Les rebelles du mont noir

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L'auteur invite le lecteur dans l'intimité d'une famille tranquille qui vit chichement de l'élevage de son maigre bétail et de son agriculture de subsistance, sur une terre défrichée par ses ancêtres. Cette ambiance traditionnelle est investie par la présence de plus en plus pesante des "roumis" qui pertubent une coexistence en osmose avec la nature. Peu à peu, la pression conduira ces paysans vers la rébellion contre l'autorité en place, afin de défendre leur identité, leur dignité.
Publié le : samedi 2 mai 2015
Lecture(s) : 23
EAN13 : 9782336377001
Nombre de pages : 260
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Abdelkrim KHEMMAL

Les rebelles
du mont noir

Lettres
du monde
Arabe

Roman































© L’Harmattan, 2015
5Ȭ7, rue de l’École polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ06043Ȭ9
EAN : 9782343060439








Les rebelles du mont noir

Lettres du Monde arabe

Fondée en 1981 par Marc Gontard, cette collection est
consacrée à la littérature arabe contemporaine. Réservée à
la prose, elle accueille des œuvres littéraires rédigées
directement en langue française ou des traductions.
Les œuvres poétiques relevant du domaine de la
littérature arabe contemporaine sont publiées dans la
collection Poètes des cinq continents et le théâtre dans la
collection Théâtre des cinq continents.


Derniers titres parus :

Khedher (MahmoudȬTurki), L’antique refrain de SidiȬelȬ
Meddeb, 2015.
Laqabi (Saïd), Gnaouas, 2015.
Redouane (Najib), A l’ombre de l’eucalyptus, 2014.
Jmahri (Mustapha), Les sentiers de l’attente, 2014.
Alessandra (Jacques), Café Yacine, 2014.
Heloui (Khodr), La rue des Églises. Il était une ville paisible :
Tripoli au LibanȬNord, 2014.
Abbou (Akli), Le terroriste et l’enfant, 2014.
Naciri (Rachida), Appels de la médina (tome 2), 2014.
Naciri (Rachida), Appels de la médina (tome 1), 2013.
Yalaoui (Mustapha), La manipulation, 2013.

Ces dix derniers titres de la collection sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr


Abdelkrim KHEMMAL

Les rebelles du mont noir

roman























L’Harmattan

Du même auteur :

Le cadavre de la honte, Sahar, 2011.
Dialogue de sou… (Recueil de nouvelles, inédit)
Méditerranéen (Recueil de poèmes, inédit)
Né nu et libre (Recueil de poèmes, inédit)
Rimes en rythme (Recueil de poèmes, inédit)
Rêve de miel (Recueil de poèmes, inédit)

AVANT-PROPOS

Par une journée de forte chaleur de l’été mille neuf cent soixanteȬdix,
je décidai de rendre visite à ma tante Zohra qui habitait la bourgade de
Boudarouah relevant du département d’Annaba (ex. Bône). J’avais
saisi l’occasion du début des vacances scolaires et pour voir ma parente
et pour rencontrer mes cousins.
Je mȇarrêtai devant le panneau de route nationale numéro 16, sur un
virage, à quelques encablures de Boudarouah. Il indiquait
« DUVIVIER 4 km ». Je lȇobservai soigneusement et le trouvai
transpercé de quelques balles de différents calibres. Il était le témoin
irréfutable dȇune guerre qui dura plus de sept ans. Victime innocente,
oubliée dans un virage routier, l’écriteau subissait une mort évidente.
La peinture qui lȇembellissait sȇétait dégradée peu à peu, cédant la
place à une oxydation lente. Rongée jusqu’au métal, sa couleur initiale
s’était transformée, naturellement, pour devenir indéfinissable. Sur un
tournant de l’indifférence de l’histoire, la plaque directionnelle était
toujours là, à offrir ses services aux voyageurs qui empruntaient la
route à grande circulation. Je mȇen éloignai dans le sens contraire de la
flèche tracée d’un rouge sale, orientée vers le sud pour indiquer la
direction du village, Duvivier. À mesure que jȇavançais, mes souvenirs
se rafraîchissaient. À gauche, lȇunique voie ferrée trônait en solidarité
avec son panneau. Cette réalisation grandiose fut lȇune des premières
au monde, disaitȬon. Le minerai de fer de l’Ouenza et le phosphate de
djebel Onk étaient transportés par train sur cette ligne de chemin de
fer électrifiée. Ils transitaient par le port de Bône pour passer outreȬ
mer.
Une bande de terre nue de la même largeur que la route à grande
circulation, dépourvue de toute végétation, montait parallèlement le

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long de la voie du chemin de fer. Une ligne de fil de fer barbelé,
électrifiée, avait traversé cette bande de terre que l’on avait dénudée
avec un désherbant total. Combien de victimes parmi les humains et
les animaux étaientȬelles tombées, foudroyées par la puissante
décharge électrique de ce maudit barrage ? Je me souvins avoir assisté,
impuissant, à la mort de mon chat entre ces fils. Le chat de mon
innocence. Je lȇavais vu se débattre, lutter contre la mort ; la flamme
bleue lȇavait calciné sous mes yeux en larmes. Jȇavais senti lȇodeur de
son poil brûlé, lȇodeur de la mort. Je me remémorai avoir pleuré,
protesté, gueulé, insulté, maudit en voyant le corps de mon minet
gisant sans vie. Faute de n’avoir pu le secourir, je me sentis torturé
intérieurement. La raison me dicta de me rendre à lȇévidence : tu ne
peux pas lui rendre la vie, tu ne peux pas lȇapprocher, tu ne peux pas
lȇenterrer…
Un bousier, trouvant le sol dépourvu d’obstacles, s’amusait à rouler
une boulette de bouse de vache. Le coléoptère rentra dans son trou
derrière son chefȬd’œuvre et estompa ma curiosité en mettant fin au
spectacle.
Je ne savais plus où aller ; le soleil était au zénith et ses rayons me
traversaient jusquȇaux os. Une chaleur étouffante mȇobligea à me
réfugier tout près de lȇécriteau, à côté du cimetière privé où était
enterré l’exȬpatron des lieux. Au moment où j’allais m’assoupir, un
léger bruit de pas se fit entendre. C’était Moussab, un homme d’une
trentaine d’années qui avait eu la jambe coupée par une mine
antipersonnelle pendant la guerre.
L’arrivant me salua, puis me lança :
— Tu tiens compagnie aux morts ?
— Oui ! RépondisȬje, je suis avec les morts, mais il me semble qu’ils
sont plutôt vifs dans un décor vivant : le panneau, la voie ferrée, la
piste qui a pris la place de la ligne du fil barbelé, làȬbas… ce nȇest pas
vivant tout ça, non ?
Moussab se retourna vers le cimetière, comme sȇil voulait sȇexcuser
auprès du disparu qui reposait à quelques mètres sous terre, puis
mȇinvita à aller déjeuner chez lui. Jȇacquiesçai avec plaisir. Arrivé près
de chez lui, Moussab me montra le lieu où il avait été piégé par la
bombe qui lui avait coupé un pied.

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C’était par là, en fait, que passait une autre ligne de fil de fer
électrifiée et minée… Moussab appela son frère, Khaled qui surgit de
la maison de pierres où vivait toute sa famille. La guerre finie, ils
sȇétaient installés là, à la limite du djebel Boustitira, surplombant
Boudarouah. Ils vivaient dȇun modeste élevage dȇovins et de caprins,
en retrait de la petite agglomération. Ce patelin caserne évoquait des
tas de misères. Boudarouah fut construit au cours de la guerre pour
concentrer la population avoisinante. Le but recherché par la
réalisation de ces soiȬdisant villages était, selon plusieurs analystes, le
contrôle de la population indigène qui envisageait une insurrection
généralisée…
Arrivé à notre hauteur, Khaled me lança :
— Sois le bienvenu chez nous, mon ami !
— Bonjour ! Merci Khaled, jȇai rencontré Moussab près du cimetière
et il mȇa amené ici. Il voulait que nous déjeunions ensemble…
Après notre repas, nous dégustâmes, en guise de dessert, quelques
figues noires et autres figues de Barbarie que nous avions cueillies,
quelques minutes plus tôt.
Je repris le chemin menant vers Boudarouah, où habitait ma tante.
Elle me reçut toute joyeuse, mȇembrassa et me demanda des nouvelles
de mes parents, puis me proposa :
— Je te prépare un café ?
— Pas la peine, tante Zohra, je vais rejoindre mes cousins !
— Mes enfants ne vont pas tarder à venir… attendsȬles ici, cȇest
mieux ! remarquaȬtȬelle.
Avant que le soleil ne se couche, mes cousins rentrèrent un à un :
Ali, lȇaîné, âgé de vingtȬquatre ans, Hocine, le second, vingt et un ans,
et, enfin Tahar le mineur, dixȬsept ans, à peu près mon âge.
Tandis que nous nous mettions à discuter à voix basse, tante Zohra
nous prépara une Chakchouka. Après avoir distribué une portion de
galette à chacun d’entre nous et avoir déposé, à même le sol, une tasse
de petit lait, elle nous convia :
— Mangez les enfants, c’est la joie pour moi de voir mon petit neveu
parmi mes enfants, à déguster ma Chakchouka aux œufs, je sais qu’il
adore mes plats !
Le dîner terminé, ma tante Zohra, nous servit du café et en prit avec
nous. Elle s’assit devant moi pour me raconter lȇenfance de son frère,

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mon père. Sa voix basse était si douce… Elle chuchotait au point de
mȇobliger à me pencher légèrement vers elle pour mieux lȇentendre. Ma
tante était veuve, je nȇavais jamais connu son mari. Elle vivait avec ses
enfants à Boudarouah depuis le déplacement des populations de
Djebel Béni Salah, avant la guerre. Ma parente était toujours calme,
généreuse, attentive, éveillée sur tout ce qui lȇentourait. Je me réjouis,
au fond de moi, de ses qualités. Pour tout dire, je lȇadmirais.
Je me glissai sous mes draps et la sœur de mon père éteignit la
lumière. Pendant que mes pensées voguaient dans la nuit, les enfants
ronflaient déjà. Je nȇarrivai pas à dormir, ma tante avait éveillé en moi
toute une histoire, la vie dȇune famille, dȇune tribu…
À mon réveil, ma tante était déjà devant moi, souriante. Elle me
présenta une casserole dȇeau et un savon de toilette. Je me lavai
rapidement et mȇessuyai le visage avec la serviette qu’elle me tendit
aussitôt ma toilette finie. Le soleil était déjà assez haut dans le ciel et la
chaleur commençait à se faire sentir. Un quart dȇheure de route à bord
d’une Peugeot 404 et je me retrouvai chez moi, à la gare de Duvivier.
Cette brève excursion en solitaire par une journée dȇété, pendant
mes vacances de collégien en quête de beaux paysages, me donna une
irrésistible envie dȇécrire. Je reproduisis ce que jȇavais vécu la veille,
décidé à narrer les récits de ma tante Zohra, de mon père, de ma mère,
de nos voisins, comme je les avais perçus… pour rassembler les pièces
dȇun puzzle égarées depuis des décennies au fond du mont noir, Djebel
Béni Salah.
Jȇévaluai le chemin à parcourir pour pouvoir écrire et le trouvai
sinueux, parsemé dȇobstacles. Jȇessayai, sans prétendre me substituer
aux historiens, de réunir, puis reproduire mes souvenirs et les trouvai
frais, limpides et d’actualité, comme ma vadrouille de collégien en
vacances. TrouveraisȬje le langage adéquat pour mȇexprimer ? SauraisȬ
je ordonner mes idées ? SauraisȬje reconstituer le puzzle si des pièces
venaient à me manquer ?
Jȇai lutté de toutes mes forces contre cette envie exceptionnelle
dȇécrire, cette exigence bizarre, cette force surnaturelle, cette folie qui
sȇétait emparée de moi. Je me suis raisonné, puis tranquillisé, car à la
fin, jȇai trouvé cette sensation naturelle. Je me suis dit alors : « Même si
je fais des fautes dȇorthographe ou de grammaire, même si mes phrases
sont incomplètes, si mes idées sont désordonnées…, il faut que jȇécrive.

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Il est, absolument, nécessaire que je mette mon imagination à l’épreuve
pour répondre à ce désir d’écrire. Un appétit d’écriture que je ressens
comme un besoin vital à satisfaire… »

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PERSONNAGES

AHMED : Le dernier fils du couple Saci/Dalal. Il est appelé aussi « Si Ahmed »
après avoir acquis le titre d’enseignant du Coran.
BAHLOUL : Deuxième fils du couple Saci/Dalal.
BENMLIH : Père dȇHizia et neveu de Saci (Bui).
BRAHIM SIKASS : Voisin des Ben Salah est le grandȬpère de Hizia, le père de
Dhaouia.
DALAL : Femme du chef famille, Saci Ben Salah. Elle est appelée Yemma
(équivalent de Maman).
DHAOUIA : Mère dȇHizia. Elle a été assassinée par Benmlih.
HIZIA : Épouse de Saâd, le fils aîné du couple Saci/Dalal. Elle est la fille de
Benmlih.
LAK’HAL : Frère de Dalal (Yemma), oncle maternel de Saâd, Bahloul, Ahmed
et Zohra.
SAAD : Fils aîné du couple Saci/Dalal, mari de Hizia et père de trois enfants,
deux filles, Keltoum et Houria plus un garçon, Allaoua.
SACI BEN SALAH : Chef de la famille, mari de Dalal et père de quatre enfants,
une fille Zohra et trois fils, Saâd, Bahloul et Ahmed. Il est aussi appelé Bui
(équivalent de Papa).
YOUCEF : Epicier de la garde de Duvivier, ami de Zerguine dit Brima.
ZERGUINE DIT BRIMA : L’un des personnages principaux. Il est étranger à
la famille Saci Ben Salah.
ZOHRA : Fille du couple Saci/Dalal et sœur de Saâd, Bahloul et Ahmed.
Madame BIKNINI : Patronne du BarȬrestaurant Les cheminots.
Madame CHARCUTIER : Patronne du bar La buvette ou le buffet.

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CHAPITRE UN

Saâd

Les premières pluies dȇautomne venaient de tomber, incitant les
paysans à songer dȇores et déjà aux labours de leurs maigres lopins de
terres montagneuses. Mon père, Bui, chef de famille soucieux des
moyens de subsistances de sa famille, organisait une réunion à
lȇapproche de chaque saison de labours. Il répartissait les tâches ayant
trait à la campagne des labours et des semailles. Chaque membre actif
de la famille avait un rôle bien particulier à jouer au sein de la cellule
familiale. Le vieux paysan évoqua brièvement le bilan de la campagne
écoulée et fixa les objectifs à réaliser pour la nouvelle saison. Il
choisissait les céréales à emblaver en fonction des besoins de la famille
et du cheptel. Solennel comme un chef dȇorchestre, Bui agita une
baguette de bois, baissa la tête, gratta le sol de cet outil improvisé et
finalement grogna à mon adresse dȇune voix rauque : « Saâd, mon fils,
nous devons prévoir, pour notre autoconsommation en céréales, le
semis de dix hectolitres de blé dur Bidi. Cinq mesures dȇorge seront
ensemencées, en sus, pour nos animaux… »
Bui leva sa baguette au ciel ; il dévisagea, tour à tour, Yemma, mes
frères, Bahloul et Ahmed, puis ajouta dȇun ton calme : « Nous nȇavons
dȇautre richesse que notre terre. Elle est notre seul moyen de
subsistance, notre survie. Elle est notre existence. La terre est notre
véritable trésor, je ne me lasse jamais assez de vous le seriner, les
enfants ! TravaillezȬla, respectezȬla, et elle ne manquera pas de bien
vous le rendre. La terre ne tourne jamais le dos à celui qui lȇentretient,
se lie à elle, l’arrose de la sueur de son front, de son corps… Vous ne

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manquerez sûrement pas d’apprécier les fruits récoltés des végétaux
que vous aurez plantés de vos propres mains en son sein… »
Mon père se débarrassa de la baguette en la jetant dans le feu, se
retourna vers moi et me recommanda de mȇoccuper des outils du
labour. « Saâd, confectionne chez le forgeron de nouveaux socs pour
les ajuster sur la charrue que tu as sculptée en bois d’oléastre. »
Le lendemain, vendredi, jour de marché à MedjezȬSfa, je me levai à
lȇaube, sellai mon mulet et pris la route du marché. Je traversai les
terres des Sikass, nos riverains et après une demiȬheure seulement de
marche, je me retrouvai près des terres noires de Mer Labacalet, colon,
voisin immédiat des petits paysans aborigènes. Je dévalai le petit
sentier de terre longeant les maquis pour me retrouver, quelques
instants après, sur le chemin forestier reliant la forêt Béni Salah à la
route nationale Souk AhrasȬBône qui me mènerait au village, MedjezȬ
Sfa. Le jour pointa ses premiers rayons de lumière à mon arrivée au
souk. « Je dois jeter un coup dȇœil au marché des bestiaux », me disȬje.
En montagnard aimant les animaux, je ressentais un immense
plaisir lorsque je tâtais un animal domestique et examinais sa dentition
pour déterminer son âge.
Jȇattachai mon mulet aux barreaux clôturant la place du marché des
bestiaux et mȇengouffrai au milieu de la foule grouillante dȇhommes et
dȇanimaux. Les marques sur les robes des quelques bêtes achetées par
les maquignons du village étaient visibles de loin. Je mȇarrêtai devant
trois brebis de robe blanche ; je saluai le propriétaire, un vieux paysan.
Il tenait ses bêtes au bout dȇune corde en faisant face au mur de la place.
Je posai la main sur lȇéchine dȇune des brebis, la glissai jusquȇà la partie
postérieure et la soulevai légèrement pour évaluer son poids. Je passai
devant les trois bêtes, me saisis des mâchoires de la même brebis, les
écartai et observai minutieusement les dents. Mes gestes incitèrent le
vieux propriétaire à sortir de sa réserve :
— Elles ont tout juste un an !
— Je vois, je vois ! répliquaiȬje en relevant la tête.
Je me redressai en faisant face au vieux paysan et ajoutai :
— On t’a donné un prix ?
— Tu es mon premier client, Ya fatteh ya Razak ! jeta mon
interlocuteur en souriant.
— Quel est ton prix, sincèrement ?

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— À toi de le donner… NȇesȬtu pas mon premier client ?
— Je t’en donne sept mille pour les trois !
— Ha ! Non, tu plaisantes… elles valent bien plus !
— Mais non, voyons ! Je t’ai donné le prix convenable, dȇailleurs, je
les prends toutes les trois, cȇest un bon prix…
— À ce prix, je ne marche pas. Fais un tour sur le reste du marché
et tu sauras ce que ça coûte, des moutons de ce type… tu vas voir que
ton prix est bien en deçà du prix réel !
— Bon ! Je te remercie, cȇest ce que je vais faire tout de suite.
Un autre client se présenta et le vieux que je m’apprêtai à quitter lui
sourit ; mon prix lui permettait de démarrer les enchères…
Je me faufilai parmi la foule et m’arrêtai cette fois, devant un autre
vendeur de bestiaux qui gardait, comme le premier, au bout dȇune
corde, deux chèvres. Je procédai de la même manière et la palpation de
la première bête me révéla quȇelle était gestante.
— Cȇest par besoin que je les vends, dit le propriétaire. Elle doit
mettre bas dȇici une semaine ! Elle a lȇhabitude de donner deux
chevreaux… je la possède depuis trois ans, tu sais ! Sans ce besoin
pressant dȇargent, je ne l’aurais pas vendu, quel quȇen soit le prix !
ajoutaȬtȬil.
— Elle est vieille un peu, la gestante, grommelaiȬje.
— Trois ans, ce n’est rien ! C’est une très bonne reproductrice, des
jumeaux à chaque portée. Le lait ? J’te dis pas, elle en donne, une
quantité appréciable ! Et puis elle est très docile ; elle se laisse traire par
une fillette.
— Le prix ?
— On mȇa donné cinq mille pour les deux… ce n’est pas un prix, tu
comprends ?
— Je tȇen donne cinq cents de plus !
— Cinq mille cinq cents, cȇest peu !
— Cȇest le prix, je ne rajoute plus aucun centime, disȬje en pivotant
sur mes talons pour mȇéloigner.
— Hé ! criaȬtȬil, ne pars pas… on peut sȇarranger !
Je m’abstins de partir et tâtai une ultime fois les deux chèvres ; je me
relevai, comptai cinq mille cinq cents centimes et les tendis au vendeur
qui les prit en me remerciant.
— Je peux garder la corde pour les attacher ?

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— GardeȬla, je n’en ai que faire !
Je tirai mes deux chèvres qui se mirent à bêler au milieu de la foule
comme pour me signifier quȇelles ne voulaient pas se départir de leur
premier propriétaire. Satisfait, je les attachai près du mulet et quittai le
marché des bestiaux pour la grande place des marchands ambulants.
Je rendis visite dȇabord au forgeron pour passer ma commande :
trois socs pour ma charrue de bois.
La forge était située sur la route périphérique, à lȇentrée sud du
village, dans un petit local aux murs lézardés et crasseux. Le maréchalȬ
ferrant tenant de la main droite une masse de cinq kilos chauffait un
fer à cheval. À ses côtés, un jeune homme au teint brun actionnait le
soufflet de la forge. Le brasier de coke prenait une couleur rouge vif
sous lȇaction de la ventilation.
— Profite mon frère, que doisȬje faire pour toi ? lança le forgeron
comme pour me faire comprendre, aimablement, que le temps était
précieux pour lui en ce jour de marché. La parole n’était, en fait,
permise que pendant les « temps morts ». Cette attente obligée était,
peutȬêtre aussi, le moment de répit du maréchalȬferrant.
— Je voudrais que tu me confectionnes trois socs pour ma charrue !
— Tu as un modèle ?
— Non ! J’en ai fabriqué une nouvelle avec du bois d’oléastre, je les
ajusterai sur elle… Pourvu que les trois nouveaux socs soient de la
même dimension.
— Passe dans deux heures, ça sera fait, inchallah !
Au moment où je mȇapprêtai à quitter la forge, le maréchalȬferrant
sortit du brasier, à lȇaide dȇune longue tenaille, un fer à cheval porté au
rouge. Il le posa sur lȇenclume fixée sur un demiȬtronc de chêne et le
battit énergiquement de sa masse, tandis que l’apprenti enfonçait dans
le brasier incandescent une barre de fer qu’il avait ramassée dans un
coin de la boutique. Je sortis de la forge laissant derrière moi le bruit
infernal du fer emprisonné entre la masse de cinq kilos et lȇenclume.
Je m’enfonçai au milieu des tentes des marchands ambulants.
Le bruit de la forge se dissipait progressivement à mesure que je
mȇéloignai de l’atelier. Le brouhaha de la foule emplit mes oreilles. Il y
avait des personnes occupées à marchander une pièce dȇétoffe,
d’autres vantaient la qualité de leurs produits et certaines

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déambulaient sans but précis entre les différents commerces
occasionnels.
Au coin de la place, un nuage de fumée se dégageait dȇune cheminée
installée dans une baraque : c’était une gargote où lȇon grillait des
merguez et des brochettes pour les visiteurs du marché. Lȇodeur
agréable transportée par le vent attirait les clients des quatre coins du
souk, faisant ainsi le bonheur du gargotier.
Quel fumet, mon Dieu !
Mais, comme la bicoque était bondée de monde, je décidai de
prendre mon casseȬcroûte à la fin de mes courses. Derrière cette
baraque, je me trouvai face à un marchand ambulant étalant des
produits divers sur une bâche déployée à même le sol. On comptait
pêleȬmêle des flacons de parfum, de la brillantine, des peignes, des
lames de rasoir et divers autres produits de beauté. Je ramassai sur le
tas une bouteille de brillantine. Le marchand, dans un large sourire,
cria de vive voix pour attirer les passants qui défilaient devant lui : « Il
faut essayer mes produits pour se rendre compte et s’assurer de leur
valeur incontestable, indiscutable… »
Je longeai la route principale du village pour retrouver mon épicier
habituel. Sur cette artère, on trouvait tout ce que la campagne et la
montagne avoisinante produisaient sur des lopins de terre que les
paysans exploitaient jalousement pour subvenir à leurs besoins. Les
produits de ces maigres terres atterrissaient, inévitablement au souk,
chaque vendredi, en quantité et qualité pour y être vendus aux
villageois. On y voyait exposés, à des prix accessibles aux plus
modestes visiteurs du marché, des fruits et légumes divers, du beurre,
du miel, de la volaille, des œufs. Je rentrai dans l’épicerie. Une
bazarette relativement simple, où je pouvais quand même, effectuer
mes provisions du mois.
Je retournai au marché et le trouvai presque désempli de son
monde. Je détachai mes deux chèvres, mon mulet et les traînai jusquȇà
la forge où je pris mes socs avant de retourner chez lȇépicier pour le
payer, prendre mes provisions et rentrer chez moi.
Lȇannée agricole sȇannonçait bonne. La pluie ne manquait pas en ce
mois dȇoctobre et nous entamions les travaux agricoles avec nos
modestes moyens, certes, mais en affichant un optimisme béat. Les
tâches étant définies dȇavance par mon père, je devais donc commencer

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les labours comme convenu. Mon frère Ahmed, lui, ne m’aidait que
pendant la phase des semailles. Je ménageai un peu mon jeune frère,
car il nȇavait pas beaucoup de temps libre. Il étudiait à lȇécole
Coranique de Hadj Nouar. Il était le seul lettré de la famille, nous le
respections tous en dépit de son jeune âge.
Ce dimancheȬlà, au lever du soleil, je préparai ma charrue de bois et
l’attelai à mes deux bœufs de trait. Je traçai mon premier sillon sous les
regards admiratifs de mon père et mon frère Ahmed. La terre était
humide et se prêtait bien au travail. Je m’en donnais à cœur joie. Je
suivais mes bêtes dȇun pas lourd en tenant solidement de la main droite
la queue de la charrue pour la maintenir en équilibre ou la dégager dès
qu’elle butait sur une pierre. De la main gauche, je tenais un fouet que
je balançais auȬdessus des postérieurs des bœufs. À chaque fois que
mes animaux de trait ralentissaient lȇallure, je leur donnais de petits
coups sur les jarrets et lançais régulièrement : Ataâ… Zall Atâa… Zall
Ataâ… Zall… Cette expression était répétée par tous les cultivateurs de
la région. Elle représentait une forme dȇexcitation pour les bêtes afin
de les inciter à fournir plus dȇefforts et, peutȬêtre un moyen de
distraction pour le paysan lui permettant dȇignorer sa fatigue. Atâa…
Zall… était devenue, au fil des temps, une symphonie qui se répétait
machinalement avec plaisir derrière les bêtes pendant les labours. Ho !
Ho ! Ho ! lançaiȬje pour sommer les bêtes de sȇarrêter.
Visiblement fatigués, les bœufs sȇarrêtèrent net. Avant même que je
ne le sollicite, Bahloul se saisit de la première cordelette de lȇattelage et
la détacha. Il contourna les animaux et dénoua lȇautre bout. Il souleva
lȇattelage et le posa au sol, sur la partie non travaillée. Je plantai mon
fouet au sol près de la charrue et donnai un coup, du plat de la main
droite, sur la croupe de lȇun des bœufs pour lui signifier dȇavancer. Ce
dernier se dirigea directement vers le troupeau, suivi de son
compagnon.
Les enfants étaient toujours là, à attendre Bahloul.
Des chauvesȬsouris zigzaguaient auȬdessus de nos têtes. Je pris
Allaoua, mon jeune fils, dans les bras et rentrai. Bahloul marcha
silencieusement à côté de moi. Les autres enfants sȇagrippaient à son
large pantalon. Les chiens abandonnèrent le troupeau et nous
précédèrent à la maison. Je disparus derrière l’entrée de mon logis en
laissant Bahloul dehors avec les enfants, Yemma et les chiens.

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Ma femme Hizia était là, assise devant un feu de bois. Le brasier
bien allumé dégageait une petite fumée qui se répandait à lȇintérieur
du logis. Je déposai Allaoua sur les genoux de Hizia et me laissai choir
lourdement tout près dȇelle. Je sentis une légère odeur de bois brûlé,
mêlée à lȇarôme du café. Hizia me préparait le café toujours à la tombée
de la nuit car, je le prenais avant de sortir pour aider Bahloul à attacher
les vaches, les bœufs et faire rentrer les moutons et les chèvres dans
leur zriba.
La petite casserole contenant le café était déposée à côté de lȇune des
trois pierres disposées en triangle pour contenir le brasier. Ces pierres
de la grosseur dȇun melon chacune étaient placées de cette manière
pour permettre à la cuisinière de s’en servir pour poser les ustensiles
de cuisson ou de chauffage de tout liquide, sans étouffer ni éteindre le
feu. Il était possible de rapprocher ces trois pièces ou de les écarter les
unes des autres selon la dimension du matériel de cuisine utilisé.
Ma femme me remit le petit pour aller chercher une tasse de café
qu’elle posa devant moi, à même le sol ; elle sȇagenouilla pour me
servir. Je nȇeus qu’à le déguster, Hizia s’étant habituée à le sucrer dans
la casserole. Allaoua qui n’avait que quatre ans sȇaccrocha à mon cou,
mȇembrassa, puis me demanda de lui faire goûter le jus noir. Je lui fis
remarquer que cette boisson n’était pas bonne pour les petits enfants :
elle les empêchait de dormir. Il me demanda alors de lui offrir une
pincée de sucre. Sa mère lui servit une cuillerée de la boîte
dȇaluminium contenant « la friandise » demandée. Mon fils était né,
comme moi, à Feidh En Serr, un douar, situé à une dizaine de kilomètres
à lȇest de Duvivier. Je terminai mon breuvage aromatique et sortis.
Bahloul se trouvait toujours devant les habitations avec les enfants
et ma mère.
— Yemma ! Tu veux traire les vaches, je te ramène la première ?
— Oui, tu peux, Saâd, il est déjà tard et elles risquent de me retenir
le lait, comme tu sais !
Tandis que Yemma lâchait le veau, moi, je libérai la vache à traire.
Pour la traite, ma mère portait une robe jaune, un grand fichu marron
et se coiffait d’un foulard rouge. La robe lui tombait jusquȇaux chevilles
et même, elle frôlait le sol ; on ne pouvait, qu’à peine, voir ses pieds
nus. Yemma disait quȇil faut toujours, pour traire une vache, porter les
mêmes habits, prendre le même récipient, faire les mêmes gestes, sinon

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cette dernière ne vous donnera pas de lait ; elle le retiendra
instinctivement.
Le veau sȇélança sur sa mère et se mit à téter goulûment. Une
concurrence folle sȇengagea entre lui et la trayeuse. Yemma agenouillée
derrière la vache avait mis son seau sous les mamelles. Elle se saisit
d’un pis de la main droite, un autre de la main gauche et commença à
presser, machinalement, en tirant vers le bas, une fois à droite, une fois
à gauche. Le lait frais crépita dans le seau de zinc, sans discontinuer.
Au fur et à mesure que le niveau du lait montait dans le récipient, le
crépitement diminuait ne laissant entendre que de petits bruits sourds.
Une mousse blanche se forma dans le bidon sous les jets rapides.
Yemma taquina le veau avec son bâton pour lȇobliger à lâcher le pis
quȇelle voulait traire. La vache leva une patte puis la reposa avant
d’exécuter le même mouvement de lȇautre patte. Le veau lui donna des
coups de tête sur la mamelle, fâché, peutȬêtre dȇêtre taquiné par la
vieille femme ou pour obliger sa mère à lui donner davantage de lait.
Les écoulements de liquide blanchâtre diminuaient dȇintensité et la
mousse semée de petites boules en surface frôlait les bords supérieurs
du seau.
— Voilà, j’ai terminé avec ma première gatoura, ramène lȇautre…
pendant que je verse le lait dans la marmite, me ditȬelle.
— Bien ! Tout de suite, Yemma !
Ma mère retira d’entre les jarrets de l’animal le seau plein de lait,
s’appuya dessus et se leva en poussant un « han » bruyant. La vache
fit quelques pas, troublée par son veau qui ne voulait pas abandonner
la partie. Elle continua à lȇallaiter en marchant, puis sȇarrêta devant son
logis. Nous ne possédions que deux vaches à lait. Jȇorientai lȇautre bête
sur lȇespace de la traite, un lieu fixe où je trouvai Yemma déjà de retour
avec son seau vide. Avec patience et rapidité, elle se mit à lȇœuvre.
Pendant ce temps, je fis rentrer la première vache, et la mis à sa place
habituelle, laissant le veau libre en sa compagnie. Bahloul, lui avait
terminé de parquer les autres animaux. Pour finir, jȇattachai la
deuxième vache traite et rentrai chez ma mère. Je m’installai près de
Bahloul devant le feu alors que Yemma s’affairait à verser son lait dans
la grosse marmite dȇargile cuite où elle le laissait cailler. Elle lȇavait elleȬ
même confectionnée à cette fin. Elle ne manquait jamais de prendre la
précaution de filtrer le lait frais à travers une large étoffe tenue

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constamment propre. Elle la maintenait déployée sur la bouche de la
marmite pour retenir les petites impuretés, généralement des poils.
Lorsque tout le lait fut passé, elle enleva lȇécran purificateur en toile, le
secoua énergiquement, le lava méticuleusement, lȇessora puis le
replaça sur la bouche de sa marmite avant de le recouvrir de larges
feuilles de fougères. Elle disait et croyait fermement que les fougères
permettaient au lait de cailler rapidement, en temps frais
particulièrement. Le seau ne contenait plus quȇun ou deux litres de lait
frais, pas plus. Elle versa une petite quantité dans une assiette en métal
et la donna au chat gris qui ne cessait de miauler et la poursuivait
depuis la traite des vaches. Balançant sa queue effilée de droite à
gauche, il plongea son museau dans le récipient.
Âgée de six ans, Keltoum était ma fille aînée. Sa chevelure,
légèrement, blonde tombait sur ses frêles épaules. Elle portait une
petite robe bleu clair et affectionnait de marcher pieds nus. Son nez
légèrement retroussé était planté sur un visage arrondi, de teint clair.
Elle sourit au chat découvrant une belle dentition sous de minces
lèvres rouges. Elle tenait la queue du chat, qui, nullement dérangé,
continuait à lécher le lait frais. Dès quȇil eut terminé, il sȇétira, se coucha
près dȇune pierre du feu et se mit aussitôt à ronronner. Ma fille se laissa
tomber sur les genoux de Yemma qui fourragea sa chevelure soyeuse.
Keltoum, quant à elle, caressait le chat qui, se sentant choyé, entrouvrit
les yeux, puis les referma.
Quelle communion !
Dehors, les chiens aboyèrent un moment, ayant flairé une présence,
puis se turent tout à coup : ils avaient reconnu Ahmed qui revenait de
l’école Coranique, accompagné de mon père.
— Bonsoir tout le monde, sȇexclamèrent les deux hommes.
Nous rendîmes le salut aux arrivants qui se joignirent à nous.
Bui sȇassit près de moi sur la toison de mouton étalée au sol. Ahmed,
lui, passa devant la lampe à pétrole accrochée par un fil de fer à une
poutre de bois de la maison. Il posa par terre une sacoche en cuir
contenant ses affaires scolaires. Lȇencre quȇil utilisait était fabriquée
avec du suint de la laine de mouton, contenu dans une boîte métallique
fermant hermétiquement. Les crayons étaient faits d’un morceau de
roseau dȇune longueur de dix à quinze centimètres dont le bout était
taillé en sifflet et fendu, soigneusement, au milieu de la pointe. Les

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planches fabriquées en bois ordinaire, de dimension variable, étaient
polies sur les deux faces pour faciliter l’écriture.
Lȇélève écrit ses leçons sur cette sorte dȇardoise et lorsquȇil les a
apprises, il les efface en la lavant à lȇeau. Puis, il enduit d’argile blanche
la surface encore humide, la laisse sécher avant de la réutiliser une
seconde fois et ainsi de suite… jusquȇà ce que le hizb soit su par cœur.
Alors, le maître a droit à des offrandes diverses que les mères
sȇappliquent à préparer avec un plaisir teinté de fierté. La
mémorisation d’un chapitre du Coran s’appelle la Khatma. CelleȬci
nȇempêche ni la réutilisation de la planche de fortune ni les offrandes.
Elle se répète soixante fois si lȇélève arrive à aller jusqu’au bout de ses
efforts : la récitation par cœur des soixante chapitres de tout le Livre
saint.
Ahmed revint sȇasseoir à côté de ma mère. Il se saisit de Keltoum et
l’installa sur son genou gauche, passa son bras derrière ses épaules et
lȇembrassa.
Yemma attisait le feu sans cesse.
Le chat sȇétira une autre fois, toucha de ses pattes postérieures une
des trois pierres du feu qui le brûla. Il coupa net son ronronnement et
se réveilla en sursaut. La réaction du chat nous fit rire. Puis, mon père
lança : « ÉloignezȬle du feu, il risque de se brûler plus sérieusement. Il
a pris cette fâcheuse habitude de dormir collé aux pierres du feu…
pourtant, il ne fait pas tellement frais pour un chat ! »
Comme s’il avait compris que les propos de Bui s’adressaient à lui,
le chat se leva pour aller lécher ses pattes plus loin.
Ma sœur Zohra, ma femme et mon fils Allaoua étaient dans lȇautre
pièce. Les femmes nȇintégraient le groupe quȇaprès avoir préparé le
souper. Nous entendions leurs échanges entrecoupés des cris et rires
du petit garçon.
— Yemma, s’il te plaît, que préparent les femmes pour le souper ?
demanda Bahloul qui avait, apparemment, faim.
— Je ne sais pas, mais ça doit être un plat avec du gibier, répondit,
machinalement, ma mère.
— Il reste encore du lapin, Yemma ? s’enquitȬil.
— Il en reste… un lapin entier, Saâd en a tué deux avantȬhier !
assuraȬtȬelle.

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— Oui, je vois… Tiens ! C’est moi qui vais chasser cette nuit, Saâd
doit être fatigué aujourd’hui, déclara Bahloul en se tournant vers moi
comme pour me demander, indirectement, mon avis. Il sourit et
ajouta :
— Je sais, je ne suis pas bon tireur, mais… peutȬêtre…
— PeutȬêtre, peutȬêtre… pourquoi ce doute ? C’est en forgeant
quȇon devient forgeron, comme on dit, lui lança Bui dȇun ton ironique
et sévère à la fois.
Le dicton dit : apprends et ne manque pas de léguer ton savoir aux
autres…
— Je suis sur la bonne voie ; lȇautre jour, nȇaiȬje pas tué un sanglier ?
Saâd peut en témoigner, il lȇa vu, rétorqua fièrement Bahloul.
— Oui, disȬje, cȇest vrai, Bui ! Il a tué un sanglier de deux coups de
chevrotines.
— Deux coups de chevrotines… deux coups de chevrotines… pour
un gros gibier, un seul coup aurait suffi si tu savais tirer correctement,
répliqua Bui.
— Ça ne fait rien, il apprend, disȬje doucement.
— Il apprend à tuer des bestioles qu’on ne mange pas, cȇest du
gaspillage de chevrotines ce quȇil fait là, et tu trouves matière à
cautionner, toi ?
— Oui, cȇest des bêtes qu’on ne mange pas, mais jȇai bien fait quand
même, cȇest la part des chiens. En plus, le sanglier détruit nos récoltes,
se défendit Bahloul.
Mon père trouvait, peutȬêtre, lȇargument valable, mais Bahloul
ajouta :
— Et puis, le sanglier, on peut le vendre, les Roumis en consomment,
eux.
Cette réflexion sortit Ahmed de sa réserve ; il déclara sèchement :
— Ha ! Arrête… là, tu exagères, mon frère, on ne le mange pas, le
sanglier parce que cȇest un péché… de ces Roumis ne mȇen parle pas, ils
ont bien le droit de le manger, eux, leur religion leur permet
contrairement à la nôtre. À chacun sa religion… et puis, même si tu le
vends et que tu consommes l’argent de la vente, cȇest un péché aussi.
Tu comprends, Sidi Hadj Nouar nous lȇa dit et il sait ce quȇil dit, Sidi. Ce
n’est pas un ignorant, Sidi, il récite le Livre par cœur, lui !

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