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Les exilés de Douma

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242 pages
Cet ouvrage appartient à la trilogie Les exilés de Douma qui revisite l'histoire des Fongs, une peuplade d'Afrique centrale contrainte à un double exil : territorial afin d'échapper aux marchands d'esclaves et socioculturel face à l'hégémonie des nouveaux maîtres de la forêt, les colons. Les bouleversements qui en résultent se révèlent à travers la lente descente aux enfers d'un homme, Essono Bidja, le roi déchu des Fongs.
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Les exilés de Douma
Encres Noires Collection fondée par Maguy Albet et Emmanuelle Moysan  Lalittérature africaine est fortement vivante. Cette collection se veut le reflet de cette créativité des Africains et diasporas. Dernières parutions N°374, Aurore COSTA,Folie blanche et magie noire. Nika l’Africaine,tome IV, 2014. N°373, Kouka A. OUEDRAOGO,La tragédie de Guesyaoba, 2014. N°372, Kanga Martin KOUASSI,La signature suicide, 2014. N°371, Ayi HILLAH,L’Exotique, 2014. N°370, Salif KOALA,Le cheval égaré, 2013. N°369, Albert KAMBI-BITCHENE,Demain s’appelle Liberté, 2013 N°368, Diagne FALL,Mass et Saly. Chronique d’une relation difficile, 2013. N°367, Marcel NOUAGO NJEUKAM,La vierge de New-Bell, 2012. N°366, Justine MINTSA,Larmes de Cendre, 2012. N°365, Ralphanie MWANA KONGO,La boue de Saint-Pierre, 2013 N°364, Usmaan PARAYAA BALDE,Baasammba maa Nibe nder koydol, 2012. N°363, Stéphanie DONGMO DJUKA,Aujourd’hui, je suis mort, 2012. N°362, Néto de AGOSTINI,Immortels souvenirs, 2012. N°361, Epi Lupi ALHINVI,Pays Crépuscule, 2012. N°360, Elie MAVOUNGOU,Les Safous, 2012.N°359, Cosmos EGLO,Du sang sur le miroir, 2012. N°358, AYAYI GBLONVADJI Ayi Hillah,Mirage, Quand les lueurs s’estompent, 2012. N°357, Léonard Wantchékon,Rêver à contre-courant,2012. N°356, Lottin Wekape,J’appartiens au monde, 2012.
Marie-Ange Evindissi
Les exilés de Douma Tempête sur la forêt Tome III
© L’Harmattan, 2014 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-02899-6 EAN : 9782343028996
Douma III
Il y avait très longtemps de cela, le clan des Fong, avec à sa tête Bidja Bi Eva, coulait des jours calmes et heureux au bord du fleuve Ossananga. Celui-ci prenait sa source dans le plateau de l’Adamaoua, en Afrique centrale, aux confins du golfe de Guinée. Un jour, des cavaliers enturbannés venant du septentrion, combattant au nom d’Allah, déferlèrent sur les villages des Fong. Ces assaillants, que les victimes surnommèrentSô-môt, les «hommes-antilopes »,rasaient tout sur leur passage, réduisaient en esclavage les hommes, les femmes, les enfants les plus forts et les plus sains. Ils n’épargnaient que ceux qui acceptaient de se convertir à l’islam. La légende racontait que pour échapper aux razzias de plus en plus meurtrières desSô-môt, le peuple fong traversa le fleuve Ossananga sur le dos deNkouk Nyo, le serpent totem. Ils vécurent en paix de l’autre côté du fleuve pendant quelques décennies. Puis un jour, des hommes blancs venant d’au-delà des mers firent leur apparition dans la contrée. Tout comme les Sô-môttriste mémoire, ils capturaient des hommes, des de femmes et des enfants pour les vendre sur les marchés aux esclaves dans des contrées lointaines. Afin de les distinguer des guerriers d’Allah qui, eux, avaient la peau noire comme le charbon, ces hommes furent surnommés lesNanga Sô-môt: les vendeurs d’hommes à la peau blanche comme celle des albinos. Les guerres de conquêtes territoriales, les règlements de comptes et l’appât du gain aidant, les chefs des clans de la région se mirent à livrer leurs ennemis, leurs prisonniers et même leurs propres sujets aux acheteurs d’esclaves. L’insécurité et la désolation s’installèrent dans la grande forêt équatoriale. Les villages se vidèrent peu à peu de leurs habitants. Le clan des Fong était menacé d’extermination. C’est alors que la majorité des membres du clan, sous la houlette de leur chef, l’intrépide Bidja Bi Eva, décida d’émigrer vers le sud,
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au cœur de la forêt, du côté du Rio Muni, afin d’échapper aux trafiquants d’esclaves. Le voyage vers le Rio Muni fut difficile et semé d’embûches. Les Fong furent attaqués aux portes du royaume des Ntoumou par les Pygmées, les petits hommes de la forêt. Ils subirent de lourdes pertes en biens et en vies humaines, dont celle du vaillant chef Bidja Bi Eva. Obam Essame, alors puissant roi des Ntoumou, recueillit les survivants. Il leur céda un pan de forêt où ils cultivèrent leurs champs et bâtirent leur village qu’ils baptisèrent Amala. Après quelques années de cohabitation pacifique, la prospérité grandissante des Fong suscita la jalousie de leurs hôtes, les Ntoumou. Le roi Obam Essame prit pour épouse Nyangone, la veuve de Bidja Bi Eva, et adopta ses deux fils, Essono Bidja et Ekongolo Bidja. Les intrigues pour la succession au trône des Ntoumou s’exaspérèrent jusqu’à l’insoutenable. Une banale dispute entre les enfants s’envenima, se transforma en un violent affrontement entre les deux communautés. Un garde du palais royal et le jeune Ekongolo Bidja trouvèrent la mort au cours d’une rixe. La situation devint critique. Le roi Obam Essame convoqua en conseil de guerre les chefs des clans béti de la grande forêt. Au terme de ces assises, il fut décidé que le clan des Fong, sous la direction d’Essono Bidja, devait quitter le royaume des Ntoumou pour s’installer sur un territoire qui leur avait été octroyé par les chefs des clans yéwondo, bené, yélinda, mvélé et boulou. Le clan des Fong prit possession de sa nouvelle patrie et fonda le village de Douma, au pied d’un fromager qui devint éponyme et totem du village. Quelques années plus tard, de nombreux enfants naquirent des mariages conclus entre les Fong et les clans voisins. La population s’était considérablement accrue et plusieurs autres villages fong furent créés. Essono Bidja était un chef sage, aimé de ses sujets et de plus en plus craint de ses voisins. Un jour, il décida de fonder un royaume, à l’image de celui sur lequel régnait jadis son tuteur défunt, Obam Essame. Il entreprit d’importantes réformes,
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modernisa les institutions judiciaires en codifiant les crimes et les délits, ainsi que les sanctions correspondantes. Bien qu’il fût un fervent défenseur de la paix, il mit sur pied une armée de métier et institua le service militaire obligatoire pour tous les hommes valides. Sa notoriété grandissante suscita la jalousie de certains chefs de clan voisins, notamment celle d’Oyono Zé, le chef des Boulou. Un jour, une jeune femme boulou fut assassinée par son mari fong qui voulait la punir de son infidélité. Oyono Zé sauta sur l’occasion et prit ce fait macabre comme prétexte pour déclarer la guerre auxFong. Grâce à ses qualités de stratège, le chef de guerre d’Essono Bidja réussit à vaincre les assaillants boulou, sans subir de pertes humaines. Cette victoire établit définitivement la puissance des Fong dans la contrée. Les années passèrentsans incident majeur, et puis un jour, le tam-tam répercuta un message insolite : l’on parlait à nouveau de l’arrivée des hommes blancs à Kampo sur la côte, et à Ongola chez les Yéwondo. On signala même la présence de l’un d’eux chez les Mvélé, les plus proches voisins des Fong.
La présence de l’homme blanc aux portes de leur royaume mit en émoi les Fong.Ceux-ci se perdirent en conjectures sur l’identité et les desseins de ces nouveaux venus. Afin de les distinguer desNanga Sô-môtprédécesseurs, on les baptisa leurs tout simplement lesEkobe-nanga: les hommes à la peau blanche. On disait que, contrairement auxNanga Sô-môt, les Ekobe-nanga ne vendaient pas d’esclaves, mais cela restait à vérifier. On disait aussi que ces derniers avaient des pouvoirs magiques hors du commun. On les soupçonnait même d’être des esprits venant de Nam-bekone, le séjour des morts, en vue d’accomplir quelque mission à Emominlang, le monde des vivants. Essono Bidja convoqua le conseil des sages, réunissant les hommes les plus vieux de la contrée. L’assemblée décida qu’Essono Bidja devait se rendre à Kampo pour rencontrer ces hommes étranges, afin de percer le mystère de leur identité et connaître leurs intentions. Après l’accomplissement des rites d’expiation des maux et de purification, le cortège se mit enroute pour
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Kampo. Il essuya une attaque des bandits de grand chemin dans la forêt Deng-deng, au cours de laquelle un guerrier fut tué et un autre grièvement blessé. Essono Bidja et ses hommesfurent accueillis avec hostilité et arnaqués par les Mekouk à Sabali. Ils rencontrèrent leur chef Zouango Ma Limbo à Madong et parvinrent enfin à Kampo. Essono Bidja et sa suite y furent hébergés par Essenguè Madola, le chef du clan des Ewessè qui ne cacha pas sa cupidité devant le nombre impressionnant de défenses d’éléphant que transportaient ses hôtes. Au fil des étapes, les voyageurs découvrirent un monde nouveau et déconcertant. Ils perdirent peu à peu leurs illusions et leurs croyances. La rencontre avec le commerçant et le prêtre blancs de Kampo acheva de les désorienter. Après ce premier voyage, Essono Bidja entreprit d’autres expéditions sur la côte. Il se lia d’amitié avec les Blancs de Kampo, dont Otto von Kampf, directeur du Comptoir commercial, une relation basée sur la tolérance et le respect mutuel. C’est alors qu’on annonça l’arrivée des Nouveaux maîtres de la forêt, émissaires de l’empereur de Prusse. Ces derniers débarquèrent en conquérants, imposèrent un ordre nouveau et soumirent toute la contrée à leur implacable hégémonie.
Le Siècle des lumières avait vu naître d’importants changements dans le monde occidental. Les pays européens, enrichis par la révolution industrielle, devaient trouver de nouveaux débouchés pour écouler leur production de biens manufacturés en hausse constante. Plutôt que de se lancer dans des guerres de conquête ruineuses et inefficaces, ils décidèrent, d’un commun accord de partager le monde en zones d’influence. Au terme de la conférence de Berlin organisée à cette fin, l’État du Kameroun oriental fut créé et placé sous la domination de l’empire de Prusse, avec pour capitale la bourgade d’Ongola au pays des Yéwondo. Le royaume des Fong fut intégré dans la région du Sud. Des institutions modernes virent le jour, et de nouvelles autorités furent désignées. Les conseils et autres cases à palabres furent
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assujettis aux juridictions établies par l’empire. Les formations militaires des chefs et rois locaux furent dissoutes. Essono Bidja fut déchu de son titre de roi et devint un simple chef supérieur des Fong. Son territoire de commandement était resté le même, car il coiffait toujours sous son autorité tous les chefs des villages fong. Un nouveau mode de promotion sociale basé sur des valeurs étrangères fut instauré: c’est ainsi qu’Essenguè Madola fut désigné comme chef de groupement de la région du Sud, auxiliaire direct du gouverneur, en raison de sa connaissance, bien qu’approximative, de la langue prussienne. En conséquence, Essono Bidja fut placé sous les ordres du chef de canton blanc, mais aussi (suprême outragepour lui !) d’Essenguè Madola, le chef des Ewessè de la côte, cet escroc retors pour lequel il éprouvait du mépris. L’amertume d’Essono Bidja fut à son comble lorsque les Nouveaux maîtres de la forêt lui mirent entre les mains un marché odieux: renoncer au culte des ancêtres et se convertir au christianisme, ou perdre son poste de chef supérieur des Fong et ne plus être qu’un sujet anonyme. Pis encore, pour le baptiser, le père Mayer, le prêtre de la mission catholique de Kampo, lui demanda de répudier au préalable ses nombreuses épouses et de n’en garder qu’une seule.Essono Bidja était en proie au désespoir, lorsqu’un voyageur de passage lui parla de la nouvelle Église luthérienne qui venait de s’implanter à la station de Lolo. La chance semblait sourire à nouveau à Essono Bidja. Il décida de se convertir à l’Église luthérienne, mais il déchanta lorsque le révérend pasteur Kellermann, qui dirigeait l’Église luthérienne, lui demanda de renoncer auparavant au culte des ancêtres. Toutefois, il acceptait les polygames dans son église et n’exigeait pas d’eux qu’ils répudiassent leurs femmes, ce qui constituait un sérieux avantage par rapport à l’Église catholique du père Mayer. Essono Bidja ne se résolvait pas à abandonner le culte des ancêtres. Avec l’aide de Mimela, son ‘sorcier-guérisseur’ attitré, il construisit un autel dans une grotte, au cœur de la forêt, et y déposa les gris-gris et les objets sacrés qu’il possédait.
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