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Les Quatre évangiles

De
766 pages
Après les Rougon-Macquart et la série les Trois villes, Emile Zola (1840-1902) se lance dans une oeuvre plus ambitieuse; les Quatre Evangiles. Il ne s'agit plus de faire le procés d'une société ou d'en examiner les moeurs, mais de fonder une "religion nouvelle" reposant sur la Fécondité, le Travail, La Vérité et la Justice (ce dernier roman reste à l'état de notes...). Les Quatre évangiles sont volontiers lyriques, mais toujours soucieux d'honorer un point de vue moral sur les relations humaines. Longtemps "introuvables", il était urgent de les rééditer afin de connaître le zola de la maturité et de l'espérance.
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ÉMILE ZOlA
~
Les Quatre Evangiles
FÉCONDITÉ
Préface de Thierry Paquot
LES INTROUVABLESLe text.e de la présent.e réédition est conforJne à celui des
éditions Eugène Fa~quelle, 1899.
@ L,'I.Iannattan, 1993
ISDN: 2-7384-2229-2PRÉFACE
Grâce à une note de 1897, nous connaissons mieux le
projet d'Émile Zola (1840-1902) concernant les trois
Évangiles, qui ne deviendront quatre qu'un peu plus tard, et dont
seuls trois volumes paraîtront:
"Dans le premier, Fécondité, je traite le sujet qui m'a
hanté sous le titre Le Déchet. Mais j'attendris le sujet et je
l'élargis, en en faisant un chant à la fécondité. Rendre
esthétique la femme féconde, avec Jean, fils de Pierre et de
Marie, la femme qui nourrit, la femme qui a beaucoup
d'enfants. Contre la virginité, la religion de la mort, et pour
l'expansion de tous les germes. D'abord, pour la patrie
féconde, la natalité augmentée en France, petit côté
patriotique; puis le sujet étendu à l'humanité toute entière. Dans
Fécondité, je crée la Famillc.
Travail est l'œuvre que je voulais faire avec Fourier,
l'organisation du travail, le travail père et régulateur du
monde. Je crée la Cité, une ville de l'avenir, une sorte de
phalanstère. C'est là qu'est la difficulté pour faire un livre
vivant et humain. La douceur et la santé par le travail.
Montrer la nécessité du travail pour la santé physiologique.
Un hosanna au travail créant la cité, la ruche en travail, et
faire découler de là tous les bonheurs. Mais redouter l'idylle,
le fleuve de lait. La nécessité des loups dans la bergerie. Je
vois bien des tableaux séduisants du travail, les travauxmanuels anoblis, les travaux de la terre surtout, pittoresques
moissons, etc.
Puis Justice me donne le troisième palier, le sommet,
en créant l'humanité par-dessus les frontières, la grande
patrie humaine. Les États-Unis d'Europe. L'alliance de
toutes les nations. La question des races, race latine, race
germanique, race saxonne. Et le grand baiser de paix. La
question peut être ramenée d'abord au désarmement général.
Ce qui donnera au moins une actualité au sujet. Avec une
apothéose de la paix finale. Je crée ainsi l'humanité. Et d'un
roman à l'autre, j'élargis mon cadre (très important); d'abord
dans une maison avec Fécondité, ensuite dans une ville,
avec Travail, enfin par le vaste monde avec Justice. Ce mot
"justice", pour être expliqué, doit être pris dans le sens de
solidarité comme moyen, et pour le bonheur comme but."
Cette architecture "évolutive" se verra augmentée d'un
volume intitulé Vérité, qui s'inspirera de l'affaire Dreyfus à
laquelle sera mêlé l'auteur à la fin de 1897 - le célèbre
J'accuse paraît dans L'Aurore du 13 janvier 1898 - et que
Zola n'imagine pas encore. Afin de mieux situer ces romans
- curieusement dédaignés par les éditions en format de
poche et par les enseignants... - il nous faut revenir à la fin
de la série des Rougon-Macquart. La conclusion de ce
monument commencé en 1871 tient en un volume intitulé
Le docteur Pascal, publié en 1893, et dans lequel Zola met
beaucoup de lui-même. Il tient à réconcilier ses personnages
avec la foi en la vie, la recherche du bonheur par l'amour,
un amour direct, simple et fort, d'une force obstinée,
capable de déplacer des montagnes d'indifférence sociale et
de dénigrement individuel. L'amour d'une jeune fille avec un
homme mûr solidement enraciné dans l'automne de son
existence, permet à l'auteur de mélanger l'optimisme
"romantique" de l'un au réalisme "positif' de l'autre; mais
aussi d'y parler de lui et de ce qu'il est en train devivre... Zola a épousé Gabrielle-Alexandrine, un peu plus
âgée que lui, en 1870. Fin "cordon bleu", admiratrice de son
époux, désolée de ne pouvoir lui donner une descendance,
elle fait tout pour lui offrir les meilleures conditions de
travail. Écrivain reconnu, aux revenus conséquents, Zola
fréquente d'autres écrivains célèbres, il déjeune en ville et
reçoit chez lui. Il profite d'une notoriété qui ne cesse de
croître, à l'image de son corps: en 1887 il pèse 100 kilos!
On est loin du Zola crève-la-faim monté à Paris pour faire
fortune en publiant des vers, et se nourrissan~ dans le froid
de sa mansarde, de pain trempé dans de l'huile d'olive...
Mais, un an plus tard, surprise! Il a perdu plus de quinze
kilos! Quel régime a pu être aussi efficace? L'amour et le
désir. Émile Zola, qui aime sa chère femme, aime aussi
Jeanne, une lingère - elle a vingt-sept ans de moins que
lui! - que sa femme a engagée. Il l'installe à proximité du
foyer officiel et devient bigame. Pas facile. Il écrit à son
ami Bruneau: "Ma pauvre femme (.. .). Je ne serai jamais
heureux si je ne la sais pas heureuse." Et plus loin: "Ce
partage, cette vie double! (...) J'avais fait le rêve de rendre
tout le monde heureux autour de moi, et je suis le premier
frappé...". Pourtant, Jeanne Rozerot procure à l'écrivain une
joie inestimable, comme il le lui confirme en dédicace
manuscrite sur un exemplaire du Docteur Pascal: "A ma
bien~aimée Jeanne, à ma Clotilde, qui m'a donné le royal
festin de sa jeunesse et qui m'a rendu mes trente ans, en me
faisant le cadeau de ma Denise et de mon Jacques, les deux
chers enfants pour qui j'ai écrit ce livre, afin qu'ils sachent,
en le lisant un jour, combien j'ai adoré leur mère et de
quelle respectueuse tendresse ils devront lui payer plus tard
le bonheur dont elle m'a consolé dans mes grands chagrins."
Denise est née en 1889 et Jacques en 1891. Les enfants
sont pour lui la démonstration de l'amour et sa finalité.
C'est ce qu'il décrit dans le dernier ouvrage de sa célèbresérie, c'est ce qu'il expose dans Les Trois Villes et qu'il
précisera dans Les Quatre ÉvangilesQ
Les Trois Villes (Lourdes, 1894 ; Rome, 1896 et
Paris, 1898) confirme cet appétit pour une vie saine qui
grandit, alors, en Zola. Son héros se nomme Pierre
Froment. C'est clair: Pierre est le fondateur de Rome et
Froment exprime à la fois cette céréale - le blé - que l'on
sème, qui pousse, croît et noumt, ainsi que l'odeur chaude
et la couleur ensoleillée du pain qu'on partage... Pierre
Froment, prêtre déçu par l'Église - cette machine à briser
les diverses manifestations de toute individualité -, qui
observe avec la perspicacité d'un éthologue qui étudie la vie
animale et la société occidentale à l'heure d'une profonde
réforme intellectuelle et morale, rampt avec son premier
engagement, et choisit d'être "homme parmi les hommes".
Il épouse Marie et construit une famille avec quatre enfants:
Mathieu, Luc, Marc et Jean, qui sont, comme on le sait,
les prénoms des quatre évangélistes. Chacun d'entre eux sera
le personnage central des futurs ouvrages projetés, à
commencer par Mathieu, que l'on trouve dans Fécondité. Ce
volume, qui inaugure la série des Quatre Évangiles, est
rédigé en Angleterre où Zola s'est réfugié après son procès
lié à l'affaire Dreyfus. Il se cache sous un nom d'emprunt,
M. Pascal (qui fut aussi le pseudonyme d'un autre exilé
londonien, Jules Vallès), qu'il troque avec celui de M.
Beauchamps pour ne pas être reconnu. Il commence
l'écriture de son roman le 4 août 1898 et le termine en mai
1899. Publié en feuilleton dans L'Aurore, il sort en
volume, chez Fasquelle, en octobre 1899.
Déjà, dans Le lc;igaro du 23 mai 1896, Zola fait
paraître un article intitulé Dépopulation, dans lequel il
dénonce l'infanticide et l'avortement qui se développent dans
la capitale. Il s'oppose à la sexualité pour la sexualité, celle
qui ne conduit pas à la maternité: "Tout amour qui n'a pasd'enfant pour but, confie-t-il, n'est au fond qu'une
débauche". Il fait preuve là d'un moralisme qui en
surprendra plus d'un parmi ses lecteurs, ceux, en particulier, de
Nana... Il étonnera également les libres-penseurs qui
affectionnent son œuvre et ne comprennent pas ce
rapprochement avec les thèses catholiques. Lui-même est quelque peu
gêné, son anticléricalisme est si fortement présent dans tous
ses textes qu'il fait remarquer que Jésus, malheureusement,
ne s'est pas marié et n'a pas procréé... "Depuis longtemps,
écrit-il dans une note, le sujet de Fécondité me préoccupait.
Dans ma conception première, cela devait s'intituler Le
Déchet, et je ne songeais pas à opposer aux pratiques
malthusiennes, comme à la stérilité voulue d'une certaine
bourgeoisie, pratiques d'où résultent les vices, la
désagrégation de la famille et les pires catastrophes,
l'exemple d'un groupe social où l'on ne frauderait pas à la
nature, et où le nombre des enfants deviendrait une cause de
prospérité. Le Déchet aurait été un tableau fort sombre,
sans atténuation... Ce fut quand j'eus terminé Les Trois
Villes que mes idées se modifièrent à cet égard. Je résolus
de placer le remède à côté du mal." Ainsi Fécondité n'est
pas seulement une terrible dénonciation des abandons de
nouveau-nés, des infanticides "volontaires" ou différés (on
place son enfant en nourrice en versant une somme
rondelette, laissant entendre qu'on ne souhaite pas le revoir
avant... sa première communion !), des avortements
"obligatoires" pour la jeune fille dont le maître a abusé ou
qui, par ignorance, s'est laissé engrosser par un quelconque
gigolo, ou encore des avortements assumés par la
bourgeoise qui collectionne les aventures... Zola est un prude, ne
l'oublions pas! Il connaît sa première expérience sexuelle à
vingt ans - des poèmes qui précèdent cette découverte
laissent entendre que rien n'est plus beau que d'offrir sa
virginité à l'amour de sa vie; la chasteté est, à cet âge, lapreuve de la pureté de ses sentiments pour une prostituée,
Berthe, qu'il voudra absolument sauver de son état, comme
il le racontera dans La Confession de Claude. Mais sans
succès. La souillure, la promiscuité et le viol sont souvent
présents dans ses écrits, alors que le désir, le plaisir, l'acte
amoureux amoureusement accompli sont assez rares. Même
dans Fécondité les enfants naissent presque à chaque page,
comme par magie! L'accouplement n'est jamais chanté,
magnifié. Le sexe n'est pas jouissif, mais toujours entaché
de crainte, de honte, d'appréhension et d'arrière-pensées.
Marianne, l'héroïne, la femme de Mathieu, n'a pas de plaisir
d'être mère, elle cumule les grossesses comme les marques
d'un destin tracé d'avance. C'est cet aspect distant que Zola
introduit dans la relation sentimentale qui fait dire à un des
plus fins connaisseurs, Henri Guillemin: "consternant !".
Pourtant, avec les Quatre Évangiles, Zola renoue avec
la poésie, certes une poésie en prose, mais une écriture
libérée, plus personnelle, plus vagabonde comme il récrit: "Je
puis contenter mon lyrisme, me jeter dans la fantaisie, me
permettre tous les sauts d'imagination dans le rêve et
l'espoir. Je voudrais un optimisme éclatant. C'est la
conclusion naturelle de toute mon œuvre: après la longue
constatation de la réalité, une prolongation sans demain, et
d'une façon logique, mon amour de la force et de la santé, de
la fécondité et du travail. Je suis content surtout de pouvoir
me livrer à tout mon lyrisme et à toute mon imagination."
Les avis sont partagés: Léon Daudet est enthousiaste et dit
à l'auteur "vous tombez le grand Russe !" - c'est vrai que
Fécondité a des accents tolstoïens - Laurent Tailhade
considère cette œuvre comme l' "annonciation des temps futurs
pour un monde nouveau" ; mais Charles Péguy, dans une
longue et laborieuse étude, déclare: "Ce livre est un livre
ancien, cet évangile est un livre conservateur, indifférent au
salariat comme l'Évangile de Jésus fut àl'esclavage". On peut être irrité par le ton "didactique" de
l'auteur, par la psychologie parfois très schématique de
certains personnages secondaires, par la générosité béate des
personnages principaux, par ce côté manichéen qui hante ce
texte, par la thèse "moralisatrice" du roman, etc. Mais qui
resterait insensible à cet irrésistible appel de la vie: "La vie
est la marée montante dont le flot chaque jour continue la
création, achève l'œuvre du bonheur attendu, quand les
temps seront accomplis." C'est Zola le créateur, c'est lui
qui promet une Cité terrestre où règneront l'harmonie et la
bonne entente. Il y croit. Pour ses enfants. Pour rompre
avec ce monde industriel terrifiant, pour reconquérir une
nouvelle complicité avec la nature, de manière organique.
Le monde est un, les enfants font partie de la vie, ils sont
la vie. Et l'avenir. Zola mise sur eux.
Thierry PaquotFÉCONDITÉ
LIVRE PREl\IIER
I
Ce matin-là, dans le petil pavillon à la lisière ùes hois,
o\i ils étaient inslalJés depuis trois senlaincs, ~lalhicl1 se
hâtait, pour prenùre à Janville le train de sept heures,
qui chaque jour le ralncnail à Paris. Il élait six heures
et demie déjà, et il y avait deux grands liilolnètrcs du
pavillon à Janville. !)uis, après les trois qtlarts d'heure
du trajet, c'étaient trois autres quarls d'heure pour aller
de la gare du Nord au boulevard de Grenelle; de sorle
qu'il n'arrivait guère à son bureau de l'usine qne vers
les huit heures el ùcn1ic.
Il venait d'embrasser les enfants, heureusement
enùormis; car ils ne le laissaient plus partir, leurs petiJs hras
noués à son eou, riant ct le hais:int. El, cornlne il rentrait
viVClnentdans la ch:unbrc à coucher, il trouva sa fernIlIC! LES QUATRE tVANGILES
~Iarjanne, nu lit encore, mais réveillée, à demi assise.
Elle t!tait allée tirer un rideau, toute la radieuse matinée
de mai entrait, la baignant d'un flot de gai soleil, dans )a
beauté saine et fraîche de ses vingt-quatre ans. Lui, son
atné de trois nns, l'adorait.
- Tu sais, chérie, je me dépêche, j'ai peur de
manquer le train... Alors, lâche de t'arl"anger, tu as encore
trente sous, n'est-ce pas?
Elle sc mit à rire, charmante avec ses bras nus et ses
adlnirables cheveux bruns défaits. La continuelle gêne
de leur jeune ménage la laissait vaillante et joyeuse, elle
Inariée à dix-sept ans, lui à vingt, chargés de quatre
enfants déjà.
- IJuisque c'est la fin du mois aujourd'hui et que tu
touches ce soir... Je payerai demain les petites dettes,
à Janville. Il n'y a que les Lepailleur, pour le lail et les
œufs, qui m'ennuient, car ils ont toujours l'air de croire
qu'on veut les voler... Trenle sous, mon chéri! mais nous
allons faire la fête!
l~llc riait toujours, elle lui tendait ses bras refInes et
uJancs, pour l'au revoir de chaque matin.
- !)ars vite, puisflue lu cs pressé... J'irai ce soir
t'atten(Ire au petit pont.
- Non, non, je veux que tu te couches! Tu sais bien
qu'aujourd'hui, encore si je ne manque pas le train de
onze heures moins un quart,. je ne serai à Janvillc qu'à
onze h-cures et dClnie... Oh! quelle journée.1 J'ai dû
promeltre aux ~Iorange de déjeuner chez eux, et cc soir
IJcauchène traite un client, un diner d'affaires, auquel il
faut que j'assisle... Couche-toi et fais un beau dodo, en
m'atlendant.
Elle hocha gentiment la tête, ne s'engageant à rien.
- El n'oublie pas, reprit-elle, de passer chez le
propriélnirc lui diI"equ'il pleut dans la charnbre des enfants.
Ce Séguin du Ilordel) riche à millions, a beau ne nousFÉCONDIT£ 3
louer cette masure que six cents francs, ce n'est pas u.ne
raison pour que nous devions nous y laisser tremper
cornrnc sur la grand'route.
- Tiens! j'aurais oublié... Je passerai chez lui, je te
le prolnets.
~Iais, à son tour, il l'avait prise dans ses bras, et l'au
revoir se prolongeait, il ne s'en allait plus. Elle s'était
remise à rire, elle lui rendait de gros baisers sonores.
En Lieeeux, c'était tout un aBlour de belle sanlé, la joie
de l'union totale et profondc, de n'être qu'une chail. et
qu'une àrne.
- Va-t'en donc, va-l'en donc, chéri... l\h! souviens-toi
de dire à Constance qu'avant ùe partir pour la carnpagne,
I
elle devrait venir passer un dilnanche, avec ~Iauricc.
- Oui, oui, je le lui dirai... A ce soir, chérie.
Il revint, la repril d'une étreinte forte, lui posa un long
baiser sur les lèvres, qu'elle lui renùit de tout son cœur.
Et il sc sauva.
D'ordinaire, en arrivant à la gare du Nord, il prcnait
l'omnibus. ~Iais, les j ours où il n'y a\'ait que trcn te
sous à la maison, il faisait gaillartlcl11cnl le chel11in à
pied. C'était, d'ailleurs, un très beau chernin: la rue
Lafayette, l'Opéra, les grands boulevards, la rue Iloyale
puis, aprcs la place de la Concordc, le ConI's la Ileine, Je
po n t <.1 ci' A IIn a e tIe qua id' 0 rS:l y.
L'usine llcauchêne s'étendait lout au bout ùu quai
d'Orsay, enlre la rue de la Fédération ét le boulevard
de Grenelle. Il y avait là un vaste terrain en équcrre, doni
une des pointes, sur le quai, se trouvait occupée par
une bclle maison d'habitation, un hôtel de uriques
encadrées ùe pierre blanche, que Léon lleauchèlle, le père
d'Alexandre, le patron actuel, avail bâti. Des balcons,
on apercevait, au delà de la Seine, sur le cotcau, les
maisons hautes de {Jassy,parlni des verdures; tandis que,
sur la droite, se dressaient les deux campaniles du palais, LESQUATRE £VANGILES
du Trocadéro. A côté, on voyait encore, Jongeant la rue
de la Fédération, un jardin et une petite maison, l'anoien
logis modeste de Léon Beauchêne, au temps héroïque
d'acharné travail où il fondait sa fortune. Puis, les
bâtiments, les hangars de l'usine, tout un amas de bâtisses
grises, surmontées de deux immenses cheminées,
occupaient le fond du terrain et la partie en retour sur le
boulevard de Grenelle, qu'un grand mur sans fenêtres
fermait. Cette tl-ès importante Innison de
mécanicienconstructeur, bien connue, fabriquait surtout des machines
agricoles, depuis les machines les plus puissantes,
jusqu'aux outils ingénieux et délicats, qui nécessitent des
soins particuliers de perfection. Et, outre les quelques
centaines d'hommes journellement employés, il existait
là un ateljer qui comptait une cinquantaine de femmes,
des brunisseuses et des polisseuses.
L'entrée des ateliers et des bureaux était rue de la
Fédération, un large portail, d'où l'on apercevait l'énorme
cour, avec son pavé continuellement noir, que des
ruisseaux d'eau fumante sillonnaient souvent. Des poussières
épaisses montaient des hautes chelT!inées, des jets
stridents de vapeur sortaient des toits, pendan t qu'une
trépidation sourde, dont le sol tremblait, disait le branle
intérieur, le continuel grondement du travail.
Il était lluit heures trente-cinq, à la grosse horloge
du bâtiment central, lorsque ~Iathieu traversa la COUf,
pour se rendre à son bureau de dessinateur en chef.
Depuis huit ans déjà, il était à l'usine, où il avait débuté,
dès dix-neuf ans, après des éludes spéciales très brillantes,
comme aide-dessinateur, à cent francs par mois. Son
père, Pierre Froment, qui avait eu de sa felIlme ~Iarie
quatre fils, Jean l'aîné, puis ~Iathieu, ltI3rc et Luc, tout
en les laissant maîtres de leur vocation, s'était efforcé de
leur donner à chacun un métier manuel. Léon Beauchêne,
le fondateur de l'usine, était mort depuis un an, et son filsF£CONDITt 5
Alexandre venait de lui succéder et d'épouser Constance
~Icunier, la fille d'un très riche fabricant de papicTs peints
du ~farais, lorsque ~Ialhieu entra dans la maison, sous Jes
ordres de ce patron si jeune, qui n'avait guère que cinq
ans de plus que lùi. Et cc fut là qu'il connut ~Iarianne,
alors âgée de seize ans, une cousine pauvre d'Alexandre,
et qu'il l'épousa l'année suivante.
Dès sa douzièrne année, ~Iarianl1e était t0l11héeà la
charge de son oncle, Léon llcauchêne. Un frère de
celui-ci, Félix lleanchêne, après des échecs do toutes
sortes, esprit hrouillon, hanté d'un besoin d'aventures,
s'en était allé, avcc sa femme et sa fille, tenter la fortune
en Algérie; et, cette fois, la ferIne créée par lui, là-bas,
prospérait, lorsque, ù::tns un brusque retour de
brigandage, le père et la mère furent massacrés, les bâtiments
dé lrui ts, ùe sorte que la fillette, sanvée par Iniracle, n'eut
d'autre refuge que la maison de son oncle, qui se montra
très bon pour elle, pendant les deux années qu'il vécut
encore. ltlais il y avait là Alexandre, de camaraderie
un peu lourde, et surtout une sœur cadette de celui-ci,
Sérafine, une grande fille. détraquée et Jnauvaise, qui
heureusement quitta la maison presque tout de suite, dès
dix-huit ans, dans un scandale effroyable, une fuite avec
un certain baron de Lo,vicz, un baron authentique,
escroc et faussaire, auquel il fall ut la maricl-, en lui
donnant trois cent mille francs. Puis, lorsque, son père
mort, Alexandre à son tour dut songer à se marier,
forcé d'épouser pour son argent Constance, qui lui
apportait un demi-million de dot, ~Iarianne se trouva plus
étrangère, plus isolée encore, près de sa nouvelle
cousine, maigre, sèche, despotique, maîtresse absolue dans
Je ménage. ~Iathieu était là, et quelques mois suffirent:
un bel amour, sain et fort, naquit, grandit entre les
deux jeunes gens, non pas le coup de foudre qui jetto
les amants aux bras l'un de l'autre, mais l'estime, la6 LES QUATRE £VANGILKS
tendresse, la foi, la rllutuclle certilude du bonheur dans
le don réciproque, qui font l'indissoluble Inariage. Et ils
furent ravis de s'épouser sans un sou, de n'apporter que
leur grand cœur, à jamais. ~Ialhicu fut Inis à deux mille
quatre cents francs, et son cousin par alliance, Alexandre,
1ni fil silnplclTICn t entrevoir une association possible, pOU1.
beaucou p plus tard.
D'ailleurs, peu à peu, ~Ialhjcu Frotncnt allait se rendrc
indispensable. Le jeune maitrc ùe l'usine, Alexandt-c
Beauchêne, venait de traverser une crise inquiélante. La
dot que son père avait dû lirer de sa caisse pour marier
Sérafine, d'autres fortes dépcnscs occasionnées par ccttc
fille rebellc et perverse, l'avaient forcé à dilninuer un
instant son capital d'exploitation. I)uis, au Icnueu1aill de
sa mort, on s'était npcrçu qu'il avait cu l'insollciance,
assez fréquente, ùe ne pas laisser de tcstalnent; de sorte
que Sérafine, très àprelnent, s'étaitlnise en tl~avers des
intérêts de son frère, réclalnant sa part, voulant l'obliger
à vendre l'usine. Toute la fortune avail failli de la sorte
être dépecée, l'usine coupée en nl0rceaux, anéantie.
lleauchène en fl'én1issait encore de terreur et de colère,
heureux d'avoil- enfin réussi, pour désintéresser sa sœur,
à lui payer trop largement sa part, en argent. ~Iais la
plaic ouvcrte restait uéante, et c'était afin de la cOlnbler
qu'il avait épousé le ùClui-lnillion de Constance, fille laiùe,
dont il trouvait la possession alnère, dans ses appétits
de beau Inâlc, et si sèche, ct si maigre, que lui-rnème
l'appelail « cet OS), avant de consentir à en fail'e sa
fCl111nc. En cinq ou six années, tout fut réparé, les airaires
de l'usine doublèrent, une grande prospérité se déclnra.
Et ~Ialhieu, qui était devenu un des collaborateurs les
plus actifs, les plus nécessaires, avait fini par occuper le
poste de dessinateur en chef, aux appointements de quatre
mille deux cents francs.
Morangc, le chef comptable, dont le bureau était voi-FtCONDITt 1
sin, a) Ion g e a Ia l ê te, dès u' il e 11 ten ù it le jeu Il e It0 011)1efi
s'inslaller devant sa table à dessin.
- Diles donc, lnon cher FroIl1cnt, n'ouhliez pas que
vous déjeunez chez nous.
- Oui, oui, lnon han ~Iorange, c'est chose entcndue.
Je vous prendrai à Inidi.
Et ~Ialhieu se nlit à revoir avec soin l'épure d'une
batteuse à vapeur, une invenIion à lui, u' une parraito
simplicité et d'une puissance considérable, à laquelle il
travaillai l depuis longtcnl ps, el qu'un gros propriétaire
beauceron, ~I. Firon-Datlinicr, devait venir cxalnil1cr
l'a près-Ill idi.
l'lais la porte du cabinet ùu patron s'ouvrit
urusC]Uen1ent, Dcauchêne parut. Grand, le visage coloré, avec
le nez fort, la bouche épaisse, ùe gros yeux brulls il fleur
de tête, il porLait toute sa barbe, une barbe noirc qu'il
soignait beaucoup, ainsi que ses cheveux, ralncllés en
boucles sur le cràne, pour cacher un COlnn1cnccrllcnt
grave ùe calvitic, à trcn tc-deux ans à peine. Dès le
malin, en redingote, il fumait déjà un cigare, el sa voix
haute, sa s"aicté sonnante, son activilé hruyante,
cxprirnaicnt la sal1t~ encore belle d'ul1 jouisseur égoïste, pour
qui l'al-genl, le capital décuplé par Je travail ùes aulres,
était l'unique, la souveraine puissance.
- Ah! ah ! c'cst prêt, n'est-ce pas ?.. nlonsicur
FironDaùinicr In'a encore écrit qu'il serait ici il trois he ures.
Et vous savez que je vous elnnlène au restaurant avec
Iui, ce soir; car, ccs gaillards-là, on ne les uécide aux
r.0111111 an Uc s sa nt deb 0 n vin... I ci, ca fà che1"0fiu' c nie s ar
Constance, ct je préfère les traiter dehors... Vous avez
prévenu ~larianne ?
- Parfait CIneni. Elle sait que je ne rentrerai que par
le train de onze heures 1110ins le quart.
Beauchène s'était laissé tomber sur une chaise.
- Ah ! mon ami, je suis éreinté! J'ai dîné en ville8 LES QUATRE tVANGILES
hier SOIr,Je ne me suis COUCllé qu'à une heure. Et tout
ce travail qui m'attendait ici, ce matin! Il faut vraiment
une santé ùe fer.
Jusque-là, il s'était montré un travailleur prodigieux,
réellement doué d'une résistance, d'une énergie
extraordinaires. Il avait en outre fait prell ve d'un flair constant
pour les opérations heureuses. Levé le pl-clnier dans
l'usine, il voyait tout, prévoyait tout, l' Clnplissait de son
zèle retcnlissant à en doubler chaque année le chifTre
d'affaires. ~fais, depuis quelque tClTI ps, la fatigue
mordait davantage sur lui. Toujours, il s'élait fortement
amusé, faisant une large part, dans sa vie de laheur, à
ses jouissances, celles qu'il avouaiLet celles qu'il n'avouait
pas; si bien que, maintcnant, certaines noces, comlne il
disait, le mettaient sur le flanc.
Il regardait ~Iathicu.
- Vous avez l'air d'aplomb, vous. Comlnenl faites-vous
pour nc paraitre jamais fatigué?
Le jcnno homme, en cffct, debout devant sa table
â dessin, semblait avoir la santé rohuste d'un jcune cllêne.
Grand, mince, brun, il avait le front des Froment, large
et haut, en forme de tOUf. Il portait ses épais cheveux
{;oupés ras, la barbe en pointe, un peu frisante. Et ce qni
caractérisait surtoulle visage, c'étaienl les yeux, profonds
et clairs, vifs et réfléchis à la fois, presque toujours
souriants. Un homme de pensée et d'action, très simple et
très gai, très bon aussi.
- Oh r moi, répondit-il en riant, je suis sag'c.
ltlais Deauchône protestait.
- AIlt non, ce n'est pas vous qui êtes sage! On n'est
pas sage, quand on a quatre enfants déjà, à vingt-sept ans.
Et deux jumeaux, votre nIaise et votre Denis, pour
cOlnmencer I Et puis votre Ambroise, et puis votre petite
Rose I Sans cOlripter l'autre fillette que vous 3vez perdue
1 sa naissance, avant celle-ci. Ça vous en ferait cinq,9FÉCONDIT£
malheureux t... Non, non! c'est nl0i qui suis sage, moi
<lui n'en ai qu'un et qui sais me borner, en hon1me
raisonnable et prudent!
C'étaienl là les llabituelles plaisanteries, où perçait
une indignation vraie, dont il accablait le jeune ménage
insoucieux de sa forlune, cette fécondité de sa cousine
~Iarianne qu'il déclarait scandaleuse.
~Iathieu continuait de rire, sans même répondre,
habitué à ces attaqnes qui lui laissaient toule sa sérénité,
lorsqu'un ouvrier entra, le père ~Ioincaud, cOlnrnc on le
nommait à l'usine, bien qu'il eût à peine
quaranlctrois ans, court et trapu, avec une tête ronde, un cou de
tau re au, Ia Cae cet Ies Inains ere vasséespa r plus d'un
qU:1rt de siècle de travail. Il était mécnnicien-njustcur,
il venait pour soumellre au patron une difficulté, dans le
n10nlage d'une machine. ~lais celui-ci ne lui laissa pas
)etc m ps des' c xpli que r, to ut à son ern po r tCln en t co n tr c
Ics falnilles trop nombreuses.
- Et vous, père ~Ioineauù, combien avez-vous
d'enfants ?
- Sept, monsieur lleauchênc, répondit J'ouvrier un
peu intcrloqué. J'en ai pcrdu trois.
- 1\lors, ca vous en ferail dix. Eh Lien! c'est au
propre, cornInent voulez-vous ne pas crever ùe faim?
~Ioineaud, lui aussi, s'était Inis à rire, en ouvrier
parisien imprévoyant et gai, qui n'avait pour toute joie
que la rigolade avec sa femme, quand il avait ùu un coup.
Les petits, ca poussait sans qu'il s'en npcrçût seulement,
et nlême il les aimait bien, tant qu'ils ne s'étaient pas
envolés du nid. Et puis, ça travaillait, ça rapportait un
peu. ~Iais il préféra s'excuser, d'un mot plaisant, qui lui
selnùlaÎt très vrai au fond.
- Dame! monsieur Dcauchêne, c~cst pas moi qui les
fais, c'est ma femme.
Tous les trois s'égayèrent, et l'ouvrier ayant enfinto LES QUATREtVANGILES
expliqué la difficulté qui se présentait, les deux autres le
suivirent, pour juger du travail par eux-mêmes. Ils
allaient siengnger dans un couloir, lorsque le patron,
voyant ouverte la porte de J'atelier des fCffirnes,voulut le
traverser, désireux d'y jeter son coup d'œil hahilucl.
C'était une snlle vaste et longue, où les polisseuses, en
bJouse de serge noire, assises sur deux rangs devant ICIlI.S
petits établis, ponçaient les picces et les passaient à la
meule. Presque 10ules étaient jeunes, quelqucs-unes
jolics, la plupart ùe face COlnmuncct basse. Et une oùeur
de fauve se mêlait à celle des huiles rances.
Pendant le travail, la règle était le silence absolu.
Toutes bavardaient. Puis, dès que le maitre fut signalé,
brusquement les voix tOlnbèrent. Il n'yen eut qu'une,
qui, la têle tournée, ne voyant rien, se disputant avec une
autre, continua, furieuse. C'étaient les deux sœurs,
justement deux filles du père ~Ioineaud : Euphrasic, la
cadette, celle qui criait, une maigriotte de dix-sept ans,
aux cheveux pâles, à la face longue, sèche et pointue,
pas belle et l'air Illéchant; et l'aînée, Norine, dix..neuf ans
à peine, une jolie fille celle-là, une blonde aussi, l1lais
à la chair de lait, et grasse, et forte, des épaules, des
bras, ùes hanches, une claire figure de soleil, avec des
cheveux fous et ùcs yeux noirs, toute la fraichcur de ces
museaux parisiens où éclate la beauté ùu diable.
SournoiSCInent, Norine laissait aller Euphrasie,
toujours en querelle avec elle, heureuse ùe la faire prendrc
en faute. Et il fallut que lleauchêne intervînt. Il sc
n1011trait d'hauilude très sévère ùans l'atelier des fClnlncs,
sans complaisance aucune, ayant cu jusque-là pour théorie
qu'un patron est perdu, qui s'oublie à rire avec ses
ouvrières. En elfet, malgré les soros appétits de nlàle
qu'il prolncnait au dehors, disait-on, pas la moindre
histoire ne courait sur ses ouvrières et lui, il n'avait encore
tOUCJé à aucune.FtCONDIT£ Il
- Eh bien! mademoiselle Euphrasie, vous
tairezvous? C'est indécent... Vous aurez vingt sous d'amende,
et si je vous entends encore, je vous meis à pied pour
huit jours.
Saisie, la jeune fille s'était retournée. Etouffant de
rage, elle jeta un coup d'œil terrible à sa sœur, qui
aurait bien pu la prévenir. ~Iais celle-ci continuait
à sourire, de son air discret de belle fille désirable,
regardant le maitre en face, comme certaine de n'avoir plus
ricn à en redouter. Leurs yeux sc rcncontrèl'cn l,
s'ouhlièrent deux secondes les uns dans les autres; et il
repl-it, les joues colorées, s'adressant à toules :
- Dès que la sUI-veillantetourne le dos, vous jacassez,
vous v.ous querellez_ ~Iéfiez-\'ous, ou vous aurez affaire
à 1110 i I
~loineauJ, le père, avait assislé à la scène, irnpassihlc,
cOlnme si les deux ouvrières, celle que le patron
punissait, et l'autre, celle qui le regardait sournoisement,
n'étaient pas ses fiUes. La tournée continua, les trois
hommes quittèren t l'atel ier des femmcs, au rnilieu d'un
silence de mort, dans l'unique ronficlnent des petites
nlCU Ies.
En bas, lorsque la difficulté d'ajustage fut vaincue et
que l'ouvrier eut des ordres, Beauchêne rcrnon(a dans ses
appartements, en emmenant ~Ialhieu, qui voulait faire, à
Constance, l'invitation dont ~Iarianne l'avait chargé. Une
galerie réunissait les bâtiments noirs ùc l'usine à l'hôtel
luxueux du quai. Et ils trouvèrent Constance dans un
petit salon tendu de satin jaune, qu'elle affectionnait,
assise près d'un canapé, sur Icquel élait allongé ~Ianrice,
;c fils unique adoré, qui venait d'avoir sept ans.
- Est-ce qu'il est souffrant? demanda ~Iathieu.
L'enfant avait l'air fort, d'une grande ressemùlance avec
son père, les m âc h 0 i leespI usé p ai S5es. ~I ais I é ta i t â le, lesP'Î
paupières lourdes, légèrement cernées. Et la mere, «cetit LES QUATRE tVANGILES
OS), une petite femme brune, sans teint, jaune et flétrie
11vingt-six ans, le regardait d'un air d'égoïste orgneilo
- Oh! non, il n'est jamais malade, répondit-elle.
Seulement, il se plaint des jambes. Alors, je le fais
s'allonger, et j'ai écrit hier soir au docteur Dontan de
p8sscr ce matin.
- Dall! cria Deauch~ne avec un gros rire, les femmes
sont toutes les m~mes! Un enfant llui est fort comme un
Turc! Ah I je voudrais bien voir que cc gaillard-là ne fût
pas soliùe 1
Juslement, le docteur Doutan entra, un homme gros et
court, d'une quarantaine d'années, avec des yeux très fins
dans sa figure épaisse, entièrement rasée, qui exprÎlnaia
une grande bonté. Tout de suite il exalnina l'enfant, le
pa]pa, J'ausculta; puis, de son air de bienveillance, sérieux
pourlant :
- Non, non, il n'y a rien. C'est la croissance. Un
enfant qu'un hiver de Paris a rendu un pen pâlot, et que
vont relncttrc quelques selnaines de grand air, passées
à la campagne.
- Je le disais bien I cria de nouveau neauchêne.
Constance avait garùé dans la siennc la petite Inain ùe
son fils, qni, allongé de nouvcau, rcfcrInait les paupières
d'un ail' las; et elle souriait, heureuse, agréable malgré sa
face ingrate, quand clIc voulait s'en ùonncr la peine. Le
docteur s'était assis, ailnant à s'atlarller, à causcl' dans
les maisons amies. Accoucheur, soignant surfont les
maladies des fenllncs et des enfanIs, il était le confesseur
naturel, il savait tous les secrets, sc trouvait cOinnle chez
l1ri dans les falnillcs. C'était lui qui avail accouché
Constance de ce fils unique, si gâté, et ~Iarianne des quatre
enfants qu'clic avait déjà.
~Iathieu, debout, avait attendu pour faire son
invitation.
- Alors, dit-il, si vous devez parlir prochainementF£CONDIT~ 13
pour la campagne, venez donc passer un dimanche à
Janville. ~Ia fClnme serait si heureuse de vous avoir, de vous
montrer notre campelnenl!
Et il plaisanta sur le dénuement du pavillon écal.té
qu'ils occupaient, -raconta qu'ils n'avaient encore qu'une
douzaine d'assiettes et cinq coquetiers. ~Iais Deauchêne
connaissait le pavillon, car il chassait par là tous les hivers,
il avait une part dans la location ùes vastes hais, dont le
propriétaire avait Inis la chasse en actions.
- Vous savez bien que Séguin est mon anli. J'y ai
déjeuné, dans votre pavillon. C'est une masurc.
A son tour, Constance, que l'idée d'une tcllc pauvreté
rendait n10qucusc, se rappela ce que madame Séguin,
Valcntine, conllne clic la nonllnait, lui avait dit du
délabrement de cet ancien renùez-vous de chasse. Le docteur,
qui écoutait en souriant, intervint.
- ~Iaùamc Sëguin est une de mes clientes. Lors de ses
dernièrcs couches, je lui avais conscillé d'aller l'haùiter,
ce pavillon. L'air y est aùrnirablc, les enfants doivClll
pousser là COlnnlCdu chiendent.
Du coup, avec son rire sonore, llcauchêne reprit sa
plaisanterie ordinaire.
- Ah bien! Ulon cher ~Ialhicu, Inéfiez-vous! à quand
votre cinquièlIlc?
- Oh! dit Constance d'un air offcnsé, ce serait une
vraie folie. J'espère que l\lariannc va s'en tcnir là...
Vrai111cn t, ~ellc fois, vous seriez sans excuse, sans pardon.
Etl\lalhicu entendait bien cc qu'ils voulaient dire (OUS.
les deux. Ils les prcnaient, ~Jarianne et lui, en dérision,
en une pilié où il entrait de la colère, ne cOlnprcnant pas
(ll1e,de gaieté de cœur, on pût sc Inettre sillsi dans la
gêne. La venue ùe leur dernière, la petite nose, avait
déjà tel)emcnt augrncnt(~10111'5 charges, qu'ils avaicnt dû
se réfugier à la calnpagne, au fond d'un tauùis fie pauvres.
El ils comn1cttraÎcnt celte irnprudcnce suprême, d'avoirt.& LES QUATRE tVANGILES
un enfant encore, eux sans rien, sans fortune, sans un
pouce de bien au soleil!
- Puis, continua Constance, avec la pruderie de son
éducation rigide, ça finirait par être vraiment malpropre.
~Ioi, quand je vois des gens qui trainent dcrrière eux une
bnnde d'enfants, ca me répugne, comme si je voyais une
famille d'ivrognes. C'est pareil, c'est mèlne plus sale.
Dcauchênc éclata d'un nouveau rire, bien que,
là-dessus, il dût être d'un avis contraire. D'ailleurs, ~Iathieu
restait très callnc. J amais ~Iarianne et Constance n'avaient
pu s'cntcndl-e, clIcs différaient trop en toutes choses; et
il prenait gaiement les attaques, il évitait de se fâcher,
pour ne pas en arriver à une rupture.
- Vous avez raison, dit-il simplement, ce serait une
folie... Pourtant, si un cinquième doit venir., on ne peut
g tl è rc 1e r c n v 0 y CI' d' 0 ù i I vie nt.
- Oh! il Ya ùes Inoyens! cria Dcauchêne.
-, Des moyens, répéta le docteur Boutan, qui écoutait
de son air paternc, je n'en connais pas qui ne soient
coupables et dangereux.
Deauchêne se passionna, celle question de la natalité
ci de la dépopulation actuelle était une de celles qu'il
croyait posséder à fontl et qu'il tranchait volonticrs en
heau parleur. Il récusa d'ahorù Donlan, qu'il savait
l'apôtre convaincu des farnilles nOJnh.-cuscs,le plaisantant,
Ini disant qu'un nléllccin accoucheur ne pouvait avoia-,
dans la nlalière, une opinion désintéressée. Puis, ii sortit
toul ce qu'il savait vaguement de ~Ialthus, la progression
géométrique des naissances el la progression
Inathématique dcs subsislances, la terre peuplée et réduite à la
falnine en moins de deux siècles. C'était la faute des
pauvres, s'ils 1110uraicntde faim: ils n'avaient qn'à se
restreindre, à ne faire que 10nOlnbre d'enfant3 qu'ils
pouvaient nourrir. Les riches, qu'on accusait fausselnent de
Inalfaisal1ce sociale, loin d'être responsaùles de la misère,rtcoNDIT£ i5
étaient au contraire les seuls raisonnables, ceux qui, en
limitant leur faInille, faisaient acte de bons citoyens. Et
il triomphait, répétait qu'il n'avait rien à se reprocher,
que sa fortune, toujours grossie, lui laissait la conscience
tranquille: tant pis pour les pauvres, s'ils voulaien t
rester pauvres I VainClncnt, le docteur lui répondait que
l'hypothèse ùe ~Iallh us était désormais ruinéc, que ses
calculs portaient sur l'accroissclncnt possible et non sur
Paccrûissement ré el; vaineITI en t, iI lui pronvait que Ia
crise éCOn0111ique acluell c, Ia Inauvaise ùislriùu lion ùes
richesses, sous le régirnc capitaliste, était l'exécrable el
unique cause de la Illisère, et que, le jour où le travail
serait justement réparti, la terre féconde nourrirait à
l'aise une humanité décuplée et heureuse: l'autre se
refusait à rien entendre, s'inslallait uéatclnent dans son
égoïsme, en déclarant que lout cela ne le regardait pas,
fiu' i1 éta it 5ans re rn0rd s ù'èlroI' iche, el qIIe ce ux qui
avaient envie ù'être riches, n'avnient en 501111110 qu'à
faiTe COlnlne lui.
-- 1\ 10l'S, c' e s I Ia fi 11 rai son J)é e de] a Fra n ce, Il' e s l-c e
pas? dit lloulan avec nlalico. IJe chiffre ùes naissances,
en l\ngletcrre, en l\llcln:1g-ne,en Ilussie, monte toujours,
tandis qu'il baisse etfl'oyahlclncnt chez nous. Nous ne
son11ncs déjà plus, par le nOlnbre, qu'à un l\\ng très
inférieur en Europe; et lc nOlnhre, aujourd'hui, c'est
plu s que j a In ais Ia pu issa n ce. 011 a ca leu Ié U iI fa Il tun cfi '
moyenne de ({ualre enfants par fanJil]c, pOllfque la
populalion progresse, délcrlnine et Inainlicn ne Ia force d'une
nalion Vous n'avez qu'un enfant, vous êtes un Inauvais=
patriole.
IIors tie lui, Deauchène s'clnporla, s'étl'angla.
- l'loi, un mauvais patriole! Inoi qui lne tue ùe
travail, Inoi qui vends des machines Inêlne à l'étranger!.. 0
Certes, oui, j'en vois autour de moi, dcs fan1illcs, des
connaissances à nous, qui peuvent sc permeltre d'avoirLESQUATRE £VANGILES'6
qU3tre cnran ts; et j'accorde que celles-là sont bien
coupables, quand elles ne les ont point... lIais moi, mon
cher, moi, je ne peux pas! vous savez bien que, dans ma
situation, je ne peux absolument past
Et il exposa pour la centième fois ses raisons, il raconta
cOlnrnent l'usine avait failJi être dépecée, anéanlie, pal.ce
qu'il avail cu l'ennui d'avoir une sœur. Sérafine s'était
conduite abominablement: la dol d'abord, puis Je partage
exigé, à la mort de leur père, l'usine sauvée par un
sacrifice d'argent considérable, qui en avail cOlnpromis
longtenlps la prospérité. El l'on s'ilnaginait qu'il allait
recommencer }'Îlnprudcncc de son père, courir le risque de
donncr un frère ou une sœnr à son peLit~Iaurice, ponr
que celui-ci se retrouvâl dans l'embarras mortel où Je
patrimoine aurail pu sornlJrcr I Non, non! il ne
l'exposerait pas à un partage, puisque la loi était mal faite. Il le
voulait maître unique de celte fortune qu'il tenait de son
père, et que lui-même lui transmcUraitdécuplée. Il rêvait
pour lui la SUprêlTICrichesse, la colossale fortune qui,
seule aujourd'hui, assure le pouvoir.
Constance, qui n'avait pas lâché la main ùe l'enfant,
au pâle visage, s'élait rcnlisc à le contclnplcr avec une
pnssion d'orgueil exlraordinaire, cet orgueil ùe la
for(une chez l'industriel et le financier, aussi âpre et
comùallif que l'orgueil dl) nom chez l'ancien noble. Lui seul,
et pour qu'il flit roi, un de ces princes de l'industrie,
Inaîll'cs du monde nouveau!
- Va, mon mignon, sois tranquille, tu n'auras ni
{I-èreni sœur, nous SOInmesbien d'accord là-dessus. Et..
si le papa s'oubliait, la maman est là qui veillerait.
Cc mot renùit toute sa grosse gaieté à Deauchêne. Il
savait sa femme plus têtue que lui, pIns résolue à limiter
la famille. Lui, brulal et joyeux, décidé à se faire la vie
bonne, fraudait assez maladroitement dans l'alcôve
conjugale, allait au dehors pour le reste; et peut-être leFtCONDIT~ 17
savait-elle, tolérante, fermant les yeux sur ce qu'elle ne
pouvait empêcher.
A son tour, il se baissa pour embrasser l'enfant.
- Tu entends, ~Iaurice? C'est bien vrai, cc que dit
maInan : nous n'il-ons pas en c]lcrchcr un autre d311S
le chou.
Et, se tournant vers Doutan :
- Vous savez, docteur, que les femmes ont dcs petits
moyens à elles
- IIélas! dit doucement celui-ci. J'en ai soigné une
dernièrement, qui en est mortc.
Dès lors, ce fut, chez Deauchênc, du fou rire; tandis
que Constance, blessée, affectait de ne pas comprenùre.
Et ~Ialhieu, qui s'était abstenu d'intervenir, restait gravc,
car cette question de la natalité lui semblait effrayante,
passionnante, la question mère, celle qui déciùe de
l'humanité et du Inonde. Il ne s'est pas fait un progrès,
sans que ce soit un excès de la natalité qui l'ait
déterminé. Si les peuples ont évolué, si la civilisation a grandi,
c'est qu'ils sc sont multipliés d'abord, pour se répandre
ensuite par toutes les contrées de la terre. Et l'évolution
de demain, la vérité, la justice, ne sera-t-elle pas
nécessilée de nouveau pnr cette poussée constan te du plus
grand nOlnbrc, la fécondité rêvoIutionnnil'c des
travaille-urs el des pauvres? Toutes ces choses, il ne se les
disait pas ncttclllcnt, il sc sentait un peu hontcux de ses
quatre enfants déjà, troubJé par les conseils d'évidente
prudence que 1es Deauchêne lui donnaient. ~Iais sa Coi
en la vie luttait, sa croyance que Je plus de vie possible
doit amener le plus possible de bonllcur. Un être ne
naît que pJur créer, pour transmettre et propager de la
a aussi la joie de l'organe, du bon ouvriervie. Et il Y
qui a rait sa tâc]1e.
- Alors, ~Iariannc et moi, nous comptons sur vous, à
Janville, l'au ire dilnancllc ?18 LES QUATRE £VANGILES
Il n'eut pas encore de réponse, un domestique entrait
dire qu'une femme, avec un enfant au bras, désiraiL
parler à Inaùarnc. El Dcauchêne, a)'ant reconnu la femIne
de ~Ioineauù, l'ouvrier 1l1écanicien, la fit entrer. Doutan,
qui s'élait levé, resta curicusclncnt.
La ltloincaudc étail une felnrnc grosse et courte,
C0111ffiC son mari, d'une qual-antainH d'années, usée avant
l'âge, avec une facc grise, des )'CUXtroubles, des
cheveux rares et décolorés, une bouche molle où beaucoup
ùe dents manquaient déjà. Ses nombreuses couches
l'avaient déformée, et clIc s'abandonnait.
- Eh bien! ma brave fCll1n1c, quo voulez-vous?
dernanda Constance.
ltIais la ltloincaude restail effarée, gênée par toul ce
monde, qu'elle ne devait pas s'attendre à rencontrer là.
Elle se taisait, ayant bien compté trouver madame seule.
- C'cst votre dernier? lui demanùa Beauchêne, en
regal.ùant l'enfant qu'clIc avait sur le bras, blême et
chélif.
- Oui, Jnonsieur, c'est 1110n petit l\lfl-ed, il a dix mois,
et j'ai dù le sevrcr-, parce que le laiL ne venaiL plus...
Avant celui-là, il y en a eu neuf auti-cs, dont trois sont
Inorts. ~lon ainé, Eugène, est militaire, là-bas, au diable,
~lUl'on}{in. Vous avez à l'usine Ines deux grandes filles,
Norine et Euphrasic. Et il In'cl1 reste trois à la maison,
Victor, qui a quinze ans, puis Cécile et Irn1a, dix ans et
sept ans... Alors, ca s'est arrêlé, j'ai bien cru que c'était
fini d'cn pondre plus souvent qu'à Inon tOUf. J'étais
contente. ~Iais voilà que ce gosse est encore venu... A
quaran le ans, si c'est pern1is! Il faut que le bon Dieu
nous ait abandonnés, nlon pauvre mal-i ct Inoi.
Un souvenir égaya Beauchêne.
- Vous savez cc qu'il dit, voire mari? Il dit que ce
n'est pas lui, que c'est vous qui les faites, les enfants.
- Ah! oui, il plaisante. Pour ce que ça lui coûte d'eoF£CONDIT~ t9
faire!... ~Ioi, vous C0l11prenez, j'aÏlnerais autant autre
chose. J'en ai eu la terreur, dans les prenIiers temps.
~Iais, que voulez-vous? il faut bien se soumettre, el je
cédais, je n'avais pas envie naturellcIncnt que InOI1
hOlnn1c allât voir d'autres rClnInes. Puis, il n'est pas
Inéchant, il iravaillc, il ne uoil pas trop, et (Iuand un
hOlnrne n'a que-ça pour plaisir, ce serait vraill1cnl
n1alheureux, n'est-cc pas? que sa fCllllnc le contrarie.
Ioledocteur Donlan inlervin I, pour poser une question,
de son air tranquille.
- Vous ne saviez ùonc pas que, nlênlC en s'alnusant,
on peut prendre des précautions?
- Ah! darne, monsieur-, ça n'est pas toujours
cQmrnode. Les soirs où un honlnlc rentre un peu gai, après
avoir bu un litre avec les calnaraùes, il ne sait pas trop ce
qu'il fail. Et puis, ~Ioineaud dit que ~~a lui gâte son plaisir.
Dès lors, ce fut le docteur qui l'interrogea, en évitant
de regaruel- les lleauchène. ~Iais sa Inalice souriait dans
~)ses pel its ycux, e t il é tait\' isi lJ e ()u'ils anIusa it à r
cprcndre les raisonnenlents dc l'usinier contre Ja fécondité
trop gr'andc. Il affectait de sc fàchcl-, de reprocher ses dix
enfanls à la ~loincaude, ùes nlalhcurcux, de la chail- fi
canon ou à prostitulion, lui déclarant quc, si elle était
Inisérable, c'élait bien sa faute; car, lorsqu'on veut faire
fortnne, on ne va pas s'cnlbal'rasscr d'une séquelle
d'cllfanls. Ella pauvre femme répondait trislement qu'il avait
bien raison; .nais l'idée ne pouvait pas même leur
YCllilde faire fortune, ~Iojneaud savait ()u'il ne serait jalnais
olinistre; et, alors, ça ne faisait ni chaud ni froid, d'avoir
sur les bras plus ou moins d'enfants; ça aidait même,
d'cn avoir beaucoup, quand les enfants étaient en âge ùe
travailler.
Devenu Inuet, Beauchêne se promenait à pas lents. Un
embarras, un malaise grandissait, et Constance se hâta
de reprendre:20 LES QUATRE tVANGILES
- Enfin, ma brave femme, que puis-je faire pour
VOUS?
- A[on Dieu! madanlc, je suis bien ennuyée.$8 C'est
une chose que ~Ioincaud n'a pas osé demander à
monsicur Deauchêne. ~Ioi-mêmc, j'espérais vous trouver
seule et vous prief d'intercéder pour nous... Voilà, nous
vous aurions une très grande, très grande
reconnaissance, si l'on voulait bien prendre notre petit Victor
à l'usine.
- ~lais il nta que quinze ans, dil Dcallchêne. Attcndcz
qu'il en ait seize, la règle est fOl'lnclle.
- Sans doute. Sculcnlcnt, on pourrait peut-être
Inen(ir un pctit peu. Cela nous rendrait un si grand service.
- Non, c'est impossible.
De grosses larmes parurent dans les yeux ùe la
~(oincaude. Et Alathieu, qui écoutait passionnément, fut
bouleversé. AIl! cclte misérable chair à travail qui venait
s'on'rir, sans attcndre d'être mûre pour l'effort! l'ouvrier
qui vcut mentir, que la faim oblige à sc mcttre contro la
loi qui le protège!
Lorsque la ~Ioineauùc fut partie, désespérée, le
docteur cDntinua, sur le travail des enfants et des fcmn1cs.
Des les prc111ièrcscouches, une femme ne peut rester à
l'usine: la grossesse, l'allaitement, la clouent au logis,
sous peine de dangers gl'avcs pour elle et pour le
nOUfrisson. Et, quant à l'enfant, il reste anémié, estropié
sOlIvent, sans compter que son embauchcrncnt à prix
réduit est une cause injuste de la baisse des salaires. Puis,
il revint sur la fécondilé de la misère, sur le pullulement
dans les basses classes, qui n'ont rien à risquer, ricn à
ambitionner. N'est-ce pas la natalité la plus exécrable,
celle qui multiplie à l'infini les meurt-de-faim et les
révoltés?
- Je vous entends bien, finit par dire sans se fàcher
Beauchênc, en arrêtant brusquement sa promenade, qu'ilFËCONDIT~ !t
avait reprise. Vous voulez me mettre en contradiction
avec moi-même, me faire confesser que j'accepte les
sept enfants de ~Ioincaud, et que j'ai besoin d'eux,
1andis que, moi, avec ma volonté formelle de m'en
tenir à un fils unique, je mutile la falnillc pour ne pas
Inutiler la propriété. La France, le pays des fils uniques,
comme on la nonlme maintenant, n'est-cc pas?.. Eh
bien! oui, c'est vrai. ~Iais, mon cher, la question est si
complexe, et combien j'ai raison au fond!
Alors, il voulut s'expliquer, il sc tnpa de nouveau sur
la poitrine, en criant qu'il était libéral, démocrate, prêt
à réclamer tons les progrès sérieux. Il reconnaissai t
volontiers qu'il fallait faire des en fants, que l'a rlnéc avait
besoin de soldats et Jcs usines d'ouvl-iers. Seulement, il
invoquait aussi les devoirs de prudence des hautes classes,
il raisonnait en riche, en conservateur qui s'ilnlTIobilise
dans la fortune ncquise.
Et ~Iathieu finit par comprendre la vérité brutale: le
capital est forcé de créer de la chair à misère, il doit
pousser quand n1êlTIC à la féconùité des classes salariées,
afin d'assurer la persistance de ses profits. La loi est
.qu'il faut toujours trop d'enfants, pour qu'il y ait assez
d'ouvriers à bas prix. En outre, la spéculation sur le
salariat ôte toutc noblesse au travail, qui est regarùé comme le
pire des maux, lorsqu'il est en réalité le plus précieux
des bicns. De sorte que tcl est le chancre dévorant.
Dans les pays d'égalité politique et d'inégalité
économique, le régÏIne capitaliste, la richesse iniquement
distribuée, exaspère et restrcint à la fois la natalité, en
viciant de plus en plus l'injuste répartition: d'un côté,
les riches à fils unique dont l'enlêtement à ne ricn
rendre accroît sans cesse la fortune; de l'autre, les pauvres
dont la fécondité désordonnée émiette sans cesse le peu
qu'ils ont. Que demain le travail soit )lonoré, qu'une
juste distribution de la richesse se produise, l'équilihre!! LES QUATRE £VANGILES
naîtra. Autrement, la révolution est au bout, et de là
\'iennent et s'3ggravent à chaque heure les grondements,
les craquements qui secouent la vieille société, dont
l'échafaudage pourri s'effondre.
~Iais Dcauchêne, triomphant, se faisait d'esprit très
large, reconnaissailla marche inquiétante de la
dépopulation, dénonçait les causes, l'alcoolislne, Je
n1i1itarisme, la mortalité des nouveau-nés, d'autres encore,
fort nombreuses. Puis, il indiquait les remèdes, des
réductions d'impôls, ùes moyens fiscaux auxquels il ne
croyait guère, la liberté teslarnentairc plus efficace, la
revision de la loi sur le mariage, sans oublier la
rccherche ùe la paterni té.
B 0 11la n fi nit par l' 1n 1err 0111 rc.P
- 1'outcs les mesures ne feronl rien. Ce sont les mœurs
qu'il s'agit de changer, et l'idée de morale, et l'idée de
beauté. Si la France se dépeuple, c'est qu'elle le veut. Il
faut done, si mpic men t, qIl'ell C fie Ieve uill e pl us. ~Iais
quelle besogne, tout un 1110nde à refaire!
~Iathicu, gnÎelnent, eut un cri superùe:
- Eh bien! nous le refcI.ons, j'ai bien cOlnn1encé,moi!
Constance, riant d'assez 1l13uvaisegrâce, répondit enfin
à son invitnlion, cn lui disant qu'elle serait heureuse ùe
s'y rendre, mais qu'clIc craignait de ne pouvoir disposer
d'un dinlancllc pour aller à Janville. Avant de partir,
Boutan vint donner une légère tape amicale sur la jouc
de ~Iauricc, qui, après avoir sorl1lneillë au hl.uil de la
discussion, rouvrait ses lourdes paupières. Et Dcauchêne
eut une dcrnière plaisanterie:
- Alors, tu as entendu, Alaurice, c'est une chose
décidéc... ~Ialnan ira demain au marché achctcr le chou,
et tu auras une pctite sœur.
~Iais l'cnfant cria, se Init à pleurer.
- Non, non, je ne veux pas!
D'un mouvelnent passionné, dans sa froideur de fen1meF£CONDITt !3
rigide et sage, Constance le saisit, lui baisa les cheveux.
- NOll,non, mon chéri! Tu vois bien que papa
plaisante... Jamais, jamais, je te le jure!
lleauchênc accolnpagnait le docteur. Il continuait de
plaisanter, heureux de vivre, content ùe lui et des autres,
,Ians la certitude d'arranger l'existence au mieux de ses
plaisirs et de ses intérêts.
- Au revoir, docteur. Sans rnncunc... Et puis, dites
(Ionc, quandon en veiltun, il est tOil j 0Urs teInps do
refaire un enfant?
- Pas toujours! répondit Doutan, qui sortait.
Le mot tornba, net et tranchant, pareil à un coup de
hache. El la mère, qui avait pris l'enfant sur elle, le remit
debout, en lui disant d'aller jouer.
Une heure plus tard, cOlnrne Inidi était sonné depuis
~luclques minutes, et que ~Ialhien, attardé dans les
ateliers, remontait pour prendre ~Iorange, ainsi qu'il le lui
avait promis, il cul l'idéc de raccourcir, en tl'3versant
l'aleJier des fernlnes. Et là, dans la vaste salle, déjà vide,
déserte et silencieuse, il tomba sur une scène inattendue,
qui le stupéfia. Norine~ restée la dernière sous un
prétcxle, se pâlnai t, la tète renversée, les yeux noyés, tanùis
que lleauchène, qui l'avai t saisie violclllmen t, à
bras-Iecorps, lui écrasait les lèvres sous les siennes. C'élait le
Inari fraudeur, le mâle affamé, el qui portait ailleurs la
semencc. Ils curent un chuchotement, sans doule quelque
rendez-vous donné. Puis, ils virent ~Iathieu, ils restèrent
saisis. Et lui se sauva, fort ennuyé du secret qu'il venait
de surprendre.II
1\lorange, le chef comptable, était un homme de
trentehuit ans, chauve, grisonnant déjà, avec une superbe barbe
brune en éventail, dont il était fier. Ses yeux ronds et
linlpiùes, son nez droit, sa bouche bien dessinée, un peu
large, lui avaient fait, dans sa jeunesse, une réputation de
beau garcon; et il sc soignait beaucoup, toujours en
chapeau haut de forme, gardant la correction d'un employé
méliculeux et distingué.
- Vous ne connaissez pas notre nouvel appartclncnt,
dit-il à ~Iathicu, qu'il emmenait. Oh! c'est tout à fait bien,
vous allez voir. Une chambre pour nous, une chambre
pour Reine. Et à deux pas de l'usine, j'y suis en quatre
Ininutcs, nl0ntrc en main.
Lui était fils d'un pelit emplo~Féde con1mcrce, mort
sur son ronù ùe cuir, après quarante ans d'étroite vie de
burcau. Et il s'était marié modcstement, dans son
monde, en choisissant une fille d'employé aussi, Valérie
Duchemin, dont le père avait cu la disgrâce de faire
qualre filles à sa fClnnle, calalnitë qui avait ravagé le
ménage, un vérHaùlc enfcr, toutcs les misères honteuscs,
toules les gênes inavouaùles. L'aînée, Valérie, jolie fille
an1bilicuse, ayant eu la chance d'épouser sans dot ce
Deau garçon, honnête et travailleur, s'était bercée du
rève de gravir un échelon social, d'échapper à ce monde
des petils clT1ployésdont clIc gardait l'écœurement, en
faisant de son fils un avocat ou un médecin. Par malheur,FtCONDIT~ !5
l'enfant tant désiré se trouva être une fille, et elle en eut
un frisson, elle se vit, si clio recommencait, avec quatre
filles sur les bras, comlno sa mère. Alors, son rêve fut
autre, s'en tcnir obstinément à sa petite Reine, pousser
son mari aux plus hautcs places, doter sa fille richement,
entrer enlin par eux, avec eux, dans cetto sphère
supérieure, dont les fètcs, les jouissances l'affolaient ùe désir.
Lui, Inédiocrc, faible et tenùre, et qui l'auorait, finissait
par brùlcrd1une Inèn1Cambition, roulait pour clIc de vastes
projets d'orguc'il et de conquête. Il étail depuis huit années
à l'usine Dcauchênc, il n'y gagnait encore que cinq nlille
francs, et le ménage cOlnnlencait àdésespércr, car ce n'était
pas en rc s ta nt 1à q Ile Ic co nl pt a lJle fera it j a n1ais for tun c .
- Tenez I dit-il, après avoir suivi le boulevartl de
Grenelle pendant environ trois cents mètres, c'est cctte
Inaison ncuve, là-bas, au coin de cetLe ruc. N'est-ce pas
qu'clic a granù air?
blalhieu aperçut une de ces hautes bâtisses 1110Ùern cs,
or Ilées deb ale 0nset des cul pt ure s, qui j ur ait au 111 i1ieu
des petitcs maisons pauvres du quartier.
- ~Iais c'est un palais! s'écria-l-il pour faire plaisir à
~Iorange, qui sc rengorgea.
- ~lon cher, vous allez voir l'escalier... Vous savez,
c'est au cinquièrne. Sculclncn l, avec un escalier pareil,
et si doux, qu'on le monte sans le savoir!
Il fit entrer son invité d3ns le vestibule, comlne ùans
un (elnpIc. Les n1urs de stuc Iuisaicn t, il Yavail un tapis
sur les marches et des vitraux aux fenêtres. Puis, au
cinquiëmc, quand il eut ouvert la porte avec sa clef, il
ré péta si ln pie men t ù' u n 3irra vi:
- Vous allez voir, vous allez voir.
~Iais Valërie et Reine devuien t être aux nguets. Elles
accoururent. A tl'cnte-deux ans, Valérie élait charn13nte,
l'air très jeune encore: une brune aimahle, la face
ronde et souri~ntc, encadrée de beaux cheveux, un peuLES QUATRE tVANGILES'!6
trop de poitrine déjà, mais des épaules admirables, dont
~Iorange se montrait orgueilleux, lorsqu'elle se
décolletait. Reine, alors âgée de douze ans, était le portrait
frappant de sa mère, le même visage souriant, plus
allongé, sous ]es mêmes bnndeaux noirs.
- Ah ! que vous êtes gentil d'avoir accepté notre
invitation! disait gaiement Valérie en serrant les deux mains
de ~Iatllieu. Et quel dommage que madame Fl'olncn t Il'ait
pas pu venil. avec vous !... Reine, débarrasse donc
monsieur de son chapeau.
Puis, tout de suite:
- Vous voyez, nous avons une antichambre très claire...
Alors, écoutez, pendant qu'on met les œufs à l'eau
bouillante, voulez-vous visiter l'appartement? Ce sera une
chose faile, vous saurez au nl0ins où vous déjeunez.
eel a é t ait dit d' una ir si a gr éa b 1e, c l ~I0 ran gel u i-lU ê In e
..iait avec tant de bonhomie, que ~lalhiell sc prêta
\'oIontiers à cet inn ocent étalage de vanité. D'abord, le
~alon, la pièce qui faisait l'angle de la maison, tapissée
J'un papier g.'is pel'le à fleurs d'or, meuùlée d'un
Ineuble Louis XIV laqué blanc, fabriqué à la grosse, parrni
lequel le piano ùe paliss3ndl'c Incitait unc IOlll'de tache
noire. l)uis, sur le houJevard de Grenelle, la chanlhre
Je Reine, hleu pâle, avec tout nn nmeuhlcI11cntùe fillettc
en pit chpin vcr ni. Lac ham bred U IIIé11 age, for 1pel itc, se
lrouvait à l'autre bout de l'appartement, séparée du
Ia sa] Ie à Inan gel', dé coré e de tell turc s j au 11 cs,saIon pal'
encombrée d'un lit, d'une armoire à glace et d'une
toilette en thuya. Eufin, le classique vieux chêne
triolnphait dans la salle à mangel., où une suspension très
dorée, au-dessus du couvcrt étincelant de blancheur,
éc]atait comme un coup de feu.
- ~Iais c'est ravissant! répétait ~Iathieu, pour être
poli. ~Iais c'est une merveille f
Le père, la mère, la fille, exaltésJ ne cessaient de leFtCONDIT£ !7
promener, de lui expliquer, de lui faire toucher les
choses. Et ce qui le frappait surtout, c'était un air de
déjà vu, un arrangement du salon qu'il connaissait~ les
bibelots de la chambre placés d'une certaine facon. Puis,
il se souvin t, les ~Iorange avaient essayé, sans doute
à leur insu, de copier les Beauchêne, dans }'adlniration
profonde, la sourde envie oÙ ils étaient. Eux, toujours
à COUI-t d'argent, no pouvaient disposcr qne d'un luxe tic
pacotille; mais, tout de mênlc, ils étaicn t ficrs de ce
luxc, ils croyaient se rnpprochcr de la classe supérieure
et j a Iou sée, en l' i IIIi la n t tl e loi n .
- Et, enfin, dit ~Iorange, qui ouvrit la fenêtre ùe la
salle à Inangcr, il y a ceci.
Un balcon régnait sur toute la lonç;neur ùe
l'appartemcnt. A ccttc hauteur, la vue était récllclnent fort belle,
la Seine au loin et les hauteurs ùc Passy qu'on apercevait
par-dessus les toits, la )11 êlne vue dont on jouissai t de
hÔLelIJeauchêne, filais élargie.l'
Aussi Valérie le fit-elle renlarquer.
- IIein? c'est ~ranùiose, (.'cst aulrClncn t beau que les
quatre arbres qu'on aperçoit du quai!
La bonne apportait les œufs à la coque, et l'on se mit à
taulc, pendant qne ~Iorange, victorieux, expliquait que
tout ça lui coÙtait seize cents francs net. C'était pour
rien, bien que celte somme grevât lourùement le budget
d!l ménage. ~Iathicu, (lui finissait par cOIn prenùre qu'ou
l'avait surtout invité pour lui montrcr rapparterncl1(
nouveau, s'en égayait sans rancunc, tant ces honnes
gens senlhlaicn t Ilcurcllx de trionl pllcr dcvan t lui. N'ayant
pas le rnoindre calcul d'anlbition, n'enviant rien du
luxc côtoyé chez les autres, satisfait jusque-là ùe sa vie
étroite, près de sa ~Iarianne et de ses enfants, il
s'étonnait silnplenlen t de cette famille torturée du besoin
de paraître et de s'enrichir, il la regardait d'un air de
surprise, avec un sourire un peu triste.28 LES QUATRE tVANGILES
Valérie avaiLune jolie toilette de léger foulard à
fleu'l'cttcs jaunes, tandis que sa fille Reine, qu'elle aimait A
parer coquettement, était en robe de toile bleue. Et le
déjeuner était aussi trop luxueux: des soles après les
œufs, puis des côtelettes, puis des asperges. Tout de suite,
la conversation était tombée sur Janville.
- Alors, vos enfants se portent bien? Oh r cc sont de
si bcaux enfants I... Et vous êtes heureux à la campagne?
C'est drôle, je crois que je m'y ennuierais, les distractions
manquent trop... Certainement, nous serons ravis d'aller
vous y voir, puisque madame Froment est assez aimable
pour nous invitcr.
~Iais, fatalement, la conversation retomba bientôt sur
Jes Dcauchêne. C'était une hantise chez les Aiorange, ils
vivaient dans une perpétuelle admiration, qui n'allait
pas sans ùe sourdes critiques. Valél-ie, très fière d'être
reçue au jour de Constancc; le samedi, et d'avoir été
invitée p3r clIc à diner deux fois, le dcrnier hiver, avait
pris également un jour, le mardi, donnait des soirées
intiIncs, sc ruinait en petits fours. Elle parlait aussi, avec
un respect profond, do madame Séguin du IIordel, du
magnifique hôtel dc l'avenue d'Antin, où Constance,
obligeatnmcnt, }'a\'ait fait inviter à un bal. Et elle se
Inontrait plus vanilcuse encore de l'amitié que lui
lélnoignait Sérafinc, la sœur de Deauchênc, qu'clle ne
nomnlait jamais que madame la baronne rlc Lo,vicz.
- Elle est venue une fois à Inon jour, elle est si bonne
el si gaie I Vous l'avez connue jadis, n'cst-cc pas? après
son rnariagc, quand elle s'est remise avec son frère, à la
suite ùe leurs déplorables discussions d'argent... En ,.oilà
une qui ne porte pas madame Dcauchêne dans son cœur!
Et clle revint une fois de plus à celle-ci, (rouva que le
pclit ~Iauricc, tout gros qu'il était, avait une mauvaise
chair, laissa entcndre quel cour>terrible ce serait pour
les parents, s'ils perdaient cc fils unique. Ils avaient bienFtCONDITt 29
10rt de ne pas lui donner un petit frère. D'ailleurs, clIc
affec(aÎt d'avoir reçu une confidence, elle savait que ]a
fcmlne, plus encore que le mari, s'obstinait. Et, tout en
clignanl les yeux, à cause de Reine, dont le nez s'était
canùidement baissé snr son assiette, elle finit par
raconter qu'elle avait une ~lInic qui ne voulait pas d'enfants,
tandis qne son Inari en voulait: alors, cetle amie
s'arl'angeai t.
- ~Iais, dit ~Ialhicu en riant, il Ole sell1ùle que vous
aussi, vous vous arrang'cz.
- Oh! s'écria ~Iorange, conlnlent pouvez-vous nous
comparer, nous autres pauvres gens, à lTIonsieUl'et à
ITIaÙalnellcauchênc, qui sont si riches? Qu'ils me
donnent donc leur fortune, leur position, et je consens à
avoir une rihalnbellc d'enfants!
- Et puis, dit Valérie avec un frisson, merci! pour
étre affligés d'une fille encore I Ah! si nous étions stirs
d'avoir un g3rçon, je ne dis pas, nous nous laisserions
peut-être tenter. ~Iaisj'ai trop peur, je crois bien que
je suis comnle Ina mère, qui a eu qualre filles. Vous ne
\'ous imaginez pas ça, c'est une abomination!
Ses yeux s'élaicn t fCl'lnés, elle revoyait l'affreux
ménage, les qualre gamines effarées, efflanquées,
attendant des mois les bottines, les robes, les chapeaux,
montant en graine, dans la terreur de ne pas trouver de
Inaris. .Les filles, il fallait les doter.
- Non, non! reprit-ellc sagement, nous serions trop
cou pabIes, voyez-vous, d'aggraver encore notre situation.
Quand on a sa fortune à faire, c'est un crime que de
s'embarrasser d'enfants. Je ne m'en cache pas, je suis très
ambitieuse pour mon mari, je suis convaincue que, s'il
veut m'écouter, il montera aux plus hautes places; et
l'idée que je pourrais l'entraver, l'étouffer, avec le tn~ de
iilles qui a été la pierre au cou pour mon père, me fait
une véritable horreur... 1'andis que j'espère bien, en30 LES QUATRE tVANGILES
nous privant, (lue non's arriverons à doter Reine, lorsque
nous scrons devenus riclles nous-mêmcse
~Iorange, très ému, saisit la main de sa femme ct la
bnisa. Elle était au fond sa volonté, à lui faible et Lon,
qu'elle avait rendu ambitieux cOlnme elle; et il l'en
aimait davantage.
- Vons savez, mon chcr FrOlTICnt,c'est une brave
fcmlnc quc la mienne. Elle"a de la tête el du cœur.
,ralérie continuait, faisait tout haut sonEt, penùan t que
rêve de fortune, le bel appartclncnt, les réceplÏons, les
d c Ux ln 0 is S11r t0ut q 11'ell e p nss era i t à Ia ln cr, co In ln cie ~
lleauchène, ~Iathieu les regardait et réfléchissait. Ce
n'était plus le cas de ~Ioineautl, qui savait bien que jamais
il ne serait ministre. Peut-êh'e ~Iorange rêvait-il que sa
femme le ferait 111inislreun jour. Duns une démocratie,
tout pelil bourgeois peut et veut s'élever, et c'est une
ruée, chncun dcvient féroce, bouscule les autres, pour
franchir plus vile un échelon. Cette ascension générale,
cc phénolnène de la capillarité, n'est possible que ùans
un pays d'égalité politiquc et d'inégalité économique, car
les ùroits ue chacun à la fortune y sont les mèlncs, il
n'}.a qu'à la conquérir, dans une lutte ù'att.oce égoïslnc,
si 1'011hrûle de Inorùrc anx plaisirs d'en haut, étalés anx
yeux de tOllS,âprclnent souhnités. Un peuple ne saurait
vivre heureux, avec une constitution délnocra tiqne,
lorsque les Jl1œurs ne sont pas sinlp les ct les conditions
presque égales. Autren1cnt, c'est l'cnvahissernent des
professions libérales, la mise au pillage des fonctions
publiques, c'est le travail manuel n1éprisé, c'est le
bienêtre et le luxe accrus, devenus nécessaires, c'est la
richesse, c'est le pouvoir furieusement pris d'assaut, pour
la voluplé gloutonne de jouir. Et, conlnlCle disait
Va1érie, on n'allait pas s'embarrasser d'enfants, on voulait
avoir les rncn1brcs libres, dans une tclle guerre, afin de
passer plus à l'aise sur le ventrc des autres.F£CONDIT~ 31
Puis. ~Iathieu songeait aussi à cette loi d'ilnitation qui
fait que les Inoins heureux s'appauvrissent encore, en
copian t les heureux de cc Il10nde. Quelle détresse, au
fond ùe cc luxe envié, ilnilé, si chèrement, mêlne
lorsqu'il est menteur! Toutes sortes ùe besoins inutiles se
crécn t, la proùuction en est gâlée, détournée du sinl pie
nécessaire. Il n'est plus vrai de dire que Je pain manque,
pour exprilner la misère des gens. Ce qui manque, c'est
le superflu, auquel ils ne peuvent renoncer, sans sc croire
déchus el en danger de 1110urirùe faim.
Au dessert, quand la Lonne ne fut plus là, ~Ioran~e
devint expallsif, dans l'excitation dn hon déjeuner; et.
regardant sa fCll1Ine,clignant les paupières en désignant
lcur hôte:
- 'Toyons, c'cs'tun alni sûr, on peut tout lui dire.
l)uis, lorf:f}ue Valérie eu( conscnti, d'un nlouvcnlcllt
de tête, avec un sourire:
- Eh hic n! v0iIà, In0n che r aIni, iI cs t po5SibIe que
je qui ttel' usine prochainCfi CnL 0 h! cc n' est pas fait,
Inais tout de mêlnc j'y songe... Oui, j'y songe uepuis
IJicn des BlOisdéjà; car, enfin, gagner cinq rnillc francs~
~lprèshuit années de zèle, et sc dire surtout qu'on n'aura
j atnais IJcaucoup plus, c'est à désespérer de I'existence.
- C'est nlonslrucllx, interrompit la jeune fCII1lne,c'esl
à se casser lout de suile la têtc contre un mur.
- Dans ces conditions. mon cher alni, le tnieux est de
voir ailleurs, n'esl-ce pas?.. Vous vous rappelez ~Iichau;},
ce garçon que j'ai cu sous mes ordres à l'usine, il y a
six ans, fort intelligent d'nilleurs... Voici donc six ans à
peine qu'il nous a quiltés pour entrer au Crédit
National, et savez-vous ce qu'il gagne à cette heure? Douze
1l1illefrancs, vous en tcndez bien, douze mille francs!
Ce chifft-e sonna COlnn1C un coup de trolnpclte. Le
ménage arrondissait des yeux d'extase. La fillctte
cllcmême était devenue très rouge.3! LES QUATRE £VANGILES
- En mars dernier, j'ai rencontré par hasard Blichaud,
qui m'a conté tout ca et qui s'est mon tré très ailnable.
Il m'offrait de me prendre avec lui, de me pOllsser à
mon tour. Seulement, il y n un risque à courir, il m'a
expliqué que je devrais accepter d'abord trois mille six,
ponr monter ensuile, graduellenlcnt, à un très gros
chiffre... Trois mille six I comment vivre, en attendant,
avec trois Inille six, surtout aujourd'hui que cet apparte..
ment augrncntc nos dépenses?
D'une voix impétueuse, Valérie prit la parole.
- Qui ne risque rien, n'a ricn !... C'est ce qne je lui
répète. Sans doute, je suis pour la prudence, jao1ais je ne
le Jaisserai comlncltre quelque bêtise qui gâcherait son
avenir. ~Iais il ne peul pourtant pas n}oisir dans une
5ituation indigne de lui.
- Alors, vous êtes décidés? demanda ~Iathicu.
- ~Ion Dieu 1 reprit ~Iorange, ma femme a fait tous
les calculs, et nous sommes décidés, oui! à moins de
ehoscs imprévues. D'ailleurs, une situalÎon ne sera libre
.au Créùit National qu'en oelabre... Dites donc, mon cher
ami, gardez-nous bien le secret, car nous ne voulons pas
en cc ITIOrncntnous fâcher a\'cc les Deauchêne.
Il regarùa sa montre, très ponctuel dans sa JnéùÎocrité
de bon employé, désireux de ne pas être en rctard à son
bureau. El l'on pressa la bonne pour qu'elle servit le
café, on le buvait brûlant, lorsqu'une visite vint
bouleverser le ménage et lui faire tout oublier.
- Ohl s'écria Valérie, en se levant précipitamment,
rose d'orgueil, madame la baronne de Lo,vicz I
Sérafine, alors âgée de vingt-neuf ans, était une
roussc, beIJe, gl.allÙe, élégante, avec une gorge magni4
I1que,connue ùe tout Paris. Ses lèvres rouges riaient d'un
rire triomphant, ct dans ses grands yeux bruns, pailletés
d'or, hrûlait une flamme inextinguible de désir.
- lIes amis, ne vous dérangez pas, je vous en supplie.FÉCONDIT~ 33
\Totre bonne tenait à me mettre au salon, mais j'ai
insisté, j'ai voulu entrer ici, parce que c'était un peu
pressé... Je viens chercher votre délicieuse Reine, pour
la mener à une malinéc, :Ill Cirque.
Ce fut une nouvelle explosion de ravissement. L'enfant
restait saisie de joie, tandis que la mère exultait, se
prodiguait.
- Oh! madame la baronne, vous nous cOlnhlcz, vous
la gâtez, ceLle petite !... C'est qu'clIc n'est pas habillée ct
que vous aurez J'ennui de l'attendre un instanL.. Allons,
viens vite, que je t'aiùc. Dix Ininufcs, entendez-vous,
ricn que dix Ininutes !
Restée seulc avec les deux hommes, Sél'3finc, qui
avait eu un mouvement de surprise, en apercevant ~rathicu,
s'avança gaiement, lui serra la Inain en vieille amie.
- Vous allez bien, vous?
- rrcs bien.
Et, co111 ID e ell es' aS8 Cyait près del ui, il cul un pelit
mouvement invoIont:,ire, pour reculer sa chaise, l'air
fâché de la rcncon tree
Il l'avait connue inlÎrncmcnt autrefois, lors de son
entrée chez les Deauchènc. Une jouisseuse effrénée,
n~vrosée, sans conscience ni Inoralc. IIardie et forte,
toute pour la volup[é. Cela poussé dans l'activité
grondantc de l'usine, ù'un père héro~ du travail, à côté
d'Alexandre, son frère, un égoïste féroce, et plns tard de
~Iarianne, sa cousine, une bonne créature ùe gaieté saine,
de solide faison. Dès la jeunesse, elle avait cu les pires
curiosités. On raconlait qu'un soir de fêle, âgée de quinze
ans, elle s'était donnée à un inconnu. Puis, il y avait
eu l'extraordinaire histoire de son mariage avec le
haron de Lo,vicz, sa fuite aux bras de cet escroc, d'une
beauté d'archange. Un an plus tard, elle accouchait d'un
enfant mort, un avortement, disait-on. Jalouse de ses
joies, âprement avare, ellc n'avait pu hériter do son3.1 LES QUATRE£VANGILES
père, sans se fâcher avec son mari, l'avaIt chassé de chez
elle, et il était iillé se faire tuer à Berlin, dans un
tripot. Depuis lors, ravie d'être débarrassée, elle
jouissait éperdument ùe sa liberté de jeune veuve. Elle était
de tous les plaisirs, de toutes les fêtes, et l'on chuchotait
bien des histoires, ses caprices d'une nuit, son insolente
décision à posséder sur l'heure l'homme qui lui plaisait,
son goût du libre alnour contenté jusqu'à la folie
extrêlne de )a sensation; mais, en SOlnme, comme clic
gardait les apparences ct qu'elle n'3ffichait aucun amant,
clic continuait à être reçuc partout, très riche, très belle,
trèd tUn1é~.
- Vous êtes à la campagne, vous? dClnanda-t-eIlc, en
se tournant de nouveau vers ~Ialhieu.
- ~I3is oui, depuis trois semaincs.
- C'est Constance qui n1'a dit ca. Je l'ai rencontrée
l'autre jour, en visite, chez madan1e Séguin. Vous savez
que nous somlnes au micux maintenant, depuis que Je
donne de bons conseils à Inon frère.
Sn belle-sœur Constance l'exécrait, et elle en
plaisantait volontiers, avec son habituelle hardiesse, qui,
otl\'crtCInent, se moquait de tout.
- Ilnaginez-yous qu'on ficausé (ln docteur Gautle, cc
fameux chirurgien 'lui a un Ino~'cnradical pour emp(~cher
Ies fen1fficsde faire des enfan ts. J'ai cru qu'elle allait
demander son adresse. Elle n'a pas osé.
il Il gc in ter vin t.AloI'
- Le docteur Gauùc, ah! oui, une amie de ma fcmn1e
Iui en a parlé. Il parait qu'il fait des opérations
extraordinaires, de vrais miracles. Il ouvre tranquillement un
ventr'c, cornlue on ouvre une armoire; il regarde dedans,
enlève tOtit;puis, il le referme, et la femme est guérie.
C'est superbe.
Il donna d'autres détails, il parla de la clinique dont
le docteur Gaude était Je chef, à l'hôpital ~Iarheur, un~FtCONDITt B5
clinique où l'on courait voir faire des opérations, par
Inode, comme on va au théâtre. Le docteur, qui ne
dédaignait pas l'argcnt, très âpre au contraire avec les
clientes riches, aimait également la gloire, mettait un
orgueil éclatant à réussir les très dangereux essais qu'il
risquait sur les pauvres femmes de sa clinique. Les
journaux s'occupaient constamment de lui, il IIl0ntrait au
plcin jouI. de la puùlicité ses opérées sans ilnporlance,
ce qui encourageait les belles ùalnes à tenter
l'aventure. Au demeuran t, pessiIniste et gai, il ch:ltrait une
fClnrnc comrne on châtre une l:lpine; et cela ne
soulevait pas mêlne chez lui un scrupule, une discussion
morale: dcs mulhcl1rcux de nloins, n'était-ce pas tant
luicux?
Sérafine se Init à rire, de ses dents blanches de Jouve,
entre ses lèvres saignantes, lorsqu'clic vill'cfTal'Clnent ct
l'i n dig n n l i 0 11 d e ~I a t Ii i cu.
- IIcin? mon anlÎ, en voilà un qui ne ressenlblc guère
à vol red 0 c te u r Bou la n, IcC}Il(.1, co nl ln ere ln èelc uni u efi
contre toutes les maladies, conseille à ses clien tes de
faire un enfant. Ce qui m'étonnc, c'est que Constance
garde POUI-Inédccin ce père Gigogne, clle qui se tâle le
,"cnlre chaque malin, avec Ja terreur ùe sc trouver
gr 0ssc. .. Ell e a bieIl rai son, dur cst e. Ie' i! Ia sa 1cté,
l'horreur!
COInplaisamment, ~Iorange riait COllllne clic, désireux
de lui monlrer à quel point il partagcait ses idées. bIais
\~alérie ne reparaissai l pas avec Ilcinc, il s' irnpatientai t,
s'i n uiétait del' al te nl C 0Ù sa fC111 Hle Iais sail ai 11 sifi
IBaùanl e la baron nc. Et il dClnanda la perlnission d'aller
v0 ir, so Ilg e ant qu' il pOIl rra ita ide r lui -n1ême à Ia toil c tte
ùe )a petite.
Dès qu'elle fut seule avec nlathieu, Sérafine fixa sur lui
ses grands yeux arùents, pailletés d'or. Elle ne riait plus
du même rire, sa face hardie s'éclairait d'uIlc sorte ùo38 LES QUATRE :£VANGILES
volupté ironique, dans le rouge reflet de ses cheveux,~
Il y eut un nssez long silence, comme si elle eût voulu
le troubler elle vaincre.
- Et ma bonne cousine ~Iariannc va bien?
- Très bien.
- Et les enfants poussent toujours?
- Toujours.
- Alors, vous êtes heureux, en bon père de farnille,.
dans votre trou perdu?
- Parfaitement heureux.
De nouveau, elle garùa le silence, sans cesser de le
regarder, plus provocante ct plus ensoleillée, d'un charnle
ue nlagicicnne dont les yeux brùlcnt, cnlpoisonncnt les
cœurs. Et, lentement. clIc finit par reprendi8e :
- C'est donc hien fini, nous ùeux?
D'un simple geste, il dit que c'était bien fini. Leur
histoire élait anCicnne déjà. Il avait dix-neuf ans, il
venait d'entrer à l'usine Bcauchênc, lorsque, mariée, âgée
de vingt-deux ans, clIc s'était brusquement donnée à lui,
un soir de solitude. Lui, son cadet de trois ans, n'avait
pu lutter contre une de ces surprises ùe la chair, dont un
hornrne n'cst pas le maître. I)uis, quelques lnois plus
tard, à la veille d'épouser ~Iarianne, il avait fornlcllcn1cnt
rompu.
- Fini, fini, tout à fait fini? dcmanda-t-clle encore,
de son nil' agressif et riant.
Et clle était vraimcnt aùorablc, d'une force de désir'
irrésistible. Jamais il ne l'avait vue si belle, si cnflammée
du besoin de l'inlmédiate possession. Elle s'(){frait avec
une fierté souveraine, où il n'entrait ricn de honteux ni
dc bas, libre d'clIc-même, proposant hardiment un
marché de joie, en toute ccrtitude de rendre autant, et
davantage, qu'on ne lui donnerait. Gelaseul valait pour ellc le
sûuci de vivre. Et cela n'était gâté que par l'idée
diabolique ùe le tenter, par la pcrvcrs\on méchante d'enleverF~CONDIT£ 37
un homme à une autre femme, à une petite parente sol.te,
et de la faire plcnrer.
Puis, comme ~rathien, cette fois, ne répondait point,
nlênle du geste, elle ne se fâcha pourtant pas, elle garda
son air invincible d'amoureuse.
- J'aime mieux cela, ne répondez pas, ne dites pas
que c'est tout à fait fini.. . Avec moi, ]110ncher, ce n'est
jarnais fini. Et ce sera quand vous voudrez, entendez-vous!
ce soir, demain, le jour où il vous plaira de venir frapper
à ma porte... Il suffit que j'en aie le désir, votre refus dès
lors ne saurait me fâcher. Vous savez où je reste, n'est-ce
p3S? Je vous attends.
Une flamme avait passé sur la face de ~Iathieu. Il ferma
les yeux, pour ne plus voir Sérafinc, qui se penchait vers
lui, brûlanle, odorante. Et, ùans la nuit de ses paupières
closes, il revit l'appartement qu'clic occupait, où il ét~it
allé une tois avec ~Iariannc, tout le rez-de-chaussée d'une
maison de rapport, qu'elle posséùait rue de ~Iarisnan.
Elle y avait à elle une porle parliculière, ouvrant sur
des pièces discrètes, garnies d'épais tapis et de lourdes
tenlures, étouffant les bruits. Des fClnrncs seules la
ser,.aient, introduisaient les visiteurs sans une parole,
dispaissa i c n t tell es qn e des 0 In b re s. Le jeu IlC nl é n 3ge l'y a va itl'a
trouvée dans un pclit salon, sans fenêtres apparentes,
sourd, profonù conlme une tOlnbe, avec les dix bougies
de deux cand'élabrcs allumées en plein jour. ~Iathicu
sentait, après ùes années, le parfuln pénélrant et chaud
qui l'avait envahi de langueur.
- Je t'attends, répéla-t-cllc, ùans un souffle, lcs
lèvres presque sur les siennes.
Et, comnle il se reculait, frémissant, très cnnuyé de
jouer cc rôle ridicule d'un homme qui refuse une femme
désirable, elle crut qu'il allait dire non encore, elle lui
posa vivement sur la bouche sa petite main longue ct
enveloppante.38 LES QUATRE £VANGILES
- Tais-toi, les voici. Et tu sais, je n'ai p3S besoin de
Gaude, moi 1Il n'y a pas d'enfant au bout.
Les ~Iorange revenaient enfin, avec Reine. Sa nlèrc
l'avait frisée. Elle était vraiment délicieuse, en roue de
petite soie rose, garnie de dentelles blanches, coiffée d'un
grand chapeau de même étoffe que la robe. Sa gaie figure
ronùe, aux bandeaux noirs, avait là-dessous une
délicatesse de fleur.
- Oh! l'amour! s'écria Sérafine, pour faire plaisir
t1UX parents. Vous savez qu'on va Ine l'enlever.
Puis, elle imngina de l'embrasser avec cmportel11Cn t,
ell e j 0u a l'é nl 0li 0n del a fCln In C u ire grc l(e de 11 e pa sfi
être mère.
- Oui, c'est un regret, cJuant!on voit un trésor pareil.
Si l'on était sûre que le bon Dieu vous en donnât un si
joli, tout de suite on consentirait... Tant pis! je la vole,
je ne vous la ramène pas!
Ravis, les ~Iorange riaient d'aise. Et ~Inthieu, qui la
connaissait bien, l'écoutait d'un air ùe stupeur. Que de
fois, ùans leur intimité courte el violente, ellc lui a\':IÎt
parlé avec une h:Jine rageuse ùe ces saletés d'enfants,
Ù0 Il t I a ve n u c to Uj 0 Il r s po ss iLl etc r r 0 ris c J'a n1 0 ur. I] s so III
là COllllTlC une élernelle rnenace, gâtant el lilnilant la
volupté, faisant payer la joie d'une heure d'une longue
souffrancc, d'un cnlbarras sans fin; et c'étaienl alors ùes
mois, des anuées, qu'ils volaient au plaisir. Sans conlpter
qu'ils ne naissaient guère qu'en destructeurs de la fenllllc,
la IIéll.issant, Ia vicillissan t, faisant d'clIe un 0hjct de
nausée pour les 1101n1110s. La nature était irnhécilc d'avoir
mis à l'amour celle rançon de la maternité. Depuis surtout
qu'une grossesse, inlcrrolnt)uc heurCUSClTIClll par une
fausse couche, lui avail donné un avcrLissclncnt dont elle
ftélnissait encore, elle n'élait plus qu'une anlourcuse
exaspérée, prête au crime pour sc garer de l'enfant, le
traiLant en bête mauvaise, dont la crainte la retcnait seuJe.F~CONDIT£ 39
dans son hesoin insatiahle de curiosités et de jouissances
nouvelles.
Elle sentit sur elle le regard stupéfait de ~Iathicu, clIc
s'en arnusa, elle poussa l'iroll ie per\'crse j usqn'à lui
dire:
- N'est-ce pas? mon alni, je vous le confiais tout à
J'heure, je me console comme je peux, depuis 1110n
veuvage, d'être condamnée nlaintcnant à ne jalnais avoir
d'enfant.
Et, de nouveau, il sentit passer sur sa face cette f1umlne
qui l'avait brÙlé, cOlnprenant bien ce qu'clle voulait
dire, ce qu'elle lui promettait d'ahominables voluptéS
inféconùes. l\h! pouvoir se donner sans frein, sans
liIHite, à toute heure, pour l'unique plaisir! Et
clleInêlne eut un instant la douloureuse face elnbrasée d'une
criminelle brûlée vive, car elle était le désir farouche et
torturé qui se refuse à faire de la vie, et qui, toujours,
t1nit par en sou(fl"ir affreuselllcnt.
neine la regnrdait, dans une extase de petite fcmrnc,
coquette déjà, que grisaient les flatteries d'une si hello
dalne. 'f 0ute viLran to de vfinit é sat isfaite, eIle se jet el
entre ses bras.
- Oh! n1~u.lalne,je vous nilne bien!
Jusque sur le palier, les nIorange acconlpagnèrent la
haronne de Lo\vicz, que Reine suivait. El ils ne
trouvaient plus de remerciements assez chauds, POUI-dire
leur bonheur de tout ce luxe, si convoité par eux, qui
était ainsi venu chercher leur filJe. Puis, la porte de
l'appartement refermée, Valérie cria, en se précipitant
sur le balcon:
- Nous allons les regarder parlir.
~Iorange, qui ne songeait plus du tout à l'heure du
hurcau, vint s'accouder pr~s d'elle, appela ~Iathicu, le
força, lui aussi, à se pencher. En bas, stationnait une
victoria, très correctement attelée, avec un cocher40 LES QUATRE £VANGILES
superbe, immobile sur le siège. Cette vue acheva d'exalter
le ménage. Et, quand Sérafine, ayant fait monter
l'enfant, l'installa près d'elle, ils se mirent à rire tout
Itaut.
- Est-elle jolie 1 est-elle heureuse!
Reine, à ce moment, dut avoir la sensation qu'on la
regardait. Elle leva la tête, souriant, saluant. Et Sérafine
fit de même, pendant que le cheval, prenant le trot,
tournait le coin de l'avenue. Ce fùt alors une explosion
dernièrc.
- Regardez-la, regardez-la! répétait Valérie. Elle est
si candide! A douze ans, elle a encore l'innocence d'une
enfant au berceau. Et vous savez que je ne la confie à
personne... Ilcin? ne dirait-on pas une petite duchesse
qui a toujours cu voiture?
~lorango reprit son rêve de forlune.
- ~Iais j'espère bien que, lorsque nous la marierons,
elle en aura une... Laisse-moi entrer au Crédit
National, lout ce qne tu as pu désirer se réalisera.
Et, se tournnnt vcrs ~Iathieu :
- Voyons, Inon cher., est-cc que cc ne serait pas un
crime quo do nous rncttrc un autre enfant sur les bras?
Non S SOID mes déjà troi s, etc' est si dur, l'a rgc Ilt à ga gne r ...
On en est quitte pour se surveiller un peu, quand on
s'embrasse. Ce qui ne nous empêche pas de nous adorer,
n'est-cc pas, Valérie?III
L'après-midi, à J'usine, ~I3thieu, qui voulait quitter
son travail plus [ôt, ainsi qu'il l'avait pronlis à ~Iarianne,
pour passer chez leur propriétaire, avant d'aller diner au
restaurant, fut tellement occupé, dérangé, housculé, qu'il
entrevit à peine Deauchêne. Et ce fut un soul3gcment pour
lui, car il restait contrarié du secret qu'un hasard lui
avait fait surprendre, il craignait de l'clnbarrasscr. ~Iais
celui-ci, dans les quelques paroIcs échangées au passage,
ne parut même pas se souvenir qu'il pût éprouver une
gêne. Jamais il ne s'était montré si actif, si zélé pour
ses affaires, se donnant de toute son inlelligence, de tout
son effort à la prospérité de sa maison. La fatigue du
malin avait disparu, il parlait, il riait haut, en homme
que le travail n'effraye pas ct qui trouve la vie bonnc.
Dès cinq heures et demie, ~Iathieu, qui d'hahitude ne
partait qu'à six heures, passa chez ~Iorange, pour toucher
ses 3ppointcments du mois. Ils étaient de trois cent
cinquante francs. ~Iais, comme, en janvier, il avait pris une
avance de cinq eenls francs, qu'il rendait par acomptes
mensuels de cinquante il n'en recut donc que trois
cenls. Il cornpta les quinze louis, les empocha d'un air de
gaieté qui le fit questionner par le comptable.
- Dame! ils arrivent à propos, J ai laissé ce matin ma
felnme avec trente sous.
Il était plus de six heures déjà, lorsque ~Ialhicu se
trouva devant le superbe hôtel que les Séguin du IIordelt~ LES QUATRE £VANGILES
occupaient avenue d'Antin. Le grand-père de Séguin était
sÏ1nple cultivalcur, à Janvillc. Son père, fournisseur des
armées, avait plus tard réalisé une fortune considérable.
Et lui, fils de parvenu, décrassé de la terre, menait la vie
d'un oisif, riche, élégant, membre des grands clubs,
surtout passionné de chevaux, affectant en outre un goût
d'art et de littérature, 1'3matcur éclairé, avancé, qui allait
par moùe aux opinions exlrêrnes. Il avait épousé, presque
sans dot, orgucillcuserncnt, unc fille de très vieille
noblesse, Valentine, la dernicre des Vaugelade, de sang
pauvre et de cervelle étroite, dont ]a mèrc, catholique
exaltée, n'avait réussi à faire qu'une pratiquante, affamée
des joics du monde; dc sortc que lui-rnême, depuis son
Juariage, pratiquait aussi, pnr distinction. Le grand-père,
paysan, avail eu dix enfants; le pèl-e, fournisseur des
aI'lnécs, s'était borné à six; et lui, apt-ès en avoir cu deux,
l1n garç\jO et une fille, déclarait nettement qu'il s'en
licndraillà, en ajoutant (fil~ c'était déjà une assez
mauvaise action, d'avoir mis :lUmonùe <leux lnalheureux qui
nc demandaient pas à naÎ(re.
Dans la fortune de Ségnin, se trouvait tout un vaste
domaine, plus de cinq cents hectares dc bois et dc landes,
quc son père avait achetés nu-dessus de Janville,
lors«pt'il s'était retiré des affaires, avec ùes gains forlnidalJles.
Son désir, caressé depuis longtcTnps, était de revcnir
Iriolnpher dans le village nalal, d'où il était parti pauvre;
el il allait faire construire une résidcnce princière, au
IIIilicu d'un parc immensc, lorsqnc la mort l'avait ernporté.
Sëguin, ayant eu dans sa p:u8td'héritage la presque
tolalité de cc dOlnaine, s'était contenté d'en exploiter la
chasse, en créant des actions de cinq cents francs, que
ùes amis se disputaient, spéculation qui lui rapportait de
Jnaigres rentes. En dehors des bois, il n'y avait là quc
des terrains incul tes, des marécages, des sables, des
champs de pierraiJles, et l'opinion légendaire, dans leF£CON DITt .13
pays, était que Janlais cul tivateur n'en tirerait ricn de
bon. Seul, le fournisseur des armées avait pu y voir le
parc romantique qu'il rêvait à J'entour de sa royale
delncure; sans cornpicr qu'il s'était fail autol'iser à
Joindre, au nom ùe Séguin, ce titre du IIol'del, emprunté
à une sorte de tour en ruine, le IIordcl, qui sc trou\'~\lt
ùans la propriété.
C'était par ncauchêne, un des ch~lsseurs aClionnnires,
que ~Iathieu avait connu Ségnin et découvert, fl la lisière
«les bois, l'ancien rendez-vous de chasse, la Inasurc
solitaire, si paisible, dont il était tombé amoureux, au point
de la louer et de s'y réfugier avcc les siens. Valentine,
traitait genliment ~Iarianne en amie pauvrc, avait'lui
rnèlnc poussé l'anlahilité jusqu'à la venir voir, au J110nlent
ue son installation; et elle s'était récriée sur la poésie du
site, riant de son ignorance de propriétaire, ne sachant
ricn de sa propriété. La vérité était qu'clIc n'aurait pas
vécu là une heure. Son mari l'avait lancée épcrÙulllcnt
dans la brûlante vie du Paris littéraire, arlistique et
Inondain, cournn t en sa compagnie les cénacles, les
ateIicrs ct les expositions, les théâtres et les lieux de
plaisirs, tous les brasiers oÙ les têtes peu solides, les cœurs
\. aciIlants sed é tra ne Ilt. Lui qui, ens 0n bes0in defi
p:1l'aitre I se rOlJlll'ai1 (}'enn ui parloll t, n'étai I vrai lnen t :l
l'aise, de plain-picd, qu'avec ses chevaux, Inalgré ses
prétentions à la liltérature, à la philosophie exaspérées
ùe demain, malgré ses collections ù'ohjcts d'art niés
encore des hourgeois, ses meuùles, ses grès, ses étains,
ses reliures surtout, dont il était fier. Et il faisait sa
fcmnlc à son in1agc, la pcrvcrtissait par l'cxtl"av3gance
vou)ue de ses opinions, la salissai l par des prorniscu ilés,
dcs camaraderies, qu'i I j l1geail éléganllnen t auuacieuses j
de sorte que la petite dévote qu'on Iui avait confiée était
en ITH1rchc pour toutes les folies, communiant toujours,
mais profcssan t déjà le péché, se Calniliarisant chaqueLES QUATRE tVANGILES'il
jour avec l'idée de la faute. Le pire désastre devait être
au bout, cal' il avait en plus la sottise de se nl0ntrer
souvent moqueur et brutal à son égard, ce qui la Croissait
au point de la détacher, de lui faire rêver d'être aimée,
d'être caressée autrement, avec tendresse et douceur.
Lorsque ~Iathieu pénétra dans l'hôlel, dont la facade
Renaissance, très ornée, alignait huit hautes fenêtres, à
cllacun des deux étages, il eut un léger rire, égayé de
nouveau par celte pensée:
- Voilà un ménage qui n'attend pas les trois cents
francs de son mois, avec trente sous en poche.
Le veslibule était d'une grande richesse, bronze et
marbre. A droite, il y avait deux salons de réception et la
salle à manger; à gauche, un billard, un fumoir et un
jardin d'hiver. Au premier étage, en face du large
escalier, le cabinet de Séguin, une vaste pièce de cinq mètres
de hnut, de douze de long sur huit de large, tenait tout le
centre de l'hôtel, tandis que l'appartement du mari se
trouvait à droite, et celui de la femme à gauche, ainsi
que les chambres des enfants. Enfin, au second étage,
étaient réservés deux appartements complets pour
l'époque où Jcs enfants auraient grandi.
Un valet qui connaissait ~Iathicu, le fit monter tout de
suite au cabinet de Inonsicur, où il le pria d'attendre, en
disant que monsieur achevait de s'habiller. Un
instant, le visiteur put se croire seul; et il jcta un coup d'œil
autour ùe lui, dans la vaste pièce, 3rnusé par le décor
vraiment superbe, la haute verrière, faite d'anciens
vitraux, les tenlures de vieilles étoffes, des velours de
Gênes, ùes soies brochées d'or et d'argent, les
bibliothèques de chêne, alignant les dos luxueux des volurnes,
les tables chargées de bibelots, des orfèvrerics, des
verrcries, dcs bronzes, des marbres, parmi lesquels la collection
des fameux étains modernes. Et c'étaient des tapis d'Orien I
jetés partout, des sièges bas pour toutcs Jes paresses, desF~CONDITg 45
coins de solitude, derrière de hautes plantes vertes, où l'on
pouvail sc réfugier à deux, s'enfouir et disparaître.
- Tiens J c'est vous, Inonsieur FroBlcnt! dit
brusquement une voix, qui venait de la table nux étains.
El un grand jeune homme, d'une trentaine d'années,
qu'un paravent avait jusque-là caché, s'avança, la main
tendue.
- Ah! dit ~Iathicu, après une hésitation, monsieur
Charles Santerre!
Il ne le voyait que pour la seconde fois, dans cette mênlC
pièce, où il l'avait rencontré. Charles Santerre,
romancicr déjà célèbre, jeune maître aimé des salons, avait un
beau front, des yeux bruns caressants, une bouche trop
rouge, trop large, qu'il cachait sous sa barbe coupée à la
mode assyrienne, frisée avec soin. Il s'était fait par les
felnrncs, qu'il fréquentail tendrement, sous prétexte de
les étudier, résolu à tirer d'elles lout ce qu'il pourrait,
pour son plaisir et sa fortune. On le disait d'ailleurs
très humble, très souple avec elles, en anloureux transi,
tant qu'il ne les avait p3S possédées; ensuite, illes
exécutait sauvagement, dès qu'clIcs lui .devcnaicnt inutiles.
Décidé au célibat, par principe et par calcul, s'installant
dans le nid des autres, sinlplc exploiteur du vice
mondain, il avait adopté en littérature la spécialité de
l'aùultère, ne peignant que l'amour coupable, élégant et raffiné,
l'amour infécond, qui jamais n'enfantait. Il n'avait eu
d'abord aucune illusion sur ses livres, cc n'était qu'un
métier ailnable ct lucratir qu'il choisissait de propos
délibéré. Puis, dupe de ses succès, il avait laissé son
orgueil lui persuader qu'il était un écrivain. Et il se
donnait Inaintenant comme Je peintre en cravate blanche
d'un monde à l'agonie, il professait le pessimisme le plus
déscnchan té, la fin du désir, par l'abstention réciproque,
dont il faisait la religion du bonheur final, dans
l'anéantissement..46 LES QUATHE tVANGILES
- Séguin va vcnir, reprit-il d'un air d'amabilité
parfaile. J'ai eu l'idée de les enlever, sa fClnme et lui, pour
les emmener diner au cabaret, avant de les conduire à
une petite première, oÙ il y aura du bruit et des gifles,
cc soir.
Alors seulement, ~Iathieu remarqua qu'il était en hahit
déjà. Et ils causèrent un instant, Snnlcrre montra un
nouvel étain, une petile fClnrnc nue, Inaigrc et longue,
étalée sur le ventre, la tête perdue dans ses cheveux, et
qui devait sang'loter : un chef-d'œuvre, disail-il, tout le
désastre hUlnain, ]a faillile de la fcnlme solitaire,
arracitée en fiIl de l' ho 1111 ne. C'élai t lui qui, de vC11 U le
comInensaJ, l'ami de )a J11aison, achevait d'y souffler, en
Iittéralul'e et en nrt, la démence dOllt le retcn tissenlcnt
fèJait ùe plus en plus la simple vie de tous les jours.
~Inis Séguin parut, de même àg'c que Santerre, plus
granù et plus mince, très blond, le nez busqué, les yeux
g.-is, les lèvrcs fines, ne portant que de légères
mouslaches. Il était également en habit.
- Ah bicn! nlon cher, dit-il sans hâtc, avec le pctit
zézaiement qu'il affectait, Valentine s'cntête à mettre une
rohe neuvc. Soyons patients, nous en. avons pour une
heure.
Puis, dès qu'il aperçut ~Inthieu, il s'excusa, d'une
politesse exccssive, outrant son air de froiùe distinction,
de détachement supérieur. Et, qunnd celui qu'il nOll11nait
( son ailnahle locataire)} lui eut exposé le molif de sa
visile, la fuite qui s'était produite dans le zinc de )a
toiture, à la suite dcs dcranièrcs pluies, ii consentit tout
ùe suite à cc que le plombicr de JanviIJe allât faire une
souùure. ~Iais, nprès de nouvelles explications, lorsqu'il
cut conlpris que la toiture entière était à refaire,
tellement clic sc trouvait mangée d'usurc, il perdit
brusquetnent ses Inanières détachées et affables, il se récria,
déclara qu'il ne pouvait consacrer à une pareille répa-FtCONDITt 41
ration une sOlnme dépasserait toute une année du,'lui
misérable loyer de six ccnts francs.
- Uncsoudurc, répéta-t-il, une soudure, c'est cntcndu.
Je vais écril.c au plolnbier.
Et, voulant rom'pre la conversation:
- ~Ionsieur Froment, altcndcz! Je désire VOll$
montrer une lnervcille, à vous qui êtes un hOll11nC tic
gùtit.
1) avait, en effet, pour ~Iathicu, une certaine estilnc,
le s3chant d'une intelligence prompte, toujours en
créalion. Cel ui-ci s'étai l filis à sourire, se prètan t à la tactique
de diversion, ayant au fond là volonté ferule ue ne pas
quitter la place, snns avoir obtenu la toiture entière. Il
pri t un Iivre, revêtu d'une Inervcillcuse rei iure, que le
collectionneur était allé chercher ùans une biùliothcqllc
vitrée, et qu'il lui tClldait, rcligieuscnlent. Sur le plat, de
cuir soyeux, d'un blanc de neige, était incrusté nn grall(1
lis d'argent, que harrait une touffe ùe gros
ch:II'don s vi0Iâlres. Et le lilr e ùe œuvr e: « l'I IIIPél'issaLiel'
llcauté », était j clé en haut, conlIne en un coin de
ciel.
- Ah! c'est d'unc invention, c'est d'une coloration
jdé lie i eus cs! dé c Ia r a ~I a th i CII v ra i In en t r a vi. 0 n fa i t ma
11lcnant des reliures qui sont des joyaux.
Il remarqna le titrc.
- ~Iais c'est Ic dernier l'Olnan de Ill0nsicur
Sallte rl'e !
Ségllin, du coin ùe l'œil, guettait avec un sourire
l'écrivain, cIui s'étai tap proché. Et, nanù il Ie vit exanlincr ilfi
son lour le 1ivrc, élnu ùe la flatterie :
- ~Ion cher, 111011 relieur IllC l'a rapporté ce Jnatin,
et j'allendais une occasion pour vous faire la surprise ùe
vous le montrer. C'est la perle de ma collection... Que
di (e u i est Ia pu fe lé tri 0 In p Il ant c ,s- v 0 us del' i ù é e? ce 1is CI
et ces chardons, planles des ruines, qui disent la stérilit6~8 LES QUATRE tVANGILES
sur le monde enfin désert, reconquis par la félicité
parfaite. Toute votre œuvre est If1.
- Oui, oui. Vous me gâtez, vous allez me donner de
l'orgueil.
~Ialhicu avait lu le roman, s'étant avisé de
l'empruntor à madame Dcauchêne, pour que sa fClIllne ~Iarianne
connLÎtun livre dont tout le monde parlait. Et il était sorli
ùe cette lecture révolté, exaspéré. Celte fois, Santerre,
abanllonnant la garçonnière accoutumée, où ses femmes
du monde fraudaient en dehors du lit conjugal, de cinq à
sept, avait voulu s'élever à l'art pur, au symbole abscons
et lyrique. Il contait l'histoire suhtile d'une corntesse,
Annc-~Iarie, qui: pour fuir un mari grossier, un mâle
faiseur d'enfants, se réfugiait, en Bretagne, près d'un
jcuue artiste d'inspiration divine, Norbert, lequel s'était
chargé de décorer de ses visions la chapelle d'un
couvent de filles cloilrécs. Pendant trente ans, son travail de
peintre évocateur durait, tcl un colloque avec les ange~,
et le rOlnan n'était que l'histoil-c des trente années, de
ses arnours pendant trente ans, aux bras d'l\nne-~Iarie,
dans une communion de caresses stériles, snns que sa
bcaulé do fClnmeflit altérée d'une ride, aussi jeune, aussi
fraîche, aprës ces trente ans ù'infécondilé, que le premier
j our où ils s'étaient ailnés. Pour accentuer la leçon,
que]ques personnages secondaires, des bourgeoises, des
épouses et des Inères de la pctilc ville voisine, finissaient
dans une déchénnce physique ct nl0ralc, une
décrépilude de n1onstrcs.
Cc qui révoltait Ilathieu, c'était ccttc théorie irnbécile
et crilninclle de l'amour sans l'enfant, toutc la beauté
phJsiquc, toute la noblesse nl0ralc mises dans la vierge.
El il ne put s'clnp~chcr de dire à l'auteur:
- Un livre très intéressant, très remarquable... ~rais,
pourtant, qu'arriverait-il, si Norbert et Anne-~Iarie avaient
un enfant, si elle devenait grosse?F.€CONDIT~ 4~
Santerre l'inlerrompit, interloqué, blessé.
- Grosse 1 est-ce qu'une femme devient grosse, quand
elle est aimée par un homme du monde?
- Vous ne savez pas ce qui m'indigne? s'écria Sëguin,
en s'allongeant dans un fauteuil, discutant, c'est la sfupide
:lccusation qu'on porte contre le catholicisnlc, de pousser
à cc pullulement de l'espèce, qui est une vraie saleté ct
(Ine honte. Ce n'est pas vrai, et c'est ce que ;VOl1S avez très
bien vu dans votl.Clivre. Vous avez écrillà des pages
définitives, je vous en félicite, en bon catholî(IuC.
- Eviùemlnent, dit Santerre, qui se jeta sur une
chaise longue. Cherchez donc dans le Nouvcau Testament
le « Croissez et Ipultipliez, et ren1plissez ]a terre) de la
Genèsc? Jésus n'a ni patrie, ni propriélé, ni profession,
n i fa fi iIIc, ni fcm In c, Il i e n fa nt. I les t l'i Il ré con ù i té In ê 01e .
Aussi les prcrnières sectcs chrétiennes avaien t-elles
horreur ùu mariage. Pour les saints, la fClorne n'était
qu'ordurc, tourment et perùition. La chaslcté absolue devenait
l'ét~t parfait, le héros était Iç contcnlplatif, l'infécond, le
solitaire égoïste, tout entier à s,on salut personnel. Et
c'est une Viergo qui est l'idéal de la' fClnlTIe, l'iù('aI de la
nlatcrnilé elle-rnêlne. Plus tard seulclncnt, le Inariagc fut
institué par le catholicislnc conlnlC une sauvegarùe
InoraIe, pour réglcrnentcr la cOllenpisccncc, puisque ni
l'holTnne ni la fCrnlTICne peuvent être des anges. Il est
toléré, il est la nécessité inéviLable, l'état pcrn1Ïs, dans de
certaines condilions, aux chréticns assez peu hél"oÏqtlcs
pour ne pas être des saints conl'plrts. ~Iais, aujourd'hui
comme iI Y a dix-h11it siècIe s, le sai nt, h0InIIIc de foi ell'
dc gr£lce ne touche pas à la fcu1lnc, la conùalnnc et
l' é car le. .. Cc sont I es lis ù c ~Iarie q Hi seuls par fuln e n l le
ciel.
Se moquait-il? Il Yavait ùans sa voix un léger rire quo
son interlocuteur parut ne pas entendre. Cc dernier
approuvait, s'échauITait.50 LES QUATRE tVANGILES
- C'est cela, c'est cela t... La beauté est toujours
victorieuse, ct l'impérissable beautéi votre livre la monlrc,
resplendissante: elle est la vierge intacte, en sa fleur,
que pas un souffle n'a maculée, chez laquelle les ignobles
foncHons génératrices sont abolies... Peut-on voir dans les
rues, sans une nausée de dégoût, ces fClntneS souillées,
éreintées, déjetées, qui traînent des queues d'enfants,
tcllcs ùes femelles leurs petits. Aussi le gros bon sens
public en fait-il lui-même justice, plais3ntant sur leur
passage, )cs tenant en risée et en mépris.
~Ialhieu, qui élait resté debout, se pern1it d'intervenir.
- ~Iais l'idée de beauté varie. Vous la mettez ùans la
stérililé de la fcmn1c, aux formes longues et grêles, aux
f1ancsrélrécis. Pendant toute la Renaissance, elle a été
dans la femme saine et forte, aux larges hanches, aux
seins puissants. Chez Rubens, chez 'filien, même chez
Raphaël, la femme est robuste, ~Iarie est vraiment mère...
I~lremarquez qu'il s'agirait justement de changer cetle
idée de la beaulé, pour que la famille restreinte, en
honneur aujourd'hui, fit place à la falnille nOlnhrcusc, qui
deviendrait la seule bellc... ScIon moi, l'unique renlèdc
décisif est là, au InaI grandissant ùe la dépopulation,
dont on se préoccupe tant aujourd'hui.
'l'ous deux le regardaient en souriant, d'un air ùe pitié
supérieur.
- La dépopulation un mal! dil Séguin. Cornrnenl! cher
monsieur, vous si intelligent, vous en êles resté It celte
rengaine ? Voyons, réfléchissez, raisonnez donc un peu!
- Encore une viclÏIne du fàcheux optinlislne! njouta
Santerre. Dites-vous, avant Loute chose, que la nature
agil sans ÙiSCCl'l1Clnent, ct que quiconque ne la corrige
pas, cst sa viclilnc.
L'un après l'autre, ils parlèrent, souvent même tous les
deux à la fois. Ils s"excitaicnt, sc grisaient, de leurs
sonlbrcs inlaginations. D'abord, le progrès n'existait pas.F£CONDITt 51
Il suffisait de se reporter à la fin du siècle dernier,
lorsque Condorcet annonçait le retour de l'âge d'or,
l'égalité prochaine, la paix entre les hommes et les nations:
une illusion généreuse gonflait tous le~ cœurs, l'utopie
ouvrait le plcin ciel à toutes les espérances; et, celltans
plus tard, quelle chute, cette fin de notre siècle actucl,
qui s'achève dans la banqueroute de la science, de la
)iberté et de la justice, qui tombe dans le sang et dans
la boue, au seuil Inême de l'inconnu menaçant ùu siècle
futur! Ensuite, est-ce que l'expérience n'était pas faite?
Cet âge d'Ol- tant cherché, les païens l'avaient mis avant
les temps, les chrétiens étaient venus le nlettre aprcs les
lemps, tandis que les socialistes d'aujourd'hui le
mettaient pendant les temps. Ce n'étaient là qne trois
illusions déplorables, il n'y avait qu'un bonheur nhsolu
possible, celui de l'anéantissenlcnt. Sans doute leur bon
catholicisme les faisait hési tcr à suppl-irTlCrle Inondc
d'un coup; mais ils jugeaient permis de le limiter.
Schopenhauer, et nlêrnc IIartrnann, leur semblaient d'aillcur-s
délTIodés. IIs se rnpprochaien t de Nietzsche, l'hulnan iIc
restreinte, le rêve aristocratique d'une élite, unc
nourriture plus délicate, des pensées plus raffinées, des
fClnrnes plus helles, aboutissant à l'homlne pnrfait,
l'homme supérieur, dont les jouissances seraient
décuplées. Cela n'allait pas du reste sans des contradictions,
dont ils s'emb3rrassaient peu, ne s'inquiétnnt, selon leur
exprcssion, que d'être en beauté. ~Ialthus étail leur
hOlnme, cornlne il était celui de Deauchêne,
uniquemcnt parce qne son hypothèse, en rendant les pauvres
seuls responsables de leur pauvreté, soulageait les riches
du poid~ inlportun des rClnords. ~Jais, s'il avait érigé en
loi la privation, il n'avait pas voulu la fraude, el eux le
méconnaissaient, rêvaient des coercitions féroces, tout en
imaginant des amours stériles, d'un raffinement de
monstrueuses débauches. S'ils souhaitaient volontiers,fi! LES QUATRE tVA.NGILES
par excès de poésie noire, la fin du monde, ils ne Je
voyaient finir que dans le spasme, inconnu jusqu'ici,
d'une jouissance centuplée, exaspérée.
- Vous n'ignorez pas, dit froidement Santerre, qu'on
a proposé en Allemagne de châtrer, par an, un nombre
d'enfants pauvres, que la loi détcrm inernit, selon les
tables des naissances. Ce serait un moyen d'arrêter un
peu l'idiote féconùité du peuple.
Cc n'était pas cc pessimislne IiUéraire qui pouvait
troubler ~falhicu, car il en plaisantait volon~iers Jui-même,
tout en reconnaissant la désastreuse influence sur les
mœurs d'une littérature qui professait la haine de la vie,
la passion du néant. Dans cette maison Inême, il sentait
bien souffler la mode imbécile, l'ennui d'une époque
anxieuse et souffrante, réduite à se distraire en jouant
avec la mort. Lequel de ces deux-là, qui
s'empoisol1naicn t mutuellement, mentait le plus, jetait l'aulre à
plus de démence? Au fond de tout pcssilniste vrai, il ! a
un infirme, un impuissant. Lui, dans sa religion de la
fécondité, restait convaincu qu'un peuple qui n'a plus foi
en la vie, est un peuple dangereusement malade. Et,
pourlant, il avait des heures de doute sur l'opportunité
des falnillcs nornbreuses, selon les circonstances
économiques et politiques, il se demandait si dix mille heureux
ne valaient pas micux que cent mille malheureux, pour
la gloire ct la joie d'un pays.
- Voyons, s'écria Séguin en reprenant l'attaque, vous
ne pouvez nier, mon cher monsieur, que les plus forts,
les plus inte]ligcnts sont les moins. féconds. Dès que le
cervenu d'un homme s'élargit, sa faculté génératrice
s'affaiblit. Le pullulement qui vous charme, dont vous
voudriez faire la beauté, ne pousse plus aujourd'hui que
sur le fumier de la misère et de l'ignorance. Et, avec vos
idées, vous devez être républicain, n'est-ce pas? Eh
Bien! il est également prouvé que la tyrannie augmenteFtCONDITt 53
les hommes en nombre, tandis que la liberté les
augmente en valeur.
C'étaient bien ces idées-là qui, parfois, troublaient
profondément ~Iathieu. Avait-il donc tort de croire en
l'expansion indéfinie de l'humanité? Faisait-il donc une
œuvre mauvaise en rncttnnt la beauté et le bonl1cur dans
le plus de vie possible? Il répondit pourlan 1:
- Ce sont là des faits dont la vérité n'est que relative.
L'hypothèse de 1rlalthus a été reconnue fausse en pratique.
Si le monde se peuplait el1lièrement, et si même les
subsistances venaient à manquer, la chiulic serait là pour
tirer des alin1ents de toute la matière inorganique.
L'éventualité de ces choses est d'ailleurs si lointaine, que
des calculs de proùabiJité ne sauraient être basés sur
aucune certituùe scienti fique. Et, du reste, en France,
loin d'aller à ce danger, nous rclournons en arl~ièrc, nous
marchons au néant. La France, qui complait pour un
quart en Europe, n'y compte plus que pour un huilièlnc.
Dans un ou deux siècles, Paris sera Inort sur p]ace,
comme l'ancienne Athènes et l'ancienne Rome, et nous
serons tombés au rang de la Grèce actuelle... Paris veut
nlourir.
Santerre sc récria, plaida à son tour.
- ~Iais non, mais non! Paris veut simplement rester
stationnaire, ct cela parce qu'il est la ville du monde la
plus intelligente, la plus civilisée. Comprenez donc que
la civilisation, en créant des jouissances nouvelles, en
rartlnant les esprits, en leur ouvrant des chanlps nouveaux
d'activité, favorise J'individu aux dépens de l'espèce.
1)1 us les peuples se civilisent, llloins ils procréent.
juste111ent,nous qui Inarchons à la tête des nations, nous en
sommes arrivés les premiers au point de sagesse qui
corrige un pays de l'inutile et nuisible excès de fécondité.
C'est un exemple de haute culture, d'intelligence
supérieure, que nous donnons au monde civilisé, et que le54 LES QUATRE £VANGILES
Inonùe entier suivra certainement, à mesure que les
peuples atteindront, chacun à son tour, notre état de
perfection. De toutes parts, d'ailletJl's, des symptômes se
Inanifcstcnt.
- Eviùclnrnent! appuya Séguin. S'il y a chez nous des
causes secondaires de dépopulation, ellcs n'onl pas
l'importance qu.on prétend, et l'on pourrait les cornbattre.
Le phénomène est général, toutes les nations sont
atteintes, décroissent ou décroîtront, dès qu'elles se
civiliseront davantage. Le Japon est louché, la Chine
ellernêlne s'arrêtera, le jour où l'Europe en aura forcé les
portes.
Devenu grave, ~Iathieu écoutait, depuis que les deux
mondains, qu'il avail là, devant lui, en habit et en
cravate blanc}le, disaicnt des choses raisonnables. Il n'était
plus question de la vierge exsangue et plate, sans sexe,
dont ils faisaient l'idéal de beauté humaine. C'était
l'humanité vivante, frémissante, déroulait son histoire.'lui
]I réfléchit tout haut.
- Alors, vous ne craignez plus le péril jaune, ce
terrible pullulement des barbares asiatiques qui devaient, à
nn moment fatal, déborder sur notre Europe, la
boulevcrser et )a féconùer de nouveau ?.. 1'o1ljours J'histoire a
reCOffilllcncé ainsi, par de~ déplacclllcnts brusques
d'océans, par des invasions de peuples brutaux venant
redonner du sang aux peuples affaiblis. Et, chaqn~ fois,
la civilisation a refleuri, plus large ct plus libre...
ComInent Babylone, Ninive, ?tlemphis sont-eller tombées en
poussière, avec leurs peuples qui sClnùlent être morts
sur place? Comment Athènes et Rome agonisent-elles
aujourd'hui encore, sans pouvoir renaître de leurs
cendres, dans J'tclat de leur gloire ancienne? Comment
J)aris est-il touché dès maintenant par la mort, malgré sa
splendeur, capitale d'une France dont la virilité
s'affaihlit? Vous aurez beau raisonner, dire qu'à l'exemple desFÉCONDIT~ 55
anciennes capitales du monde, il meurt par excès de
culture, d'intelligence et de civilisation: ce n'en est pas
moins la mort, le reflux qui portera l'éclat et la puissance
à quelque peuple noureau... Votre équilibl'e est
n1cnsonger, rien ne peut rester stationnaire, ce qui ne croît plus
décroît ct disparaît. Et si Paris veut mourir, il Inourra,
et la patrie mourra avec lui.
- Oh I mon Dieu! déolara Santerre en reprenant sa
pose de pessimiste élégant, s'il veut mourir, je ne
m'oppose pas à ce qu'il meure. Pour mon cOinpte, je suis
f'ésolll fermement à l'y aider.
- Pas d'enfants, c'est de toute éviùence l'honnêteté
et la sagesse, conclut Séguin, qui désirait se faire
pardonner les deux siens.
~Iais, comme s'il ne les avait pas entenùus, ~Iathicu
continua:
- La loi de Spencer, je la connais, je la crois mêlne
juste en théorie. Il est certain que la civilisation est un
frcin à la fécondité, de sorte qu'on peut imaginer une
série d'évolutions socinlcs déLerminant des reculs ou des
excès dans la population, pour aboutir à un équilihre
11h41, par l'effet même de la culture victorieuse,
lorsque le monde sera entièrement peuplé et civilisé.
~Iais qui peut prévoir la route à parcourir, au travers de
que)~ désastres, au milieu de quelles souffrances? Des
nations disparaîtront encore, d'autres les rCl11pl3ccront,
et cotnbicn de mille ans faudra-t-il, pour arri vcr à la
pondération dernière, faite de la vérité, de la justice et
de la paix enfin conquises?.. La raison trcI11ùlc ct
hésite, le cœur se serre d'angoIsse.
Un grand silence tomba, pendant qu'il restait troublé,
ébranlé dans sa foi aux puissances bonnes de la vie, ne
sachant plus qui avait raison, de lui, si simple, ou de ces
deux hommes, étendus languissamment sur leurs sièges,
qui compliquaient et empoisonnaient leur néant.56 LES QUATRE tVANGILES
Valentine entra, rieuse, avec des allures garçonnières,
qu'elle avait eu de la peine à se donner.
- Ah! vous savez, vous autres, il ne faut pas m'en
vouloir! Cette Céleste n'en finit pas.
A vingt-cinq ans, elle était maigre, petite, l'air d'une
fillette émancipée. Blonde, avec un visage fin, des yeux
bleus rieurs, un nez léger d'insouciance, elle n'était pas
jolie, Inais drôle ct charlnante tout de mêlne. Promenée
par son mari dans les mauvais lieux, ayant fini par se
familiariser avec les écrivains, avec les artistes qui
fr~quentaicnt la maison, elle ne redevenait la dernière
des Vaugelade que sous l'excès de l'outrage, tout d'un
coup glacée et méprisante.
- Ah! c'est vous, monsieur Froment, dit-clle, très
aimable, en s'avançant vcrs ~lathieu, pour lui serrer
cavalièrelncnt la main. La santé de madame Froment est
bonne, les enfants sont toujours gaillards el superbes?
~Iais Séguin, qui examinait sa robe, une robe de soie
blanche, garnie de dentelles bises, eut un de ces accès de
brutalité ùont la rudesse éclatait comme un coup de feu,
sous l'affectation de sa haute politesse.
- Et c'est pour mettre ce chiffon, que tu nous fais
attendre! Jamais tu n'as été si mal fagotée.
Elle qui arrivait avec la conviclion d'être ravissante!
Elle se raidit pour ne pas pleurer, tandis que sa face de
fillct[c, assolnbrie, prenait une expression de révolte
hautaine ct vindicative. Lentement, elle tourna les yeux
vers l'arni qui était là, qui la regardait d'un ail~d'extase,
outrant son altituùe d'esclave, dans la caresse soumise
dont il l'enveloppait.
- Vous êtes délicieuse, murmura-t-il, et celte robe est
un e vraie Inervcille.
Ccla fit rire Séguin, qui plaisanta Santerre sur sa
platitude devant les fcmmes. Valentine, adoucie par le
cnrnnJirncnt, retrouvant sa joie d'oiseau libre.. s'en mêla,FtCONDIT~ 57
déclara qu'un hOlnme la mènerait où il voudrait, avec
de gentilles paroles. Et il J eut là un bout de conversntion,
d'une franchise, d'une licence, qui stupéfia ~Iathieu, fort
embarrassé de sa personne, très désireux de s'en aller,
mais s'obstinant à attendre, tant qu'il n'aurait pas obtenu
de son propriétaire la réparation qu'il désirait.
- Oh! en paroles, je permets tOllSles joujoux,
conclut le mari. ~Iais ne t'avise pas ùe coucher avec un autre,
je te tuerais comme un petit lapin.
Il était en eifel très jaloux. Consolée, elle fit alors sa
paix avec lui, en njoutant, de sa voix de bonne petite
fCllllne:
- Patiente un peu, j'ai dit à Céleste de nous amener
les enfants, pour que nous les en1hrassions avant ùe
partir.
~Ialhieu, voulant prolllcr de ceLle nouvelle allcn lc,
essaya de revenir à sa requête. ~Iais, déjà, Valentine
recomn1cnçait, parlait de choisir le restaul-ant le plus
louche pour y dîner, demandait si c'étaient des horreurs
qu'on avait sifflées, la veille, à la répétition générale de
la pièce qu'ils allaient voir. Et elle apparaissait, entre
les deux homnlcs, comme une élève docile, exagérant
encore leurs opinions extrêmes, d'un pcssÎlnismc outré,
d'une intransigeance exaspérée en liLtérature, en art,
dont ils rinien 1 eux-lnêlTIes. 'Vagncr étaiL très surfai t,
elIe réel31nait la lnusiquc invcrlt~bréc, la Iiùre harnl0nic
du vent qui pusse. Quant à la Inorale, c'était à frémir:
elle avait revécu Jcs amours raisonnants des révoltées
d'Ibsen, elle en était à la femme de pure beauté
intangible, elle trouvait Anne-~Iarje, la dernière création
de Santerre, beaucoup trop matérielle et dégradée, parce
que l'auteur disait, dans une p3ge fâcheuse, que les
baisers de Norbert laissaient, à son front, leur cnlpreintc. Il
contesta le passage, elle se précipita sur le volume,
chercha la phrase.58 LES QUATRE tVANGILES
- Voyons, répétait le romancier désespéré, je Ini ai
évité J'enfant.
- Parbleu I s'écria-t-elle, nous l'évitons toutes, il n'y
a plus d'héroïsme à cela, c'est l'ordinaire bourgeois...
Anne-Marie, pour nous hausser le cœur, doit être le
Inarbre snns tache, el les baisers de Norbert ne peuvent
rnarquer sur clle.
~Iais elle fut interrornpue, la felnlne de chambre,
Céleste, une grande fille brune, avec une tête de chev~ll,
aux traits forts, d'air agréable, amenait les deux enfants.
Gaston avait cinq nns, et Lucie trois, l'un et l'autre d'une
pâleur de roses fleuries à l'ombre, délicats et minces. Ils
élaient blonds comlne leur mère, le garçon tirant sur le
roux, la fille décolorée, couleur d'avoine, et ils avaient
aussi ses yeux bleus, tout en ayant le visage plus allongé
du père. Frisés, vêtus de hlanc, tenus avec une
coquetterie extrême, ils ressemblaient à de grandes poupées
vivantes, d'une fra~ililé précieuse. L'orgueil mondain du
père et de la mère fut flatté, et ils exigèrent que les
petils jouassenllcur rôle.
- Eh bicn! on ne dit bonsoil-à personne?
Les enftlnts, sans timidité, habitués au monde déjà,
rc~ardaient les gens en face. S'ils se hâtaient peu, c'était
par paresse naturelle, n'aimant point obéir. ,Pourtant, ils
consentirent, ils sc firent embrasser.
- Bonsoir, bon anli Santerre.
Puis, ils hésitèrent devant ~Iathieu. Il fallut que le père
Icur rappelât le nOln du monsieur, qu'ils av.aient vu
POUI-tant deux ou trois fois.
- Donsoir, monsieur Froment.
Valentine les prit, les souleva, les étouffa de caresses.
Elle les adorait, et, dès qu'elle les avait reposés à terre,
les ouùliait.
- Alors, maman, tu t'en vas encore? demanda le petit
garçon.F£CONDIT~ 59
- ~Iais oui, Inon chéri. Tu sais bien que les papas et
les mamans ont leurs affaires.
- Alors, n1aman, nous allons diner seuls?
Elle ne répondit pas, se tourna vers la fen1me de
chambre, qui attendait les ordres.
- Vous entenuez, Céleste, vous ne les quitterez pas
une minute, et surtout qu'ils n'aillent pas à la cuisinc.
Jamais je ne rentre, sans les trouver à la cuisine. C'esl
cX3spérant... Servez-les dès sept heures, couchez-les à
neuf. Et qu'ils dorment!
La grande fille, à tête de cheval, écoutait d'un air de
respectueuse obéissance, tandis que son Inince sourire
disait la Norlnnnde débarquée à Paris depuis cinq ans
déjà, bronzée au service, sachnnt ce qu'on fail des enfau(s,
fluand les maîtres ne sont pas là.
- ~Iadame, dit-elle silnplen1cnt, maùclnoiselle Luci~
est souffrante. Elle a encore vomi.
- Comlnent! encore vorni ! s'écria le père furieux. Je
n'entends parler que de ça, ils vomissent donc toujours?
Et c'est toujours au moment où nous allons sortir... ~Ia
chère amie, c'est désagréable, tu devrais bien veiller à
ce que nos enfants n'aient pas de ]a sorte un estomac de
papier mâché.
La mère eut un geste de colère, comn1C paul' dirte
u'ell e n'y pou vait ri en. En eIfet, Ics pet ils souO'raie IIIIl
souvent de l'estolnac. Ils 3vaient eu toutes les rnalaùics
de l'enfallcc, presque constarnnlcnt fiévreux et cnrhuuH!s.
El ils garùaient cet air muet, un peu inquiet, des cnfants
abandonnés aux soins ùes servantcs.
- C'est vrai, que tu as eu bobo, ma pelito Lucie?
dClllanda Valentine, ùaissée devant la filletle. 'ru n'as plus
bobo, n'est-ce pas? Non, non, ce n'est rien, rien du
tout... Elnbl'assc-moi, mon trésor, dis bonsoir bien
gentiment à papa, pour qu'il n'ait pas de la peine, en s'en
allaut.60 LES QUATRE £VANGILES
Elle se releva, déjà rassurée, égayée; et, apercevant
ltlathieu qui la regardait:
- Ah! ces petits êtres, ils vous en donnent, un Ina) !
~Iais vous voyez bien qu'on les adore quand même, tout
en pensant que, pour leur bonheur, ils auraient mieux
fait de ne pas naître... Enfin, moi, je suis en règle envers
la patrie, que toutes les fel11meSaient, comme moi, un
garçon et une fille I
Alors, ~Iathicu, voyant qu'clIc plaisantait, se permit de
dire, en riant lui aussi:
- Non, non, madame, vous n'êtes pas en règle. Il en
faut quatre pour que la patrie prospère. Et YOUS savez ce
que dit votre médecin, le docteur Dontan, tant que les
femmes qu'il accouche n'en ont pas eu quatre: « Le
compte n'y est pas. »
- Quatre I quatre I cria Séguin, repris de colère. S'il
en venait un troisième, je me croirais un criminel...
Ah 1 je vous réponds que nous faisons toul pour en
rester là.
- Vous ne pensez donc pas, demanda gaiement
Valentine, que je suis déjà une trop vieille femme, pour risquer
de perùre Je peu qui me resle de fraîcheur... Je ne veux
pourtant pas devenir un objet de répugnance pour mon
InarI.
- ~Iais, répondit l\Ialhieu, causez donc de cela encore
avec le docteur Boutan. ~Ioi, je ne sais rien. Lui, prétend
que ce qui vieillit et détraque les femmes, cc ne sont
pas les grossesses, mais les pratiques auxquelles se
livrent les ménages, pour les éviter.
De grasses plaisanteries, tout un fiat d'allusions
libcrtines, fort gOlitécs dans la maison, accueillirent ces
paroles. Et, quand il eut ajouté que le spasme devenait
destrucieur, si l'on contentait le désir, qui était le moyen,
sans contcntcr la fonction de l'organe, qui était 10 bul,
cc fut un redoublement d'élégante obscénité. Un souffteF£CONDIT~ 61
de sadisme passa, les regarùs rieurs de la jeune femme
à son mari dirent un peu des secrètes pratiques de leur
nlcôve, la débauche conjugale dont il la faliguait ct la
dépravait, toute la fille de plaisir qu'il avait faite de
l'épouse. Certains malins, elle en était briséc, la
cervelle à l'envers, accoutun1é~ aux pires déchéances, rêvant
d'Anne-~Iaric que les baisers de Norbert n'ahinlaient pas.
- Ah I les fraudes! s'écria Snntcrrc, qui donnait
h:1rù il ne nt Ia ré pli u e à Val en tin e, ils In' a In use nt, avc cCI
leur campa gne contre les fraudes ! Un médecin de
pelite ville a eu la pensée. de cOI1Jbatlre,dans un livre,
toutes les fraudes inlaginabl es, de vér'itaLles horreurs. Et
il est arrivé qu'il les fi siluplerncnt apprises aux paysans,
lIui, jusque-là, avaient ignoré comment on s'y prenait, de
sorle que la natalité a ùécru de Inoitié dans le pays.
Céleste ne bronchait pas, les enfants écoutaient sans
conlprcndre. Et ce fut au milieu des éclats de rirc,
soulevés par l'anecdote, que les Séguin pnrlircnl enfin,
emmenés par Santerre. En bas seulement, dans le
vestibule, 1\lalhicu oulint de son propriétaire qu'il écrirait au
plolnbier de Janville, et que la toiture serait entièrel11cnl
r cfa i le, pu is qu' il pIe u vait d a IlsIe s ch a m lJres.
IJe landau attendait, ùevant la porte. Et, quand Je
01énage y ru tITIon té, avec l'ami, ~Ialh ieu, qui s'en allait à
pied, eut l'iùée de lever les yeux. 1\ une fcnêlrc, il
aperçut Cé]cslc installée, entre les deux enfants, sans
doute pour s'assurer que monsieur et n1adanlc étaient
bien partis. Il se rappela le départ de Reine, chez les
~Iorange. ~Iais, ici, Lucie et Gaslon restaient Îlnmobiles,
d'une gravité morne, ct ni la mère ni le père ne songèrent
à lcyer la tète.IV
Lorsque, à sept heures et demie, :r.Iathieuarriva, place
de la ~Iadcleine, au restaurant où le rcndez-vous était
donné, il y trouva, installés déjà, Deauchêne et son client,
AI. Firon-Dadinicr, en train de boil'e un verre de maùère.
El le diner fut remarquable, des plats choisis, les
meilleurs vins, en une fastueuse abondance. ~Iais cc qui
émerveilla le jeune homme, plus encore que le solide
appétit des deux convives, mangeant et buvant en héros,
ce fut la s3va\lte bonhomie du patron, l'active, la gaie
intelligence qu'il déploya, le verre en Inain, sans perùre
un coup de dents, à cc point que, dès le rôti, le client
avait non sculenlent comnlandé la batteuse nouvelle, mais
qu'il était aussi tOlnbé d'accord sur le prix d'une
faucheuse. Il ùevait reprenùre, à neuf heures vingt, le lrain
pour Evreux; ct, quand neuf heures eurent sonné, 1'3utl~C,
très ùésireux Inaintenant de se déharrasser ùe lui, réussit
à l'enlbnllcl' dans une voiture, pour franchir les quelques
pas qni le séparaient de la gare Saint-Lazare.
Puis, DeauchêneJ resté seul sur le trotloir, avec
~Ia(hicu, ôta son chapeau, baigna un Inoment sa tête
ul'ûlan te ùans l'air de la délicieuse soirée de nlai.
- Ouf! ça y est! dit-il en riant. Et ça n'a pas été sans
peine. 11 a fallu le pomard pour le décider, cet
animallà... Avec ça, j'avais une peur bleue qu'il ne voulût plus
partir et qu'il ne me fit manquer mon rendez-vous.
Ces n10ts qui lui échappaicnt, dans sa dClni-ivrcssc,F£CONDIT£ 63
parurent le décider brusquement aux confidences. Il
remit son chapeau, alluma un autre cigare; et,
prenant le jeune homme par le bras, n1archant à pas
ralentis, au milieu de la cohue ardente et de
l'éblouissemcnt nocturne du boulevard:
- Oh! nous avons le temps, on ne nl'attend qu'à ncuf
heu res et de mie, etc' est à deux pas... V0nicz-v0IIsun
cigare? Non, vous ne fumez jalnais.
- Jamais.
- Alors, mon ~Hni,cc serail bête de faire ùes cachot..
teries avec vous, puisque vous m'avez vu ce matin. Et
c'est stupide ce qui m'arrive, j'en conviens volontiers,
car je sais parfaitenlent, au fond, que ce n'est guère
propre ni guère prudent, un patron qui couche avec une
de ses ouvrières. Ça tourne toujours tres Inal, c'est
comme ça qu'on perd une maison, et jusqu'à présent, je
vous le jure, j'ni été assez malin pour ne pas toucher à
une seule. Vous voyez, je ne m'épargne pas les vérilés.
~Iais, que voulez-vous? cclte grande diablesse de fille
blonde m'a mis le Ce.u dans le sang, avec les bouts de peau
qu'elle montre et sa façon de rire, cornlne si on la
chatouillait toujours.
C'était la prenlière fois qu'il faisait à ~Iathicu une
confidence de ce genre, chaste d'ordinaire en paroles,
pareil à ces ivrognes qui évitent de parler du vin. Depuis
que celui-ci, en épousant ~Iarianne, était ùevenu son
cousin par alliance, il le savait de vic si réglée, de cœur
si fidèle, dans son ménage, qu'il le jugeait sans doutc
peu préparé à l'écouter et à rire. Enfin, il sc risquait, il
avait un confident de ses bonnes fortunes; et il ne le
làchait plus, il le serrait étroitement, en lui contant les
choses à l'oreille, d'une voix un peu empâtée, comlne
si tout le boulevard avnit pu l'entendre.
- Ça s'est emmanché, vous vous en doutez bien, sans
que je me méfie d'abord. Elle tournait autour de moi,6.1 LES QUATRE tVANGILES
elle m'aguichait enfin. Je me disais: « Toi, ma fille, tu
perds ton temps, il y en a assez sur le pavé, que je
ramasse, quand j'en ai besoin. J) Et ca n'empêche pas
que, cc matin, vous avez vu ça, j'ai sauté sur elle; si bien
que ca va sc faire tout à l'heure, car c]le a consenti à venir
me retrouver, ce soir, dans un pctit coin à moi... C'esi
une bêtise, tant pis! On n'est pas de bois. ~Ioi, lorsque
l'envie d'une fClnrne me prend, ca me rend fou. Les
blonùes, pourtant, ne sont guère mon affaire. ~Iais,
cellelà, je suis curieux de la voir au lit. Ilcin ? qu'est-cc que
vous en pensez, vous? elle doit être amusante.
Puis, COlnrncs'il ouhliait un point important:
- Ah! vous savez qu'elle a déjà vu le loup. Je me
suis renseigné, elle couchait à seize ans avec le garçon du
marchand de vin, qui loue aux ~Ioineaud les trois petites
piè~es, où toute la nichée s'entasse..- Des vierges, ce
n'est pas mon goût, et d'ailleurs il n'en faut pas: c'est
trop grave.
~Ialhicu, qui écoulait un peu gêné, ùans un malaise
d'esprit et do chair, demanda simplement:
- Eh bien! et votre femme?
Du coup, llcauchêne s'arrêta sur le trottoir, interloqué
un instant.
- COffilncnt, ma fCffilne? que voulez-vous dire, avec
ma femme?.. Naturcllement, Ina fClnlne est chez nous,
elle va sc coucher el m'attenùre, après s'être assurée que
notre petit ~Iaurice dort bien... ~Ia fClnmc est une
honnête fClnme,mon cher, que voulez-vous que je vous dise
de plus?
Et, reprenant sa marche, devenant de plus en plus
tendre el confidentiel, dans l'étourùissement des vins et
des viandes, que l'air du pavé parisien, à cette ]leure de
nuit, semblaiL aggraver:
- Voyons, voyons! nous ne sommes pas des enfants,
nous somlnes des hommes, que diable! Et la vie est la vie,FtCONDIT£ 65
je ne sors pas de là, moi I... ~Ia femme! mais il n'est pas
de personne que j'estime plus au monde! Quand je l'ai
épousée, dans de tristes embarras d'urgent, je vous
confesse, à vous, que je ne l'aimais pas, je veux dire charnel...
lement, vous m'entendez bien. Sans croire lui manquer
de respect, j'ose dire qu'clle élait vraiment beaucoup trop
maigre pour mon goût, d'autant plus que, l'ayant compris
elle-même, clIe a tout essayé depuis nfin d'engraisser un
peu, ce qui a totalement échoué d'ailleurs. Seulement,
n'est-ce pas? on n'épouse pas une femme avec l'idée d'en
faire sa maîtresse... Alors, raisonnez. J'ai donc pour elle
}'eslin1eprofonde qu'un père de falnille a pour la mère de
son fils. Le foyer est là, on ne salit pas le foyer. Si jc ne
puis me donner comme un mari fidèlc, j'ai certainement
J'excuse de m'être refusé à ôtre de ceux qui débauchent
leurs fcmrncs. Du n10ment que je ne saurais faire tous les
soirs un enfant à la Inienne, et que je rougirais de lui
demander certaines complaisances, c'est évidemment la
respecter encore que d'aller autre part contenter la bête,
quand on a le malheur de souffrir du jeûne, ainsi que
j'en souffre, jusqu'à en être malade.
Il riait, il croyait dire c~s choses délicates très
proprement, très gentiment pour son ménage.
- Et, repril ~Iathieu, notre cousine Constance connaît
cette belle théorie? Elle l'approuve, clIe vous laisse aller
ailleurs, CODlme vous dites?
Cela redoubla la chaude gaieté de Deauchêne.
- Non, non! nc me faites pas dire de sottises. Au
contraire, Constance se montrait très jalouse, dans les
premiers temps de notre mariage. Ce que j'ai dû lui en
conter, des histoires, pour filer et avoir quelques soirées
à moi! Avec ça, j'élais enragé à cette époque, elle me
désespérait, tant elle était peu amusante, la chère et
digne femme. Un os entre deux draps, mon ami. Je le
dis sans rancune, sans croire la diminuer, car ça prouve66 LES QUATRE £VANGILES
hien qu'il n'y pas de plus honnête personne au monde...
Ensuite, la raison lui est venue, illn'a sClnblé remar(luer
qu'ellc tolt!rait un peu l'inévitable, qu'clle consentait
parfois à fermer les yeux. Ainsi, elle m'a presque surpris un
soir, avec une dame de ses connaissances, el clIc a eu le
hon goût de ne jalnais In'en soufner un n10t. Ça la blesse
pourtant, ses connaissances, tandis que la rue, les
inconnuos du trottoir, la touchent nalureJlement beaucoup
D10ins.Par exemple, cette fille d'aujourd'hui, que
voulczvous que ca lui fasse? Je ne l'aÏ1nc pas, celle fille, je la
prends et je la lâche. Ça se passe si loin de ma fClllme, si
au-dessous, qu'elle n'en peut pas êlre atteinte... Il fnul
tout dire aussi. Constance a des torts, oh! de grands
torts. Sans doute, j'y suis formellement décidé, cornlne
elle, nous devons nous en tenir à notre pelit ~Iaurice.
Seulement, vous l'avcz entendue ce matin, elle est
vraiment terrible. Vous ne vous imaginez pas les précautions
qu'clIc prend, c'est à dégoûter un homme.
Il mâchait son cis'are, il soufflait davantage, à l11esure
que ses confiùences devenaient plus intiInes, sur un sujet
ùont la gaillardise achevait de lui ennalnlncr]e sang. ~Iais
illlC recula devant aucun des seCt'cis de son alcôve, il en
arriva aux délails précis. Lui, en sornIne, n'était ni un
pervers ni un débnuché: il se contentait fort bien de la
bonne nature, il ne souffrait que de tl'('Sgros appétits, dont
la fréqucnce le laissait toujours affalné. El les menus
amusements, les compensations incOInplëtcs pour
tromper cette continuelle faim, ne le rassasiaient pas.
Conslance, qui, de son côté, avait conscience de son devoir
'conjugal, s'efforçait de le remplir, pour garder son mari.
Elle conscntait au plaisir, elle s'y résig'nait clle-même,
dans un énervement, dont elle cachait parfois la douleur
à cet homme qu'clle sentait inassouvi et fâché, au sortir
de ses bras. Toujours, elle avait souffert de lui, de sa
violence, de son acharnement sans fin ; et l'enfant avait

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