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Les filles des eaux dans l'Océan indien

De
563 pages
L'étude des filles des eaux dans des champs pluriculturels et extraeuropéens a été motivée par la place privilégiée de ces créatures dans les traditions orales malgaches. Dans les représentations culturelles de l'Océan indien, il y a une hétérogénéité des femmes pisciformes et amphibies. Il ne s'agit pas ici de donner un illusoire portrait-type de la sirène indiaocéanique, mais de dénombrer et analyser des femmes aquatiques diverses enracinées dans des traditions orales en mouvement.
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LES FILLES DES EAUX DANS L’OCÉAN INDIEN

Mythes, Récits, Représentations





Ouvrage publié grâce au concours financier du Conseil Régional
et de l’Université de La Réunion






MAQUETTE :
Marie-Pierre RIVIERE, Katia DICK, Sabine TANGAPRIGANIN, Patricia SITALAPRESAD

Bureau Transversal des Colloques, de la Recherche et des Publications



© Réalisation :
Bureau Transversal des Colloques, de la Recherche et des Publications
Faculté des Lettres et des Sciences Humaines
université de la réunion, 2010

Campus universitaire du Moufia - 15, avenue René Cassin - BP 7151 -
97 715 Saint-Denis Messag cedex 9
PHONE : 02 62 938585 COPIE : 02 62 938500 - SITE WEB : http://www.univ-reunion.fr


© Éditions l’Harmattan, 2010
7, rue de l’École Polytechnique - 75005 Paris

La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation
collective. Toute reproduction, intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce
soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite.




ISBN : 0-0000-0000-0
U N I V E R S I T E D E L A R E U N I O N
Faculté des Lettres et des Sciences Humaines



LES FILLES DES EAUX DANS L’OCÉAN INDIEN

Mythes, Récits, Représentations




Actes du colloque international de Toliara (Madagascar, mai 2008)
organisé par les Professeurs
Clément SAMBO (Université de Toliara, Centre d’Études en Sciences Humaines)
Bernard TERRAMORSI (Université de La Réunion, Centre de Recherches Littéraires
et Historiques de l'océan Indien)



Direction et préface de
Bernard TERRAMORSI




Avec le soutien du Conseil Régional de La Réunion,
du Bureau Océan Indien de l’AUF et du C.R.L.H.O.I
de l’Université de La Réunion







COMITE SCIENTIFIQUE DE LA FACULTE DES LETTRES
ET DES SCIENCES HUMAINES

eM. Jean-Philippe WATBLED, Professeur (7 section)
e
M. Serge MEITINGER, Professeur (9 section)
eM. Bernard TERRAMORSI, Professeur (10 section)
e
M. Alain GEOFFROY, Professeur (11 section)
eMme Gabriele FOIS-KASCHEL, Professeur (12 section)
e
M. Jean-Pierre TARDIEU, Professeur (14 section)
eM. Bernard CHAMPION, Professeur (20 section)
e
M. Yvan COMBEAU, Professeur (22 section)
eM. Jean-Michel JAUZE, Professeur (23 section)
e
M. Jean-François HAMON, Professeur (70 section)
eM. Michel WATIN, Professeur (71 section)







REMERCIEMENTS

- Aux Professeurs Sylvia ANDRIAMAMPIANINA et Barthélémy
MANJAKAHERY, qui ont œuvré à la réalisation matérielle du colloque
international de mai 2008 (Université de Toliara), matière première de cet
ouvrage.

- À Mme Pierrette MBOLA, de l’Académie Malgache, qui a facilité nos
recherches documentaires dans son institution et accompagné la naissance de
l’ouvrage.

- Au C.R.L.H.O.I (Université de La Réunion), qui a perçu dès le départ l’intérêt
de cette recherche et a financé nos missions à Madagascar.









Pour mon père Ange Terramorsi – sous terre –
qui jadis, m’a conduit sous la Méditerranée


Pour Callistu,

« Que te berce cet écho qui s’amplifie
dans tes oreilles,
lesquelles sont devenues deux coquillages jumeaux
où palpite la mer qui t’entoure,
1ô jeune enfant des îles ! »

1 Jean-Joseph Rabearivelo, « Fièvre des îles » in Presque-songes (Antananarivo, 1934). Préface
La femme-poisson ou l’apnée
du sommeil de la raison
Bernard Terramorsi
Professeur de Littérature Comparée
Université de La Réunion (CRLHOI)
« Le maître tient la tête du disciple sous l’eau, longtemps,
longtemps, longtemps ; peu à peu les bulles se raréfient ;
au dernier moment, le maître sort le disciple de l’eau, le
ranime : quand tu auras désiré la vérité comme tu as désiré
l’air, alors tu sauras ce qu’elle est »
Koan bouddhique


Le choix de rassembler dans la ville portuaire de Toliara, au sud-ouest de
la Grande Île, en bordure du Canal de Mozambique, des chercheurs de cultures et
de disciplines diverses pour étudier les mythologies indiaocéaniques des sirènes et
des filles des eaux, a été motivé par l’exceptionnelle abondance de ces belles
nageuses dans les cultes ancestraux et les œuvres orales malgaches.
Aux Comores, Mamé Djamwé reste une figure marginale de l’imaginaire
collectif ; dans la tradition orale des communautés de pêcheurs comoriens, elle est
un « poisson-femme » comestible, mais uniquement pour celui qui l’a pêchée et
pourra jurer sur le Coran ne pas avoir eu de rapports sexuels avec elle. Dans
l’archipel des Seychelles comme à La Réunion et à Maurice, les femmes
aquatiques ont presque totalement disparu du fonds légendaire créole. Madagascar
fait figure d’exception culturelle ; en effet, dans les autres îles du sud-ouest de
1l’océan Indien, l’étroitesse insulaire, la défiance à l’égard de la mer et une culture
occidentale pesante, ne seraient pas des conditions favorisant l’essor ou la
préservation d’un bestiaire maritime créole. Les récits et les documents réunis et

1 Chez les Réunionnais, le rejet de la mer et de ce qui y est associé, est l’héritage d’un
voyage dangereux et de l’esclavage, cf. Prosper Eve, « Les esclaves et la mer » in
Les esclaves de Bourbon, la mer et la montagne, Paris, Karthala/Université de
La Réunion, 2003, p. 23-92. Les ravines et les champs de canne sont par contre les
lieux de toutes les peurs : William Cally, Kapali, la légende du chien des cannes, et
autres nouvelles fantastiques créoles, Paris, L’Harmattan, coll. « Lettres de l’océan
Indien », 2005. 10 Préface
analysés par de jeunes chercheurs réunionnais ou comoriens, (grâce à de
1
fructueuses enquêtes de terrain), n’en sont que plus intéressants . Cette disparité
des corpus et des réalités culturelles au sein de notre champ de recherche justifie
2
que, dans cet ouvrage, les études sur l’oraliture et l’univers socio-symbolique
malgaches soient les plus nombreuses.
À Madagascar les femmes aquatiques – hybrides de poisson à des niveaux
variables selon les récits –, alimentent depuis toujours un nombre impressionnant
de récits et de représentations. Dans la plus grande partie de l’Île Rouge, sirènes,
ondines, génies aquatiques féminins, dames du lac…, sont appelées indistinctement
3
« zazavavindrano », mot à mot : « enfant-femelle-de-l’eau » . Des contes, des
légendes étiologiques et généalogiques, mais aussi des témoignages, anciens et
contemporains, attestent de leur réalité. Elles seraient à l’origine de mariages
mixtes et de généalogies mythiques. Sur la Grande Île, depuis la nuit des temps, les
zazavavindrano ont pris l’ascendant ; à la fois inquiétantes et bénéfiques, toujours
troublantes, elles sont souvent vénérées comme des Mères aquatiques, des ancêtres
sacrées exigeantes.
L’océan Indien n’a pas conçu de sirène de type homérique, ailée et
naufrageuse. À Madagascar, où l’on dispose d’un vaste corpus toujours en devenir, les
œuvres orales et l’iconographie montrent des filles très jeunes et très belles : elles
ne sont pas des tentatrices diaboliques, symboles de duplicité et de perversité, ni
des figures mortifères. Au contraire, elles font le bonheur d’un homme arrivé à la
limite de la pauvreté et du désespoir, elles le sauvent d’un naufrage – sur l’eau ou
dans l’espace social. Elles n’ont pas de voix ensorcelante ; quelques récits
évoquent leurs chants d’adieu à la fin de l’histoire, quand elles abandonnent époux et
enfants pour retourner à la mer. Des récits plus rares rapportent que des humains
connaissent des chants mystérieux, capables de les attirer hors de l’eau. Elles ont
une très longue chevelure lisse tombant en cascade, une peau claire et une poitrine
4
ferme. Un idéal de beauté féminine idéologiquement très codé . Elles sont les
maîtresses des eaux, leurs relations avec les hommes (sur les bords, en surface, en
terre) sont ponctuelles et débordent de leurs activités habituelles (jeux aquatiques,
pêche). Les créatures sont dotées d’une queue de poisson, mais parfois, seulement

1 Voir infra, les articles de Lucinda Atchama : « Entre ciel et mer. La sirène dans la
tradition réunionnaise » ; William Cally : « Sirènes créoles » ; Karine Hassan : « Le
poisson-femme, figure angoissante de l’imaginaire comorien ».
2 Si les œuvres orales parlent diversement de ces femmes-poisson, ce n’est pas un thème
prégnant de la littérature moderne indiaocéanique, cf. le panorama de Valérie
Magdelaine, « Les personnages de l’eau dans quelques romans et nouvelles
contemporains de Madagascar, La Réunion et Maurice » ; et l’analyse de Georges
Rakotondraibe d’un roman malgache moderne : « Mythe et réalité dans
Zazavavindrano d’Emilson Daniel Andriamalala ».
3 Sur la terminologie des femmes aquatiques aux quatre coins de la Grande Île, lire infra
l’article de Sylvia Andriamampianina, « Sirènes malgaches : un flot de paroles ».
4 Jusqu’à aujourd’hui, chevelure lisse et peau claire sont des marqueurs socio-ethniques
mélioratifs très répandus dans les sociétés indiaocéaniques : une peau foncée et des
cheveux crépus (toute une gradation est établie), sous-tendent une filiation péjorative
avec l’Afrique, l’esclavage, et aussi les côtes (le bord de mer perméable à l’altérité).
Cf. notre cahier photographique (Annexes), les deux seules sirènes brunes –
significativement enlaidies et menaçantes –, trouvées en trois ans d’exploration de sites
funéraires dans le sud-ouest malgache. La femme-poisson ou l’apnée du sommeil de la raison 11
de mains ou de pieds (discrètement) palmés, et/ou d’une peau squameuse, en bas...
Généralement, les récits oraux restent allusifs à l’évocation de ces traits
pisciformes, supposant la chose entendue. De fait, dans bon nombre de récits la jeune
fille surnaturelle est simplement réputée vivre sous l’eau ; elle viendrait
spontanément à la rencontre d’un homme traversant son domaine, dès lors qu’il est en
difficulté (naufrage, mauvaise pêche, plongée périlleuse ou désespoir). Surtout, la
très belle et très jeune fille de l’eau cherche un beau jeune homme pour fonder un
foyer.
L’iconographie, par sa nature même, est plus explicite, ce dont témoignent les
photographies de peintures funéraires malgaches, sélectionnées en Annexes de
l’ouvrage : la « sirène » (parfois associée au centaure, mais plus souvent juxtaposée
à des scènes de la vie quotidienne) est un topos de la décoration picturale des
1tombeaux traditionnels du sud-ouest malgache. Sur une frange côtière s’étendant
approximativement de Morondava au nord, à Itampolo au sud, la femme-poisson,
2tenue pour la Grande Mère marine des Vezo , est appelée Ampelamanan’isa
3
[« femme avec des ouïes »] . En effet, elle possède, cachées par son ample
chevelure, des ouïes derrière les oreilles, ou à la base du cou, ou bien sous les aisselles
– selon les versions. Si ses membres peuvent être palmés ou écailleux, légendes et
témoignages ne lui attribuent pas de queue pisciforme. Grâce à son pouvoir de
mimétisme, elle peut vivre longtemps parmi les humains sans être différenciée des
autres femmes, seul l’époux connaît la véritable nature de la trop belle étrangère
ramenée au village. Aucun autre bestiaire marin n’a décrit (selon nos
connais4sances actuelles) une sirène « avec des ouïes » , intégrant au besoin le rôle
d’épouse et de mère exemplaires. L’abandon du foyer conjugal est toujours la
conséquence irrémédiable du parjure de l’époux, ressenti comme une indignité et
une violence verbale.
Les communications présentées durant le colloque de Toliara en 2008 ont
exploré des champs de recherche spécifiquement indiaocéaniques : les rares
zistoirs la sirène du fonds légendaire réunionnais ; le singulier poisson-femme,
Mame Djamwe ou Mariama Madjambwa des Comores ; les nombreuses
zazavavindrano du légendaire malgache. La publication des actes a été augmentée de
plusieurs études sollicitées auprès de chercheurs travaillant sur cette thématique,
mais dans des littératures et des folklores européens, asiatiques ou africains.
En effet, la géographie et l’histoire ont fait de l’océan Indien une voie de passages
et de métissages accidentés ; durant des siècles, des populations d’Afrique, d’Asie,

1 Il s’agit de tombeaux contemporains, très récents le plus souvent, mais construits et
décorés selon les principes et l’esthétique de la religion traditionnelle. Ils intègrent
fréquemment, par syncrétisme, la croix chrétienne.
2 Les Vezo forment des communautés de semi-nomades marins, réparties sur la frange
marine du sud-ouest de Madagascar.
3 Ampelamanañisa : de ampela, femme ; manan(a) : possédant, qui a ; isa : ouïes.
4 Sur le mythe d’Ampelamanan’isa dans cet ouvrage : L. Mansaré Marikandia :
« Les clans vezo descendant d’Ampelamanan’isa » ; Bernard Terramorsi : «
Ampelamanan’isa, la femme qui fait face aux ouï-dire ». Sur l’étymologie du mot
ampelamanan’isa, cf. Sylvia Andriamampianina : « Sirènes malgaches : un flot de
paroles ». Lire aussi l’anthologie La femme qui a des ouïes et autres récits de la
tradition orale malgache. B. Terramorsi (éd.). La Réunion, Éditions K’A, coll.
« Kont », 2007. 12 Préface
d’Europe ont transité par le Grand Océan. Les femmes-poisson (Pline, on le sait,
situait les Sirènes aux Indes) sont des personnages frontière ; en ce sens,
elles sont ici des figures emblématiques des champs composites, pluriculturels et
plurilingues, de l’océan Indien.
Chaque époque et chaque société ont participé à la construction
fantasmomythique des femmes-poisson qui mêle croyances vécues, pratiques cultuelles et
créations esthétiques. Cette créature hybride constitue, de par le monde, une figure
syncrétique très paradoxale : sirène-oiseau mélomane et naufrageuse de la tradition
odysséenne et argonautique ; démon ailé parent des Gorgones et des Harpyes ;
déité des eaux psychopompe et décoration funéraire apotropaïque ; sirène-poisson
médiévale ; symbole chrétien édifiant ; figure d’angoisse castratrice, mêlant
monstruosité et féminité ; ancêtre marin mythique…
Les syncrétismes constitutifs des sirènes et des filles des eaux sont
habi1
tuellement analysés au sein des cultures occidentales . Il apparaissait intéressant de
poursuivre les sondes dans des cultures extra-européennes, de mener des analyses
croisées, transculturelles, des femmes pisciformes occidentales, et de leurs
équivalentes dans les fantasmatiques socioculturelles de l’océan Indien. Ainsi les deux
2
études médiévistes ouvrant cet ouvrage, rappellent qu’en Europe la morphologie
edes sirènes a évolué vers le début du VIII siècle ; parallèlement aux sirènes-oiseau
homériques archétypales, sont apparues les sirènes-poisson (Liber monstrorum, fin
eVII siècle), que les artistes puis les clercs du Moyen Âge associèrent aux filles des
eaux des traditions nordiques et germaniques. Cette sirène pisciforme s’est
eimposée lentement à partir du XII siècle ; une figure très syncrétique – païenne et
chrétienne, démoniaque et bienveillante, érotique et protectrice – que les marins
européens diffusèrent aux quatre coins du monde, où elle féconda nombre de
croyances et de récits autochtones. Plusieurs siècles furent nécessaires pour
abandonner totalement la sirène aviforme au profit de la sirène pisciforme, « une
période de gestation » propice à toutes les compositions : sirène à la fois poisson et
oiseau, dessins de femmes-poisson illustrant des textes décrivant des
sirènes3
oiseau , etc. Ce « conflit » entre le texte et l’image, nous le retrouvons aujourd’hui
dans le sud-ouest malgache : contes, légendes et témoignages parlent
exclusivement d’une ampelamanañisa [« femme avec des ouïes »], qui, durant son
passage sur terre, possède des jambes comme tout un chacun, tandis que ses ouïes
restent dissimulées sous ses longs cheveux. Or, les décorations des tombeaux

1 Citons dans cette perspective, des travaux essentiels : E. Faral, « La queue de poisson
des sirènes », Romania n°74, 1953, p. 433-506. A. Lermant-Panès, Le mythe des
Sirènes dans la littérature grecque. Thèse de Doctorat, Université Paris IV-Sorbonne,
1993. J. Leclercq-Marx, La sirène dans la pensée et dans l’art de l’Antiquité et du
Moyen Âge. Du mythe païen au symbole chrétien, Bruxelles, Publications de la Classe
des Beaux Arts, 1998. Pour une approche cette fois transculturelle et comparatiste, lire
l’ouvrage remarquable de A. Geistdoerfer, J. Ivanoff et I. Leblic : Imagi-mer.
Créations fantastiques et créations mythiques. Paris, Kétos-Anthropologie maritime,
CETMA, 2002.
2 Voir infra, Claude Lecouteux, « La sirène de l’Antiquité au Moyen Age » ; et Patrice
Uhl, « L’image de la sirène dans quelques manuscrits médiévaux ».
3 Sur ce conflit entre le texte et l’image de la sirène au Moyen Age, lire infra l’étude
minutieuse de Patrice Uhl, op. cit. La femme-poisson ou l’apnée du sommeil de la raison 13
traditionnels de la même région, plus conformistes, « citent » sans aucune
excep1
tion, la sirène classique à queue de poisson .
Cet ouvrage pluridisciplinaire croise des données esthétiques,
ethnographiques, lexicographiques, littéraires et mythologiques pour approcher au mieux
ces femmes débordantes. L’objectif scientifique de l’ouvrage n’est pas de donner
un illusoire portrait-type d’une improbable « sirène indiaocéanique », mais de
dénombrer et d’analyser, à l’intérieur des champs culturels hétérogènes d’une vaste
région, une pluralité de femmes aquatiques aux représentations et à la symbolique
toujours en devenir, au sein de traditions orales et iconographiques dynamiques.
Mircea Eliade a remarqué que « certaines hiérophanies ont une destinée
2locale ; il y en a d’autres qui ont, ou acquièrent, des valences universelles » . Les
hiérophanies aquatiques sont nombreuses, et pas seulement chez les peuples
côtiers. Les eaux – source, rivière, lac, étang, mer, océan – donnent lieu à de
multiples manifestations du sacré, mais parmi elles, il est évident que la
femmepoisson a acquis une popularité démesurée. Femme dotée d’une queue écailleuse
ou de membres palmés, dont la « différence » déborde l’homme ; (trop) belle
nageuse ruisselante, donnant le goût de l’ivresse des profondeurs et conduisant à
l’apnée sublime ; femme à la longue chevelure flottante, entraperçue dans son
palais subaquatique, selon la visibilité capricieuse de l’eau. Femmes humides,
troubles, liantes et insaisissables, dont la rencontre en bord de mer, de rivière, ou
de lac, entraîne tour à tour élévation et dépression, remontée et coulée.
Dans cette préface et dans nombre d’articles qui suivent, le terme
femmepoisson désigne empiriquement, ce que l’on différencie en Occident – mais sans
pertinence pour les cultures extra-européennes – comme : sirène, ondine, naïade,
néréide, dame du lac, génie aquatique, déesse marine… Dans les îles occidentales
de l’océan Indien, l’expression femme-poisson permet de désigner une femme
comme un poisson dans l’eau, une créature moitié femme moitié poisson.
L’expression est la plus propre à rendre compte d’une réalité culturelle influente au
scénario relativement stable : des femmes habitent sous les eaux, elles possèdent
une anatomie ichtyoïde variable selon les récits, et à l’intérieur même des récits ;
elles sont trop belles et possèdent des pouvoirs surnaturels ; elles sortent de l’eau
quand elles désirent un homme et/ou parce qu’il a besoin d’aide ; l’époux devenu
père et surnaturellement riche, transgresse un interdit émis par sa femme, ce qui le
ramène aussitôt à sa vie misérable antérieure ; la mère replonge définitivement
3dans l’eau , mais laisse toujours une trace de son passage (enfant, bien, signe
distinctif, etc.). Leçon des contes et légendes malgaches, qui apprend beaucoup sur
les mentalités de la société de référence : la richesse est un don de la surnature et
non un acquis social, il ne reste plus qu’à attendre sa chance. Et aussi : aucune
union n’est éternelle, une relation ne s’entretient pas, elle subit, comme les objets

1 On ne trouvera donc aucune sirène « avec des ouïes » dans les photos de sirènes
funéraires de notre dossier iconographique (Annexes). Cette question est en partie
l’enjeu de notre étude, « Ampelamanan’isa, la femme qui fait face aux ouï-dire »,
infra.
2 « Hiérophanie : quelque chose qui manifeste le sacré », M. Eliade, Traité d’histoire
des religions, Paris, Payot, 1949, p. 18 et p. 25.
3 Contrairement au conte Eros et Psychè – autre récit mythique d’union mixte
conditionnelle – il n’y a pas ici de rachat possible de la faute par une quête de l’amour
perdu, une série d’épreuves rédemptrices. 14 Préface
et les choses, une dégradation fatale. La transgression d’un interdit sépare le faible
humain des divinités et des ancêtres puissants.
Le Malgache se construit par la connaissance et le respect de ses tabous
claniques, et aussi par l’observation des tabous de la personne conjointe.
L’acceptation de la contrainte imposée par les fady (tabous) est constitutive de la
personne morale, car avoir des tabous c’est ce qui distingue l’homme de l’animal.
Or, dans tous les récits de zazavavindrano, c’est la femme-poisson qui dicte les
fady à des humains avides qui ne montrent aucun respect pour leur bienfaitrice et
les limites, les restrictions annoncées. La femme-poisson surhumaine ne supporte
pas le manque d’humanité des terriens, et elle regagne la mer.
Il est permis de penser que des histoires de femmes-poisson apparurent très tôt
sur les rivages de l’océan Indien : probablement dès le premier millénaire, dans le
esillage des migrations indonésiennes, bantous et arabes. Au début du XVI siècle,
en ouvrant la route des Indes, les marins portugais essaimèrent à leur tour des
histoires de monstres marins qui se croisèrent avec les premiers bestiaires marins
oraux des autochtones. Les navigateurs de la Compagnie des Indes orientales
ediffuseront encore, à partir du XVII siècle, des légendes maritimes tout en
dénigrant les croyances locales. En 1658, dans son Histoire de la grande Isle de
Madagascar, Étienne de Flacourt rapporte déjà une légende généalogique de
femme-poisson qui imprègne encore, près de quatre siècles plus tard, la tradition
1orale de l’Île Rouge :
« Les habitants du pays disent qu’il y a des hommes marins dans la mer
et dans les rivières. Et ils content une histoire fabuleuse d’une femme
marine qui accoucha sur le bord du sable d’un fils qui fut nourri par une
Négresse ; et que la femme marine venait de temps en temps visiter son
fils qui, étant grand, a eu une lignée, et les Nègres disent qu’il y a une
certaine lignée qui en est sortie dont les descendants sont encore vivants
2et demeurent proches de Manghafia » .
Dans les îles occidentales de l’océan Indien, les régimes coloniaux ont tenté
d'effacer les fonds légendaires et les religions traditionnelles autochtones, au profit
de la mythologie gréco-latine, de la démonologie chrétienne et du merveilleux
européen. Durant des siècles, au cours de processus socioculturels conflictuels, des
récits de tout bord évoquant de belles filles des mers, ont navigué et se sont croisés
dans l’océan Indien.
Dans les champs sociosymboliques étudiés, les femmes-poisson ne sont pas
tenues pour fictives, imaginaires ; elles sont au contraire des êtres sur-humains,
constitutifs d’une réalité spongieuse, polymorphe : montées du fond plutôt que
descendues du ciel, elles existent. On sait la forte attraction des représentations
culturelles sur notre perception individuelle du réel et sur nos élaborations
psychiques. L'inscription des femmes-poisson dans le réel, à partir de récits
– témoignages, légendes historiques, etc. –, valide leur appartenance à la réalité du

1 Cf. Annexes, les récits de femme-poisson malgaches, à la structure mélusinienne.
2 lle Etienne de Flacourt, Histoire de la grande Isle de Madagascar [1658]. Ed. n de
C. Allibert, Paris, Inalco/Karthala, 2007, p. 238-239 [chapitre XXXXI, « Poissons de
mer et de rivières et autres choses qui se trouvent en mer ». Manghafia : Mañafiafy
(Sainte-Luce), à une cinquantaine de kilomètres au nord de Tolagnaro (Fort-Dauphin)].
Voir infra, plusieurs articles sur ces légendes généalogiques malgaches. La femme-poisson ou l’apnée du sommeil de la raison 15
monde. Il est désormais acquis, même en dehors du champ psychanalytique, que la
réalité psychique d'une représentation se suffit à elle-même, et d'autant plus, quand
elle est admise et diffusée par des représentations et un consensus collectifs. Dans
le cadre des études proposées ici, les élaborations imaginaires ne sont pas soumises
à une estimation rationnelle ; la validité des représentations culturelles ne passe pas
par l'estimation de leur existence « réelle », mais par la répétition de leur mise en
œuvre. On conviendra avec Mircea Eliade que :
« Notre meilleure chance de comprendre la structure de la pensée
mythique est d’étudier les cultures où le mythe est "chose vivante", où
[…] loin de désigner une fiction, il exprime la vérité par excellence,
1puisqu’il ne parle que des réalités » .
Dans le scénario occidental, la bête, la sirène, est « handicapée » par sa tare
physique, elle veut devenir humaine et pour cela, elle doit impérativement se faire
aimer (Mélusine, La Belle et la Bête, La petite sirène…). A contrario, la
femmepoisson malgache est perçue comme un être supérieur en liens avec la Nature, face
à un humain très limité : son ambivalence et son hybridité, associées à ses
pouvoirs, sont des signes évidents de sa sacralité, et il faut se concilier ses faveurs
par des cérémonies cultuelles appropriées.
« La souveraineté comme la sainteté sont distribuées par des gens
maritimes ; la force magico-religieuse réside au fond de l'océan et est
2transmise aux héros par des êtres mythiques féminins » .
Dans des sociétés qui ne sont pas anthropocentriques, la femme-poisson ne
peut pas avoir l’humanité pour idéal de perfection ; elle a une force de vie
surnaturelle, et sa tâche première est de combler les manques d’un homme puéril.
La femme-poisson vénérable n’est jamais monstrueuse, même si elle peut inquiéter
lors de la première rencontre. Les dons de la fille aquatique ne sont pas, dans ce
contexte, un sacrifice, et ils ne renferment aucun maléfice ; ils sont transmis
spontanément, dans le cadre d’une relation conditionnelle de type «
mélusinien », que l’on pourrait traduire ainsi : je te donne tout ce qui te manque, mais tu
ne dois jamais dire d’où cela provient ; et tu ne dois pas non plus prononcer ou
laisser prononcer en ma présence, certains mots tabous [selon les versions, « sel »,
« fille des eaux », « écaille », « ouïes »] ; autrement dit : si tu parles, je ne te parle
plus ! … L’époux transgresseur verra sa descendance favorisée, d’une manière ou
d’une autre, en mémoire du temps où il nageait dans le bonheur.
La relation d’alliance ouvre sur une reconnaisance conditionnelle : le pêcheur
élu acquiert soudain richesse et descendance tant qu’il reste discret sur l’origine de
sa femme, sa bonne fortune ; et celle-ci devient épouse et mère modèle,
parfaitement intégrée dans la société tant que sa « différence » sera respectée – non
verbalisée. Pour l’humain, le prix à payer est donc le silence sur l’origine de sa trop
belle épouse, et, de façon concomitante, sur l’origine de sa prospérité soudaine
– son nouveau pouvoir social. En retour, la déité marine veut s’assurer que l’amour
de l’époux s’adresse à elle – il devra donc a minima respecter ses tabous –, et non à
ses dons et à ses pouvoirs.

1 Mircea Eliade, La nostalgie des origines. Paris, Gallimard, 1971, p. 141.
2 Mircea Eliade, Traité d’histoire des religions, op. cit., p. 217. 16 Préface
On verra que les histoires de zazavavindrano et d’ampelamanañisa
commencent là où finissent les contes occidentaux – « ils se marièrent et eurent beaucoup
d’enfants »… – ; et elles s’achèvent sur une séparation définitive : le parjure de
l’époux fait replonger la femme qui laisse une descendance mixte, fondatrice d’un
lignage associé à la sacralité aquatique. Il y a un destin mélancolique du héros
malgache (contes-types 3.1.21A à 3.1.22B, répertoriés par Lee Haring, Malagasy
Tales Index, 1982).
Après Le roman de Mélusine, ce schéma narratif rappelle l’un des plus
anciens motifs de la littérature orale occidentale, Eros et Pysché – mais inversé
sexuellement. Cependant, dans le légendaire malgache – le mieux exploré dans ce
volume, on le redit, en raison de la richesse du corpus –, on ne retrouve pas le
thème de l’amour idéalisé plus fort que tout. Dans les œuvres orales étudiées, la
femme-poisson est une héroïne pulsionnelle qui affiche son désir pour un homme,
puis son désir d’enfant : le plus souvent, c’est elle qui sollicite le pêcheur conquis
et dicte les interdits ; et dans tous les récits, c’est encore elle qui prend l’initiative
de la rupture et décide du sort des enfants. En n’écoutant que son désir, se faisant
tour à tour amante, donatrice, mère et correctrice, elle élève un homme. Elle
apparaît au total comme une Grande Mère, protégée par l’eau primordiale de la
phallocratie et de la gérontocratie des terriens.
Revenons sur le terme le plus courant pour désigner sirènes et filles des eaux
en malgache. Zazavavindrano : de « zaza », enfant ; « vavi », femelle, femme ;
« nd », de, appartenant à ; et « rano », eau. On peut distinguer les cas où
l’expression périphrastique « enfant-fille-de-l’eau » a une référence spécifique
(Zazavavindrano prend alors une majuscule, c’est le nom propre de la divinité des eaux
malgache). Dans les deux cas, la périphrase est aussi une antonomase car elle se
substitue, non pas au nom équivalent de « sirène » (inexistant), mais au nom de
l’individu (jamais mentionné) ; soit d’un individu spécifique ; soit de l’entité
envisagée génériquement. On sait que les Zazavavindrano ont pour tabou principal
l’interdiction de les appeler par… ce nom même. Et il en est de même pour les
ampelamanañisa dans le sud-ouest. La périphrase (enfant-femme-de-l’eau) se
transforme en nom propre tout en gardant la forme de la description définie. On a
finalement un nom propre signifiant, et c’est cette préservation du sémantisme qui
constitue le tabou. En effet, le nom ramène la créature à l’eau, au poisson. Ce nom
trop parlant blesse la femme au foyer et mère émérite qui veut sortir de l’eau.
Habituellement, on traduit au mieux zazavavindrano par « jeune fille des
1
eaux », pour euphémiser « enfant » par le qualificatif « jeune » . Le scénario
mythique montre une enfant (zazavavy : mot composé de « enfant » et « femme »
ou « femelle ») née de l’écume – telle l’Aphrodite Anadyomène des Grecs –, qui
surpasse l’homme physiquement, dans les activités nautiques – pêche, nage,
plongée en apnée… En outre, elle le séduit par des formes et comportements de
femme à part entière : seins généreux, ample chevelure, séduction active,
formulation des fady… Dans beaucoup de versions, on l’a dit, c’est la zazavavindrano

1 Dans cette traduction convenue, l’enfant disparaît. La distorsion fait problème. Le
scénario mythique montrant un couple sexuel mixte, une (trans)sexualité débordante,
est condensé dans cette périphrase désignative enfant-femme-de-l’eau. Cela
embarrasse les traducteurs tartuffes ; la tradition orale dérange la modernité en pointant ses
blocages. L’enfant devient inter-dit dans les traductions habituelles de «
zazavavindrano ». La femme-poisson ou l’apnée du sommeil de la raison 17
qui va au-devant du beau jeune homme effarouché, et lui demande directement de
« l’épouser » ; celui-ci, sous le charme, accepte les tabous réglementant leur future
union mixte. Au cours du récit, l’homme d’abord puéril et pleurnichard est
métamorphosé par la zazavavindrano, en homme riche d’enfants et de biens ; et à
la fin, puni comme un enfant désobéissant (voyeur ou bavard), il retrouve manque
et déréliction initiaux.
Ainsi surgit de l’eau une femme-enfant au comportement et au corps de
femme ; cet être délibérément sexué (on dit « femme-enfant » ou « enfant-fille »,
plutôt que le neutre « enfant »), se comporte toujours comme une femme
conquérante, puis comme une génitrice et une donatrice. Un sexe faible (!) puéril mais
doté de « pouvoirs », fantasmatiquement pourvu des traits de caractère masculins,
jusqu’à cette queue de poisson lui permettant de prendre le large, de laisser tout
son monde sur le rivage, impuissant. Au final, une femme phallique et castratrice
pour un homme qui n’arrive pas à devenir grand. Alors que vient faire l’enfant
dans cette antonomase ?
Le terme zazavavindrano, si on veut bien le lire, est polysémique et
composite, comme l’anatomie même de la créature. Commençons par le moins
complexe : la périphrase dit que cette femme n’est pas une aérienne, elle n’est pas
zanatany (enfant du pays, du terroir), elle est une femme née de l’eau : zanadrano.
Et ses descendants sont des zafindrano, des petits-fils de l’eau (zafy, descendant).
Être un enfant de l’eau désigne ici l’origine, la nature de l’individu, comme on
dirait « un enfant de la jungle ».
Deuxième sens : le mot « enfant » ne mérite pas d’être édulcoré par la
traduction, car il est aussi, ici comme ailleurs, un diminutif affectueux propre au
discours amoureux. « Mon enfant », « mon/ma petit(e) »… des formules sorties de
la bouche de notre premier amour – la mère – , au temps de la relation fusionnelle
primordiale, et que la mère peut prolonger une fois l’enfant devenu adulte. Des
mots d’amour incorporés, que la femme ou l’homme ressortiront spontanément
dans leurs dialogues amoureux, pour signifier à l’autre un amour fort (pareil à celui
de la mère) ; mais aussi, inconsciemment, pour obtenir de l’autre la réciprocité, et
ainsi replonger dans la relation fusionnelle avec la mère. Si la zazavavindrano fait
nager l’homme dans le bonheur, c’est qu’elle lui fait oublier la réalité sociale (la
pauvreté, le manque), et provoque chez lui un surinvestissement amoureux, une
régression extatique au stade infantile, proche de la béatitude fœtale dans les eaux
de la mère. Ici, l’enfant c’est l’homme ! La femme-enfant-de-l’eau surgit pour
induire ce fantasme. De fait, les récits montrent tous l’attitude infantile et passive
d’un jeune homme en quête d’une femme comblante, dont il est l’enfant gâté avant
le développement du complexe œdipien et le rôle interdicteur et normatif de
celuici. Le terme zazavavindrano désigne à ce stade un objet d’amour surinvesti, surgi
des eaux maternelles, primordiales, et invitant à y retourner ; une réactivation de la
relation amoureuse originelle avec la mère porteuse d’eau, le grand amour
d’enfance. Zazavavindrano c’est le retour au bain primordial : elle fait l’enfant.
Poursuivons. Cette périphrase laisse entendre que la zazavavindrano est, de
façon concomitante, enfant et femme des eaux. Ce nom qui lui colle à la peau,
définit exemplairement un personnage hybride des passages, des bords : en somme,
une femme-enfant-poisson, puisque « eau » (rano), désigne ici par métonymie – le
contenant pour le contenu – le poisson. Ce nom c’est toute une histoire et s’il est
tabou c’est bien qu’il est lourd à porter. 18 Préface
Sondons encore. Cette beauté au caractère bien trempé incarne un idéal de
féminité, le parfait objet du désir. Le « beau sexe », le jeune corps féminin idéalisé,
hors du temps, surgi de l’eau : Anadyomène. « Zazavavindrano » est à peine
femme et pas encore mère, avant que le développement, la maturité ne corrompent
ce corps parfait. L’âge de beauté, un moment éphémère, intersticiel, et en ce
senslà encore, un passage, une frontière flottante qui participe à en faire un être rare
(car) de l’entre-deux, et donc de la trans-sexualité : une femme-enfant se change en
femme aux enfants, tout en restant, en partie, un poisson. Une femme en puissance
et à l’altérité structurelle qui passe entre les mailles du langage.
Ce symbole de vie neuve et de vigueur sexuelle jaillissante rapproche sur ce
point les « sirènes » indiaocéaniques de leurs sœurs occidentales : elles montrent
toutes le triomphe des pulsions et sont conçues pour faire naître le désir. Mais, et là
est la différence, dans la societé ancestrale « païenne » prolongée par la tradition
orale contemporaine, ce débordement n’a rien de diabolique ni de maléfique. La
zazavavindrano n’est pas un symbole juvénile de duplicité et de luxure, apportant
le malheur et la mort à un homme cédant au péché de chair. Le héros malgache
n’est pas un nouvel Ulysse, attaché au mât de sa pirogue pour résister à l’appel
mortifère de la femme-enfant-poisson ; et encore moins un Ulysse christique sur sa
croix, symbole chrétien édifiant de l’abstinence et de la victoire du Bien sur le Mal.
Le jeune homme malgache et sa femme-enfant-poisson vivent une sexualité libre et
pleine, une sexualité limite qui noie la frontière entre l’enfant et la femme, le même
et l’autre, l’humain et l’animal… : une trans-sexualité qui pour un simple humain
est un transport divin.
C’est quand le héros reste sourd aux paroles de la zazavavindrano bienfaitrice
(au moment du parjure) que sa vie devient un naufrage. Leçon encore de cette
tradition orale : il faut écouter la mère qui vient de l’autre monde, car ses paroles
sont choses sacrées. Le héros a banalisé celle qu’il a réduite à tort, au fil des mois,
à une simple étrangère attractive. En terre, il mésestime la divinité Anadyomène,
beauté féminine surgie des flots pour lui faire plaisir mais, aussi, pour donner la
vie. Tous ces récits montrent une fille érotique devenir mère. La femme évolue,
l’homme piétine.
La zazavavindrano ne veut pas être prise au mot, elle est trop ondoyante et
1glissante pour cela . Reste que l’Occident a connu de jeunes divinités érotiques à
peu près semblables, surgissant sur le limes – forêt, rivière, mer. Les anciens Grecs
et Romains les appelaient les Nymphes. Il s’agissait de très belles jeunes filles
divines, symbolisant la fécondité et les esprits de la nature, vivant au cœur des
forêts, ou près des sources et cascades. Leurs sanctuaires (les nymphées) étaient
associés à des grottes, des bois ou des points d’eau. De leurs unions avec les
hommes naissaient les demi-dieux. Parmi les nymphes aquatiques on comptait les
Naïades (eaux douces) et les Néréïdes (eau salée). Par leur pouvoir de séduction
surnaturelle, elles attiraient les jeunes hommes sortis en pleine nature, elles les
harcelaient sexuellement, les enlevaient pour s’unir à eux au fond des forêts, sous
les eaux, en des lieux retirés : on connaît, par exemple, le traitement que les
Nymphes Calypso et Circé firent subir au navigateur Ulysse. Cette possession
surnaturelle provoquant transes et délires érotiques s’appelait la nympholepsie. Les

1 Nous reprendrons cette analyse anthroponymique pour Ampelamanañisa, la « sirène »
du sud-ouest malgache, cf. infra « Ampelamanañisa, la femme qui fait face aux
ouïdire ». La femme-poisson ou l’apnée du sommeil de la raison 19
pendants mâles des Nymphes étaient les divinités ithyphalliques Pan, Priape et
Satyre, à qui l’on attribuait les mêmes violences sexuelles enivrantes (la
panolepsie). La représentation plastique courante d’une nymphe est celle d’une belle
jeune fille nue et rieuse, s’ébattant en pleine nature, le plus souvent près d’un point
d’eau. Elle possède l’énergie de l’élément naturel qu’elle incarne, la poussée de la
sève, la force des vagues. Une nymphe est une force de la nature qui se fait
désirable.
L’helléniste et mythologue Jean-Pierre Vernant précise un autre sens du mot
nymphe, presque perdu aujourd’hui :
« Le mot nymphè [en grec] indique le moment où la fille vient juste
d’être nubile ; sortie de l’enfance, elle est prête pour le mariage, bonne à
1
marier sans être encore une femme accomplie » .
La nymphe est ainsi une jeune épousée (ou épousable) qui incarne
physiologiquement et socialement un passage. On sait enfin que le mot nymphe désigne
aussi le stade intermédiaire entre la larve et l’imago, dans la métamorphose des
insectes à mue.
2
Ainsi, la zazavavindrano participe de la mythologie de la nymphe . Elle est de
la lignée des Nymphes antiques, car elle est une jeune fille divine et érotique qui
vient d’atteindre l’âge du mariage, de la socialisation de sa sexualité chaotique,
débordante (on dira panique, dans un autre contexte culturel). Il est remarquable,
de fait, qu’une majorité de récits de zazavavindrano commence par une scène de
séduction en pleine nature, suivie rapidement d’un mariage : une sorte de rapt
amoureux d’un beau jeune homme. Mais les Nymphes malgaches ne provoquent
pas, comme leurs sœurs antiques, une crise de possession pathologique ni la
3
disparition de l’homme : l’union ici est constructive, elle est socialisante et
honorifique. Cette nymphe, séductrice par définition, ne conduit pas l’homme à
l’écart, à l’ensauvagement, au contraire, elle le socialise en faisant un père de
famille. Ici la Nature est complémentaire du social.
On peut penser que la zazavavindrano est, au propre et au figuré, une nymphe
de l’abondance (de unda, flot), c’est dire encore, du débordement. Les liens établis
par le folklore entre les zazavavindrano et les kalanoro (petits êtres surnaturels
féminoïdes, à longue chevelure) justifient bien, chez les premières, cette dimension
4
enfantine assumée . S’il y a de l’enfant en zazavavindrano, c’est bien parce qu’elle

1 Jean-Pierre Vernant, L’univers, les Dieux, les Hommes in Œuvres complètes, tome I,
Paris, Seuil, 2007, p. 136.
2 Cf. le psychanalyste Pierre Fedida, « Le complexe de la nymphe » (à propos de Lolita
de W. Nabokof), L’esprit du temps, n°2, tome 26, 2008, p. 301-321.
3 Dans le légendaire malgache, il existe des versions où l’homme est entraîné au fond de
l’eau, et installé dans le palais subaquatique de la femme-enfant-poisson pour y mener
une vie conjugale. On est en pareil cas, encore plus proche de la nympholepsie des
Grecs reposant sur un rapt, un ravissement de l’humain par les divinités érotiques
aquatiques ou sylvestres.
4 Cf. sur ce point l’article de Sylvia Andriamampianina déjà cité : « kalanoro (de
"kala" : fille, "noro" : félicité, joie), qui signifie littéralement "fille-de-félicité" ou
"fille-de-joie". Les kalanoro sont des petits êtres surnaturels presque palmipèdes […]
ils vivent, de préférence, dans le voisinage immédiat d’un lac, d’un étang, d’un cours
d’eau. C’est l’équivalent occidental du génie des eaux. Une autre traduction de leur
nom donne "fille-des-eaux", le noro étant ici identifié comme une étendue d’eau ». 20 Préface
1symbolise aussi, à un niveau symbolique, une nymphe : le second état d’une
métamorphose avant d’arriver à la perfection… Les zazavavindrano portées par
l’eau (Anadyomènes comme la déesse de l’amour Aphrodite) deviennent des
porteuses d’eau qui font les eaux avant de rentrer sous l’eau… : elles sont conçues
par/depuis l’eau sacrée ; une partie ou la totalité de leur progéniture mixte les
accompagne sous l’eau à la fin de l’aventure ; et enfin, elles se développent un
temps sur la terre pour leur parade amoureuse et leur reproduction. Nymphe
éphémère ! « L’être qui sort de l’eau est une […] image avant d’être un être, il est
2un désir avant d’être une image » .
Le social exclu d’abord par ce couple sexuel, détruit finalement la relation à
deux exclusive et a-sociale. Le fatalisme de la rupture est à l’évidence une
condamnation de l’exogamie : on ne s’unit pas à un être sans racines, une femme
sortie de nulle part (l’Autre abyssal). C’est aussi une mise en garde sur le respect
des tabous, le respect de la différence de l’étrangère intime, de la mère de ses
enfants. On l’a dit, c’est le parjure d’un époux puéril, déjà débiteur, qui provoque
la disparition immédiate et définitive de la femme-enfant-de-l’eau et la ruine du
conjoint éploré. Dans certaines versions plus rares, c’est le spectacle interdit de la
femme en couches ou nue qui provoque sa colère et la rupture. On pense à la fois
au mythe d’Actéon – qui entrevoit l’altérité de la nudité d’Artémis se baignant
avec ses nymphes – ; à Persine la mère de Mélusine et au bain troublé de la fée
3anguipède. De fait, la confirmation de la structure « mélusinienne » d’une majorité
de récits malgaches de femmes-poisson, est l’une des données importantes de cet
ouvrage ; cela mériterait d’être prolongé par des études comparées systématiques
des femmes-poisson malgaches, avec la Mélusine issue du vieux fonds oral
euro4péen, et d’autres Mélusines extra-européennes .
La rencontre d'un homme terre à terre et d'une femme-enfant-de-l’eau, est une
expérience des limites de l'échange hétéroculturel, dans/sur l'espace interculturel
absolu que constitue l'eau, cet autre monde, cet eau-delà. La
femme-enfant-del’eau est une figure mythique émergeant dans sa nudité naturelle et primordiale,
qui, par l’autre chose qu'elle incorpore à la féminité, est chargée d'une dimension
nouvelle – la sacralité – qui excède toute relation vulgaire. Elle est ainsi un objet de
vénération associé à la sacralité aquatique, et aux symboles ambivalents de
naissance et de mort. Les « ouïes », le « trou » sous les aisselles que révèlent la nudité
entraperçue de la créature, signifient bien la portée sexuelle de l’aventure.
Comment est faite une femme ? La question fondamentale qui agite toutes les
œuvres orales explorées dans ce volume, est bien l’expérience angoissante de la
5différence sexuelle et de la fluctuation de ses perceptions. Que veut la femme ?
L’avidité d’amour et le désir de maternité de la femme-enfant-de-l’eau sont un
« chant des Sirènes » pour l’homme au bord de l’eau-delà, sinon à la frontière du

1 Sur les « nymphes », nom poétique des petites lèvres de la vulve féminine, lire infra
notre article sur « Ampelamanan’isa, la femme qui fait face aux ouï-dire ».
2 Gaston Bachelard, L’eau et les rêves, op. cit., p. 49.
3 Velonandro avait signalé déjà « ces Mélusines de l’océan Indien » dans sa préface de
Femmes et monstres. Tradition orale malgache, t. 2, Paris, Edicef, 1982, p. 11.
4 Voir par exemple, Chiwaki Shinoda, « Mélusine et Toyotamahine. Diffusion maritime
d’une culture », Diogène, n°218, 2007, p. 71-77.
5 « Que veut la femme ? », déclaration de Freud à Marie Bonaparte, in E. Jones, La vie
et l’œuvre de Freud, Paris, PUF, tome II, p. 145. La femme-poisson ou l’apnée du sommeil de la raison 21
1« dark continent » . L’homme incapable de contenir son désir du corps de la
femme-enfant, ne pourra pas résister par la suite au désir de dire comment la mère
qui a conçu ses enfants est elle-même faite… Celle qui ne veut pas que l’on
verbalise sa nature, sa différence, est une femme nouvelle (née de l’eau), étrangère
hors venue et là, omniprésente et omnisciente : compagne, génitrice et destructrice.
Là, mais hors langage : hors-là, entre-deux encore.
Chez l’homme, l’envie d’une autre femme amène (à) l’Autre à une singularité
abyssale qui ne veut pas être dite tout en restant là. Non pas l’autre de l’homme
sortie de l’eau pour s’offrir, mais l’Autre de l’humain venue posséder un homme
au passage, avant de retourner « dans le pré-formel, la réintégration dans le monde
2indifférencié de la préexistence » . Il y a un écart entre la femme-enfant-de-l’eau
au début désirable et la mère-aux-interdits au centre du foyer et à la périphérie du
langage : tout au long de la vie conjugale, la femme restera hors langage pour faire
corps avec l’eau. Comment un homme normalement constitué pourrait-il suivre
jusqu’au bout les enfantillages d’une femme comme un poisson dans l’eau ? La
différence des sexes est ici métaphorisée par la frontière entre terriens et aquatiques
(ou amphibies) : à la fin des récits, l’homme reste sur le bord, terrassé par le
chagrin, tandis que la femme utilise ses ouïes ou sa queue, pour rejoindre le fond et
voir désormais la vie en bleu, sans homme… Le pisciforme et l’hydrodynamisme
permettent de s’émanciper de la loi de l’homme et de l’enfermement au foyer, et
aussi se libérer du dur, du sec, de la chute, de la respiration… Si tu parles de moi,
je ne te parle plus ; si tu me vois, je ne te vois plus… Présence paradoxale de cette
femme-poisson, femme de passage, appel du vide qui ne se laisse pas appeler,
béance à demeure.
On pourrait paraphraser Victor Segalen définissant l’exotisme, pour préciser
l’expérience du jeune pêcheur dans ces histoires malgaches : la
femme-enfant-de3l’eau est tout ce qui est Autre. Jouir d’elle est apprendre à déguster le Divers …
L’aventure amoureuse, la bonne fortune, tourne à une plongée dans le Divers, puis
une remontée suffocante les mains vides et visqueuses, après avoir touché au
passage, un corps écailleux et ruisselant… Car la femme-enfant-de-l’eau relève
bien d’une « esthétique du Divers » : une créature au désordre indescriptible qui
nous chavire de plaisir.
On a beaucoup réfléchi sur le spectacle donné par ces créatures hybrides, sur
notre rapport aux « sirènes » ; mais on n’a guère pensé le spectacle que l’homme
offre aux yeux des belles nageuses écailleuses : un homme toujours en manque
d’air comme de vérité, et qui ne peut dépasser la surface ; un individu qui mange
des yeux le buste de la déesse des eaux, puis qui baisse le regard et reste accroché à
une queue de poisson aussi captivante qu’un hameçon (ou à des ouïes palpitantes,
fentes obscènes qui ont la vérité au bout des lèvres). L’homme est habité par le
désir de parler du corps de la femme, de remplir l’absence de mêmeté, le sexe en
creux, par des mots. Dans le contexte socio-culturel de référence, on l’a dit, cette
femme supérieure est polyvalente, mimétique et donatrice. Mais l’intégration
sociale ne peut être totale si elle reste hors langage, hors représentation. La rupture
du couple mixte est provoquée par un homme qui cause, c’est-à-dire qui veut relier

1 Formule célèbre de Freud, en anglais, dans L’analyse profane (1926), pour évoquer
l’aporie que la question de la féminité constituait pour la psychanalyse.
2 M. Eliade, Traité d’histoire des religions, op. cit., p. 199.
3 Victor Segalen, Équipée [1929] Paris, Gallimard, 1993, p. 13. 22 Préface
une chose rare (donc hors langage) à une cause commune. Cette femme est une
sensation monstre, par définition elle échappe au langage (tout en l’excitant).
On verra que dans les récits étudiés dans cet ouvrage, l’interdiction formulée
par la femme de parler d’elle revient à interdire de parler de son corps, de son
intimité, de sa trans-sexualité. Que faire ? Faire comme si de rien n’était ? Mais
l’homme, incontinent, n’y arrive pas, taraudé par ce reste à dire, ce manque à voir.
1Le fond inaccessible à l’homme (et à certains de ses enfants ), fait du manque d’air
un manque de connaissance, de pouvoir, de vérité. La femme-poisson ou la
connaissance par l’abysse.
La vérité est sous la surface, « la vérité n’est-elle pas une femme qui est
fondée à ne pas laisser voir son fondement ? Son nom, pour parler grec, ne serait-il
2
pas Baubô ? » . Son nom, pour parler malgache, ne serait-il pas Zazavavindrano ou
Ampelamanañisa ?
Que veut la femme ? si l’on connaît bien le désir du jeune homme voyant une
femme-enfant anadyomène ; que dire de son désir à elle ? De ce corps ouvert aux
bouches interchangeables, aux cavités appelant le remplissement ? Être l’objet du
désir de l’Autre pisciforme… Frayer avec une femelle écailleuse et devenir la
moitié de la femme aux ouïes ! Eau-delà de la Porte d’eau, du creux abyssal, c’est
l’ivresse des profondeurs, l’apnée du sommeil de la raison.

1 Après la rupture, les enfants doivent réussir un concours de plongée libre pour pouvoir
suivre leur mère, la femme-poisson. Il n’y a pas de garde alternée des enfants, mais
une sélection définitive fondée sur leurs dons d’apnéiste. Ceux qui cherchent l’air,
chercheront leur mère et vivront le reste de leur vie avec le père.
2 Remarque de F. Nietzsche, à la fin de sa préface à la seconde édition du Gai savoir.
Sur Baubô et la « sirène » du sud-ouest malgache, cf. B. Terramorsi, « Comment
envisager le sexe de la femme ? Mythocritique comparée de la Baubô grecque et de
l’Ampelamanañisa malgache », in Représentations comparées du féminin en Orient et
en Occident. M.-F. Bosquet et Ch. Meure (éd.) Université de la Réunion-CRLHOI/
Presses Universitaires de St-Etienne, à paraître. Avant-propos
Professeur Clément Sambo
Directeur des Relations Extérieures et du Partenariat
Université de Toliara (Madagascar)
Le présent ouvrage participe d’une fructueuse collaboration entre le
CRLHOI de l’Université de La Réunion, et la Faculté des Lettres et des
Sciences Humaines de Toliara. Au bout d’une dizaine d’années d’échanges
scientifiques réguliers, le partenariat porte ses fruits : des co-directions de
thèses et de mémoires de Master ; des doctorants malgaches qui étudient à
l’Université de La Réunion, et des étudiants réunionnais qui effectuent des
recherches à Madagascar ; des universitaires de la Faculté des Lettres de la
Réunion qui enseignent dans la formation doctorale pluridisciplinaire de
l’Université de Toliara et mènent, parallèlement, des recherches
conséquentes sur les traditions orales du sud-ouest malgache ou sur la
mémoire coloniale. Réciproquement, des universitaires de Toliara sont
reçus à La Réunion pour réunir de la documentation scientifique actualisée
et siéger à des jurys de thèses comparatistes.
En mai 2008, dans les locaux de l’Alliance Française de Toliara, en bord
de mer, nous avons organisé – avec le soutien du bureau océan Indien de
l’AUF, et du CRLHOI de l’Université de La Réunion –, le colloque
international : Filles des Eaux dans l’océan Indien. Mythes, récits et
représentations. L’assistance considérable réunie durant trois journées
consécutives et des débats exigeants, ont attesté du large succès de cette
manifestation scientifique : le bestiaire aquatique, la femme-poisson, les
mythologies marines, sont des sujets passionnants qui trouvent un écho
particulier dans la culture malgache, fondée sur une tradition orale
dynamique. De fait, il n’est pas fortuit qu’une bonne part de cet ouvrage
consacrée aux Filles des Eaux dans l’océan Indien, analyse, avec des
outils intellectuels variés, la figure de zazavavindrano [la-fille-de-l’eau]
– personnage mythique omniprésent des légendaires de la Grande Île.
Les actes augmentés de ce colloque international organisé par le
Professeur Bernard Terramorsi et moi-même sont constitutifs de cet
ouvrage qui réunit plus d’une vingtaine d’articles de disciplines
différentes : anthropologie et histoire culturelles, folkloristique, littérature et
mythologie comparées, études créoles, études malgaches. Des approches 24 Avant-propos
variées pour penser ces figures mythiques hybrides – craintes et vénérées –
que sont les femmes-poisson ou les filles des eaux.
Durant ce colloque, de jeunes étudiants-chercheurs malgaches et
réunionnais ont pu confronter leurs travaux à ceux de chercheurs
confirmés. La richesse de ce présent volume interdisciplinaire tient aussi à
l’association de jeunes chercheurs et d’universitaires réputés, s’intéressant
aux questions fondamentales des mythologies du corps féminin, du
monstrueux et de l’altérité, dans des champs pluriculturelles et
extraeuropéens.
Les nombreux récits oraux inédits (contes, témoignages) édités en
Annexes de l’ouvrage ou à l’intérieur des articles, offrent aux lecteurs un
corpus original toujours en devenir et un point de départ pour de nouvelles
recherches interculturelles.

LES FILLES DES EAUX
LE COURANT OCCIDENTAL

La Sirène dans l’Antiquité classique
et au Moyen Age
Claude Lecouteux
Professeur de Littérature médiévale
Université Paris IV-Sorbonne
La sirène ! Personnage aussi emblématique que le dragon, elle est partout dans
la civilisation contemporaine. Des hôtels, des maisons d’éditions, des jeux vidéo se
sont placés sous son patronage. Francis Cabrel chante « Petite sirène » (1989),
l’orchestre d’harmonie de Paris porte son nom, et François Truffaut a réalisé
La Sirène du Mississipi (1969) avec C. Deneuve et J.-P. Belmondo. Mais c’est
Hans-Christian Andersen qui l’a immortalisée dans son conte Den lille Havfrue, et
Oscar Wilde avec le Pêcheur et son âme (1888), sans oublier Jean Giraudoux avec
Ondine (1939). Et Horace songe aux sirènes lorsqu’il forge une expression qui est
1
encore usité de nos jours : « Finir en queue de poisson ».
Les récits anciens nous apprennent qu’on en a capturées ou vues en Europe en
1187, 1329, 1403 et 1433, et Christophe Colomb rencontra trois sirènes près de
Saint-Domingue en 1493 : elles dansaient sur les vagues mais étaient muettes et
fort laides !
Les anciens mythologues proposent diverses explications de l’origine des
sirènes. Les uns affirment qu’elles sont les filles d’Achéloos et de Calliope,
d’autres de Phorkys et de Stérope, d’autres encore les voient enfants de Gaia, la
2
Terre, etc. Elles hantaient les rivages de l’Italie méridionale et surtout l’entrée du
détroit de Sicile, incarnant les dangers et les séductions de la mer. Tenues aussi
pour des divinités musicales, elles ont légué à la postérité, en même temps que leur
nom, l’idée de femmes séduisantes et de voix mélodieuses et captivantes, ce qui se
retrouve dans le dicton : « Le pouvoir est une sirène dont la voix trouve peu
d’indifférents ». Innombrables sont les écrivains et poètes qui font allusion à ces
traits, par exemple, Edmond Jaloux (1878-1949) dans Fumées de la Campagne
(1918), Louis Aragon (1897-1982) dans Le Paysan de Paris (1926), José Maria de
Heredia (1842-1905) dans Les Trophées, et jusqu’à Scribe et Auber qui
présentèrent au public leur opéra comique La Sirène en 1844.

1 Horace, Art poétique : « Humano capiti ceruicem pictor equinam iungere si uelit et
uarias inducere plumas undique collatis membris, ut turpiter atrum desinat in piscem
mulier formosa superne »…
2 Apollodore, Bibliothèque I, 3, 4 : « De Thalie et d'Apollon naquirent les Corybantes, et
de Melpomène et d'Achéloos les Sirènes ».
28 Claude Lecouteux
Commençons par examiner les diverses dénominations de la sirène au Moyen
Âge et ce qu’elles recouvrent.
Les noms de la sirène
Appelée Seiren en grec, siren, -is ou sirena, -ae en latin, sereine en ancien
français, cette créature fabuleuse possède un nom parlant. Les philologues ont
proposé plusieurs étymologies de seren / seiren ; le terme viendrait d’une racine
indo-européenne *si-, « lier », qui a donné le grec seira, « chaîne, corde », le verbe
seirazein, « lier avec une corde ». De ce fait, les sirènes seraient des « lieuses » qui
enchaînent les hommes par leur chant. En médio-latin, l’adjectif sirenicus signifie
1
« doux, délectable, dangereux ».
On a aussi proposé de rapprocher seiren de Seirios, c’est-à-dire Sirius, une des
étoiles de la Canicule. Cette hypothèse pourrait être corroborée par l’association de
la sirène avec l’onocentaure, représentation médiévale du Centaure astral, situé
2
entre les constellations de la Baleine (Cetus) et d’Eridan (Eridanus) .
Les dénominations germaniques ouvrent d’autres perspectives. Dans le monde
scandinave ancien, il n’existe pas de terme vraiment spécifique car tous les noms
recouvrent diverses réalités et témoignent de la fusion des sirènes avec les autres
esprits des eaux. En norrois se relèvent les termes margygr, « géante de la mer » ;
hafgufa, « fumée, vapeur marine » ; hafstrambi, terme désignant une espèce de
cétacé ; finngálkan, qui est aussi le nom de l’onocentaure dans le Physiologus
islandais et qui connote la notion de magie ; saekona, « femme de mer » ; et
skrimsl (aujourd’hui vatnsskrimsli en islandais), « figure effrayante et laide,
3 e efantôme, démon, géant ». Dans les récits du XV au XIX siècle, nous rencontrons
essentiellement la femme de mer (havfrue) et son homologue masculin (havmand).
La meilleure description que nous offre la littérature norroise se rencontre
dans le Miroir royal (Konungs skuggsjá) rédigé en Norvège vers 1250 ; l’auteur
4anonyme présente deux types de sirènes, l’une mâle, l’autre femelle :
« On dit que les mers du Groenland abritent des monstres ; pourtant, je
pense qu’ils ne se montrent pas souvent. Si, toutefois, on peut raconter
quelque chose sur eux, c’est que des hommes les ont vus. On dit que le
monstre appelé hafstrambi se trouve dans cette mer ; il est grand et haut
et se dresse au-dessus des flots. Il s’est montré avec des épaules, le cou,
la tête, les yeux, la bouche et le menton d’un homme, mais au-dessus des
yeux et des sourcils, il ressemblait à un homme coiffé d’un heaume
pointu. Si ses épaules étaient bien celles d’un homme, il ne possédait pas
de bras et semblait se rétrécir à partir des épaules […], mais nul n’a pu
voir qu’elle était la forme de son extrémité, si c’était une queue de

1 e e Vocabularius ex quo (XIV -XV siècle), s.v. sirenicus. Aulu-Gelle utilise l’adjectif
sirenius (Nuits attiques XVI, 8, 17) et saint Jérôme sirenaeus (Epistulae 82, 5).
2 Sur les rapports entre la sirène et l’astronomie, cf. Jacqueline Marx-Leclercq, La sirène
dans la pensée et dans l’art de l’Antiquité et du Moyen Âge. Du mythe païen au
esymbole chrétien, Bruxelles, 1998 (Publications Classe des Beaux-Arts, 3 section, 2).
3 En norvégien actuel, skremsel associé à fugel (oiseau) forme le mot fugleskremsel (n.),
« épouvantail ».
4 Konungs skuggsjá, éd. Finnur Jónsson, Copenhague, 1920-21, p. 64 sqq.
La Sirène dans l’Antiquité classique… 29
poisson ou si elle était pointue comme un talon. À le regarder, son corps
ressemblait à une chandelle de glace ; personne ne l’a assez bien vu pour
dire s’il avait des écailles comme un poisson ou une peau comme celle
d’un homme. Chaque fois qu’on a vu ce monstre, on était assuré qu’une
tempête allait éclater sur la mer. On a aussi su interpréter sa façon de se
tourner et de replonger dans la mer. S’il regardait vers le bateau et
plongeait vers lui, on savait qu’il y aurait des morts, mais s’il se détournait de
la nef, s’éloignait et plongeait, on pouvait espérer qu’il n’y en aurait
point, même si la mer était grosse et que la tempête rageait ».
Et voici son pendant femelle :
« Dans ces mers, on a vu aussi un monstre appelé margygr. Elle est
apparue comme une femme au-dessus de la ceinture, avec de gros seins
sur la poitrine, de longs bras, de longs cheveux, un cou, une tête tout
semblables à ceux des humains. Il a paru aux gens que ce monstre
possédait de grandes mains dont les doigts n’étaient pas séparés mais
joints par une membrane, comme les doigts de pied des oiseaux nageurs.
Sous la ceinture, ce monstre ressemblait à un poisson, avec des écailles,
une queue de poisson et des nageoires. Comme le hafstrambi, ce
monstre s’est montré rarement, sauf avant de grandes tempêtes, et il s’est
comporté ainsi : il a souvent plongé et est toujours remonté avec des
poissons dans les mains ; et s’il regardait vers le bateau en jouant avec
des poissons ou en les lançant vers lui, les marins craignaient la mort de
beaucoup. Ce monstre paraissait grand, avec un visage terrible, un front
pointu, de larges yeux, une grande bouche et des joues ridées. Mais si ce
monstre mangeait des poissons ou les lançait dans la mer loin de la nef,
on pouvait espérer éviter des pertes humaines, même si l’on devait
essuyer de grandes tempêtes ».
On voit bien que la conception nordique ne recouvre pas vraiment celles du
reste de l’Occident médiéval. Cette différence est confirmée par la Saga de
1
Théodéric de Vérone :
« On dit encore que le roi Vilcinus fit voile un jour avec son armée vers
les pays orientaux de la mer Baltique. Alors que ses bateaux étaient à
l’ancre, le roi débarqua et s’enfonça seul dans une forêt ; aucun de ses
vassaux ne l’accompagnait. Il y rencontra une femme d’une merveilleuse
beauté, qui éveilla son désir et il se coucha près d’elle. C’était une
2ondine (saekona) , un monstre dans l’eau (skrimsl) mais une femme
comme les autres sur la terre ferme. Entre-temps, ses vassaux, eux qui
auraient dû le suivre, s’aperçurent de sa disparition et le cherchèrent
dans la forêt, mais le roi retourna à bord peu après. Ils eurent un vent
favorable et gagnèrent le large. Quand ils furent au loin en pleine mer,
une femme émergea à la poupe élevée du navire royal et le retint : le
bateau s’arrêta, et le roi se douta de la cause. Il s’agissait de cette même
ondine qu’il avait rencontrée en forêt sur le rivage. Il lui dit :
"Laissemoi passer mon chemin. Si tu attends quelque chose de moi, viens me
rejoindre chez moi, je te ferai bon accueil et t’honorerai". Alors la
femme lâcha la nef et s’enfonça dans les vagues tandis que le roi
poursuivait son voyage sans entraves. Six mois plus tard, une femme vint le

1 La Saga de Théodoric de Vérone, trad. C. Lecouteux, Paris, Champion, 2001, chap. 23.
2 La rédaction suédoise parle de haffrue, haffwif, cf. G. O. Hyltén-Cavallius, Sagan om
Didrik af Bern, Stockholm, 1850-1854, chap. 18.
30 Claude Lecouteux
trouver et lui dit qu’elle portait un enfant de lui. Vilcinus la reconnut et
la fit conduire dans l’une de ses demeures. Elle accoucha peu après d’un
fils que le roi nomma Vadi. L’ondine ne voulut pas demeurer plus
longtemps et disparut ; nul ne sait ce qu’elle est devenue depuis ».
Il y a plus encore ! Dans les ballades médiévales scandinaves, la sirène est
1aussi appelée « femme elfe » (elkone) .
Outre-Rhin, les gloses nous apprennent que le vieux haut-allemand merîmîn,
merimenni désigne aussi bien la sirène que la lamie, ce qui est déjà une précieuse
allusion à une confusion entre diverses créatures fabuleuses. Autre détail
remarquable : nous rencontrons merimanno, substantif masculin, pour traduire sirena, et
ce n’est pas un hasard puisqu’existe der sirên (masc.) en moyen haut-allemand. Le
glossateur se référait donc à une entité locale et mâle qu’il tenait pour la plus
proche de l’être venu de Méditerranée.
Un peu plus tard, merminne est l’un des noms des fées en même temps que
celui des sirènes, ce que révèle une des rédactions néerlandaises de Saint Brandan :
Brandan aperçoit un monstre (meer wonder) qui « est mi-poisson mi-femme et
couvert de poils sur tout le corps » (half waest visch ende half wijf, / al ru so was
2hem dat lijf), et « il ressemblait à une sirène » (het sceen ghelijc een merminne) .
Relevons un point surprenant : dans la version du Voyage de Saint Brandan
imprimée à Augsbourg vers 1476, la créature rencontrée est bien un horrible
monstre (gruwelichhes merwunder), mais « il était en haut comme un homme, en
bas comme un poisson » (das was vornan als ein man vnd hindenan als ein vische).
Nous constatons aussi que dans les pays germaniques, la sirène peut être
indifféremment mâle ou femelle…
La première occurrence d’une sirène dans la littérature vernaculaire se
rencontre, à notre connaissance, dans le Chant d’Annon (Annolied) à la fin du
e
XI siècle ; la sirène est décrite mais non nommée, et elle surgit dans le troisième
3rêve de Daniel .
e
Outre serêne – Sürene au XVI siècle –, nous avons le moyen haut-allemand
merwîp / merfrouwe, « femme de mer », qui est aussi le nom des ondines vivant
dans les eaux douces et celui des fées (!) ; merwunder, qui possède un vaste champ
sémantique et désigne aussi bien les merveilles de la mer et les monstres que les
êtres hybrides soit physiquement, soit par leur appartenance à deux mondes, les
nôtre et celui des esprits. En anglais, mermaid est d’ailleurs aussi bien la sirène que
l’ondine.
e eLe Vocabularius ex quo, dont les rédactions couvrent le XIV et le XV siècle,
synthétise les diverses significations allemandes : « chien de mer (= requin),

1 Cf. la ballade intitulée Herr Bøsmer i Elverhjem : une sirène (variante : une elfe) rend
visite à un chevalier et, pendant que celui-ci dort, l’invite à venir chez elle dans la
rivière ; le chevalier part à cheval le lendemain, tombe dans la rivière et arrive chez la
sirène qui lui donne un boire d’oubli… Ed. H. Grüner Nielsen, Danske Folkeviser fra
Riddersal og Borgestue, Copenhague, 1925, p. 117 sqq.
2 Texte chez M.-L. Rotsaert, San Brandano un antitipo germanico, Rome, Bulzoni
Editore, 1996, p. 134.
3 Annolied XIV, 17-20, Heidelberg, Car Winter, 1961 (Editiones Heidelbergenses, 2) :
« Il vit devant lui nager de nombreux poisons de grande taille, mi-poisson, mi-homme,
ce qui lui sembla très effrayant ».
La Sirène dans l’Antiquité classique… 31
morue, monstre marin ou péril de la mer » et fournit la glose suivante : « c’est un
1
animal dont la douceur du chant attire les navires » .

La peinture et l’iconographie en général ont représenté les sirènes de plusieurs
façons : comme femme oiseau, comme femme poisson et comme femme oiseau et
poisson. Nous suivrons ces différentes représentations pour faire l’historique des
sirènes.

Drôlerie marginale
La sirène oiseau
eC’est avec le XII chant de l’Odyssée d’Homère que la sirène fait son entrée
dans les littératures occidentales. A priori, la rencontre d’Ulysse avec ces créatures
est connue, mais il n’est pas inutile de la rappeler. Ulysse veut poursuivre son
voyage et Circé l’instruit des dangers qui le guettent :
« Il vous faudra d’abord passer près des Sirènes. Elles charment tous les
mortels qui les approchent. Mais bien fou qui relâche pour entendre leurs
chants ! Jamais en son logis, sa femme et ses enfants ne fêtent son
retour : car, de leurs fraîches voix, les Sirènes le charment, et le pré, leur
séjour, est bordé d’un rivage tout blanchi d’ossements et de débris
humains, dont les chairs se corrompent… Passe sans t’arrêter ! Mais
pétris de la cire à la douceur de miel et, de tes compagnons, bouche les
2deux oreilles : que pas un d’eux n’entende ; toi seul, dans le croiseur,
écoute, si tu le veux ! mais pieds et mains liés, debout sur l’emplanture,
fais-toi fixer au mât pour goûter le plaisir d’entendre la chanson, et, si tu
les priais, si tu leur commandais de desserrer les nœuds, que tes gens
aussitôt donnent un tour de plus ! ».

1 Berhard Schnell, Klaus Grubmüller et al. (éd.), Vocabularius ex quo.
Überlieferungsgeschichtliche Ausgabe, 5 vol., Tübingen, Niemeyer, 1988-89 (TTG,
22-27), t. 5, p. 730.
2 Motif J672.1. « Ears stopped with wax to avoid enchanting song. Odysseus and the
Sirens ».
32 Claude Lecouteux
Ulysse part et suit ce conseil le moment venu, mais les Sirènes voient ce
rapide navire qui bondit tout près d’elles. Soudain, leurs fraîches voix entonnent un
cantique :
« – "Viens ici ! viens à nous ! […] Viens écouter nos voix ! Jamais un
noir vaisseau n’a doublé notre cap, sans ouïr les doux airs qui sortent de
nos lèvres ; puis on s’en va content et plus riche en savoir, car nous
savons les maux, tous les maux que les dieux, dans les champs de
Troade, ont infligés aux gens […]". Elles chantaient ainsi et leurs voix
1admirables me remplissaient le cœur du désir d’écouter » .


Stammos attique à figures rouges. V. 480 av. J.-C., London British Museum

Le souvenir diffus du dire homérique se retrouve dans le Physiologos, un
2
bestiaire grec vite traduit ou adapté en latin et recevant divers titres , puis dans la
littérature d’expression latine, notamment dans les bestiaires et autres textes
3 e 4 5
savants . Au XII siècle, Benoît de Sainte-Maure , Herbort de Fritzlar , puis au
e 6
XIII siècle, Rodolphe d’Ems narrent brièvement l’aventure d’Ulysse, et quelques
7années plus tard, nous la retrouvons dans le poème Reinfried de Brunswick : là, le
héros du titre utilise le même artifice qu’Ulysse pour pouvoir entendre le chant des
sirènes…
Grâce aux peintures de vases grecs et à des statuettes découvertes lors des
fouilles du sanctuaire d’Héra Argeia, près de Paestum, nous savons que ces Sirènes
étaient des oiseaux à tête de femme (Motif B53. « Siren. Bird with woman's
head »), et en utilisant la forme verbale du duel, Homère indique clairement que
ces créatures n’étaient que deux. De la légende que transcrit le poète grec, la

1
Homère, Iliade, Odyssée, trad. Victor Bérard, Paris, NRF, 1955 (Bibl. de la Pléiade,
115), Odyssée XII, 31-46 et 182-200.
2 Physiologus, Abbreviatio Physiologi, Dicta Chrysostomi.
3 Isidore de Séville, Etymologiae XI, 3, 30 ; Raban Maur, De universo VII, 7 ; Lambert
de Saint-Omer, Liber floridus, manuscrit de Gand, feuillet ajouté au folio 58 ; Jacques
de Vitry, Historia Orientalis chap. 90 ; Vincent de Beauvais, Speculum historiale I, 95,
et Speculum naturale XXXI, 121 ; Summarium Heinrici III, 9.
4 Roman de Troie v. 28859 sqq. éd. L. Constans, Paris, 1908.
5 Herbort von Fritzlar, Liet von Troye v. 17698 sqq.
6 Rudolf von Ems, Weltchronik v. 26662 sqq.
7 Reinfried von Braunschweig v. 22012 sqq. ; 22093 sqq. ; 22116 sqq.
La Sirène dans l’Antiquité classique… 33
postérité retiendra essentiellement que le chant des sirènes est d’une beauté
mortelle car, nous disent les témoignages, ces êtres dévoraient les imprudents.
1 2D’autres traditions postérieures à Homère connaissent trois ou quatre
er e
sirènes. Apollodore (I ou II siècle) ne retient que trois sirènes et dit que l’une
3jouait de la lyre, une autre de la flûte tandis que la troisième chantait , ce que les
Mythographes du Vatican (entre 875 et 1075) ont transmis à la connaissance des
lettrés du Moyen Âge en s’appuyant sur les commentaires des Métamorphoses
ovidiennes :
« Les Sirènes étaient selon le mythe au nombre de trois, parties vierges,
parties oiseaux, fille du fleuve Achéloos et de la Muse Calliope. Elles
chantaient, la première en utilisant sa voix, la deuxième la flûte, la
dernière la lyre ; elles habitèrent tout d’abord à proximité du Pélôron, et
ensuite à Capri. Elles attiraient les marins par leurs chants et leur
4faisaient faire naufrage (I, 42) » .
Dans la légende des Argonautes, elles habitent une île ; Orphée chanta de si
belle façon que ses compagnons n’éprouvèrent pas le besoin d’aborder, sauf l’un
5d’eux, Boutès, qui se jeta à l’eau mais fut sauvé par Aphrodite :
« Le lendemain, aussitôt que l'aurore eut frappé de ses rayons le sommet
des cieux, on se rembarque à la faveur du zéphyr, on lève avec joie les
ancres et on déploie les voiles. Le vent qui les enfle porte bientôt le
vaisseau à la vue d'une île couverte de fleurs, et d'un aspect riant. Elle
était habitée par les Sirènes, si funestes à ceux qui se laissent séduire par
la douceur de leurs chants. Filles d'Achéloüs et de la Muse Terpsichore,
elles accompagnaient autrefois Proserpine et l'amusaient par leurs
concerts avant qu'elle eût subi le joug de l'hymen. Depuis, transformées
en des monstres moitié femmes et moitié oiseaux, elles étaient retirées
sur un lieu élevé, près duquel on pouvait facilement aborder. De là,
portant de tous côtés leurs regards, elles tâchaient d'arrêter les étrangers
qu'elles faisaient périr en les laissant consumer par un amour insensé.
Les Argonautes, entendant leurs voix, étaient près de s'approcher du
rivage, mais Orphée prenant en main sa lyre, charma tout à coup leurs
oreilles par un chant vif et rapide qui effaçait celui des Sirènes, et la
vitesse de leur course les mit tout à fait hors de danger. Le seul Butés,
fils de Téléon, emporté tout d'abord par sa passion, se jeta dans la mer, et
nageait en allant chercher une perte certaine, mais la déesse qui règne
sur le mont Éryx, l'aimable Vénus, le retira des flots et le transporta près
du promontoire Lilybée ».

1 Pisinoé, Aglaopé et Thelxiépa, appelées aussi Parthénopé, Leucosia et Ligia.
Parthénopé, dont on trouva le cadavre sur le rivage de Naples, donna son nom à la
République parthénopéenne. « A Dicaearchie succède Neapolis, ville fondée
également par les Cumaeens, mais accrue plus tard de nouveaux colons venus en partie de
Chalcis, en partie aussi des îles Pithécusses et d'Athènes, ce qui lui fit donner ce nom
de Ville-Neuve ou de Neapolis. On voit dans cette ville le tombeau de Parthénopé, l'une
des Sirènes » (Strabon, Géographie V, 4, 7).
2 Télès, Raedné, Molpé et Thelxiopé.
3 Apollodore, Bibliothèque VII, 10, 9 et 9, 25.
4 Le premier mythographe du Vatican, éd. N. Zorzetti, trad. J. Berlioz, Paris, Les Belles
Lettres, 1995.
5 Apollonius de Rhodes, Argonautiques IV, 893.
34 Claude Lecouteux
Selon Ovide, les sirènes n’auraient pas toujours possédé des ailes d’oiseaux ;
elles avaient un corps de jeunes filles mais, après que Pluton eut enlevé
Perséphone, dont elles étaient les compagnes, elles demandèrent aux dieux des
1
ailes pour la retrouver . D’autres auteurs affirment que cette métamorphose fut une
punition que Déméter leur infligea pour ne pas s’être opposées au rapt de sa fille,
ou bien qu’Aphrodite les châtia pour ne pas s’être intéressées à l’amour…
2 3Pline l’Ancien rapporte l’opinion de Dinon et situe les sirènes en Inde ; la
fable connaît alors une variante : leurs chants charment les hommes et les
endor4ment, c’est alors qu’elles les mettent en pièces . Cette façon de faire est connue en
e
France au moins dès la fin du XII siècle puisqu’on la retrouve dans Le Bestiaire
5d’un certain Gervaise .
Dernier avatar de leur histoire ancienne : les hommes crurent que les sirènes
étaient des créatures de l’au-delà qui chantaient pour les Bienheureux dans les Îles
Fortunées. Dans Hélène (179-164), Euripide en fait des divinités infernales.
Dans la Bible latine, les sirènes apparaissent, sans description, dans Isaïe 13,
21 sq. et 13 sq. ; à Babylone, « là se reposeront les sirènes, là danseront les
démons, les onocentaures y habiteront et les hérissons feront leur nid dans leurs
maisons ». De ce fait, sirènes et onocentaures sont régulièrement associés dans le
Physiologus et ses rédactions grecques et latines. Le contexte – la proximité des
démons, le site (les ruines de Babylone) – en font des êtres diaboliques et ont
6facilité la confusion de cette créature avec les lamies . Il est étonnant de constater
que « sirène » traduit l’hébreu thannim, « chacal », ou l’hébreu benot ya,
« autruche », de la Bible des Septantes. Le Livre d’Enoch (I, 19, 2) indique que les
filles séduites par les fils de Dieu – des anges selon Genèse VI, 1-4 – devinrent des
sirènes. La diabolisation de la sirène est donc ancienne et elle a été diffusée par les
7
bestiaires . En outre, on retiendra que les auteurs anciens hésitent sans cesse entre
la croyance en l’existence réelle des sirènes et leur caractère fabuleux et illusoire.
e
À la fin du XII siècle, un bestiaire rédigé en Angleterre nous donne de ces
8créatures le portrait suivant :
« Les sirènes, dit le Physiologus, sont des animaux mortels qui, de la tête
jusqu’au nombril, ont l’aspect d’une femme et, dans la partie inférieure
du corps, celui d’un oiseau. Leur chant est si doux et si beau qu’elles
charment par l’harmonie de leur voix les hommes qui naviguent au loin,
et elles les attirent pour les plonger dans le sommeil et déchiqueter leurs

1 Ovide, Métamorphoses V, 512-562 ; Premier mythographe du Vatican II, 84, op. cit.,
supra.
2 Cf. F. Jacoby, Die Fragmente der griechischen Historiker, Berlin, Leude, 1926 sqq.,
auteur 690, fragment 30.
3 e
Au IV siècle av. J.-C. Lleitarchos fait de même et parle d’un chant soporifique,
cf. Jacoby, Die Fragmente…, op. cit., supra, auteur 137, fragment 21.
4 Pline L’Ancien, Historia naturalis X, 136.
5 Cf. P. Meyer, « Le Bestiaire de Gervaise », Romania 1 (1872), p. 430 : « Et quant ils
se sont endormis, / meintenant les ont assali / les sereines ; si les acorent, / lor char
despiecent et desvorent ».
6 Cf. C. Lecouteux, « Lamia - holzfrowe - lamîch », Euphorion 75 (1981), p. 360-365.
7 e Cf. celui de Pierre de Beauvais (début du XIII siècle) : « La sirène et li deable et li
heriçons et honocentors habiteront en lour maissons » ; éd. G. R. Mermier, Paris, 1977,
p. 68.
8 D. Poirion (éd.), Le Bestiaire, Paris, Philie Lebaud, 1988, p. 132 sq.
La Sirène dans l’Antiquité classique… 35
corps. Ainsi, par la persuasion de la voix, elles abusent les hommes non
avertis et imprudents pour les mettre à mort ».
Ce chant des sirènes est devenu emblématique et sert à caractériser la créature
e
et ses dangers ; ainsi dans l’Abbreviatio phisologi (XV siècle) :

« Voce sua dulci siren est causa pericli ;
Est ut virgo superius, avis inferius ».

De nombreux poètes lyriques utilisent ainsi la comparaison du chant d’une
e
personne avec celui des sirènes. Au XIII siècle, Gottfried de Strasbourg fait même
une triple comparaison dans son Tristan : le chant d’Isot possède la même force
1
d’attraction que la Montagne aimantée (Ageststein) et la mélodie des sirènes ; vers
1277, Conrad de Wurzbourg compare la séduction d’une femme à celle d’une
2
sirène , mais pour Henri de Meissen, dit Frauenlob, le chant des sirènes du monde
3est inconstant .
La sirène poisson
« Montrant son sein, cachant sa queue,
La sirène amoureusement
Fait ondoyer sa blancheur bleue
Sous l’émail vert du flot dormant »
(Théophile Gautier, Émaux et camées).

Celle qui est restée dans toutes les mémoires et que les chapiteaux romans
présentent fréquemment tenant un peigne d’une main et un miroir de l’autre, ou
même un poisson, c’est la sirène poisson.

Sereine est de
mer .j. peril :
Feme est par
desuz le
lonbril,
Et poisons
desoz la
ceinture.
4Gervaise , Le
Bestiaire
v. 305-307




1 Tristan v. & 8086-89 & 8110 sq.
2 Die goldene Schmiede v. 148, éd. E. Schröder, Göttingen, 1926.
3 Minne und Welt IV, 16, 12, éd. K. Stackmann & K. Bertau, t. 1, Göttingen, 1981,
p. 386.
4 Ed. P. Meyer, Romania 1 (1872), p. 420-443.
36 Claude Lecouteux
Selon les Anciens, la sirène est un oiseau à tête de femme, ce qui la rapproche
des Harpies, mais sous l’influence de la fable de Scylla, mi-femme mi-dauphin,
qui, elle aussi, enlève les marins de leurs nefs, elle a été considérée comme un être
e
hybride (biformis) et marin. Si nous nous référons au Liber monstrorum (IX
1 2siècle) et au De animalibus d’Albert le Grand (vers 1200-1280) , nous voyons
3
comment la transformation s’est opérée :

Liber monstrorum I, 7 Liber monstrorum I, 14
« Les sirènes sont des jeunes filles marines « Scylla […] a la tête et le buste d’une
[…] ; elles ont, de la tête à l’ombilic, un jeune femme, comme les sirènes, mais le
corps de femme très semblable à celui d’un ventre d’un loup et la queue d’un
dauêtre humain, mais possèdent des queues phin ».
squameuses ».

e
Le Physiologus de Melk (début du XV siècle) témoigne lui aussi de ce
rapprochement : « La créature marine sira (= sirena), mi-femme mi-poison, séduit
les marins si bien qu’ils se noient » (chap. 4) ; « le monstre marin cilla (= Scylla),
femme dans le haut, terrifiante dans le bas… » (chap. 17).
« La sirène tue par ses chants, Scylla en coulant le navire, voilà ce qui les
distingue l’une de l’autre », ajoute notre auteur. Le pluriel qu’utilise l’auteur du
Liber monstrorum (caudas squamosas, accusatif) suggère qu’il songe à une sirène
4
bifide, celle que l’on retrouve justement sur les chapiteaux romans . Mais à
SaintPaul-de-Mausole (Provence), la sirène possède une quadruple queue.





1 Ed. et trad. italienne par F. Porsia, Bari, 1976.
2 Ed. H. Stadler, 2 vol., Münster, 1916-1920, 660a.
3 Pour un autre avis, cf. E. Faral, « La queue de poisson des sirènes », Romania 74
(1953), p. 433-506 ; Odette Touchfeu-Meynier, « De quand date la sirène poisson ? »,
Bulletin de l’Association Guillaume Budée, 21 (1926), p. 452-459.
4 Inventaire chez V.H. Debidour, Le bestiaire sculpté du Moyen Âge en France, Paris,
Arthaud, 1961.
La Sirène dans l’Antiquité classique… 37

Saint-Jacques de Kastelaz
Eglise de Zilli (Grisons)

Les auteurs varient dans leurs descriptions. Pour Barthélemy l’Anglais (vers
1
1190-1272), c’est un poisson à forme de femme ou de dragon . Entre 1209 et 1214,
2Gervais de Tilbury acclimate ces jolis monstres en Angleterre :
« On voit aussi, en mer d’Angleterre, des sirènes s’asseoir sur les
rochers : elles ont une tête de femme, une longue chevelure blonde, des
seins de femme, et tous leurs membres jusqu’à l’ombilic ont une forme
féminine ; le reste finit en poisson. Elles s’insinuent dans le cœur des
hommes qui passent par leur chant très doux, dont la suavité chatouille
délicieusement les oreilles : complètement charmés, ils en oublient leur
office et, par manque d’attention, font souvent naufrage ».
3 4Bestiaires et encyclopédies consacrent tous une rubrique à la sirène poisson
5
et contribuent à répandre la fable chez les lettrés et les poètes. Chez ces derniers ,
la sirène n’est guère décrite et il est toujours fait allusion à son chant séducteur, et
le chant d’une personne est fréquemment comparé à celui des sirènes lorsqu’il est
6particulièrement beau . Ainsi dans Kudrun, légende héroïque de la première moitié
e
du XIII siècle, Horant a appris des sirènes, dit-on, la mélodie qu’il chante et qui va
7lui permettre de conquérir sa future épouse . Mais le danger que représentent ces
créatures est bien illustré par une miniature du Hortus deliciarum où la sirène
possède des dents sur la poitrine et des yeux dans le dos.


1 De proprietatibus rerum XVIII, 95, Francfort, 1540.
2 Gervais de Tilbury, Le livre des merveilles. Divertissements pour un empereur,
e
III partie, trad. A. Duchesne, Paris, Les Belles Lettres, 1992, p. 76 sq. (= Otia
imperialia III, 64).
3 Par exemple : Physiologus de Munich chap. 9 ; pseudo-Hugues de Fouilloy, De bestiis
II, 32.
4 Par exemple : Vincent de Beauvais, Speculum naturale XVIII, 129.
5 Cf. C. Lecouteux, « Le merwunder : contribution à l’étude d’un concept ambigu »,
Etudes Germaniques, n°32, 1977, p. 1-11 ; Etudes Germaniques, n°45, 1990, p. 1-9.
6 Cf. C. Lecouteux, Les monstres dans la littérature allemande du Moyen Âge
(11501350). Contribution à l’étude du merveilleux. 3 vol., Göppingen, 1982 (G.A.G. I-III),
t. II, p. 162 sq. (références).
7 Ed. K. Bartsch, Wiesbaden, F.A. Brockhaus, 1980, str. 397.
38 Claude Lecouteux

La sirène oiseau et poisson
Variété peu connue bien que présente dans l’iconographie, sculpture et
miniatures des manuscrits, cette sirène très hybride est, à notre connaissance, décrite
e
pour la première fois au XIII siècle. Nous la rencontrons dans la rédaction B du
Physiologus (chap. 12), dans le Liber de floridus d’Arnold le Saxon et chez
1
d’autres encyclopédistes. Albert le Grand en donne la description suivante :
« Selon les fables des poètes, les sirènes sont des monstres marins : le
haut de leur corps est d’une femme aux longs seins pendants, allaitant sa
progéniture ; le visage est horrible, les cheveux de crin sont longs et
emmêlés ; le corps des sirènes s’achève par des pattes d’aigle, dont elles
ont aussi les ailes un peu plus haut ; par derrière, elles ont une queue
squameuse qu’elles dressent pour nager ».


1 De animalibus, éd. Stadler, op. cit., supra, p. 1546.
La Sirène dans l’Antiquité classique… 39
Une sirène de ce type est peinte sur les murs de l’abside de l’église
SaintJacques de Kastelaz, près de Tramin (Tyrol du Sud, illustration ci-dessus). Cette
représentation rappelle fortement ce qu’écrit Guillaume Le Clerc dans son
1
Bestiaire divin (v. 995-1001) :

De la sereine vous diron, En guise de feme formee.
Qui molt a estrange facon. L’autre partie est figuree
Car des la ceinture en amont, Comme poisson et com oisel.
Est la plus bele riens del mont,

e
Vers le milieu du XIII siècle, Thomas de Cantimpré se référant à un certain
Adelinus, peut-être Aldhelm, évêque de Sherborn (639-767), affirme que les
sirènes possèdent en partie le corps d’un aigle, des griffes aux pieds avec lesquelles
2elles sont habiles à déchirer, mais leur corps s’achève en queue de poisson .
Relevons un autre détail de l’iconographie des sirènes. Alors que le texte de
plusieurs bestiaires anglais décrit une sirène oiseau, la miniature l’accompagnant
peint des sirènes munies d’ailes à la ceinture, de pattes d’oiseaux et d’une queue de
3poisson .



Et de feme a faiture
Entresqu’a la ceinture
E les piez de falcun
E cue de Peisson

Philippe de Thaon, Le Bestiaire,
v. 1365-68


Il y a donc eu hésitation entre deux formes, ce qui est évident lorsque la
miniature d’un manuscrit du Bestiaire de Pierre de Beauvais montre trois sirènes,
deux pisciformes et une aviforme, ce qui est presque conforme au texte : « Il y a
trois types de sirènes : dans les deux premiers elles sont mi-femme mi-poisson,
4
dans le troisième, mi-femme mi-oiseau ».


1 Ed. C. Hippeau, Genève, Slatkine, 1970.
2 « […] corporis partem sicut aquila syrene habent unguesque in pedibus ad laniandum
habiles. In fine vero corporis squamosas piscium caudas habent, quibus ut remigiis in
gurgitibus nattant » ; De natura rerum VI, 44, éd. H. Boese, Berlin, New York, 1973.
3 Pour plus de détails, cf. Jacqueline Leclercq-Marx, « La sirène et l’onocentaure dans le
Physiologus grec et latin et dans quelques bestiaires. Le texte et l’image », in
Bestiaires médiévaux. Nouvelles perspectives sur les manuscrits et traditions
textuelles, B. Van de Avele (éd.), Louvain-la-Neuve, 2005, p. 169-182.
4 E. Faral, « La queue de poisson des sirènes », Romania (74), 1953, p. 487.
40 Claude Lecouteux


Hortus deliciarum
Confusions et évolution
Pour Barthélemy l’Anglais, « les sirènes sont des serpents crêtés et ailés »
(serpentes cristati et alati), ce qui témoigne d’une confusion avec les sirenae
d’Arabie, qui sont des reptiles (In Arabia sunt serpentes cum alis qui sirenae
1 2vocantur) , et Brunet Latin (vers 1220-1294) affirme la même chose . La source de
ces auteurs est le Commentaire de saint Jérôme sur Isaïe 13, 22, où la sirène est
3classée dans la catégorie des démons réels et illusoires .



Dans le Physiologus de Melk, la sirène est appelée « poisson-scie » (serra), et
le bestiaire gravé sur les tables de pierre de l’église de Celje (ex Yougoslavie)

1 De proprietatibus rerum, XVIII, 95.
2 « Il a en Arrabe une manière de blans serpens ke l’on apiele seraine, ki courent si
mervillousement ke li plusor dient k’il volent », Li livres dou tresor I, 136, éd.
F. Carmody, Berkeley, Los Angeles, 1948.
3 Cf. Jacqueline Leclercq-Marx, « Du monstre androcéphale au monstre humanisé. A
propos des sirènes et des centaures, et de leur famille, dans le haut Moyen Âge et à
l’époque romane », Cahiers de Civilisation Médiévale n°45, 2002, p. 58.
La Sirène dans l’Antiquité classique… 41
présente la même erreur. Nous voyons alors un être hybride au buste de femme et
au corps terrifiant, lever sa queue au-dessus des flots et l’utiliser comme une voile
pour cingler vers les navires, puis s’y accrocher et les envoyer par le fond ! On
notera qu’Albert le Grand a subi l’influence de ce type puisqu’il nous dit que la
sirène lève sa queue, mais pour nager…
e
L’une des confusions majeures date du XV siècle et elle concerne Mélusine,
la femme serpent : ne comprenant sans doute plus qu’il s’agissait d’une serpente,
les auteurs postérieurs à Coudrette et Jean d’Arras ont prêté à notre fée une queue
de poisson, et toute l’iconographie postmédiévale peint Mélusine au bain avec une
telle queue. À tort, les historiens de l’art ont appelé « Mélusines » les sirènes
bifides qui se rencontrent dans la sculpture romane, et la même chose se constate
en héraldique ! Cela prouve que la figure de la femme serpent est restée trop
étrange, ce qui a permis à la femme poisson de la supplanter.



Dans la suite des temps, les sirènes sont confondues avec les ondines, les
femmes des eaux et perdent leur queue de poisson. Dans le légendaire breton, par
exemple, elles ont nom Mari-Môrgan, Môrgan, et elles n’ont pas d’âme ; elles
doivent se cacher sous l’eau tant qu’il fait jour et on ne les aperçoit que la nuit. De
leur ascendance antique elles conservent leur caractère dangereux puisqu’on dit
que leurs chants attirent les marins dans l’onde où elles sucent leur sang et
dévorent leurs organes internes, cœur, foie, etc. Outre-Rhin, le souvenir des sirènes de
l’Antiquité survit dans la légende de la Lorelei qui, assise sur un rocher au bord du
Rhin, peigne ses cheveux d’or et provoque la mort des mariniers fascinés.
Interprétations
Dès le haut Moyen Âge, les lettrés chrétiens ont lutté contre la mythologie
antique, ne cessant de souligner qu’il s’agit de fables, voire d’élucubrations
1 e
païennes . L’on doit à Evhémère, un Grec du IV siècle avant notre ère, l’outil dont

1 Cf. Paule Demats, Fabula. Trois études de mythographie antique et médiévale,
Genève, Droz, 1973 (Publications Romanes et Françaises, CXXII).
42 Claude Lecouteux
se servirent les clercs. Selon ce philosophe, les personnages divins ne seraient au
départ que des hommes supérieurs, sacralisés par l’admiration ou la crainte du
commun des mortels. Il y a donc eu évhémérisation des divinités, et les sirènes
n’ont pas échappé à cette rationalisation. Selon Isidore de Séville, les trois sirènes
musiciennes naufrageant les marins furent des prostituées ; elles avaient des ailes et
1
des ongles parce que l’amour vole et blesse :

« Sirenas tres fingunt fuisse ex parte virgines, ex parte volucres,
habientes alas et ungulas: quarum una voce, altera tibiis, tertia lyra
canebant. Quae inlectos navigantes sub cantu in naufragium trahebant.
Secundum veritatem autem meretrices fuerunt, quae transeuntes
quoniam deducebant ad egestatem, his fictae sunt inferre naufragia. Alas
autem habuisse et ungulas, quia amor et volat et vulnerat. Quae inde in
fluctibus conmorasse dicuntur, quia fluctus Venerem creaverunt ».

Une fois ce premier coup porté à la crédibilité des sirènes, les clercs vont en
proposer une interprétation allégorique qui s’exprime aussi bien dans les textes que
2dans l’iconographie . Les trois sirènes deviennent le symbole de trois péchés
majeurs : l’envie, l’orgueil et la volupté ; la mer, leur habitat, n’est autre que notre
monde ; le bateau dans lequel se trouvent des nautes représente la vie humaine, et
3
le marin qui tombe à l’eau et trouve la mort devient le pécheur qui se damne .
Lorsqu’ils ne reprennent pas telle quelle cette allégorie, la plupart des clercs met en
exergue la volupté des sirènes. Honoré d’Autun (vers 1080-1157) dans sa
collection de modèles de sermons pour le dimanche de la Septuagésime recommande
d’inclure l’histoire d’Ulysse dans le prêche « pour éviter que les auditeurs
4s’ennuient », et nous dit :

« Les sages de ce monde écrivent que trois sirènes résident sur une île de
la mer et qu’elles jouent de diverses façons des mélodies très douces. La
première avec sa voix, la seconde sur une flûte, la troisième sur une lyre.
Elles avaient le visage d’une femme mais des ailes et des serres comme
les oiseaux. Elles arrêtaient les navires qui passaient par la suavité de

1 Isidore de Séville, Etymologiae XI, 3, 30 sqq.
2 Fulgence, évêque de Ruspe, donne le ton dans ses Mythologiae II, 8 : « Sirenae enim
Grece tractoriae dicuntur ; tribus enim modis amoris inlecebra trahitur, aut cantu aut
uisu aut consuetudine, amantur enim quaedam ää, speciei uenustate, quaedam etiam
lenante consuetudine. Quas Ulixis socii obturatis auribus transeunt, ipse uero
religatus transit. Ulixes enim Grece quasi olonxenos id est omnium peregrinus dicitur;
et quia sapientia ab omnibus mundi rebus peregrina est, ideo astutior Ulixes dictus
est. Denique Sirenas, id est delectationum inlecebras, et audiuit et uidit id est agnouit
et iudicauit, et tamen transiit. Nihilominus ideo et quia auditae sunt, mortuae sunt ; in
sensu enim sapientis omnis affectus emoritur ; ideo uolatiles, quia amantum mentes
celeriter permeant ; inde gallinaceos pedes, quia libidinis affectus omnia quae habet
spargit; nam denique et Sirenes dictae sunt ; sirene enim Grece trahere dicitur ».
3 Chez saint Ambroise de Milan, les sirènes représentent les appâts du monde, les
écueils où elles se tiennent les dangers du monde pour le bateau de la vie et le salut ; le
naufrage est l’image des forces de l’esprit qui se brisent sur les écueils de la chair
(Expositio in Lucam IV, 2, 3).
4 Honorius Augustodunensis, Speculum Ecclesiae, éd. Migne, Patrologia latina 172,
col. 855-857.
La Sirène dans l’Antiquité classique… 43
leurs chants, et les nautoniers s’endormaient. Alors surgissaient les
sirènes qui les déchiraient et envoyaient le navire par le fond.
Un jour cependant, un certain duc, Ulysse était son nom, fut contraint de
longer l’île. Il ordonna qu’on l’attache au mât et fit boucher de cire les
oreilles de ses compagnons. Il échappa ainsi à ce danger et plongea les
sirènes dans les flots.
Mes chers enfants, ce sont là des images mystiques, bien qu’elles aient
été conçues par des païens. La mer désigne notre monde terrestre qui est
sans cesse agité par les tempêtes de l’affliction ; l’île est l’image des
plaisirs temporels ; les trois sirènes qui séduisent et endorment les
marins de leurs chants sont les trois désirs qui ramollissent le cœur des
hommes et nous plongent dans le sommeil de la mort ».

Honoré décrit alors en détail les effets de l’avarice, de la luxure et de la vanité
puis, s’inspirant d’Isidore de Séville, rappelle que les sirènes désignent l’amour des
femmes ; il poursuit ainsi :
« Ulysse désigne le sage qui passe près des sirènes sans risques,
c’est-àdire le peuple chrétien qui est sage en vérité, qui glisse dans le bateau de
l’Église sur les ondes de ce monde car, par sa crainte de Dieu, il (le
peuple) s’attache au mât, c’est-à-dire à la croix du Christ. Il bouche de
cire, c’est-à-dire par l’incarnation du Christ, les oreilles de ses
compagnons, afin que leur cœur se détourne des péchés et désirs et aspire
uniquement au Ciel. Toi, spectateur, bouche-toi de même les oreilles aux
attraits de ce monde et, surtout, aux hétérodoxies, et laisse-toi, comme le
Christ, attacher au mât de la croix pour gagner ainsi ta liberté ».
Cette idée de la navigation se retrouve chez Étienne de Bourbon (né vers
1190-1195- † vers 1261) : il faut naviguer en faisant la sourde oreille aux sirènes,
comme le sage Ulysse qui, dit-on, se boucha les oreilles avec de la poix pour ne
1
pas les entendre . Pour Jacques de Voragine, les adulateurs sont comme les sirènes
2qui, par leurs chants, endorment les marins et les conduisent au naufrage .
Notons que la recommandation d’Honoré a été suivie, par exemple par un
prêtre danois, Petrus Dan, qui dit ceci dans l’un de ses sermons :
« Le diable est comme une sirène, qui par un beau chant tire les hommes
dans les profondeurs. Nul ne sera sûr parmi les tentations de ce monde ;
plus proche on est d’elles, plus grand est le danger, de même que les
3marins sont en plus grand danger en s’approchant de Charybde » .
eAu début du XI siècle, les Dicta Joh. Chrysostomi de naturis bestiarum, une
rédaction du Physiologus, fait suivre son chapitre sur la sirène de deux vers
4mnémotechniques recommandant aux chevaliers du Christ de fuir ces chants :

1 Stephanus de Borbone, Tractatus de diversis materiis praedicabilibus, éd. J. Berlioz,
Turnhout, Brepols, à paraître.
2 Sermones aurei, Paris, 1760, p. 88a.
3 Anne Riising, Danmarks middelalderlige Prædiken, Copenhague, 1969, p. 117.
4 N. Henkel, Studien zum Physiologus im Mittelalter, Tübingen, Niemeyer, 1976
(Hermaea, 38), p. 45.
44 Claude Lecouteux
« Alliciunt pene nautas cantando syrene.
Suasus hostiles dulces Christi fuge miles ».

Le Physiologus étend la notion d’hybridité à l’âme et la sirène représente ceux
1dont l’âme est partagée ; les hommes indécis et instables dans leurs voies, ceux
qui ont l’apparence de la piété sans en avoir les qualités réelles, bref, les
hypocrites, les fourbes ; ils se conduisent en hommes à l’église, mais en bêtes dès qu’ils
s’en éloignent. Cette idée se retrouve chez un poète surnommé Der wilde
eAlexander (XIII siècle) qui, dans sa description allégorique du félon (der untriuwe
man) caractérise sa fourberie en lui prêtant « le chant des sirènes » (ez hât der
2Sîrênen sanc) . Un bestiaire anglais, cité plus haut à propos des sirènes oiseaux,
3
nous procure la moralisation suivante :
« Ainsi, par la persuasion de la voix, les sirènes abusent les hommes non
avertis et imprudents pour les mettre à mort. De même, ils sont abusés
ceux qui goûtent les plaisirs, la pompe, la volupté, et que corrompent les
4comédiens, les tragédiens, les musiciens ; comme dans un sommeil
profond, ils perdent toute leur énergie et deviennent une proie convoitée
par leurs ennemis ».
Pourtant, la sirène n’a pas qu’une image négative, l’héraldique en fait foi.
Certaines familles eurent un blason de gueules à la sirène d’or issante d’une mer
d’argent, et dans certains romans médiévaux, il n’est pas rare qu’une sirène orne le
5
bouclier d’un héros .



1 Cf. par exemple la rédaction Y du Physiologus, éd. F. J. Carmody in University of
California Publications in Classical Philology n°12, 1941, p. 95-134, ici p. 113 sqq.
« Sic et uir duplex corde, indispositus in omnibus uiis suis… ». Dans cette rédaction, il
est question de sirène-oiseau.
2 C. von Kraus (éd.), Deutsche Liederdichter des 13. Jahrhunderts, t. 1, Tübingen, 1978,
p. 2.
3 Le Bestiaire, op. cit., supra, p. 133.
4 Ce qui rappelle un passage du De bestiis du pseudo Hugues de Fouilloy (II, 31 : De
sirenarum seu sirenum natura) : « Sic et illi, qui deliciis hujus saeculi, et pompis, et
theatralibus voluptatis delectantur tragoediis et comoediis dissoluti, velut, gravit
somno sopiti adversarium praeda efficiuntur ».
5 Par exemple dans la Guerre de Troie du manuscrit de Göttweih (Göttweiger
Trojanerkrieg, v. 3738 sqq.), Hector en a une.
La Sirène dans l’Antiquité classique… 45
La mise en scène des sirènes dans la littérature de divertissement
La sirène offre deux visages totalement opposés dans les romans d’aventure :
elle est soit dangereuse, le cas le plus fréquent, soit secourable et même maternelle.
Le premier aspect dérive directement de l’opinion transmise par les clercs et
la littérature savante, et remontant à l’Antiquité classique, opinion agrémentée au
fil des temps par des motifs complémentaires. Ainsi en est-il du lien entre
l’apparition des sirènes et l’irruption d’une tempête, qui se rencontre aussi bien chez les
e
encyclopédistes du XIII siècle que dans l’hagiographie. La légende de saint
eServais, rédigée au XI siècle, dit ceci par exemple :
« Pourquoi raconter, comme on le fait souvent, que des poissons à demi
humains et des humains à demi poissons (semihomines pisces
semipiscesque homines), les sirènes, avait annoncé la tempête aux marins, et
1combien ils avaient forme humaine ? ».
Et l’auteur anonyme ajoute qu’elles présentaient aux navigateurs les corps nus
des marins morts tandis que leurs voix plaintives s’élevaient…
Dans le Roman de Brut (1155), le clerc anglo-normand Wace raconte
comment les Troyens ayant fui leur ville incendiée rencontrent des sirènes du côté
2des colonnes d’Hercules (v. 728), le détroit de Gibraltar, et les caractérise ainsi :

Sereinnes sont monstres de mer, 735
Des chiefs poënt femes sembler,
Peisson sunt del nomblil aval,
As mariniers unt fait maint mal.
Vers occident es grans mers hantent,
Duces voiz unt, dulcement chantent ;
Par lur duz chant les fols atraient
E a deceivre les asaient.
Li fol home ki leur chant oient
De la dulcur del chant guerpissent
E, se par tens ne s’avertissent,
Tant les funt par mer foleier
Ke sovent les funt periller ;
U al mains lur dreit eire perdent […]
Mult funt à criendre les sereines 753
Kar de felonie sunt pleines ;
Ne puet pas d’eles eschaper
Huem ki bien ne s’en sait garder.
Figure portent de Diable…

e e
Deux textes allemands des XIV ou XV siècles utilisent la sirène sans qu’il
soit possible de dire si elle est nuisible ou non. Dans Orendel, qui raconte la
légende de la tunique sans coutures du Christ, une sirène mâle (ein / der siren)

1 Gesta s. Servatii, éd. F. Wihelm, Munich, 1910, p. 125.
2 Ed. I. Arnold, t. 1, Paris, 1938 (SATF). Dans l’Historia regum Britanniae de Geoffroy
de Monmouth (I, 12 ; chap. 17 dans l’éd. Faral) la rencontre est réduite à une phrase :
« Refertis vero navibus, petierunt columnas Herculis, ubi apparuerunt eis monstra
marina ocata Sirenes, quae ambiendo naves fere ipsas obruerunt ».
46 Claude Lecouteux
s’empare de ladite tunique qu’un juif a placée dans un sarcophage et immergée
dans les flots ; elle gagne le rivage, enterre la tunique à neuf toises de profondeur
1d’où celle-ci ressort neuf ans plus tard . Dans Saint Oswald, un corbeau messager
extraordinaire – il parle –, est capturé par une sirène sauvage (ein wildez merwîp)
qui l’entraîne sous les eaux et montre à ses compagnes ce qu’elle prend pour un
2
ange ; par ruse, le corbeau réussit à s’échapper avec l’aide de Dieu . Les auteurs
anonymes de ces deux textes agrémentent ainsi leur histoire d’une aventure
merveilleuse, celui de Saint Oswald fait même dans le burlesque avec ce corbeau
qui, pressé de divertir les sirènes, commence par demander à manger et boire,
comme le ferait un jongleur avant sa récitation.
L’aspect positif des sirènes est régulièrement mis en scène de la façon
suivante : une sirène, et une seule, sauve un enfant, soit lors d’un naufrage, soit
parce qu’il a été abandonné aux flots, soit parce que, se trouvant sur un bateau, sa
mère n’est plus là pour s’occuper de lui. Le roman Tristan de Nanteuil, rédigé vers
e 3la fin du XIV siècle, nous dit ceci :

« Gui de Nanteuil, sa femme Aiglantine et son fils Tristan sont chassés
de leur pays par une attaque sarrasine. Ils sont ensuite confrontés à une
tempête en pleine mer dont ils réchappent sains et saufs. Pendant que
Gui cherche de quoi nourrir sa famille, un marchand sarrasin enlève
Aiglantine et la vend au sultan de Babylone. Aiglantine gagne peu à peu
les bonnes grâces du sultan de par ses qualités de brodeuse, mais elle est
en butte à la jalousie de l’oncle du sultan, Galafre, qu’elle a éconduit. Il
l’accuse du meurtre de la femme du sultan qu’il a lui-même commis.
Le marchand n’a pas enlevé l’enfant mais a coupé les câbles du bateau,
et ce dernier vogue à la dérive, avec Tristan à son bord ; mais Dieu lui
envoya par grace une seraine / qui moitié femme estoit et ly aultre
racine / estoit sy c’uns poissons, et elle nourri l’enfant pendant quatorze
4jours ; ce lait le rend aussi grand qu’un cheval de Carthage. Il arrive à la
côte, où il est retrouvé par un pêcheur ».

Cette façon de faire contredit l’image de la sirène séductrice et mortifère pour
5
la remplacer par celle de la mère, et Jacqueline Marx-Leclerc a noté que le thème
se relève bien plus tôt dans la sculpture romane : des sirènes allaitantes se voient
aux cathédrales de Bâle, de Fribourg-en-Brisgovie, Strasbourg, etc. Et Thomas de
Cantimpré et Albert le Grand décrivent des sirènes aux gros seins (mammis… quas
in pectore magnas habent) nourrissant leurs siréneaux…
Le second trait positif de la sirène est qu’elle sauve les voyageurs de la
noyade. Raynouard l’est ainsi par une sirène qu’il avait capturée et relâchée à
condition de le secourir en cas de besoin ; on pourrait objecter à juste titre que le
sauvetage n’est alors que le respect d’un serment et qu’il ne révèle pas vraiment la
bonne nature de certaines sirènes, mais la Saga du roi Flore et de ses fils montre

1 Orendel v. 90-100, éd. H. Steinger, Halle, 1935.
2 Sankt Oswald v. 650-729, éd. G. Baesecke, Der Münchener Oswald, Breslau, 1907.
3 Tristan de Nanteuil X, 420 sqq., Ed. K. V. Sinclair, Assen 1971 ; voir aussi l’étude du
même auteur : Tristan de Nanteuil, Thematic Infrastructure and Literary Creation,
Tübingen, Niemeyer Verlag, 1983 (Beihefte z. Zeitschrift f. rom. Philologie, 195),
p. 13 sqq.
4 Motif B53.2. Man suckled by siren.
5 « Du monstre androcéphale… », art. cit., supra, p. 61.
La Sirène dans l’Antiquité classique… 47
1une sirène qui sauve des naufragés ; en fait, si l’on remplace « sirène » par
« esprit/génie-des-eaux », conformément aux traditions nordiques, le
comportement de la créature ne pose plus de problème. Le côté positif des sirènes devrait
être dû à leur confusion avec ces génies des eaux justement. Curieusement, ce
thème apparaît dans Celle qui courait sur les vagues (1926), roman de l’écrivain
russe Alexandre Grine : Frazy Grant, héroïne éponyme de l’ouvrage, sauve les
naufragés…
Une autre fonction de la sirène est la prédiction. Dans la Saga de Théodoric de
Véronne (chap. 364), alors que les Burgondes sont en route pour Etzelburg, Högni
rencontre trois siokonur (femmes de la mer) qui lui prédisent le sort fatal qui attend
la troupe ; furieux, Högni les tue ; dans la Chanson des Nibelungen, le passage
parallèle (str. 1533-1549) parle de merewîp (même signification que siokona), mais
les deux textes renferment des détails qui indiquent que ces êtres sont en fait des
femmes-cygnes.
La sirène peut même être un auxiliaire rappelant étrangement l’adjuvant des
contes populaires. Dans le roman Apollonius de Tyr, Henri, médecin de Neustadt,
près de Vienne (Autriche), narre comment le héros rencontre une sirène poisson
qui lui fournit non seulement les renseignements utiles pour mener sa quête à bien,
2mais lui remet aussi une plante aux vertus merveilleuses . Cette sirène porte de
longs cheveux d’or, a la bouche vermeille, les yeux clairs et une couronne sur la
tête. Une telle couronne se voit aussi dans les illustrations du Voyage de saint
Brandan allemand, et un bois gravé de l’incunable de 1476, offre la particularité de
présenter une sirène couronnée mais sans bras !


Évolution du personnage
Lorsqu’on se penche sur les récits de sirènes recueillis entre 1850 et 1920
dans les régions maritimes, on constate un changement remarquable chez celles-ci :
elles ne chantent plus et perdent même parfois leur queue de poisson, ce
qu’illustrent bien des peintres comme Fernand Lequesne (La légende du Kerdeck,

1 Flores saga konungs oh sona hans, éd. Å. Lagerholm, Halle, 1927 (Altnordische
Sagabibliothek, 17), XXII, 6-11.
2 Apollonius von Tyrland v. 5141 sqq.
48 Claude Lecouteux
1 21890, Quimper, Musée des Beaux Arts) , tandis que les graveurs la conservent . En
3
1982, Michel Oiry analysait un corpus de récits collectés en 1913 à l’entrée de la
4rade de Lorient, en Bretagne, par Yves Le Diberder (1887-1951) , d’où l’on peut
tirer une typologie de notre créature qui se révèle être au croisement du réalisme et
du merveilleux :
– Les sirènes hantent les îles, les rivages, les fontaines, les sources et même
les manoirs, ce qui nous montre qu’elles regroupent en elles des êtres
fantastiques différents.
– Elles possèdent une abondante chevelure blonde, un peigne, un démêloir
et, parfois, une ceinture magique.
– Elles sont âgées de quelques mois à plusieurs centaines d’années, ont des
sœurs, des cousins, des tantes, etc., sont omniscientes et vulnérables.
– Elles annoncent le mauvais temps, trait déjà bien attesté dans les siècles
antérieurs.
– Elles peuvent se changer en oiseaux, ce qui est peut-être la preuve de
réminiscence à la sirène oiseau, mais on ne peut exclure des rapports avec
d’autres créatures surnaturelles comme les femmes-cygnes.

Les sirènes offrent par ailleurs une très grande variété de caractère et sont tour
à tour secourables, sensibles, généreuses ou cruelles, vindicatives, irascibles,
malignes et jeteuses de sort, mais surtout séductrices de jeunes gens. Elles sont donc
traitées comme des humains.
La sirène que capture le pêcheur et qui est remise en liberté, assure une pêche
abondante, exauce des souhaits, sauve de la tempête, bref se montre
reconnaissante, tandis que celle qu’on appelle Mary-Morgan entraîne les hommes sous les
eaux dans des prisons dorées, ce qui rappelle certains récits sur les Néréides qui
résident dans les palais aquatiques de leur père. Vers 1873, François-Marie Luzel
notait à propos des morgans (sirènes masculines) :
« Comme nos morgans bretons, les nixes et les ondins et les ondines
recherchent le commerce des enfants de la terre. Ils se présentent à eux
sous les apparences les plus séduisantes, les engagent à danser et
finissent par les entraîner sous les eaux ».
Là, nous quittons le strict domaine de la sirène poisson pour entrer dans celui
des ondins. Il faut aussi évoquer d’autres créatures que le folklore a rapproché des
sirènes, en voici un exemple. Selon les traditions basques, les Lamiak (Laminak),
pluriel de Lamin, sont des esprits pourvus de la moitié du corps d’un poisson.

***

1 Reproduit chez Ph. Le Stum, Fées, korrigans et autres créatures fantastiques de
Bretagne, Rennes, 2001, p. 63.
2 Cf. les reproductions chez Ph. Le Stum, op. cit., supra, p. 55-61.
3 M. Oiry, « Un corpus de récits maritimes morbihannais : questions et problèmes », Le
Monde alpin et rhodanien 1-4/1982, p. 287-292.
4 Depuis, ces récits ont été publiés : Y. Le Diberder, Contes de sirènes, Rennes, 2000
(Terre de Brume). On peut y ajouter « la Sirène et le pécheur », édité par Luzel dans
Contes populaires de la Basse-Bretagne, et « la Sirène de La Fresnaye » dans Contes
de terre et de mer, édités par P. Sébillot (1883).
La Sirène dans l’Antiquité classique… 49
L’histoire des sirènes est indissociable de celle des esprits des eaux dont elle
incarne une forme particulière. Incarnation de la séduction et de l’impudeur, du
chant mélodieux, des dangers de la mer, la sirène a, au Moyen Âge, servi de
support à l’allégorie et à la moralisation. Elle a fait partie du bestiaire fabuleux
transmis par la littérature savante et s’est, dans les épopées et romans, fondue avec les
génies aquatiques auxquels elle a bien souvent donné sa queue de poisson alors que
ces êtres étaient plutôt conçus zoomorphes, voire thériomorphes, ou
anthropomorphes, cette dernière forme étant plus propice à l’insertion de la créature dans
une narration, conte, légende, récit de croyance ou de voyage. Il faudrait, bien sûr,
prolonger cette présentation par une étude systématique des traditions fabuleuses
des contrées maritimes, non seulement européennes mais aussi exotiques.
L’illustration ci-dessous montre la diffusion, la fascination du thème et la récupération
médicale des sirènes. On trouve cette miniature dans l'ouvrage de Gentaku Otsuki
(1757-1827), intitulé Nouveau traité sur six sortes de médicaments (Rikubutsu
1shinshi, 1788), qui s’inspire de l’Historia naturalis de John Josnton (1603-1675) .
Les sirènes comptaient parmi six médicaments précieux à l'époque d'Edo, étrange
évolution pour ces créatures hybrides…




1 En haut à droite, le texte japonais dit : « Figure de sirènes d'après l'Histoire des
oiseaux, animaux, insectes et poissons de Jonston ». Au-dessus de chaque sirène, il y a
un idéogramme indiquant « mâle » à gauche et « femelle » à droite. Je remercie le
Professeur Kôji Watanabe (Tokyo) pour ces précisions et le commentaire suivant : « Il
me semble que Otsuki a inversé par mégarde l'explication des sexes en citant cette
reproduction dans son ouvrage, puisque la sirène gauche devrait être femelle ! ».
50 Claude Lecouteux
Et comme tout finit par des chansons, qui elles aussi sont un vecteur de
transmission, le répertoire de Jean Lumière (1895-1979) comporte Un Chant sur la
Mer où les sirènes entonnent des chants maléfiques…

*

Motifs associés aux sirènes,
d’après la nomenclature internationale de S. Thompson
Sirène (mermaid) B 81.13.3. Sight of mermaid bathing makes
man immortal.
B 53. Siren. Bird with woman's head B 81.13.4. Mermaid gives mortals gold from
B 53.0.1. Siren in mermaid form. sea bottom.
J 672.1. Ears stopped with wax to avoid B 81.13.5. Giant mermaid (man) cast
enchanting song. Odysseus and the Sirens. ashore.
B 53.1. Drowning man rescued by siren. B 81.13.6. Mermaid sings divinely in church
R 137. Mermaid rescues heroine, who has (before enticing man away).
been thrown overboard. B 81.13.7. Mermaid appears as omen of
B 53.2. Man suckled by siren. catastrophe.
F 611.2.2. Strong hero suckled by mermaid. B 81.13.8. Curse by mermaid.
B 53.3. Gold thrown on shore by siren. B 81.13.9. Mermaid ruins seducer of her
B 53.4. Siren's song causes sleep. adopted daughter.
B 81. Mermaid. Woman with tail of fish. B 81.13.10. Mermaid prevents raising of
Lives in sea. sunken church bell. (See C401.4.)
B 81.0.1. Mermaids are like fishes in the B 81.13.11.1. Mermaid caught by
water, like men on land. fishermen.
B 81.1. Mermaids from Pharoah's children. B 81.13.12. Mermaid lives for three hundred
They were drowned in the Red Sea years under lake
B 81.2. Mermaid marries man.
B 81.2.1. Mermaid has son by human father. Water maiden
B 81.2.2. Mermaids tear their mortal lovers
to pieces. F 420.6.1.5. Water-maidens make
B 81.3. Mermaid leads people astray. conditions for lovers.
B 81.3.1. Mermaid appears at midnight, F 420.1.2.1. Water-maidens are of unusual
entices people into water. beauty.
B 81.3.2. Mermaid appears once each year, F 420.1.2.2. Water-maidens mute.
sings in choir, entices young man to follow F 420.3.2.2. Water-women come to market
her. and store.
B81.4. Mermaid captures a maiden. F 420.3.2.3. Water-women wash and hang
B 81.5. Mermaid sits on knight's bedpost. up laundry on beach.
B 81.6. Mermaid has human midwife. F 420.3.2.6. Water-maidens spin.
B 81.7. Mermaid warns of bad weather. F 420.3.2.7. Water-man cuts osier to make
B 81.7.1. Mermaid prophesies. wicker basket.
D 1719.7. Magic power of mermaid. F 420.4.6. Water-man is rendered powerless
D 1812.5.1.9. Sight of mermaid bad omen. if kept away from water.
S 214. Child promised to mermaid. F 420.4.6.1. Water-women are powerless
B 81.8. Mermaid cannot pass through ice. when their garments are taken.
B 81.9. Appearance of mermaid. F 420.6.1.4. Water-maiden goes to home of
B 81.9.1. Mermaid's hair reaches her waist. mortal and marries.
B 81.9.1.1. Mermaid has wooly hair. F 420.5.2.6.5. Water-maidens avenge selves
B 81.9.2. Mermaid has large breasts. for scorned love.
B 81.9.3. Mermaid half-beautiful, half- F 420.5.2.1.1. Water-maiden enamors man
monstrous. and draws him under water.
La Sirène dans l’Antiquité classique… 51
B 81.9.4. Giant mermaid.
B 81.10. Mermaid swallows man.
B 81.11. Mermaid's singing causes sleep. B 82. Merman.
B 81.12.1. Mermaid appears at midnight.
B 81.12.2. Mermaid appears once each year. B 82.1. Merman marries maiden.
B 81.13.1. Mermaid asks captain to move B 82.1.1. Merman demands princess.
boat which blocks entrance to her dwelling. B 82.1.2. Harp music makes merman restore
B 81.13.2. Mermaid is washed up on beach. stolen bride.
B 82.2. Merman demands cattle as offering.
B 82.3. Youth takes service with merman.
B 82.4. Merman teaches music.
B 82.5. Merman attacked by putting steel in
the water.
B 82.6. Merman caught by fisherman
(released).


L’image de la Sirène dans quelques
manuscrits médiévaux : la « desputoison »
de la plume et du pinceau
Patrice Uhl
MCF en Langue et Littérature Médiévales
Université de La Réunion (ORACLE)
La figure de la Sirène a mis du temps avant de se fixer dans la représentation
qui nous est aujourd’hui familière : du monstre mortifère des anciens Grecs à
l’aimable Sirène des studios Disney (via le conte d’Andersen), le trajet de cette
créature dans l’imaginaire occidental aura été plus que sinueux.
Et pour simplement passer de la sirène aviforme – représentation dominante
1du monde antique et de la latinité tardive – à la sirène pisciforme – représentation
e e
qui émerge vers le VII -VIII siècle, mais qui ne s’imposera qu’à la fin du Moyen
Âge –, il aura fallu des siècles de gestation, supposant, en profondeur, des
phénomènes de contamination entre les traditions gréco-latine, celtique et germanique.
Et, en surface, tout un « tâtonnement expérimental » dont témoigne à l’envi la
statuaire et l’iconographie (singulièrement la miniature) à travers des hybridations
de toutes sortes : des sirènes à la fois avi- et pisciformes, à plumes et à écailles, des
sirènes-poissons ailées et à serres de faucon ou encore à jambes humaines, des
sirènes à la queue crêtée comme le dos d’un dragon, des sirènes à une, deux, trois
ou quatre queues, etc. Un long « entre-deux » aux allures de genèse : « Sur la terre
poussaient en grand nombre des têtes sans cou, erraient des bras isolés et privés
d’épaules et des yeux vaguaient tels quels, que n’enrichissaient aucun front. Isolés,
2les membres erraient de ça, de là » (Empédocle, De la nature, 57-58) .
De façon générale, les auteurs du Moyen Âge ont rarement adopté pour en
parler la sobriété de Gervaise : Sereine est de mer .i. peril : / Feme est per desus le

1 Cf., par ex., Hygin (Hygini Fabulae, 125, 13 [Odyssea] ; éd. H. J. Rose, Leiden :
eStijhoff, 1967, 3 éd.) : « Tum ad Sirenas Melpomenes Musae et Acheloi filias venit,
quae partem superiorem muliebrem habebant, inferiorem autem gallinaceam » ;
Servius (in Aeneidem Vergilii commentarii, V, 864 ; éd. A. F. Stocker & A. H. Travis,
Harvard, Harvard University Press, 1946) : « Sirenes secundum fabulam tres, parte
virgines fuerunt, parte volucres » ; Isidore de Séville (Etymologiae, XI, 3, 30-31 ; éd.
W. M. Lindsay, Oxford, Clarendon Press, 1911) : « Sirenas tres fingunt fuisse, ex parte
virgines, ex parte volucres, habentes alas et ungulas ».
2 Éd. J. Voilquin, Les penseurs grecs avant Socrate, Paris, Flammarion (GF), 1964,
p. 128.
54 Patrice Uhl
1lonbril,/ Et poisons de soz la centure (vv. 305-307) . Car si cet auteur, actif aux
environs de l’an 1200, privilégiait sans hésiter la morphologie de la sirène qui
deviendra au fil du temps archétypale, ses contemporains étaient encore loin d’avoir
une idée aussi tranchée sur la question.
Je ne reprendrai évidemment pas l’examen des mutations successives de la
figure de la sirène de l’Antiquité au Moyen Âge : l’article pionnier d’Edmond
2 3Faral et la thèse de Jacqueline Leclercq-Marx m’en dispensent. Ma dette envers
ces médiévistes – dût-elle se lire entre les lignes – n’est pas dissimulable. Ce qui
m’intéressera au premier chef, c’est la discordance de traitement entre le texte et
l’iconographie ou, plus largement, la discontinuité entre textualité et figuration.
Phénomène qui, certes, a déjà suscité maints questionnements, mais que je
voudrais réaborder ici du point de vue de l’illustrateur et des stratégies mises en œuvre
par celui-ci pour étalonner à son avantage la balance entre fidélité – un devoir plus
ou moins codifié par la déontologie de la profession – et liberté artistique. Il
semble en effet que très tôt l’iconographie ait développé un discours autonome par
rapport au texte ; les illustrateurs ne se résignant pas – justement – à « illustrer » le
texte, mais revendiquant à l’occasion la « liberté » d’imposer leur propre vision des
choses, voire de rectifier ou de corriger à leur gré les leçons du texte ; parfois, d’en
baliser la réception.
Dans cette optique, je m’appuierai sur l’iconographie de la Sirène à travers
quelques témoins de la tradition manuscrite de cinq textes médiévaux. Les trois
premiers sont typologiquement associés ; il s’agit du Physiologus, du Bestiaire de
Philippe de Thaün et du Livre dou Tresor de Brunetto Latini (dont la dernière
section du Livre I incorpore un bestiaire). Les deux autres, privés de pertinence
scientifique ou religieuse d’avant-plan, relèvent de la poésie pure. Ce sont :
la Fatrasie de Philippe de Beaumanoir [ou de Rémi] (strophe I) et la Commedia de
Dante (Purg., XIX). Pour autant, la différence de statut entre le premier groupe
textuel (didactico-religieux) et le second (poétique) n’a en rien modifié l’attitude
des illustrateurs face aux textes qu’ils étaient censés illustrer : dans les deux cas –
quel que soit le poids des traditions héritées – ils n’eurent de cesse que de faire
entendre, par-dessus la voix de l’homme de lettres, celle de l’artiste.
1. Le Physiologus
4Du Physiologos grec , composé dans les milieux chrétiens d’Alexandrie entre
e e
la fin du II siècle et la seconde moitié du IV – il en existe trois rédactions
différentes, mais seule la Rédaction I, la plus ancienne, intéresse la postérité

1 Éd. L. Morini, Il « Bestiaire » di Gervaise, in Bestiari Medievali, Torino, 1996, p.
292357 ; ici, p. 306.
2 E. Faral, « La queue de poisson des Sirènes », Romania, (74), 1953, p. 433-506.
3 J. Leclercq-Marx, Du mythe païen au symbole chrétien La Sirène dans la pensée et
dans l’art de l’Antiquité et du Moyen Âge, Bruxelles, Académie Royale de Belgique
e(Publications de la Classe des Beaux Arts, Collection in 4°, 3 Série, t. 2), 1998.
4 Cf. J. Leclercq-Marx, op. cit., p. 45 : « L’attribution ancienne à un certain
"Physiologue" ne nous renseigne guère sur son auteur, Φυσιολóγος signifiant littéralement
"celui qui étudie la nature". Un tel détail révèle toutefois que ce recueil était autant
considéré comme un manuel de zoologie que comme un ouvrage religieux ».
L’image de la Sirène dans quelques manuscrits… 55
1médio-latine et vulgaire – est issu le Physiologus latin, dont l’archétype pourrait
e e
remonter au IV ou au V siècle. Il en existe aussi des rédactions concurrentes : les
2 3 4 5plus vieilles portent les sigles A , Y et C ; la rédaction B , éditée par Francis
J. Carmody sur la base d’une vingtaine de manuscrits, est la rédaction sur laquelle
se fondent la plupart des versions latines copiées en Angleterre et en France.
Encore faut-il distinguer deux cas : celui où B est homogène et celui où le texte est
interpolé d’extraits des Étymologies d’Isidore de Séville ; on parle alors de
rédac6
tion B-Isidore (BIs ou B+Is) . La prépondérance de B se reconnaît à travers la
répartition par groupes textuels des multiples versions des bestiaires médiévaux
e 7
(du moins jusqu’au début du XIII siècle) .
Les manuscrits se distribuent en quatre familles. La Première comporte : a) le
groupe BIs ; b) le groupe H II (= Livre II du De Bestiis et aliis rebus du
Pseudo8Hugues de Saint-Victor) ; c) le groupe des « manuscrits de transition », caractérisé

1 La tradition manuscrite du Φυσιολóγος est fort complexe et est régulièrement sujette
à de savantes controverses. La Rédaction I a été transmise par cinq familles de
manuscrits : G, MΓ, Σas, WO et AIEΠΔϕry. On trouvera un « état de la question »
dans le Mémoire soutenu à l’Université de Neuchâtel en février 2006 par Alexandre
Vermeille : PHYSIOLOGUS. De l’Orient à l’Occident : un patchwork multiculturel
au service de l’Écriture [www2.unine.ch/webdav/site/antic/shared/documents/latin/
Memoires/mlvermeille.pdf]. Ce travail concerne le Φυσιολóγος, ses traductions
latines et ses traductions orientales (versions éthiopienne, copte, syriaque, arabe,
arménienne et géorgienne). À signaler que la tradition manuscrite du Physiologos grec
(y compris les manuscrits de la rédaction I) est plus jeune que celle du Physiologus
elatin : les plus anciens témoins du bestiaire grec datent en effet du X siècle.
2 Cette rédaction (proche de Y) n’est représentée que par un seul manuscrit : Bruxelles,
eBibliothèque Royale 10074 (X s.), Éd. Ch. Cahier et J. A. Martin, Mélanges
d’archéologie, d’histoire et de littérature, 4 vol., Paris, Poussielgue-Rusand,
18471856, t. III, p. 203-288.
3 Éd. F. J. Carmody, « Physiologus latinus versio Y », University of California
Publications in Classical Philology, 12, 1941, p. 95-134.
4 Éd. Ch. Cahier et J. A. Martin, op. cit., t. II, p. 106-232 ; cf. infra, n. 14 (nouvelle
édition).
5 Éd. F. J. Carmody, Physiologus latinus. Éditions préliminaires — versio B, Paris,
Droz, 1939.
6 Éd. L. Morini, Il « Fisiologo » latino : « versio Bis », in Bestiari Medievali, op. cit.,
p. 11-95.
7
Cf. X. Muratova, « Aspects de la transmission textuelle et picturale des manuscrits des
e eBestiaires anglais à la fin du XII et au début du XIII siècle », in : Comprendre et
maîtriser la nature au Moyen Âge, Genève, Droz, 1994, p. 579-605 ; spéc. p. 580-582.
Sur les manuscrits et le contenu précis des diverses familles, cf. F. McCulloch,
Medieval Latin and French Bestiaries, Chapel Hill, The University of North Carolina
Press (Studies in the Romance Languages and Literatures, 33), 1962, p. 25-40.
8 Le groupe H II se rattache à la rédaction B du Physiologus. Le De bestiis et aliis rebus
a été intégré sans raison péremptoire par Migne dans les œuvres de Hugues de
SaintVictor (Patrologia Latina, 177 (1854), col. 15-164). Le De bestiis est aujourd’hui
généralement attribué à Hugues de Fouilloy, auquel est reconnue la paternité du
« volucraire » (Aviarium), formant le livre I de l’ouvrage. Selon Xénia Muratova (art.
cit., p. 581) : « Il ne s’agit pas […] du travail d’un auteur défini, quoique non identifié.
Il s’agit plutôt d’une compilation de sources hétérogènes, d’une réunion des efforts de
plusieurs auteurs et compilateurs. Il n’est pas exclu, pourtant, qu’au cours de la
56 Patrice Uhl
par un nombre accru d’emprunts à Isidore de Séville et à d’autres auteurs (Solin,
Ambroise…). La Deuxième regroupe les manuscrits où la classification zoologique
des animaux suit globalement celle d’Isidore au livre XII des Etymologies, alors
que dans le « groupe de transition », l’ordre était encore celui de la rédaction B. La
Troisième et la Quatrième regroupent des manuscrits composés à partir du
e
XIII siècle où les emprunts faits à Isidore prédominent sur ceux faits à B et où se
multiplient les emprunts à d’autres auteurs médiévaux, y compris de textes
n’intéressant pas le monde animal (la Troisième famille se singularise par ses emprunts
au Megacosmus de Bernard Silvestre ; la Quatrième se base sur le De
proprietatibus rerum de Barthélémy l’Anglais).
11.1. Le manuscrit Berne, Burgerbibliothek 318 (Physiologus bernensis)
Le Physiologus de Berne est conservé dans le Codex 318 de la
e eBurgerbibliothek de Berne (Reims, début du 2 tiers du IX s.). Il appartient à la
rédaction C du Physiologus, également transmise par le Codex Gudianus Latinus
e148 de la Herzog-August-Bibliothek de Wolfenbüttel (IX s.). La rédaction C est la
traduction d’un texte grec appartenant à la famille Σas de la Première rédaction du
Φυσιολóγος ; par rapport à l’original grec, qui compte 24 notices, C se distingue
epar une 25 notice : « Galli cantus », empruntée à Ambroise (Hexaemeron, V, 24,
e
88) ; le Codex 318 est le seul à contenir une 26 notice : « Caballus », tirée
d’Isidore de Séville (Etym., XII, 1, 42). Son antiquité lui confère un intérêt tout
particulier du point de vue du rapport texte/image. Au chapitre des Oiseaux, la
2Sirène partage la même rubrique que l’Onocentaure ; elle est décrite comme suit :
Physiologus sic dixit quia serenas, dicit, esse mortiferas et in mare
clamitant uobis diuersis, ut nauigantes, dum audiuerunt, ut nauigantes,
dum audierint, seduncantur. A capite usque ad umbiculum [fol. 13 v°]
hominis figuram habet et deorsum usque ad caudam volatile est
3[fol. 14 r°] .
Le texte dit : « De la tête jusqu’au nombril, elle a forme humaine et en bas,
jusqu’à la queue, c’est un oiseau », mais l’illustrateur développe un tout autre
langage dans la miniature connue sous le nom de « La Sirène et le Centaure aux
rameaux » [Ill. 1]. Se faisant front, (dialoguant ?), les deux hybrides
mythologiques se tiennent sur la côte, des rameaux à la main, tandis qu’une nef chargée

compilation, un auteur inconnu ait pris un soin particulier à réunir les sources et à
développer les moralisations ».
1 Éd. C. von Steiger und O. Homburger, Physiologus Bernensis.
Voll-FaksimileAusgabe des Codex Bongarsianus 318 der Burgerbibliothek Bern, Basel,
AlkuinVerlag, 1964.
2 Sur cette particularité, cf. J. Leclercq-Marx, « La sirène et l’(ono)centaure dans le
Physiologus grec et latin, et dans quelques Bestiaires. Le texte et l’image », in
Bestiaires médiévaux. Nouvelles perspectives sur les manuscrits et les traditions
e
textuelles, Actes du XV colloque de la Société Internationale Renardienne
Louvain-laNeuve, Institut d’Études médiévales de l’UCL, 2005, p. 169-182.
3 Éd. C. von Steiger und O. Homburger, op. cit., p. 80.