner sa main à un prétendant. C'était une affaire entre deux familles et non celle entre deux jeunes personnes qui, sur l'autel de la passion, sont souvent prêtes à vendre la lune l'une pour l'autre. Pour la famille, seule une passion existait, I' obéissance. Téné était prête à obéir. Ainsi, elle voyait son enfance et son adolescence voler comme un oiseau échappé d'une cage à jamais. Elle les regrettait amèrement à tel point qu'elle fut assujettie à une psychose faite de nostalgie et de haine. C'était plus exactement une nostalgie faite d'un bilan vague de son enfance qu'elle percevait comme étant la plus belle période de sa vie, celui de son adolescence, plus proche, qui lui avait inspiré d'instinct la présomption de son 14

entrée prochaine dans la vie d'adulte et, partant, une haine contre l'ordre social des choses. Pour apaiser sa peine, elle n'avait trouvé pour seul refuge que la solitude. Elle s'isolait souvent pour faire ses derniers rêves. d'adolescente. A chaque fois, elle ne pouvait s'empêcher de chantonner une triste mélopée des jeunes filles promises qui, éprouvant une certaine nostalgie mélancolique en pensant à leur mariage futur, se révoltaient dans la passivité. Elle disait ceci:

Ma mère m'a dit qu'il m'appelle Ma mère m'a dit que mon fiancé m'appelle Lui qui se trouve là-bas, loin de mon village Lui qui m'invite à venir dans son village Qui est-il mère? Pourquoi dois-je quitter mes parents pour le rejoindre? Mère, est-ce vrai que je pars chez lui dans neuf jours?

La famille de l'heureux prétendant avait reçu confirmation que la main de Téné lui avait été donnée, mais, elle fut invitée à faire les cérémonies matrimoniales avant la fin de la saison pluvieuse. C'était au cours d'une visite de la future belle- famille que la nouvelle fut donnée officiellement. Ce jour-là, Téilé avait fait du zoom-koom, une boisson à base de farine de mil pour les visiteurs. Dans son for intérieur elle se disait: « C'est donc ceux-ci qui viennent m'arracher à l'affection de mes parents! ». Furtivement, elle avait dévisagé tous les jeunes hommes du groupe, s'efforçant de détecter son futur mari mais, c'était peine perdue. Aucun visage ne trahissait une avidité et une passion excessives. Rien ne lui rappelait la flamme des yeux de Yamba quand, dans la discrétion, ils se

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regardaient les jours de marché feignant de ne pas se connaître. De l'intérieur de la case, les paroles des vieux sages lui parvenaient. Elle était assise à côté de sa mère qui, autant préoccupée que sa fille par la rencontre qui allait décider du sort de celle-ci, veillait. Toutes deux tendaient l'oreille et épiaient. L'intervention qui, sans nul doute, restera pour toujours gravée dans la mémoire de Téné fut celle du Doyen de sa famille. Avec sages.se, il avait dit ceci à la famille du prétendant: « Vous nous avez approché pour demander la main de notre fille. Cela fait déjà un certain temps,. mais nous n'avions pas donné notre position. Toute chose se fait en son temps et le jour est venu pour nous de vous donner une réponse. Si quelqu'un a quelque chose que les autres convoitent, cela est une source de fierté car la convoitise met en exergue la valeur de la chose. Si l'objet de la convoitise est ce qu'une famille peut avoir de plus cher, sa fille, cette fierté de propriété se décuple. Au contraire, si personne n'était venu nous aborder du sujet de notre fille, nous serions tristes et pessimistes ». « Mais nous remercions beaucoup Dieu et les ancêtres, le fil de ses prétendants est long. Une sagesse dit que bien que la langue et les dents cohabitent, il arrive qu'elles se disputent. L'amitié entre Sibiri et notre famille fait exception à cette sagesse jusqu'à ce jour. Alors, nous avons jugé que nous ne pouvions avoir un meilleur parti pour notre fille que votre famille. Chez vous, nous ne doutons un instant qu'elle sera traitée comme chez nous. Vous reviendrez donc dans quarante quatre jours pour faire le poug-poussem ». La dite cérémonie est le mariage traditionnel. Cette dernière phrase avait sonné comme un gong dans l'esprit de Téné. Il ne lui restait plus que quarante quatre jours d'adolescence. L~esjours s'égrenaient un à un et Téné commençait à sortir de la profonde psychose des premiers jours qui 16

avaient suivi cette cérémonie. Chaque jour qui passait, éphémère, lui donnait le sentiment qu'elle s'éloignait de l'adolescence d'un pas et que le statut de femme lui volait un pas. Mais ce n'était plus cela qui .l'agaçait ; le mal était consommé. Ce qui la dérangeait jusqu'à la troubler dans les principes fondamentaux de son éducation, c'était l'affabilité de son père à son égard. Plus rien n'était comme avant. Les rapports père-fille d'antan avaient été subitement assouplis. Une sorte de galanterie pour le père et une peur injustifiée pour la fille étaient des nouvelles règles. Noaga s'entretenait plus fréquemment avec elle sur des sujets de morale féminine tels que le respect du mari et des parents de celui-ci, celui des vieilles personnes, le devoir de retenue que la femme doit observer dans son foyer et d'autres vertus nécessaires pour faire d'elle une bonne épouse. Au champ, il était devenu plus attentif au moindre de ses gestes et à chaque fois qu'il décelait une imperfection en elle, il s'approchait et la corrigeait sans lever le ton. Pour lui, c'était les dernières occasions pour faire des retouches dans l'éducation de sa fille afin qu'elle pût incarner une bonne image de sa famille dans le foyer. Avoir un parent qui vous surveille à longueur de journée passe encore; mais Téné malheureusement en avait deux. En effet, sa mère, emboîtant le pas de son père comme s'ils s'étaient décidés de concert à troubler sa vie, n'était pas moins rigoureuse. Elle passait la journée à lui crier à la moindre occasion les phrases de ce genre: «Téné, un pagne ne se noue pas comme ça, c'est vulgaire! », « une femme ne s'assoie pas comme cela, rassemble bien tes cuisses et tâche de ne pas te cambrer! ». Vraie pie dans la journée, elle donnait néanmoins des cours de féminité et des conseils à celle-ci dans la discrétion de la nuit. En outre, elle lui avait donné des perles qu'elle portait autour des reins, des colliers et des bracelets divers choisis parmi ses propres bijoux, des pagnes neufs et. un foulard blanc aux motifs rouges et noirs très vifs appelé luili-péendé , de 17

vraies parures pour lui rappeler qu'elle serait bientôt femme et l'habituer à la mise qui sied. Pour mieux informer les garçons qui convoitaient la belle Téné de son nouveau statut et attiser la jalousie des ennemis, la mère fit parer la fille de ses nouveaux bijoux pour aller au marché. Il y avait très longtemps qu'elle n'y avait plus mis pied. Depuis les derniers évènements qui avaient bouleversé sa vie, même si ses parents ne l'en empêchaient pas, rien ne l'exhortait à le faire. Dans un passé proche, quand elle y allait, c'était une occasion de se dérober pour aller rencontrer Yamba en cachette dans un coin retiré. Comme ce jour-là c'est sa mère qui l'encourageait à aller au marché, elle ne s'en priva pas. Elle fut d'ailleurs émerveillée car c'était une opportunité pour elle d'échanger avec ses amies sur le mariage. Ses vœux ne furent pas vains: ce jour de marché était sien. Dans ses nouvelles parures elle fut d'abord gênée puis progressivement, elle s'était découverte autre. La perception qu'elle avait de sa personnalité avait changé durant le trajet qui séparait son domicile du marché. Quand elle y arriva en compagnie d'autres filles de son village, le marché était très animé et grouillait de monde, mais dans ses tournées, cela ne l'empêcha pas de rencontrer ses amies Sibidou et Awa. Elles étaient toutes deux du village de Pousguin. Ce fut la joie des retrouvailles et très rapidement une causerie s'engagea où dominaient les vieux souvenirs d'aventures tirés du fond du passé. Parmi ceux-ci il y avait leurs rendez-vous secrets avec leurs amants. Il n'en fallait pas plus pour plonger Téné dans des remords, et une froideur troublante à vue d'œil la subjugua. Ses amies comprirent alors que ces vieux souvenirs avaient un goût insipide pour elle à cause de son futur mariage et, surtout, à cause de la perte à jamais de celui avec qui elle avait promis de se marier: Yamba. Elles compatissaient à sa douleur, mais elles ne pouvaient rien faire pour la calmer. Au contraire,

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elles l'aggravèrent en abordant le sujet brûlant de ce fameux manage. Tout en discutant, elles sillonnaient le marché pour faire de petits achats mais surtout pour mieux exhiber leur toilette. Le marché n'était pas seulement un point d'échanges commerciaux mais il était aussi le point de mire pour faire la fête et s'égayer, un vrai carrefour d'échanges culturels, un tremplin de bien-être social. Le climat qui y régnait l'attestait. La foule se disloquait continuellement en lambeaux qui, comme emportés par des vagues féroces, mouvaient et s'entremêlaient dans un beau désordre. Dans leur errance, les filles s~ retrouvèrent dans la partie du marché réservée aux cabarets. La fête y était comme à l'accoutumée enthousiaste. C'était d'ailleurs pour cette raison que cette zone était surnommée « le marché des fous ». Jamais nom n'a sied comme celui-là. En effet, hormis le dolo qui remplissait plusieurs jarres et qui allait être vidé incontestablement dans les estomacs d'ici la tombée de la nuit, on y trouvait toutes les viandes de mauvaise réputation: du chien, du chat, de l'âne, etc. Un amalgame confus de battements de tam-tams, de chants, de cris et de bavardages de tous ordres, attestait la joie de vivre dans ce milieu. Si la plupart des gens qui s'égayaient dans les cabarets présentaient des signes de folie temporaire sous l'effet de l'alcool, de vrais fous, on en trouvait aussi. Ils injuriaient, soliloquaient. Les plus sages avaient même le privilège de boire dans certains cabarets. Bref, tout le monde y trouvait son compte surtout avec le rapprochement circonstanciel du raisonnement et de la logique. Qui avait poussé les filles à aller au «"marché des fous »? Etaient-elles devenues folles? Téné ne le savait pas, mais elle y fit une des rencontres sinon des plus inattendues, du moins des plus perplexes. Elle avait débouché avec ses copines sur un cabaret où elle aperçut Yamba. Avant qu'elle pût réagir, leurs regards se croisèrent et comme un piquet, elle fut immobilisée par le choc de la 19

stupeur. Que devait-elle faire, fuir, l'ignorer ou l'affronter? Elle n'arrivait pas à se décider; seul un instinct pouvait la sauver. Elle était d'ailleurs hors d'elle-même. Subitement elle eut envie de pleurer et un vague sentiment de pitié ramollit ses membres. Elle venait de comprendre que Yamba, contrairement à la population heureuse qui faisait la fête, était venu pour noyer ses peines dans l'alcool et quémander le privilège de savoir que dans le monde, la joie existait toujours. Yamba était ainsi devenu un ivrogne! Ah, que la vie est difficile et réserve des surprises! Le jeune homme était un monument aux yeux de Téné. Il était costaud avec une large poitrine, ce qui lui donnait l'air d'être trapu. Il était pourtant grand et sa princesse le savait. Sa tête ronde était dominée par un front large et un nez pointu d'où sortait souvent de la sueur, un signe de long~vité selon ses propres dires. Ses bras étaient musclés, faisant de lui un homme doté de qualités de bon travailleur. Sur le plan moral, Yamba était courageux mais très calme, un « bandit caché» comme Téné aimait à le dire à chaque fois qu'il faisait un acte de bravoure. En outre, il était un redoutable stratège et cela, il l'avait prouvé plusieurs fois à sa princesse. Ce jour-là, Yamba semblait avoir perdu toute sa personnalité. Téné n'ayant pas pu supporter cette réalité hideuse rassembla toutes les forces qui lui restaient et dit à ses amies: «Allons-y, nous n'avons rien à faire ici! ». Sur ce, elle détourna son regard de Yamba et suivie de ses amies, s'en alla jusqu'à la sortie «du marché des fous ». Durant leur parcours, personne ne parla à l'autre. C'est une fois à l'abri de toute indiscrétion que Sibidou interrompit le silence: «Téné, Yamba veut sûrement te parler. As-tu remarqué son regard? Il serait mieux. que vous vous voyiez pour une dernière fois ». Elle ne reçut aucune réponse, mais connaissant bien son amie, elle savait qu'elle voulait aussi le voir et lui parler. Son silence était un «non de femme» et Sibidou avait lu un « oui» dans les yeux de sa copine car, 20

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