Les soupirs du baobab

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Aller en France, an Amérique, au pôle Nord ? Pourquoi ? Qu'est-ce qui manque à la jeunesse africaine et qui la pousse vers l'Europe ? Tindaré, petit hameau au coeur du Mali : Siné, vieux patriarche imbu de culture africaine et ayant vécu la période coloniale; face à lui, des jeunes avides d'apprendre et de donner, Tièkoro, Cheick Bamba, et Jean-Claude Moussa. Les échanges à bâtons rompus entre ces personnages nous transportent pendant toute une nuit, au coeur des interrogations, des hantises et des espoirs des peuples d'Afrique...
Publié le : lundi 1 juin 2009
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EAN13 : 9782336251981
Nombre de pages : 95
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RETROUVAILLES
Berger de son état, Hamady Malal Boubou Diallo s’était, en seulement quelques années de vie pastorale acharnée, transformé en un véritable éleveur au campement Peuhl de Tindaré situé à quelques kilomètres de Bakoufala.
Il y a quatre ans, il était un beau jour revenu de quatre mois d’exode avec une cinquantaine de vaches, au grand étonnement de tous. Comment le petit berger avait-il, en si peu de temps, pu acquérir autant d’animaux ? Des questions pleines de sous-entendus circulaient entre les cases. C’est alors qu’il avait révélé à ses intimes que ce troupeau lui avait été confié par Hémangué, son ami de Bakoufala installé à la grande ville.
Longtemps après son retour d’exode, Hamady se réveillait souvent en pleine nuit, le cœur en tumulte, le front couvert de sueur, secoué dans son sommeil par d’affreux cauchemars. Une fois, il s’était vu entre les griffes d’une panthère monstrueuse. Une autre fois, il avait réveillé tout le campement en hurlant et en se débattant comme un forcené dans sa case obscure, croyant suffoquer entre les anneaux mortels d’un serpent aussi gros qu’un tronc d’arbre.
Tous ces cauchemars, il en était convaincu, découlaient de l’inoubliable nuit de confidences qu’il avait vécue auprès de son ami Hèmanguè. Il mesurait chaque jour un peu plus combien ce dernier et sa famille avaient dû souffrir avant d’acquérir ce bonheur qui était aujourd’hui le leur. Comme Hémangué le lui avait fortement conseillé, Hamady, dès son retour au campement, avait mis tout son cœur, toute son énergie à l’entretien et à la garde des animaux que son ami lui avait si généreusement confiés.
Aujourd’hui, il avait tout lieu de s’en féliciter car après ces quatre années de dur labeur, neuf superbes veaux personnels s’étaient ajoutés aux sept vaches qu’il avait eues de l’héritage paternel. Vraiment, se disait-il inlassablement, Hèmanguè avait été pour lui l’unique ordonnateur des mânes célestes. A chacune de ses prières,
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il formulait pour son généreux bienfaiteur de fervents vœux de santé, de longévité et de bonheur. Il priait aussi le Tout-Puissant de ne jamais permettre à Satan de semer dans son cœur la plus infime goutte de tentation qui pourrait l’amener un jour à trahir l’immense confiance que lui avait témoignée son ami en lui confiant tous ses animaux. Justement ce matin même, il venait de se faire lire par l’infirmier du coin la lettre dans laquelle Hèmanguè l’informait de sa prochaine visite.
Vivement, se réjouit-il, qu’arrive jeudi prochain !
A onze heures tapantes ce jeudi matin, une superbe voiturette rouge sombre traversa le village à allure modérée par l’artère principale conduisant au marché hebdomadaire ; vira au carrefour et remonta doucement le coteau qui abritait la place Garbali. Arrivée à l’embranchement des deux voies qui en descendaient, elle se gara dans un petit espace découvert bordé d’arbustes rabougris. Le chauffeur en descendit aussitôt en même temps que les trois autres voyageurs qui occupaient le siège arrière. Une femme en grand boubou bleu sortit par la portière opposée, remercia chaleureusement les quatre compagnons et disparut dans la foule des marchands de bétail.
Hamady-Malal qui, de loin, avait reconnu la haute silhouette de son ami, fonça vers la voiture. Les deux hommes se jetèrent dans les bras l’un de l’autre et se congratulèrent en se donnant de grandes tapes affectueuses dans le dos. Hèmanguè présenta alors ses compagnons au Peuhl. Les autres marchands s’approchèrent à leur tour et, à coups de vigoureuses poignées de mains, saluèrent les amis de leur camarade.
Les cinq hommes s’engouffrèrent alors dans la voiture qui descendit vers le marché pour permettre à Hèmanguè de faire quelques emplettes. Ils filèrent ensuite directement au campement qu’ils atteignirent aux environs de midi.
Après des bains appropriés, un repas copieux offert par la maîtresse de la maison, Hémangué, ses amis et leur hôte s’isolèrent
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sous un hangar que ce dernier avait fait dresser au centre de sa concession. Hèmanguè alla alors à la voiture et ramena un carton rempli de cadeaux divers qu’il offrit à la famille de son ami peuhl.
Ils s’installèrent ensuite sur des nattes de raphia couvertes de draps brodés que l’épouse d’Hamady avait étalées à leur intention pendant qu’un de ses frères leur faisait du thé.
Hamady remercia ses amis de l’honneur qu’ils lui faisaient ainsi en lui rendant visite et dit : Hèmanguè ! Jamais je ne pourrais payer tous les bienfaits que je te dois. Bien que tu sois « mon esclave », c’est moi qui, aujourd’hui, ai une grande dette de reconnaissance envers toi. Je prie Dieu de me donner la force, la foi et le temps nécessaires pour te prouver que je ne suis point un ingrat. Au cours de ces quatre années, tes animaux ont donné au total trente six veaux dont cinq sont morts. Comme convenu, j’ai fait désigner par tirage au sort le sixième du total des survivants que tu me consens comme salaire. Malgré l’entière confiance que tu me témoignes, j’ai tenu à chercher pour contrôler ma gestion, un témoin crédible en la personne de l’Imam du village. Il a vu tous les cadavres de veaux et a supervisé la désignation de ma part. J’ai envoyé un enfant le chercher et il sera là sous peu.
Hamady ! répondit Hèmanguè. Je sais les Peuhls pleins de perfidie et de félonie. Vous pensez que seul un Peuhl est habilité à posséder des animaux. Cependant, je suis sûr que malgré cette déformation ethnique, tu te garderas quand même de détourner mes biens à ton profit. Te rappelles-tu le pacte de sang qui unit nos deux clans ainsi que celui que nous avons scellé à deux ? Alors, cesse de te torturer la cervelle. J’ai confiance en toi. Je te demande seulement de me montrer ce soir ma part de veaux. A ce moment là, entra l’Imam Sori qui salua les cinq hommes, certifia mot pour mot les déclarations d’Hamady, et remercia Hèmanguè pour son appui généreux à son ami. Il en profita pour sublimer l’entraide entre les hommes en s’appuyant sur quelques versets du Coran. Hèmanguè sollicita alors l’attention de tous et dit :
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Hamady, cette nuit, nous devrons aller ensemble rendre visite au « Sage du baobab ». Mon ami Cheick Bamba a entendu parler de lui et désire le consulter pour se ressourcer. Il est engagé dans la politique et voudrait puiser dans nos traditions pour tracer sa voie. Tiékoro, lui, est un étudiant. Il sort d’une grande école et voudrait lui aussi faire des investigations sur la vie du village d’autrefois. Quant à Jean-Claude, c’est un ami français qui s’est laissé séduire l’an passé par les charmes de l’Afrique lors d’un voyage touristique en pays dogon. Cette année, il a tenu à revenir passer ses vacances ici, pour mieux s’imprégner de l’aspect humanitaire de notre culture. Il s’est même rebaptisé Moussa Diarra pour pouvoir « titiller du Traoré » comme il l’avait vu faire lors de son précédent voyage à Mopti, Ségou et Tombouctou. Nous irons donc voir Mandé-Sinè car je sais que le vieux sage est l’homme le mieux indiqué pour éclairer nos amis. J’ai moi-même eu recours à ses conseils en maintes occasions. Tu n’ignores certes pas qu’il est mon ami de longue date, précisément depuis le jour de notre circoncision ; le jour où je t’ai empêché de fuir ! Hamady donna un coup de poing dans les côtes de son ami, qui s’esclaffa au souvenir de ces moments exquis de leur enfance.
Sinè Traoré, communément appelé Mandé Sinè était l’homme le plus âgé et de loin le plus sage et le plus savant de la contrée.
Dans sa jeunesse, il avait successivement fait toutes les étapes des groupes d’âge ainsi que l’école coranique et celle des Blancs. Il avait ensuite servi comme enseignant sous l’administration coloniale, puis nationale. Il avait bourlingué un peu partout en Afrique, jusque dans les colonies anglaises et portugaises. Il avait chassé les grands fauves dans les forêts du Sud et l’autruche dans les vastes steppes du Nord-Est. Mandé Sinè avait côtoyé bien des peuplades et connaissait l’Homme sous toutes ses coutures. Agé mais encore très solide, il adorait souvent passer des nuits en brousse, tout seul, vivant en ermite dans le creux d’un arbre immense qui bordait son champ ; ce qui lui avait valu son surnom de « Sage du baobab ».
Les étrangers qui le rencontraient dans les bois où il cueillait des fruits et posait des pièges aux gibiers s’enfuyaient souvent, croyant
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avoir à faire à un fou errant. Les plus braves cependant continuaient calmement leur chemin en se tenant toutefois sur leurs gardes.
Mais sitôt que Mandé Sinè leur adressait la parole pour leur souhaiter le bonjour et leur faire des bénédictions, nombre de ces voyageurs, comme subjugués par le timbre clair-doux de sa voix et par l’aura de sagesse qui suintait de toute sa personne, s’approchaient du vieillard pour s’enquérir de sa santé. Certains alors demeuraient en sa compagnie de longues heures durant, s’imprégnant et s’abreuvant à la source intarissable de connaissances et de sagesse qu’était Mandé Sinè. Il leur parlait alors de sujets aussi divers que variés : l’histoire, l’astrologie, la chasse, les maladies, les traditions, la religion, l’Homme, la politique, tout y passait selon les questions de ses visiteurs qui, généralement, s’en retournaient avec le désir ardent de revenir une autre fois.
Sinè n’était ni un illuminé, ni un magicien, encore moins un visionnaire ou un charlatan. Il avait tout simplement cherché et acquis au cours de sa longue carrière, une somme impressionnante de connaissances qui lui permettaient de voir le monde avec les yeux d’un connaisseur. Avec une simplicité déconcertante, il indiquait à ceux qui voulaient l’entendre le secret des êtres et des choses, la voie des ancêtres, le chemin de la sagesse. Il le faisait par amour pour ses semblables, par générosité, sans rien demander en contrepartie ; comme s’il avait décidé de consacrer le reste de sa vie à livrer à la race humaine le fruit de ses recherches.
Après le repas du soir, les cinq amis reprirent la voiture et roulèrent tranquillement en direction des bois. Ils arrivèrent bientôt en vue d’une grande clairière au centre de laquelle se dressait le pied majestueux du baobab qui abritait le sage.
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