Les Emigrants

De
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Alima, rêve d'abandonner son mari et ses deux enfants pour rejoindre sa copine qui a épousé son correspondant sur le net, en Suisse. Ce roman dépeint les réalités africaines de l'heure à travers les mésaventures incroyables d'une bande de jeunes assoiffés d'émigration.
Publié le : mercredi 1 juillet 2009
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EAN13 : 9782296232495
Nombre de pages : 131
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Jimmy Love

Les Émigrants

roman

Chapitre I

C’était unaprès-midi du mois de juillet, en pleinété,
l’été camerounais dont larégion deYaoundé détenait seule le
secret.En effet,un peupartout surl’étendue du territoire
national, on necomptaitque deux saisons :huitmoisdesaison
despluies, de lami-marsàlami-novembre, etquatre moisde
saisonsèche.Parcontre,à Yaoundé, ilyavaitbel etbienquatre
saisons, dont une petitesaisonsèche, de juinàfinaoût,que nous
pouvons qualifierd’étécamerounais.
Cesoir-là, il faisaitmoinschaud etla clarté duciel ne
présageaitpointl’imminence d’uneaverse.C’était untemps
idéal pourles vacanciersen mal de farnientequi,accompagnés
oupas,se prélassaientdansdesjardinspublicsdevenus
abondantsdansla capitalecamerounaise.
En effet, dans un paysoùlever le coudeétaitdevenu un
sportnational, l’endroitle plusprisé pourpasserletempsétait
fatalementlebar.Finie l’époque oùle présidentAhidjo, l’ex,
exigeaitladistance de plusieurscentainesde mètresentre deux
bars, oubien, interdisaitl’ouverture d’un débitdeboissonsà
proximité d’une école oud’un établissementpublic.Ence
temps-là, lavente de l’alcool était strictement réglementée.La
procédure d’obtention d’unagrémentpourouvrir un débitde
boissonrelevaitd’un parcoursdecombattant.Depuis, leschoses
avaientchangé etla bière devenaitla chose lamieuxdistribuée
aupays.Il n’étaitpas surprenantquece petitEtatpauvre et très
endetté,ravît une foisde plus, lemaillot jauneparmi lespays
africainslesplusgrandsconsommateursdechampagne.Triste
record !
Dans uneville éloignée de lamer, oùle ministre de la
Villeavaitlancé des travauxpourl’aménagementdesplagesau
bord de la Seine,que dis-je, dulacmunicipal, lesjardinspublics

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étaientprisd’assautpardes vacanciers, principalementlesnon
alcooliques qui,accompagnésounon, passaientdubontempsà
lamanière des romantiques.Le plusbel endroitétait sans
conteste le jardin publicde l’hôtel deville.
Parmicesparesseuxquivoulaientimiterles
Occidentaux, ily avait Tetkap,un jeune garçontrentenaire, de
taille moyenne,àla barbe malrasée,qui étaitassis sur unbanc
public, lesjambescroisés, leregardrivésur unrecueil decontes
qui défrayaitla chroniqueà ce moment-là, dansle pays.
Scotchésurlebancimmaculé,Tetkap faisait semblant
de dévoreravec avidité leshistoireshilarantesdu«Poisson
parlant ».Etpourtant, lamélancolie desonvisage, leregard
immobile etlapagequ’ilregardaitdepuis une demi-heure,
attestaient sansnul doute,quece fauxlecteurdormait.Drôle de
sommeil !
Il dormaitles yeuxouverts, lesjambescroisés, lesmains
posées sur sa cuisse droite etle livre ouvert,biencalé dansles
mains.Enréalité, il ne dormaitpas, maisil pensait.Il
réfléchissait, ilcalculait, ilanalysait.Mais qu’est-cequi
préoccupaità ce point,ce jeune garçonàlafleurde l’âge?
Commentdonclesavoir ?Il fallaitentrerdans sa conscience
pourexplorer sespensées.
Ce jour-là, ilyavaitdumonde dansle jardin public,
maisTetkap nevoyaitpersonne.Derrière lui,uncouple
d’apprentisamoureuxétaitassis sur un pagne fleuri, déployé par
lafille.Ils secaressaientamoureusementdu regard.Par
moment, ils seracontaientdesânerieset riaientcomme lemaïs
grillé.Latimidité de l’un etde l’autre paralysaitlespectacle.
Quel gâchis!
Subitement, le portable deTetkapsonnaetilsursauta
avantde lesortirde lapoche desa chemise.Puis, ils’empressa
deregarderl’écran.Mais sonvisagequi enquelques secondes
s’illuminait,secrispa ànouveau.
-Allô !...
-Oùes-tu ?demandaunevoixd’hommeau téléphone.
-Dansle jardin publicde l’hôtel deville.
-J’arrive.

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Un peudéconcentré par lecoup de fil, le regard de
Tetkap ne se plongeapas directement dans le livre, mais se
balada autour de lui, sans s’attarder sur lecouple dedébutants
quitremblaitd’amouretdetimidité.Imperturbable, ilreplongea
sonregard danslerecueil enattendantl’arrivée desonami
Moussa.

***

Moussa setrouvaitencorechezlui, jevoulaisdirechez
son frèreaîné, oùilvivait aupair.C’était une modestecase de
quatre pièces situéeaubord de laroute,au quartierNsimeyong,
àYaoundé, prèsdu carrefourTamtam week-end(nom d’unbar).
En plusdu séjour, ilyavaitdeuxchambresàl’intérieur:son
frèreMakossaoccupaitl’une d’elle,avecson épouseAlima,
tandis que l’autre étaitoccupée parleursdeuxenfants,Amina,
l’aînée, etAli, lecadet.Laporte de latroisièmechambre,celle
deMoussa, donnait surl’extérieur.Makossal’avait vouluainsi,
parcequ’ilcomptaitlamettre en location.Effectivement, du
tempsoùMoussaétaitétudiantet vivaitdanslecampus
universitaire deNgoa Ekellé, elle étaitoccupée par un locataire.
Maisaprès qu’il eûtobtenu son diplôme de licence,son frère
expulsale locataire pourle loger,croyant quec’étaitpour
quelques temps.Mais voilàque dixannées s’étaientécoulées, et
Moussan’arrivait toujourspasàtrouver un emploi.
Cesoir-là,Moussaétaitpressé.Ilavaithâte devoir
Tetkap,son meilleurami, pourlui demander quelquechosequi
semblait trèsimportantpourlui.Maisil étaitbloqué,caril ne
pouvaitpaslaisserlesenfants seulsàlamaison.Leurmère était
alléesurferdans uncybercafé et tardaitàrevenir.Moussafinit
parl’y rejoindre.
AuCameroun, l’Internetétaitentré danslesmœurs,
mêmesi laplupartd’internautes yallaientpourchercherl’âme
sœur.Danslecybercafé, ilyavaitdumonde eten majorité des
femmes.Chacune d’elle, mariée oupas, exploraitles sites roses
quitraitaientdes rencontresmatrimoniales.Elles recherchaient
principalementdesOccidentaux,car toutesavaiententête, le
désird’allerenOccident.Etl’Internet semblaitêtre lecourt

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chemin, bien entendu,après laloterieaméricainequetoutes
jouaient chaqueannée.Ilsuffisaitd’écrireàdesdizainesde
correspondants.Si, parhasard, l’un d’eux accrochait, elles
recevaient alors unbilletd’avion et voyageaient versl’inconnu.
Certainscorrespondantseffectuaientlevoyageafricain pour
épouserleurspartenairesde fortuneavantde lesamenerdans
leurpaysd’origine.D’autres, plutôtpervers, exigeaientde leur
Africaine,qu’ellese filme entièrementnue etenvoie lesphotos
parfichierattaché.Cequ’ellesn’hésitaientpasàfaire.Certaines
secontentaientde montrerleursnichonsen direct,àla caméra
parwebcam.Al’exception detrès rarescasde mariages qui
avaient réussi grâceàlatoile, laplupartdesfilles y trouvaient
leurmalheur.
Lecorrespondanteuropéen d’une étudiante
camerounaiseavaitbienreçulesphotosnuesd’elle, maisles
avaitbalancées surle net.Sescamaradesde lafac avaientalors
imprimécesphotosetlesavaientaffichéesàl’université.
Raillée par toutlecampus, lajeune filles’étaitfinalement
suicidée.On parlaitaussi de nombreusesfilles quiavaient
voyagé enEurope pouratterrirdansdes réseauxde prostitution.
Certainesétaientcontraintesd’avoirdes rapports sexuelsfilmés,
avecdesanimauxcomme lechien.Lapresse locale publiaitces
horreurs, photosàl’appui, pourlesdénoncer.Maiscelane
décourageaitpaspourautantlesautresfilles, etmême des
femmesmariées qui nerêvaient que d’émigrer.Etait-ceaussi la
préoccupation d’Alima, lafemme deMakossa, le frèreaîné de
Moussa?Bien entendu.
Elleavaiteudeuxenfantsdequatre etcinqansavecson
mari, maisdésiraitlequitterpourallerenEurope.Pour réussir
son pari, ellecomptait surl’invitation deSomo,sameilleure
copine,quiavaiteuplusdechance en épousant son
correspondant.Ils vivaientdepuis unanà Genève.Cesoir-là,
elle étaitalléeaucybercaféconsulter soncompte.
Alimaétaitassise devant un ordinateuret surfaitdepuis
un moment.Puisellesaisit sonadresse domiciliéeà Yahoo,
ainsique le motde passe.Sa boîtes’ouvritetelle lutle message
envoyé par sa copine.

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«Ma chèreAlima, comment vas-tu ?Cheznousen
Afrique,touslesjeunes veulentallerenOccident.Maisje dois
t’avouer quece n’estpasfacile ici.Mon mariSuisse m’afait
voyagerpartoutenEurope.Etceque j’aivum’adonné la chair
de poule.EnFrance, enAllemagne, etpartoutailleurs, les
Africainsgalèrent.Certains squattentdesimmeubles
abandonnéset vivent sanseauni électricité.Leshommes qui,
pourlaplupart,viventdansla clandestinité, parcequ’ils sont
sans-papiers, fontlespetitsboulotslesplusingrats.Certains
sontbalayeursderue, plongeursdansdes restaurants, gardiens
de nuitsoubien, laventlescadavresàlamorgue.Lesplus
chanceux sontdescueilleurs saisonniersderaisin.Quand la
police lesarrête, ils sont regroupésdans unesorte decamp de
concentration, enattente de leur rapatriementdansleurspays
respectifs.Pourlesfilles,c’est trèsgrave.Elles quittent
l’Afrique pourdiverses raisons:regroupementfamilial, études,
mariagesparcorrespondance etje nesaisplus quoi.
Lorsqu’ellesarriventici,c’estladésillusion.Elleséchouenten
général entre lesmainsdes souteneurs qui lesintègrentdansles
réseauxeuropéensde prostitution.Lespluspoisseuses sont
livréesauxchiens.Ellescouchentavecdesanimauxetleurs
ébats sontfilmés.
Depuis quelques temps, la chasseauximmigrantsa
atteintlavitesse decroisière.Situ veuxmonavis,ceserait
mieuxpour toi deresterenAfrique,auprèsdeton mari.
Somo,ta chèrecopinequit’aime. »
Immédiatement, ellerépondit:
«Ma chèreSomo, merci pour tesconseils, maisj’ai
déjàprisladécision d’allerenEurope.Inutile de me
décourager.Je préfèreyaller, mêmesi je doisêtre livréeaux
chiens.Ne pense pas que jeviendrai habiterchez toi.Jeveux
seulement quetum’aidesen m’envoyantlecertificat
d’hébergementet touslespapiers quivontme permettre
d’obtenirfacilementlevisa.Une foisà Genève, jevaisme
débrouiller... »
A ce moment,Moussa apparutderrière elle etellese
retournapourprotester:
-Qu’est-cequ’ilya?

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- Jevais chezmonamiTetkap etlesenfants sont seuls à
lamaison.
-Jesuisentrain d’écrireàma copineSomoquetu
connais.Attends-moiàlamaison.J’arrive.
Un peudéçu,Moussa rentra àlamaison et quelques
instantsplus tard,Alimal’y retrouva.Il pouvait alors sortir.

***

Dansla rue, il emprunta untaxi clando,unvéhicule
particulier aveclequel leconducteurfaisaitletaxi.C’était une
Toyotade marqueTercel,unevoiture d’occasion.Levéhicule
qui n’étaitpaspeinten jaune (la couleur traditionnelle des taxis)
n’avaitni patente, ni numéro de portière, etlechauffeurn’avait
pasdebadge.A bord de lavoiture, en plusduchauffeur, ily
avaitdeuxjeunesgens qui étaientassis surla banquette.C’était
apparemmentdesélèvesdeterminale, puisqu’ilsdiscutaientà
proposde leuravenirimmédiataprèslebaccalauréat.Moussa
étaitassis surlesiège passagerde la cabine, mais suivait
attentivementcequese disaientlesjeunesgens.Après untemps
desilence, il décidades’immiscerdansleurcauserie.
-Gars, fit-ilà celuiqui hésitaità continuer sesétudesen
Europe,situ trouvesl’occasion d’allerenEurope, n’hésite pas.
L’Europe etl’Afrique,c’estle jouretlanuit, leParadiset
l’enfer.Moi-même, je n’ai pasdetravail, pasd’argent.Mais, par
touslesmoyens, j’irai enEurope.
Leconducteurletoisaetil protesta :
-Taximan,pourquoi meregardes-tudecette façon?
Lechauffeurdéviasonregard et réponditen fixantle
pare-brise, droitdevantlui:
-L’Europe n’estpasleParadis.
-C’estlerefrain desjaloux, ditMoussa àhautevoix.
-Parmitousceux quisontallésenEurope, poursuivitle
chauffeurdetaxi,qui est rentréconstruire desmaisonsen étages
aupays ?
-Où veux-tuenvenir ?IlyamonsieurTamoquia
achetéun immeubleaucentre-ville deYaoundé.
-Mais savez-vouscequ’il faisaitlà-bas ?

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-Pourquoi dois-je lesavoir ? Il n’estpasde mafamille.
Onracontequ’il faisaitdes affaireslà-bas.
-Celui-làest unfeyman(arnaqueur).Il estallé
escroquerlesBlancsenEurope.L’avez-vous revucesjours-ci?
-Non.Maisil est reparti enEurope.
-Jet’informealors qu’il esten prison, enAllemagne.
-Quoi?
-Maisoui.C’estça.
Moussafut un peudésorienté.Etpour savourer sa
victoire, letaximancontinua :
-Vous voulez seulementallerenEurope.Vousallez
chercher quoi là-bas ?Quelqu’un neveutpasdevous, mais
voussignezl’indienchezlui, en faisantmême lagrève de la
faim pourne pasêtre expulsés.Vousavezappriscequis’est
passé enRussie?
-Vousparlezde l’étudiantcamerounais que desjeunes
fascistesontassassiné?
-Oui.Ilyestallé pourétudier quoi?MonDieu, ilya
presquetouteslesfilièresacadémiquesici.
-Maisil n’yapasd’emploi.Moi parexemple, jesuis
titulaire d’une licence depuisplusde dixans.Etje n’arrive pasà
trouverdu travail.
Letaximansourit.
-Vouscroyez qu’ilyadu travail où ?Même enEurope,
on manque du travail.Ilyadesmillionsdechômeurslà-bas.
N’oubliezpas qu’ilyaplusde deuxmillionsdeNigérianschez
nous.Ilyena aussi desmilliersdeSénégalaisetdeMaliens,
descentainesdeLibanais,Indiens, etplus récemment, de
nombreuxChinois quiaffluentdansnotre paysàlarecherche du
bonheur.Cesgens-lànesontpasallésenEurope.Vouscroyez
ques’il n’yavaitpasd’avenirdansce pays, lesétrangers
quitteraientleur terre natale pourparcourirdesmilliersde
kilomètreset venirmoisirici?Pourparaphraser unauteur
français,untrésorestcaché enAfrique etce n’estpasenallant
massivementenEuropequ’on letrouvera.L’Etata créé le
FondsNational de l’Emploi pour soutenirlesjeunes qui ontdes
idéesmaispasd’argent.Vouspouvezmonter un projetpour

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demander un microcrédit.Ainsi, vouscréerez votre propre
emploi.
-Vouspensezquecela vamarcher ? Onavait aussi
placé lesmêmesespoirsdansleFOGAPE(fondsde garantie des
créditsauxPME), leCAPME(centre d’assistanceauxPME), la
BCD(banquecamerounaise de développement), leCrédit
Agricole (qui devait soutenirlespaysans) etje nesaisplus quoi.
Toutesces structuresontfermé.Onsaitcommentcela
fonctionne.Les responsablesdistribuentlescréditsàleursamis
etaprès, personne ne les rembourse.Detoute façon, je nesuis
pas un homme d’affaires.
-Sivous voulez seulement travaillercommesalarié, je
vais vousfaireune offre.En passanthier,au quartierLongkak,
j’ai lu sur une plaquequ’uneagence de gardiennagerecrutait
des vigiles.Jevais vousindiquerl’endroit.Vousirez tenter
votrechance.
-Quoi?fitMoussaenriant.Vousm’avezbien
regardé?Vous vousmoquezmême dequi?Avecune licence
en droit, jevaisêtreunsimplevigile?Pourquoi n’avez-vous
pasaussi postuléà ce poste?
-Jeconduisdéjàletaxi.
-Si on merecrute là-bas, est-ceque je peuxdireà
quelqu’unque j’aitrouvéunboulot ?Je préfèreresteràla
maisonque de fairece genre debêtise.
-Doncvousne pouvezpasconduireuntaxi?
-Conduirequoi?Jesuisfou ?
-Savez-vous quel diplôme j’ai?
-Je nesaispas.Peut-êtrevotre permisdeconduire.
Letaximansourit.
-Voulez-vousinsinuer que le permisdeconduire est
monseul diplôme?
-C’estpossible.
-Détrompez-vous.Jesuis titulaire d’un diplôme
d’ingénieurde production, obtenuàl’université deNgaoundéré.
Moussaleregarda avecétonnement.
-Vousêtes un ingénieuret vousconduisezletaxi?
-Pourquoi pas ?
-Vousmentez!

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