Lettre du retour au pays natal

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Lettre du retour au pays natal raconte l'histoire d'un groupe de Sénégalais, à la recherche d'une thérapie de resocialisation. C'est surtout l'histoire d'une quête d'identité, renforcée par l'amitié qui lie Aline et Daba. Entre tradition et modernité,grâce au mécanisme de régulation sociale,sur fond de rébellion, l'instinct de survie finit par triompher. Ce livre écrit dans une langue châtiée, c'est aussi l'histoire de la difficile séparation d'avec l'ancien colonisateur dont la langue et la culture se sont imposées.
Publié le : jeudi 1 mars 2012
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EAN13 : 9782296486034
Nombre de pages : 269
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Lettre du retour au pays natal

roman





















Collection : Nouvelles Lettres Sénégalaises (NLS)










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TOUNKARA Mamadou Sy, L’intégration réussie du nouvel
employé, collection « Zoom Sur », février 2012.
NDIAYE Elhadji Mounirou, La Sonatel et le pacte libéral du Sénégal,
collection « Zoom Sur », février 2012.
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SOLY Tombon, Autour du feu de nuit, contes, décembre 2011.
NANKASSE Félix, L’impure, roman, novembre 2011.
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« Mémoires & Biographies », novembre 2011.
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2011.
GUISSÉ Ameth, Femmes dévouées, femmes aimantes, roman,
« Nouvelles Lettres Sénégalaises », septembre 2011.
FOFANA Mamadou Lamine, Maître Abdoulaye Wade. Sa vision
libérale de la gouvernance, essai, septembre 2011.
THIOUNE Bassirou, Gott. Le retour vers la terre, roman,
« Nouvelles Lettres Sénégalaises », septembre 2011.
DIA Khassimou, Pour une alternative générationnelle : l’humanisme,
manifeste, septembre 2011.
DIENG Amady Aly, Histoire des organisations d’étudiants africains en
France, essai, août 2011.
DIAGNE Mayacine (Sous la dir. de), La relance du développement
local au Sénégal, revue Leeuru, n° 1, août 2011.
NIOUKY Ange-Marie et ROBERT Michel, Les Brames ou
Mancagnes du Sénégal et de la Guinée-Bissau. Essai sur leurs us et
coutumes, juillet 2011.










Fara SAMBE






Lettre du retour au pays natal

roman








NLS






















































© L'HARMATTAN-SÉNÉGAL, 2012
« Villa rose », rue de Diourbel, Point E, DAKAR

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
senharmattan@gmail.com

ISBN : 978-2-296-54899-2
EAN : 9782296548992















PREMIÈRE PARTIE










« Le pouvoir est fait pour servir. Il est passager. L’argent ne sert qu’à
satisfaire les besoins ; au delà, il est inutile.
Le respect de soi et des autres, par contre, est un bien éternel et sans
limites. Dieu lui-même le prend en considération dans le jugement
qu’il porte et portera sur chacun de nous. »

Juge Kéba Mbaye











Lettre du retour au pays natal




DÉDICACE

À ma mère, Seynabou
femme forte, femme de devoir.

À toutes les femmes d’Afrique, mères et combattantes,
Infatigables ouvrières de notre devenir en construction.


9























1.

LA REINE DU WALO
La beauté naturelle de la jeune femme au teint noir
anthracite contrastait nettement avec la tristesse de ses yeux
baissés sur la pointe de ses chaussures de haute maroquinerie.
En déboulant de la porte dissimulée au coin de la ruelle peu
fréquentée du centre-ville, elle avait presque heurté
frontalement l’un des nombreux mendiants dont le déferlement
dans le quartier jadis huppé du Plateau s’était accéléré depuis les
années de la première crise due à la dévaluation du franc CFA.
Le petit garçon en haillons lui collait aux talons en tendant une
petite main sale qui la faisait frémir chaque fois qu’il
s’approchait trop près d’elle pour seriner sa litanie sur
l’apocalypse proche, alors qu’en ce matin froid de décembre,
elle avait tenté de se faufiler incognito vers le coupé Mercedes
garé dans une ruelle perpendiculaire à l’avenue de
l’Indépendance. Mais c’était compter sans l’œil vigilant des
nombreux laveurs de voiture et cireurs, plus ou moins
mendiants ou trafiquants, à l’affût de la plus petite affaire et qui
s’y partagent les « clients » dès qu’ils ont réussi à établir un
contact familier. Depuis les jours qu'elle venait voir l’urologue,
le garçon, lui était resté attaché.
« Moi, c’est Coumba », avait-elle dit quand il s’était présenté
comme un orphelin placé par un oncle irresponsable dans une
école coranique dont le maître préférait récolter
immédiatement le fruit des oboles en piécettes sonnantes plutôt
que d’attendre la rétribution divine.
11










FARA SAMBE
« Coumba », ainsi qu’elle avait été introduite dans la salle
d’attente déserte, veut dire littéralement « pagne ». C’est un
prénom de femme quasiment générique en pays wolof. Bien
que les anciens colons français et les premiers Noirs évolués
aient choisi « Fatou », comme appellation, surtout pour
désigner les domestiques autochtones. L’on entendait souvent
d’ailleurs certains dire « ma Fatou », déniant ainsi toute
personnalité aux nombreuses employées autrement appelées
« bonnes », corvéables à merci et rétribuées pour le prix d’un
sac de cacahuètes et qui déferlaient des zones rurales vers la
capitale dès la fin de la campagne agricole et finissaient par s’y
installer définitivement. Cette attitude paternaliste qui s’était
généralisée inconsciemment dans l’élite n’a jamais tenu compte
de l’évolution sociale qui avait légèrement changé la donne.
« Fatou », nom d’origine arabe, est courant chez les wolofs,
l’ethnie majoritaire auprès des colons, alors que la domesticité
avait depuis lors migré vers les autres groupes, soit minoritaires
ou ruraux, les Sérères plus particulièrement. Et comme les
habitudes ont la peau dure, « Fatou » est resté collé à cette
catégorie sociale, là où « Coumba » doit surtout sa notoriété au
conte mettant en scène une orpheline confiée à une mauvaise
tutrice. La version de « Coumba l’orpheline » étant une variante
locale de Blanche-neige, comme tous les peuples en ont
développé.
Le « médecin » recommandé par des amies avait, lui, refusé
de s’en contenter, arguant une déontologie qu’il ne partageait
guère, vu la réputation de « discrétion » qui lui était prêtée par
les patients qui le consultaient, presque tous à l’insu de leurs
proches, et rétribuaient ses services à prix d’or.
« Votre nom de famille ?
Elle l’avait regardé sans rien dire, tout dans son visage fermé
exprimant une forte détermination à ne pas céder un pouce de
terrain.
– Dans ce pays, certains secrets peuvent tuer quand ils sont
révélés au mauvais moment. Docteur, vous avez été payé un
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Lettre du retour au pays natal
pont d’or pour préserver mon anonymat. Que gagnez-vous à
vouloir connaître ce qui ne vous concerne guère ? Il est presque
certain que nous ne nous reverrons pas. Alors ?
Il n’avait plus insisté.
– Mettons donc “N” comme en mathématiques. Coumba
N. Ça vous va ?, dit-il comme s’il s’était agi d’une bonne
boutade.
– Tant que j’ai les résultats de mes analyses…
– Revenez après-demain, Madame… N, avait-il fini par dire,
avec un sarcasme manifeste, totalement en contradiction avec
le serment de sa profession. »
En définitive, Coumba était revenue plusieurs fois pour
trouver porte close, puisque le médecin devait honorer ses
charges officielles dans un grand hôpital. Ce qui avait ajouté à
son amertume, mais davantage resserré « ses relations » avec le
jeune « talibé » – apprenant du Coran – dont elle avait eu des
difficultés à retenir le nom pourtant fréquent dans toutes les
contrées maliennes. Comme beaucoup de nouveaux venus
dans la ville, le garçon avait certainement débarqué du train
Dakar-Bamako. Cette dernière relique d’une réelle ambition
d’intégration régionale étant restée comme un trait d’union
entre le Sénégal et le Mali, les deux membres de l’ex-fédération
du Soudan qui aura vécu ce que vivent les roses. La ligne, dont
seul le trafic marchandises était encore rentabilisé, demeure un
couloir fréquemment emprunté par des exilés volontaires du
pays des Dogons, généralement de pauvres gueux à la
recherche de ces âmes réputées véritablement charitables,
souvent négociants en grâces, dont la superstition peuple les
villes africaines en crise.
Pendant toute la semaine où elle avait fait la navette vers le
cabinet clandestin, Coumba avait senti cette présence comme
un réconfort. Par son regard profond, son visage buriné et ses
narines humant la vie, l’enfant toujours souriant en dépit de sa
situation précaire lui insufflait la force qui risquait de lui
manquer pour revenir après chaque déception en se disant
13










FARA SAMBE
qu’elle faisait ce qu’elle devait faire : conjurer le mauvais sort qui
s’était abattu sur son ménage, refuser le fatalisme en allant aux
sources de la science comme le lui avaient appris ses maîtres de
l’école française et son père, lui-même ancien combattant
recyclé dans l’administration et acquis à la modernité. Le jeu du
chat et de la souris imposé par ce « docteur », qui n’avait d’autre
but que de lui extorquer plus de sous, ne l’avait pas découragée.
Le contact avec l’enfant l’ayant plutôt préparée au pire.
Et c’est ce qui arriva.
« Vous ne pouvez pas avoir d’enfant simplement parce que
jusqu’à cette date, pour une raison que nous pouvons
déterminer par des analyses plus approfondies, vous n’avez pas
eu d’ovulation viable. Bien sûr, nous pouvons y remédier, car la
cause n’est ni anatomique, ni physiologique… »
Coumba n’avait pas attendu la suite du discours auquel elle
s’était préparée. Procéder à d’autres analyses signifiait qu’elle
allait devoir informer son époux, Biram, dont la réaction
pouvait être des plus inattendues. Depuis leur union il y a cinq
ans, elle avait au moins compris que sous l’intellectuel débatteur
que toutes les chaînes de télévision courtisaient, il y avait encore
le fond de naïveté du villageois que la ville n’avait pas
totalement apprivoisé. Autant Biram pouvait défendre des
théories avant-gardistes en matière de développement, autant il
était capable de positions inouïes sur tout ce qui touche la
famille. Et ses relations avec sa mère n’étaient pas pour
arranger les choses. Leur mariage jugé « révolutionnaire » à
l’époque, était en passe de devenir le plus grand fiasco du pays
qui ne manquerait pas de faire les choux gras de la presse,
comme à ses débuts. Il y avait cinq ans, tous les intellectuels de
l’avant-garde, les femmes dites libérées en prime, avaient salué
le défi que le couple avait lancé à la face des défenseurs des
divisions sociales traditionnelles. Un mari de la caste des
forgerons et une épouse de père toucouleur « torodo » et de mère
wolof « Géer », donc tous deux nobles, ce n’était pas si courant,
en dépit des déclarations tonitruantes sur l’égalité
qu’affectionnent les habitués des salons tenus par les
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Lettre du retour au pays natal
organisations non gouvernementales qui foisonnaient. Le
« golden boy » et la « reine du Walo » avaient fait les manchettes
des journaux « people » et même des plus sérieux tabloïds.
Mieux, leur idylle avait fait le tour des grand’ places, des garages
de cars rapides et des marchés, par le biais des radios cancans si
promptes à habiller et édulcorer les histoires les plus banales.
Pourtant, très peu de gens pouvaient imaginer l’épique bataille
que Coumba avait dû mener pour faire accepter ses épousailles
par toute sa famille. Seul l’appui du papa, cet ancien combattant
qui parlait si peu de la guerre, lui avait permis de tenir tête à ses
tantes en particulier, mais également à ses frères qui se
révélèrent paradoxalement plus rigides que ne l’indiquaient
leurs fréquentes déclarations sur la nécessité de combattre les
pratiques traditionnelles rétrogrades. Pire encore, elle avait dû
subir les quolibets des griots, sans pouvoir dire avec certitude si
ces derniers plaisantaient ou non, quand ils s’étaient mis à
défendre, avec la succulence du discours qui leur est propre, la
pureté du sang des « ñeeño bàlla meysa » – gens des castes
ouvrières. Le couple avait malgré tout gagné la bataille, surtout
avec l’aide des médias. Mais le statut enviable de Biram,
président de conseil d’administration de plusieurs sociétés, lui
avait valu de nombreuses et utiles amitiés, et aussi, pensait-elle
souvent, des inimitiés parfois insoupçonnées, exacerbées par
ses positions carrées sur les sujets brûlants qu’affectionne une
presse jeune et déjà en mutation accélérée.

*
* *

Coumba eut du mal à prendre congé du jeune talibé. Car,
comme s’il avait su qu’elle n’allait plus revenir dans leur coin de
rue, le garçon avait pour la première fois effacé tout sourire de
son visage poupin. Ni le gros billet qu’elle avait sorti en le
regrettant aussitôt, ni le bisou qu’elle s’était forcée à lui plaquer
sur le font, ne purent amadouer Salifou. Elle apprit enfin qu’il
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FARA SAMBE
s’appelait ainsi en entendant ses camarades le taquiner sur ses
« gains » du jour. Coumba avait fini par lâcher prise pour aller
s’engouffrer, le cœur lourd, sur le siège au cuir velouté de la
Mercedes. Mais le mal était fait. Dès cet instant, une douleur
indéfinissable s’était greffée à son désespoir. Comme si la
proximité de la misère avait eu un effet cathartique, la jeune
femme sentait confusément en elle s’ouvrir une nouvelle
conscience. En remontant l’avenue Léopold Sédar Senghor
qu’elle avait mieux connue sous son ancienne appellation en
hommage à cet ancien gouverneur général de l’ex-Afrique-
Occidentale française, Ernest Nestor Roume, elle avait vu pour
la première fois combien les décors avaient changé en ville.
Tout lui semblait à cet instant comme enlaidi par une multitude
de choses qui n’étaient pas à leur place. Elle ne pouvait pas
mettre le doigt sur quoi que ce soit en particulier, tant il lui
semblait que ce qui détonnait dépassait de loin ce qui était dans
l’ordre normal. En dépit de l’embouteillage monstre qui
bloquait le quartier du Plateau, il lui semblait que la présence du
policier ne faisait qu’embrouiller davantage la circulation. Elle
trouvait inconcevable que des parkings puissent se prolonger
jusque sur la chaussée envahie elle aussi par les piétons qui
n’avaient plus un coin de trottoir pour eux. Coumba
s’apercevait alors combien le nombre de femmes avait
augmenté parmi les mendiants. Cette situation incongrue dans
le milieu où elle avait grandi déclenchait dès cet instant la
révolte qu’elle n’avait que trop longtemps contenue.
La Mercedes passait devant le Palais national, l’ancienne
demeure des gouverneurs, adossée à la mer, face à l’île de
Gorée. Comme dans un défoulement censé noyer sa colère, elle
se figurait les millions d’êtres humains qu’une honteuse
idéologie avait arrachés à leur terre pour en enrichir d’autres.
Elle trouvait bizarre qu’on eût pu être suffisamment veule pour
assimiler à du bétail des êtres habités de sentiments et
d’émotions, des semblables en tout point, excepté la
superficielle couleur de peau. Puis elle se souvenait aussitôt
qu’autant l’esclavage avait été bâti sur ce déni d’humanité,
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Lettre du retour au pays natal
autant la colonisation avait simplement profité des richesses des
peuples en foulant au pied leur dignité, autant le fascisme et la
plupart des doctrines modernes ont fondé leur survie sur
l’exploitation de l’homme. Elle se surprenait alors à penser que
la politique ne faisait pas mieux, en tout cas celle qui enrichissait
une minorité en exploitant la majorité tenue en laisse par de
fumeuses promesses renouvelées à chaque élection.
Là, elle arrêta sa réflexion en s’étonnant d’une telle affluence
d’idées rebelles dans sa tête. Était-ce dû au passage devant la
Cathédrale ou parce qu’elle sentait venir un enfermement dans
le labyrinthe d’un cercle inextricable ? En tout cas, elle savait
qu’elle tenait le bout de sa première arme dans la croisade
qu’elle voulait mener contre un ordre établi qui voulait faire
doublement d’elle une pestiférée. Elle savait également qu’elle
risquait de se trouver devant une impasse, dans la même
situation que ses ancêtres du Walo, femmes du village frontalier
de Nder qui, face à la menace imminente des envahisseurs
venus du Trarza, avaient refusé l’humiliation de l’esclavage
auquel ces derniers destinaient les Noirs. Les femmes de Nder
avaient préféré s’immoler plutôt que d’être réduites à l’indignité.
Or, Coumba ne pouvait non plus envisager l’issue du suicide
que sa société condamne de manière irrévocable. Elle devait
donc lutter.
Elle se mordit la lèvre en pensant à ce Christ que dans sa
religion et sa langue on appelait Issa. Un prophète qui, trahi par
son entourage, avait souffert le martyre de la crucifixion,
comme le montrent les statues de la cathédrale Notre Dame
des victoires aux tours de style soudanais et aux coupoles et
terrasses byzantines. Mais ses pensées coulèrent aussitôt sur
l’inscription qui avait remplacé l’hommage français « aux morts
d’Afrique ». Elle s’accrocha avec toute son énergie à la nouvelle
inscription : « À la vierge Marie, mère de Jésus le sauveur ».
Trait d’union entre les deux religions, « Mariama » comme elle a
été tropicalisée, a également son sanctuaire dans une petite
bourgade au bord de l’Atlantique, à proximité du second palais
présidentiel. La vierge Noire, « Notre Dame de la délivrance »
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FARA SAMBE
fait ainsi courir les ouailles à Poponguine chaque 15 août lors
de la célébration de l’Assomption. Coumba serra les lèvres pour
étouffer les larmes qui commençaient à lui troubler la vue.

*
* *

Le véhicule avait emprunté la corniche Ouest, avec toutes
ses anses aménagées en véritables marinas individuelles,
convoitées par des cadres et politiciens aisés et de nombreux
étrangers, fonctionnaires des organisations internationales.
Seuls ilots incongrus dans ce littoral jadis très couru par les
promeneurs, le quartier de la Médina devenu populeux et la
prestigieuse université Cheikh Anta Diop étalaient
constamment les humeurs des étudiants, des professeurs ou des
marchands ambulants en nombre sans cesse croissant. Autant
Coumba avait du baume au cœur en pensant à la contribution
du savant physicien et égyptologue à cette fameuse
« Civilisation de l’Universel » chantée par le poète Senghor,
autant elle regrettait l’envahissement du campus par des
commerces et l’inaccessibilité de la mer du fait d’une vorace
urbanisation qui y avait érigé ses remparts de fer et de béton.
Naguère sur ces plages encastrées dans la roche volcanique, les
enfants pouvaient venir batifoler joyeusement dans les petites
baies naturelles parsemées tout autour, comme un chapelet de
perles translucides sous le manteau sombre de la falaise, du Cap
Manuel aux Almadies. Depuis la pointe Sud qui doit son nom
au roi du Portugal Manuel III et où les archéologues ont trouvé
des reliques datant de plus de 3 000 ans, les abords de la falaise
de basalte laissaient parfois apparaître des coins de sable blanc,
comme la plage de l’anse Bernard où de nombreux jeunes
Lébous et leurs amis allaient tranquillement jouer, à côté de
quelques Blancs, à se prélasser et « bronzer » au soleil, une
mimique incongrue pour des Noirs que Coumba met souvent
en relation avec les tentatives d’éclaircissement de la peau ou le
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Lettre du retour au pays natal
port de la perruque chez ses sœurs. Le Cap manuel abrite un
phare, un lazaret où étaient internés les malades contagieux et
l’ancien palais de justice. Aujourd’hui, après l’implantation des
grandes ambassades, les dignitaires et l’élite ont peu à peu
empiété sur le terrain de jeu des enfants qui, naguère, y allaient
également cueillir les rares plantes fruitières qui ont depuis
disparu de la côte, en même temps que les oursins, pieds de
biche et autres palourdes dont ils se régalaient. Pour trouver
d’autres coins de cet « Éden », il faut descendre plus bas en
passant derrière l’ancien lycée Van Vollenhoven, du nom d’un
ancien gouverneur général de l’Aof, capitaine néerlandais
naturalisé français, qui a depuis lors été supplanté sur le fronton
du bâtiment de style colonial par celui de Lamine Guèye, le
premier juriste noir d’Afrique francophone et député à
l’Assemblée nationale française où il s’est distingué par la Loi
portant son nom qui octroyait la citoyenneté aux autochtones
des colonies françaises. Et puisque même la falaise est prise
d’assaut par l’immobilier, il faut descendre au-delà du blockhaus
qui abritait les batteries de défenses épiant le large, pour
contourner un promontoire jusqu’à la plage qui surplombe le
site du défunt projet Dakar-Almadies, un monument en forme
de voile qui devait marquer le largage des amarres du bateau
Afrique pour le concert des grandes nations développées. Cet
abandon et la miniature symbolique qui trône sur la colline de
Gorée ne sont-ils pas symptomatiques d’un échec de sa
génération ? Sans y répondre, Coumba eut alors une pensée de
sympathie pour les familles lébous dont les pirogues
disparaissaient peu à peu de la côte, leurs sources de revenus
s’amenuisant comme peau de chagrin, du fait de la
surexploitation de la mer par les bateaux-usines étrangers.

*
* *

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FARA SAMBE
La jeune femme eut un pincement au cœur en passant à
proximité de la mosquée aux minarets blanc et vert dressés
comme des mâts face à l’océan. Bâtie par les descendants du
résistant El hadji Oumar qui sacrifia sa vie pour l’indépendance
culturelle de son peuple, elle lui rappela ses rares cours
d’histoire africaine en regard de la masse d’informations sur les
deux guerres mondiales ou sur d’autres glorieuses si éloignées
du continent. La mer houleuse en cet endroit en avait fait le fief
des lutteurs et autres gladiateurs des temps modernes acquis au
dieu argent. Et en face, le monument de la porte du millénaire
indiquait l’option du pays de s’arrimer au train d’une modernité
qui roulait trop vite pour lui. Car, en dépit du legs de la
colonisation qui avait balisé l’entrée des peuples autochtones
dans cette civilisation dite moderne, la revendication de la
différence s’était même faite plus prégnante. Face à l’impératif
de sauvegarde de la diversité culturelle, il s’agissait même d’une
néo-résistance enfouie dans l’anonymat, des imams allant
jusqu’à crier à l’islamophobie à la plus petite déclaration jugée
hostile. Mais c’était surtout aux positions floues des nombreux
intellectuels « néo-convertis » que Coumba pensait. Elle
s’étonnait des discussions passionnées entre Biram et ses amis.
Comme si, ce qui lui paraissait relever de la banalité il y a
quelques jours, venait à prendre un sens nouveau. Tout à coup,
il lui était apparu combien toutes ces tergiversations entre les
doctrines, les notions et les principes étaient liées à l’impasse où
semblaient conduire les nombreux débats sur les grandes
questions qui passionnaient le plus et occupaient dans les
salons, à la télévision et dans les journaux, tout un monde
accablé par l’oisiveté. Elle comprenait soudain pourquoi le pays
avait l’air de faire du sur-place, même avec les priorités. L’image
d’une vieille dame assise à même le sol quémandant sa pitance à
l’entrée du cimetière lui fit encore plus de peine.
Arrivée à la hauteur de l’université, Coumba s’était aperçue
que les meilleures années de sa vie s’étaient passées là, entre les
amphithéâtres et le campus social où les débats étaient dénués
des fards, faux-fuyants et non-dits qui entouraient les envolées
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Lettre du retour au pays natal
des intellectuels que Biram recevait à diner au moins trois
soirées par semaine. Elle avait jusque-là privilégié son rôle de
maîtresse de maison serviable, aimable et souvent effacée des
discussions. Elle comprenait à cet instant que ses rares avis
étaient reçus par simple politesse, comme si sa présence même
n’était qu’un faire-valoir pour meubler l’atmosphère. Le plus
surprenant pour elle était pourtant de ne s’en être jamais aperçu
auparavant. C’était en se posant toutes sortes de questions
qu’elle descendit du véhicule sur le patio de l’immense demeure
au cœur du quartier des ambassadeurs, pour se trouver nez à
nez avec son époux arborant un large sourire. Ce qui l’avait
agacé sans qu’elle sût bien pourquoi.
Biram était habillé d’un complet en basin jaune citron,
agrémenté d’arabesques jusqu’au ras du col et au bout des
manches. Ses babouches marocaines et sa montre de luxe
démontraient cette recherche dans la mise qu’elle avait toujours
admirée chez lui. Plus d’une fois, elle avait même été piquée par
la jalousie devant les compliments distillés par les femmes à son
époux, au cours des soirées dont elle savait que nombre d’entre
elles les écumaient en quête de « thiofs » – gros poissons, en
allusion aux beaux partis du sexe opposé. Mais là, elle
découvrait qu’elle n’avait plus goût à ces frivolités.
« Chérie, je t’ai attendue tout l’après-midi pour t’emmener
au restaurant, avait-il dit.
– À quelle occasion ? avait lâché Coumba sans réfléchir.
– Depuis quand ai-je besoin d’une occasion pour t’inviter à
sortir ?
– Je demandais juste comme ça », avait-elle tenté de rectifier.
Pour la première fois en cinq ans, un tel malaise naissait
entre eux. Pourtant, alors que Biram était exaspéré par les
récentes sorties répétées de Coumba qui ne lui en avait pas une
seule fois expliqué la raison, elle trouvait tout à coup injuste
qu’il l’informât à la dernière minute d’une sortie, même pour
aller manger simplement dans un restaurant chic. D’autant, se
disait-elle, que de toute façon, Biram sortait surtout pour briller
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FARA SAMBE
et ne l’accrochait à son bras que parce qu’elle complétait le
tableau de l’homme heureux en compagnie de sa superbe
épouse. Elle ignorait alors que son époux vivait un vrai calvaire,
tiraillé entre son amour pour elle et le désir inassouvi de
l’enfantement qui eût rehaussé son statut social. Le caractère
injuste de ses propres pensées ne l’effleurait même pas. Tant il
est vrai que, comme toute femme sénégalaise accablée par une
telle calamité, elle venait d’entrer dans une révolte qu’elle savait
sans doute vouée à la conduire à sa perte.
Elle était montée directement dans l’immense chambre à
coucher dont elle avait fermé la porte à double tour pour
pleurer à chaudes larmes sur son sort. Passant à côté du jacuzzi
qui, dans sa détresse, lui avait semblé déplacé dans son
environnement immédiat, elle n’avait pu s’empêcher de se
sentir submergée par tout un flot de sentiments de culpabilité,
comme si c’était le fait de s’être jusque-là vautrée dans le luxe
qui lui valait une telle « punition ». Le mot l’avait frappée de
plein fouet, comme une gifle, en dépit de ses efforts pour se
convaincre que ce n’était là que le fruit de la socialisation
rétrograde qu’elle avait subi. Rien n’avait pu l’effacer pourtant.
C’est pourquoi elle avait pris la résolution d’aller consulter un
psychologue. Une décision que Biram allait tout aussi
véhémentement condamner que ses visites à l’urologue, si elle
l’en avait informé. Mais son désespoir avait ceci de particulier
qu’il la rendait tout à coup plus têtue qu’une mule.
Biram n’avait cessé de tambouriner à la porte de la chambre
à coucher, l’obligeant à s’habiller, pour éviter toute critique, de
la dernière robe qu’il lui avait achetée chez une grande
couturière. Leur diner fut des plus fades et ils vécurent leur
première nuit sans amour.

22












2.

ADIEUX SANS LARMES
« Tu veux ta liberté ? Retourne donc dans ta brousse, m’as-
tu dit, Francine. C’est l’insulte de trop qui a finalement anéanti
le dernier lien d’un amour impossible que nous avions
vainement cherché à sauvegarder. Tu as fait de ton mieux,
comme moi qui me suis accroché à ce mirage en dépit du fossé
qui sépare les réalités d’Europe de celles d’Afrique. Parce que
toutes les races d’hommes, quelle que soit la latitude, sont
dotées à la naissance des mêmes capacités intellectuelles
potentielles, en dépit des théories fumeuses commanditées par
des idéologies honteuses, chaque individu rattrape très vite le
statut du plus génial de ses congénères, dès lors que les
conditions le permettent. Les intelligences remarquables de
Senghor ou Césaire et autres poètes de la négritude auraient dû
faire comprendre aux plus irréductibles que c’est l’égalité qui est
originelle et la différence acquise. Tout naturellement, quelque
chose de très fort et que nul ne peut contenir, cherche à
traduire l’égalité prônée dans les principes en équité et, au plan
matériel, en partage des avantages de la civilisation, notamment
le confort et même l’opulence. Alors que des forces tapies dans
les consciences, refusant tout changement du statu quo, veulent
maintenir de prétendues « races supérieures », dans une posture
inacceptable au troisième millénaire. Dans notre microcosme
qui a abrité ce combat sans gloire, le compromis relatif, ce jeu
de balancier entre association, communauté, union et
partenariat, n’a pas pu résister aux inévitables déchirures. Nos
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FARA SAMBE
peuples si proches par la culture partagée de l’universalisme
conquérant, se sont de plus en plus laissés diviser par les bas
intérêts nourris à la mégalomanie des nostalgiques de l’ère des
conquêtes territoriales dont plus personne n’ose se réclamer
aujourd’hui.
J’ai donc fait mes bagages pour quitter Paris, la France,
pourtant terre de « nos ancêtres les Gaulois ». De toute façon,
la ville des poètes et de tous les créateurs avait été aussi
maussade automne et hiver que lorsque Charles Baudelaire y
séjourna pour écrire son « spleen ». Je murmure dans ma tête ce
rythme longtemps seriné à l’école : « il pleut sur la ville, comme
il pleure dans mon cœur ». Tu sais, voilà un héritage qui nous
appartient désormais, que nous nous sommes approprié après
l’avoir peut-être d’abord rejeté pour clamer notre négritude,
mais que nul ne peut nous reprendre et que nous ne pouvons
plus avoir envie de perdre. Que l’on parle d’appartenance à un
espace culturel commun, de francophonie ou de francité, par
rapport à la négritude, l’héritage est le même. Et, ce serait
suicidaire pour nous d’essayer de l’extirper, puisque c’est ancré
si profondément, jusque dans le suc de notre chair.
Paradoxalement pour certains, le dilemme de l’identité est aussi
vaste que l’océan qui sépare les continents. D’autres, par contre,
ont si longuement tété à la sève nourricière de la mère Afrique,
sont si pétris des croyances traditionnelles qu’il serait illusoire
de vouloir les intégrer totalement. C’est davantage un choix
entre l’ivresse des TGV ou des gratte-ciels et la beauté sauvage
de la savane ondulant sous l’harmattan. Apparemment
personne n’aime les gratte-ciels dont on dit qu’ils enlaidissent
les paysages urbains. Pourtant, pour rien au monde ces citadins
si prompts à remettre en cause les choix architecturaux
modernistes n’échangeront leur coin de trottoir. De même, ils
chantent la beauté des couchers de soleil sur la savane, mais nul
n’ira bâtir une villa sur les hauteurs du Kilimandjaro. Question
de goût qui ne se discute guère, n’est-ce pas ?
Sous les toits gris de Paris, je pensais à tous ces immigrés qui
partagent des chambres de bonnes et des greniers exigus et qui
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Lettre du retour au pays natal
n’apporteront au pays que le témoignage stéréotypé du « bon
nègre », l’intégration n’étant possible que pour une poignée.
Alors que si elle s’accroche, la grande masse doit ravaler ses
ressentiments pour naviguer sous les quolibets afin d’amasser
un petit pactole qui réchauffe la case de grand-mère. Ces
« intégrés » au stéréotype sont aussi, quelque part, fautifs de
l’échec des unions mixtes inabouties, parce que derrière
l’opulence souvent fausse, affichée avec ostentation par les
vacanciers « venant de France », l’on dissimule la sombre
misère de tous ceux qui ne pourront rentrer parce que n’ayant
rien de mieux à proposer aux parents attentifs des mannes
promises, que leurs rêves inassouvis ou des fêtes inventées de
toutes pièces. Tu comprendras donc que j’ai quitté Paris le
cœur aussi mouillé que ses trottoirs dont la propreté semble
toujours nickel.
J’avoue ma nostalgie de toute cette construction urbaine qui
dessine inéluctablement le train de l’avenir du monde dont
nous sommes les artisans et auquel pourtant nous avons tant de
mal à nous arrimer. Alors même que l’expérience de toutes les
civilisations antérieures indique que la ville s’éloigne de plus en
plus de l’Eldorado que l’on tente chaque fois d’y recréer.
Ahmed, l’ami algérien disait toujours que la seule chose que les
pays d’immigration dits « amis » veulent de ces cohortes de
travailleurs, « ce sont nos mains qui balaient, qui essuient, qui
serrent et dévissent, nos mains calleuses qui ont façonné tant de
lignes de métro et de chemins de fer, après avoir débroussaillé
les plantations de cannes à sucre et rempli la cale des navires ».
Ah ! Ahmed, avec cette manière toute berbère de défendre sa
« francitude » d’emprunt. Il restera, parce que n’ayant plus rien
à chercher là-bas dans ce Maghreb qui lorgne vers ses voisins
du Nord. Ce frère qui a presque oublié que nous partageons
également une portion d’arabité. Mais moi, je devais partir
parce que l’on m’attend encore chez moi où tout est à
construire.
Lorsque le taxi a traversé le Bois de Boulogne et que j’ai
aperçu quelques ombres furtives enlacées, j’ai pensé à cette tare
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FARA SAMBE
que la colonisation nous a apportée comme d’autres
conquistadores ont apporté la peste crachotante en Amérique
du Sud. Avec l’ennemi nouveau qu’est le Sida, dans un
continent où le paludisme, la malnutrition et même les
accouchements causent des hécatombes, c’est pire que tout ce
qu’Ahmed pouvait imaginer, dans son espoir candide de
fraternité humaine. Oui ! La prostitution moderne qui a
banalisé la pédérastie et engendré la déliquescence des mœurs
ne s’arrête plus seulement au commerce du sexe, mais
corrompt gravement la dignité. Car beaucoup aujourd’hui se
vendent au plus offrant. Dans tous les services des villes
africaines, la corruption rampante a vêtu les habits des
traditions, pour passer dans la banalité. Elle est devenue un
fléau des temps modernes que nos ancêtres n’auraient pas pu
imaginer lorsqu’ils accueillaient à bras ouverts les premiers
missionnaires. Pire encore, c’est cette prostitution intellectuelle
à laquelle se livre une engeance prompte à aduler tout dirigeant
rêvant de devenir monarque à vie. N’est-elle pas responsable de
la paupérisation qui se généralise ? Le commerce des
consciences et toutes ces massives dépenses de prestige, ne
sont-ils pas plus destructeurs que tous les génocidaires ?
Surtout quand la vénalité gagne les foyers des plus démunis par
la magie de l’instantanéité. Elle a ainsi infecté une jeunesse
rêvant des mirages que proposent les nouveaux marchands
d’illusions qui pullulent. Et comme nos peuples d’Afrique sont
encore très largement engoncés dans leur naïveté primitive,
après avoir risqué la traversée du Sahara et affronté l’Océan en
furie à bord de frêles embarcations, les jeunes trouveront
toujours d’autres voies pour aller par milliers vers l’Eldorado
promis, un simple mirage « sans retour ». Au même moment,
les riches ne tenant jamais les promesses d’aide signées avec
ostentation, l’indigence se généralise, alors que les riches se
forgent des forteresses à l’écart des populations.
Je rentre donc pour trouver partout des villes quasi
poubelles et des villages dépeuplés. En espérant que la nouvelle
prise de conscience du mal-départ de l’Afrique nous sauvera de
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