Les nèfles mûrissent

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"Avec le temps et la paille, les nèfles mûrissent!" : cette expression du dix-septième siècle signifie qu'en toute chose il faut du soin et de la patience. C'est ainsi que le héros du livre - Personnage-principal - va devoir passer la majeure partie de sa vie pour bâtir et faire grandir un théâtre, au coeur de sa ville. Avec brigadier, celui qui frappe les trois coups au lever du rideau, ils nous font rencontrer les grands auteurs : Molière, Mishima, Ionesco, Renard, et content leurs émotions, leurs instants d'ombre et de lumière ...
Publié le : samedi 1 octobre 2011
Lecture(s) : 25
EAN13 : 9782296470521
Nombre de pages : 151
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© L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-55296-8 EAN : 9782296552968
Les nèfles mûrissent
Du même auteur Poésie Les petits riens, Éditions Flammes Vives, 1993. Fenaisons, Éditions Flammes Vives, 1996. La prèle, Éditions La Nouvelle Pléiade, 1998. La boîte à musique, poèmes en prose, Éditions La Nouvelle Pléiade, 1999. Je, Éditions La Nouvelle Pléiade, 2006. Le papillon blanc, l ‘ellébore noir, Éditions l’Harmattan, collection Accent tonique - Poésie, mars 2011. Nouvelles, contes, essais Je vous aime, petites gens des dimanches d’hiver, Éditions La Nouvelle Pléiade, 2007.Poupée de maïs, Éditions l’Harmattan, collection Écritures, mars 2009.
Que contient-elle, votre cassette, Monsieur Harpagon ?Les Éditions du Valet de Cœur, février 2010. Dialogues avec une araignée,conte, Éditions l’Harmattan, collection Écritures, mars 2010. Théâtre L’horloge parlante, L’allumette, deux pièces de théâtre, Éditions La Nouvelle Pléiade, 2001.
Jean-Yves Lenoir
Les nèfles mûrissent
Roman théâtral
L’Harmattan
- I -RIGADIER. – Pourquoi t’obstiner à mettre de l’ordre dans B tes souvenirs ? PERSONNAGE-PRINCIPAL.– M’obstiner ? BRIGADIER. – Je répète : pourquoi t’obstiner à mettre de l’ordre dans tes souvenirs ? Personne — j’insiste : personne, ne viendra t’encourager, te dire : – Vous avez raison, monsieur, c’est ainsi que les choses se sont passées ! Ou bien, au contraire vilipender : – Savez-vous que vous vous trompez, ce n’était pas en 72 mais en 73. Janvier 1973, pour être précis. Et quand je dis « personne », qui, d’après toi, pourrait être ce « personne » ? Soyons clairs : qui pourrait s’intéresser à ta vie ; à la vie d’un petit être anonyme — excuse-moi ! — un petit acteur de théâtre qui pendant plus de trente-cinq ans a joué ( plus ou moins bien, argueront certains, plus ou moins mal, riront les autres) quelques dizaines de pièces de théâtre sur la scène d’un petit — tout est donc petit ! — d’un petit théâtre de province ? Personne ! monsieur Ulysse. PERSONNAGE-PRINCIPAL.– De quoi te mêles-tu, Didon ? Exercice de diction : Didon dîna, dit-on, du dos du dodu dindon. Je sais, je sais : Didon courtisa Énée et non Ulysse. Ce que je crois pouvoir affirmer — et je n’ai effectivement aucune certitude — c’est que l’histoire a commencé un jour de
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janvier de l’année 1973. Oui. Et tu n’étais pas né, toi, Brigadier, en janvier 1973 ! Alors, je répète : de quoi te mêles-tu ? Il y avait alors trois mois à peine que je m’étais installé à Clermont-Ferrand. Est-il nécessaire de rappeler ? Oui, il est nécessaire de rappeler que Clermont-Ferrand est une ville de deux cent mille habitants (environ), qu’elle est située au pied du Puy de Dôme et qu’elle bénéficie d’un climat continental, c’est-à-dire froid et sec l’hiver, torride, étouffant l’été. Cette ville, à cette époque, en janvier 1973, avait mauvaise réputation — L’Auvergne ? Oh ! l’Auvergne ! —, ou plutôt n’avait pas de réputation du tout tant les auvergnats rechignaient à faire quoi que ce fût touchant à la publicité : quel vilain mot : « publicité », odeur de l’argent dépensé sans retour ! Je flânai place de Jaude (la place principale de Clermont-Ferrand). À cette époque, en janvier 1973, la place de Jaude possédait encore ses alignements de catalpas (qu’est-ce qu’un catalpa ? Une pierre de la préhistoire de la série dolmen - menhir - cromlech - Vercingétorix - catalpa ?) et sans être belle — déjà elle n’était pas belle, elle n’est pas belle aujourd’hui — possédait une once de charme de ces villes de cure qui évoquent la Belle Époque et les amours ancillaires. BRIGADIER.– Dolmen - menhir - cromlech -Vercingétorix - catalpa, avec du temps et de la paille, les nèfles mûrissent ! PERSONNAGE-PRINCIPAL.– Il faisait un temps pourri. J’écris : pourri. J’ai eu beau affirmer cinq lignes plus haut que l’hiver ici est froid et sec, il s’agissait en fait, je le revois parfaitement, d’une journée humide où l’air est chargé de gouttelettes qui font penser à du grésil et se glissent entre les mailles du chandail. – Quel est le pluriel de chandail ? – Chandails, tout simplement, avec un s.
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Car il convient, à Clermont-Ferrand, de porter plusieurs chandails superposés et de laisser la cravate en évidence sur le dessus des chandails, puisque François Michelin le faisait au temps de sa splendeur. – Vas-tu cesser de dénigrer cette ville ? Il faisait un temps froid et sec caractéristique des hivers auvergnats. Un léger brouillard tapissait la place de Jaude, et lui apportait des douceurs. Douceurs : chocolats de « La marquise de Sévigné », thé accompagné de chaussons aux pommes de « La boule de neige ». Enseigner c’est répéter. Je flânai. À la longue, le verbe se fatigua et prit, à tort, la forme de l’imparfait : je flânais, place de Jaude. C’est-à-dire que je marchais avec nonchalance, laissant le corps libre de toute contrainte et permettant au cerveau d’épouser les idées les plus folles. – Raconte-moi une idée folle, celle-ci par exemple : lorsque, tout à coup, le Puy de Dôme déversera un torrent de lave d’ouest en est sur la ville, que feras-tu ? – Eh bien ! tu te rappelles, n’est-ce pas, le terrible tremblement de terre qui a sinistré cette ville en mil quatre cent quatre-vingt-dix ? – Oui, bien sûr ! – Lorsque ce tremblement de terre s’est produit, j’ai couru, couru, couru. Alors, tout simplement, je ferai de même : je courrai, courrai, courrai et deviendrai un héros, une deuxième fois. – Est-il si facile de devenir un héros ? – Au péril de ma vie, Brigadier, je collecterai des pierres de lave en fusion qui me rapporteront une fortune quand je les vendrai dans cinq cent vingt ans. – Et puis ? – J’aurai droit à une interview... – Quelle langue parles-tu ?
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– Pardon, pardon ! J’aurai droit à un entretien — entretien — au journal télévisé de France 3 Auvergne. – Ah ! Voilà enfin ce qui explique que tu es devenu un acteur de théâtre, tu avais besoin qu’on te voie, qu’on t’admire ! – Non, pas du tout ! Je sortais du salon « La marquise de Sévigné », ou, et, de « La boule de neige » ; je flânais et j’aperçus soudain au milieu des passants gris — tu l’as compris tout était gris, c’est-à-dire sans couleur et sale — une espèce de bonhomme emmitouflé qui traversait la place, presque plié en deux. – Un géomètre ? – Il pouvait ressembler à un géomètre muni d’une chaîne d’arpenteur, mais les géomètres n’existent que dans les contes ou dans les traités de philosophie et nous sommes là, maintenant, dans la réalité d’une scène à laquelle j’assistais, à laquelle même je prenais part. Il pouvait donc s’agir d’un géomètre, il pouvait s’agir d’un maître d’école. – Un instituteur ? – Peut-être. Dès que je le vis, cet homme me fascina. Il avait à la main une baguette. Ou plus exactement un bâton. – C’était moi, le bâton ! – Oui, mais tais-toi ! Il avait à la main un bâton, très droit, très rigide. J’évaluai qu’il devait mesurer un mètre, un peu plus d’un mètre. – Un mètre zéro sept. – Tais-toi donc. Tais-toi donc. C’était un bois clair, du buis. – Certainement pas du buis. – C’était du hêtre, je te l’accorde, mais tais-toi ! Et à ce moment-là, à cette distance-là, puisque je l’observai depuis le coin sud-ouest de la place, il me sembla que c’était du buis. L’homme plié en deux lançait le bâton devant lui. Étrange, non ? Et impressionnant. Il le lançait, le fixait des yeux,
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