Mélancolie au Sud

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L'âme d'une ville comme Rochefort, à une époque où elle semble comme assoupie dans un marais de son histoire, ne tiendrait-elle pas dans le regard d'une adolescente harcelée par un passé qu'elle n'a pas connu ? Et si, derrière cette cité de bases écoles, qui fut, aux temps de la marine à voile, actif port de guerre et arsenal de la flotte royale, s'en profilait une autre, à jamais associée à un Sud interdit ? Le marin de Rochefort avait-il détenu la clé de cette énigme ? Ou bien la vérité devrait-elle à jamais demeurer occultée par le voile mensonger des rumeurs, des apparences ?
Publié le : lundi 1 novembre 2004
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EAN13 : 9782296377776
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MÉLANCOLIE AU SUD

Ecritures Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus Maurice TOURNIER, De source et de sable: Alger 1958-1961, 2004. Ronan le BERRE, De mots et d'écume, 2004. Robert POUDÉROU, Les Cahiers du grenier, 2004 Olivier FRIGGIERI, A Malte, histoires du crépuscule, 2004. John EPPEL, L'homme-girafe, 2004. Alain BLASI, Les couches profondes, 2004. Serge HOLDÉRIC, Je marche dans mon livre, 2004. Andrée MONTERO, Trois visages de femme, 2004. Geneviève BONNEMAN BÉMIA, L'ombre des songes et l'éclat des jours, 2004. Pierre FRÉHA, La diva des ménages, 2004. André VARENNE, Le parc à lièvres et autres nouvelles, 2004. François-G. BUSSAC, Plus jamais là, 2004. Lionel-Edouard MARTIN, Chronique des mues, 2004. Myriam DONZELOT, La Métamorphose de l'Axolotl, 2004. Joseph POLI, Mirka, 2004. Anna Luisa PIGNATELLI, Un fief toscan, 2004. Jacques HURÉ, L'incendie de I 'hôpital, journal 2000-2002, 2004. Derri BERKANI , Le tournesol fou. La bleuite, 2004. BUISSON Jacques, Brocanteur de l'oubli. A la femme dévoilée..., 2004 BRADY Patrick, Guruwari, un rêve de l'Australie profonde, 2004. DELLISSE Luc, La fuite de l'Eden, 2004. DURIN Jean, Le grand esprit vert, 2004. LAPRIE Gérard, Le grand passé, 2004. JEANJEAN Anne-Marie, SUN Shanshan, L'os et l'esclave, 2004. DUMONT Pierre, L'absence, 2004. MOUNIC Anne, L'autre et le furet du bois joli, 2004. OLINDO-WEBER Silvana, Le détroit de Messine, 2004. COHEN Daniel, D 'humaines conciliations, 2004. GARCES Maria deI Carmen, Regarde-moi dans les yeux, 2004.

Annick LE SCOËZEC MASSON

MÉLANCOLIE

AU SUD

L'HARMATTAN

Du même auteur
Aux Éditions de L'Harmattan,
essai, 2000

Paris
ET LA SENSIBILITÉ

RAMoN DEL V ALLE-INCLÂN
"FIN DE SIÈCLE",

Aux Éditions

Garamond,

Paris 2001

SUITE INDIENNE, poèmes,

En couverture: Paysages rochefortais

(Photos et montage: Jean-Claude Masson) L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE
L'Harmattan Hongrie Kosuth L. u. 14-16 1053 Budapest HONGRIE L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

@L'Hannattan,2004 ISBN: 2-7475-7332-X BAN : 9782747573320

CHAPITRE

PREMIER

Personne alors n'aurait su dire comment la Simca 1000 avait pu quitter son axe avant l'entrée de la ville, pour s'écraser contre le premier arbre venu. Sur le macadam, aucune trace de freinage, de geste brusque, de perte de contrôle, à supposer que l'assoupissement, brutalement interrompu, eût été la cause de cet écart fatal. Même l'horreur n'avait pas laissé sa marque sur les visages que l'onde de choc avait épargnés. La tête appuyée sur le rebord de la vitre, la passagère semblait endormie, le front lisse et comme étranger aux lésions mortelles dont un rapport écrit à la hâte dresserait la liste, établissant en termes scientifiques les causes d'un décès foudroyant. Tout faisait penser à un acte stoïque, à l'exécution d'une sentence. Une mèche flottante s'évadait de la portière et désignait dans l'air lourd la ligne plate de l'horizon. Lorsqu'un automobiliste arriva sur les lieux quelques heures après, la nuit braquait toujours son bouquet de regards, et l'odeur de la menthe sauvage qui poussait dans le champ voisin, saturait I'haleine caniculaire du plein été. Quant au conducteur, la cage thoracique enfoncée, il respirait toujours. Comment était-il au juste, le marin de Rochefort? Au fond, rien n'avait dû le distinguer des autres. Un de ces garçons arborant en toutes circonstances une tenue impeccable devant les filles qui montraient trop haut leurs jambes, myriade de reflets soyeux, scintillements de nacre et de mica, résultat de tous leurs corps à corps avec les vents brûlants de Fouras, de Port-des-Barques.

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Quand elle y repense, pourquoi est-ce toujours l'uniforme qui lui vient à l'esprit? Le pantalon large, le col amidonné qui partait en arrière, son échancrure discrète accusant la zone concave, d'un brun humide, logée à la base du cou. Elle l'avait rencontré dans un bal de 14 juillet où elle s'était laissé entraîner, comme à son habitude, sans grande conviction. ("Les cols-bleus, ça marine au grand air, la peau ravinée par les mauvais après-rasages, des eaux de Cologne à vous crever les naseaux. Et l' poudrin par là-dessus, et la photosphère, pour vous leur boucaner le cuir! Alors moi, 1'prestige de l'uniforme... !" Yvonne mentait avec un grand rire, une bouche vertigineuse.) Le costume ou plutôt la gangue, archétype d'une virilité confortable en ce qu'elle supposait d'impénétrable identité: le pantalon, le col recouvrant largement les omoplates, le béret de matelot; la blancheur, surtout, qui ressortait de l'ensemble, pour toujours associée aux étés rochefortais. La fête battait son plein sur l'esplanade du cours Roy Bry. Vaste zone de démarcation entre le centre ville et les faubourgs, consacrée aux manifestations officielles et qui s'offrait, le reste du temps, à la lassitude des pluies ou des fournaises, désespérant l'imagination, la consolant parfois, avec la constance d'un horizon plat et la meilleure des dispositions, par l'impression qu'elle menait à l'un des bouts du monde. Pour arriver au cœur de la ville, il n'y avait pas moyen de faire autrement que de prendre son mal en patience, les jours d'hiver surtout où, excepté les premiers jeudis du mois - champ libre aux forains, bonimenteurs fracasseurs d'assiettes, bateleurs et autres marchands d'étoffes, de voiles en nylon et de chichis -, l'ennui de la traversée avait le goût des temps immuables de l'enfance. Les yeux rivés au sol, naviguant sur l'asphalte, avec le claquement des chaussures des dames, des escarpins au bout élimé qui leur donnaient de l'allure et, surtout, imposaient le rythme de la marche. Le bruit parfois inégal d'un talon qui se déchaussait, déplaçait vers l'arrière le centre de gravité, provoquait un pivotement dans le déséquilibre et 8

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manquait de tout conclure par une entorse. ("Ce M. Hervaux ! Le roi du bricolage! Trois fois que je lui porte mes souliers à réparer! Tout ce qu'il trouve à dire: 'Vat' manière de poser le pied. Vous usez toujours du même côté, je n'y peux rien!' Avec un pareil état d'esprit, ce n'est pas lui qui risque de s'user quelque chose !") L'écoulement des heures dans cette démarche boitillante, sous la cloche de verre d'un ciel de confins qui lui avait donné, pour le meilleur et pour le pire, l'image même de la permanence. La main serrée dans la main de la dame - quelque voisine prévenante, une cousine de passage: "La p'tite, ça lui dégourdira les mollets !" -, le talon qui se cambrait, cassait la perpendiculaire, le crissement du talon sur le goudron sec et des jambettes qui, parfois, se mettaient à pédaler dans le vide. Il fallait, sur l'autre "rive", atteindre l'échauguette, vestige de protection guerrière dont l'origine relevait, pour les populations de la périphérie, d'une ère brontosaurienne, digne des fossiles que l'on trouvait encore dans les carrières de la région. Masse trapue, capable de coquetterie avec les premières floraisons, stable malgré l'arrachement qu'elle avait subi au flanc des remparts, et qui l'avait ramenée à une fonction purement décorative. En dépit d'une ignorance vigoureuse de tout ce qui n'était pas immédiat, rien n'empêchait toutefois les faubouriens, adonnés aux interprétations les plus sarcastiques ou farfelues sur son rôle dans le passé, de conserver à l'étrange tourelle sa vocation première: elle était le symbole d'une imprenable frontière. Tout près du Cours, côté périphérie, se pelotonnait un square où l'on avait I'habitude de faire des photos. Le décor convenu des rites de passage sacralisés, selon la saison, par la poussière ou la grisaille. (La transpiration de Béatrice sous son aube, on la devinait à ce plissement des paupières, à cette main posée à la perpendiculaire du front, qui lui faisait une frange cocasse, comme la visière d'une casquette surmontant le voile, ou comme le bec d'une volaille monstrueuse. Elle avait beau reculer en direction du platane, l'ardeur du soleil réfractée par la blancheur 9

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du tissu, l'obligeait à une contraction des muscles dans une grimace qui la défigurait.) Dans ce square, on organisait aussi tous les ans la kermesse des écoles. Un lieu sans surprise dans la géométrie de l'urbanisme Grand Siècle, où il parvenait à ranger docilement ses allées trop découvertes et ses pelouses à I'herbe précaire. Ce soir-là, la débauche pyrotechnique l'avait transfiguré. Aspiré par le champignon des lumières artificielles, il s'étirait en hauteur puis disparaissait dans les ténèbres, après une violente déflagration. Elles venaient d' arri ver, gagnées par la fébrili té qui comprimait les os du crâne, serrait les gorges dans son étau. Déjà les autres l'abandonnaient, entraînées par la masse quand, soudain, parmi les étincelles, au premier plan, elle perçut le choc des ombres, incessant. Comme une lame de fond, le marin s'était emparé d'elle. Il l'avait emportée sans préambule, la précipitant au milieu du remous. Elle ne l'avait pas vu venir et du coup, il semblait s'en donner à cœur joie de l'envoyer à droi te ou à gauche, sans ménagement, la lâchant subitement puis la rattrapant tandis qu'elle perdait l'équilibre. C'était une figure aux contours fuyants qui se distinguait par sa clarté sur le fond sombre. Prise par sa propre vitesse, elle se déployait dans le noir fondu du ciel, du square et des ombres, comme une grande voile nerveuse. Elle se laissa d'abord malmener, le décor autour d'elle absorbé par cette convulsion. Les arbres en feu au loin, le trou noir du ciel et le mouvement des ombres à son niveau, tout se brouillait dans un crépitement ininterrompu. Les sens désamorcés par le tintamarre de l'orchestre, elle était une matière inerte qu'une volonté étrangère, née d'une soudaine excitation collective, se serait plu à gouverner. Elle s'y livrait, sans autre résistance que la conviction d'une totale irréalité, éprouvant plus que jamais le fardeau d'un corps arrivé au point de lassitude où il permettrait, paradoxalement, comme un regain de curiosité. De quelle force se faisait-elle donc la proie? Était-ce le hasard qui 10

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déboulait après un long silence, sous ce ciel que les flambées du square repoussaient, à intervalles réguliers, sur ses hauteurs, tandis que les bras des danseurs finissaient par se mêler les uns aux autres en une forêt tentaculaire? Ou bien une fureur venue d'un autre temps? Peu à peu, comme un nageur qui vient d'atteindre le fond, elle se vit remonter, presque sans effort. Son sang se remit à couler; elle le sentit battre sous sa peau, prêt à broyer le confort d'une obscure passivité. Elle se ressaisissait au milieu du déchaînement, s'étonnait d'anticiper sur les manifestations de l'énergie qui l'avait brutalement touchée. Peu à peu, elle rentrait dans la danse, comme le dit une comptine, fredonnée autrefois, sans savoir alors que ce n'était pas de la ronde dont il s'agissait, mais des prémices d'un combat étrangement singulier. Elle trouvait même le moyen d'insuffler à son rythme ce qu'il avait toujours ignoré de la légèreté, ne perdant plus de vue la silhouette, vaguement profilée parmi les flammèches qui s'éteignaient en tombant sur le sol. Il lui sembla soudain que ses pieds ne la portaient plus tant elle allait rapidement. Elle avait des ailes, s'élevait au-dessus du vacarme, se laissant emporter au-delà du bras qui la menait, comme par un déplacement sélectif de l'atmosphère. Cessant ses voltiges, le marin avait ralenti. Il tentait de l'attirer et la forme maintenant se dessinait, pl us nette; elle se concentrait dans le moule d'un costume, clair sur le fond sombre qui s'embrasait régulièrement. Les mains glissées au bas de son dos, ill 'isolait, sa figure toujours prise dans un grand pan de nuit. Elle s'étonna du brusque changement. S'efforçant de deviner ses traits, elle le perçut confusément, à contre-jour. La transpiration inondait son front, ruisselait le long de ses tempes. Des lumières colorées l'incendiaient de leurs reflets, faisant dans ses yeux comme de petites explosions, vite diluées au milieu des sécrétions d'un tissu larmoyant. Elle avait levé la tête, mouvement d'oiseau fugace, saisissant dans l'instantané une expression plombée; de toute évidence, un affolement qu'elle mit sur le compte de sa Il

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subjectivité. Elle évita de répéter le geste, paupières abaissées,

légèrement engourdies avec pourtant, tenace, l'image de ce corps
qui émergeait comme un phare, après une longue traversée. Elle ne s'était pas aperçue que sa ceinture métallique, une chaînette comme on en portait alors autour de la taille en la laissant pendre sur le côté, le frappait à chaque pas, s'enroulait en claquant autour de ses hanches. Il avait grimacé: "Cette chaîne, il vaudrait mieux qu'elle ne fasse pas trop de dégâts !" Prestement, ill' avait décrochée, la soulevait au-dessus de sa tête, en la regardant d'un air faussement crédule puis, avec un geste d'avare, la faisait retomber dans l'autre main. Mais le marin avait un sourire ironique, et tandis qu'elle restait devant lui un peu sonnée, il ramassait la ceinture sur elle-même et la glissait dans sa poche. Ce qui est certain, c'est qu'avec lui allait s'effacer un autre Rochefort, hivernal et chaque fois plus imprécis, issu des années

d'après-guerre, avec ses artères pavées que leur vacuité rendait
plus larges encore, ses murs bas à la peinture défraîchie et, aux limites de sa géographie plane, comme un bras asséché qui aurait échappé au cours indolent du fleuve, son impasse aux Mathurins. Située en zone intermédiaire entre les faubourgs et la partie ancienne de la cité, elle n'avait guère bénéficié des restaurations destinées à effacer, dans les années soixante, la grisaille de lointaines heures de plomb. Avec ses hôtels de passe, elle servait de brise-lames aux vagues des jeunes soldats qui, tous les soirs, envahissaient à grandes enjambées les voies étroites autour de la base, pour se rassembler dans l'axe principal menant au centre ville. Sans crier gare, une marée montante, houleuse, un flux de santé robuste déferlait alors sur la chaussée, emportant tout sur son passage. Comme sur un signal, chaque jour à partir de six heures, la rue des Trois-Frères se vidait subitement de ses riverains pour abdiquer devant des rires tumultueux, des foulées alertes, des rugissements.

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Rochefort des après-midi d'hiver à ne pas mettre un mot sur ce qui s'abattait tous les soirs sur la ville, tandis que le jardin se rétrécissait, calqué sur ceux de Lilliput, s'éloignant lui aussi irrésistiblement, et qu'elle s'enfermait avec le pas de la troupe sur le bitume, pleine d'une ardeur cruelle comme une déclaration de guerre, tous les jours à la même heure, dans la pétarade des automobiles et des vélosolex. Elle avait envié leur insouciance et même, avec le temps, la convoitise qui dilatait leurs pupilles au spectacle d'une paire de cuisses trop dénudées, d'un arrière-train ou d'un buste rondement moulés, et trouvant toujours sa réplique dans le coup d'œil furtif sur la vareuse ou le béret, le torse généreux, le port de tête et ce derme caramélisé qui jaillissait, par contraste, d'une blancheur aveuglante. Avec le temps, elle apprendrait même à atténuer son jugement, au nom de l'indulgence auquel contraint cet authentique chemin de croix: le regard porté en arrière. Ces jeunes gens, au fond, n'avaient pas grand-chose à voir avec les personnages bondissants d'un film qui, un an avant la grande secousse nationale, avaient égayé de leurs entrechats les dalles roses de la place Colbert. Éjectés de quelque arrière-pays sans avenir, par un sort qui décidait invariablement au jour de leurs dix-sept ans, c'est dans les festivités d'un bourg reculé, noces ou commémorations officielles, qu'ils avaient appris un maladroit pas de danse destiné à leur garantir le succès. Alors, en quoi pouvait-il leur ressembler, le marin de Rochefort ? Lorsque la sirène retentissait et que s'ouvraient en grand les portes de la base pour lâcher, rue des Trois-Frères, ces masses bruyantes et énergiques, elle quittait au pas de course la grandmère, la petite maison adossée à l'immeuble, dans un oubli de tout, presque animal. Collée à la vitre d'une fenêtre haut perchée, pendant des heures que l'ennui tenait sous sa poigne, elle attendait la fin de cet ouragan, sachant qu'une autre peur viendrait, avec la tombée de la nuit. Finalement, le bruit des chaussures cloutées et les clameurs n'étaient rien. À partir du moment où le jardin, à 13

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l'autre fenêtre, de l'autre côté, n'offrait plus à la vue que le vide d'un lieu brutalement déserté. Parmi les filles qui l'avaient emmenée de force ce soir-là, Marie-Ange, Angela ou Angie selon I'humeur ou la circonstance, incarnation approximative de quelque message céleste égaré icibas, se démenait au milieu de toutes celles qui étaient venues vérifier si, sur le cours Roy Bry, comme sur le pont célèbre, "l'on y danse". L'une d'elles, maquillée jusqu'à l'outrage, avait crêpé très haut sa crinière oxygénée. Comment imaginer Yvonne, goulûment rose et ronde, sous un autre jour que le chef toujours surmonté de cet édifice fragile qui en arrivait à frôler la transparence et qu'elle continuait de décolorer inlassablement? L'ostentation d'un attirail de séduction à la MGM, inspiré de magazines qui persistaient à tenir leurs modèles éloignés des revendications libératrices, gorge et hanches plates, chevelure frisée à la Angela Davis, et proposaient le rêve d'ongles acérés, de poitrines pigeonnantes dont la jeune fille venait compléter les effets par des éclats de rire aguicheurs en lieu et place de toute conversation. "Elle est loin d'être sotte, pourtant, la Belles-Joues, avait décrété Marie-Ange, mais, franchement, je ne comprends pas cet entêtement dans la caricature !" Elles avaient sympathisé avec le groupe des marins et Jo, une femme miniature, le nez

retroussé, s'était éclipsée dans un bar, le dernier ouvert, avec l'un
d'entre eux. Les feux s'éteignaient peu à peu; le cours se vidait, spectacle de pétards éclatés, odeur de poudre qui piquait le nez et provoquait des éternuements en cascade avec, en toile de fond, un braillement musical auquel plus personne ne prêtait attention. Le marin s'était éloigné. Le torse bombé exagérément comme un personnage de cartoon, un Popeye improvisé, il prenait de grandes inspirations comme s'il allait engloutir l'ombre, en se pavanant avec des œillades de Don Juan des faubourgs. La petite Jo revenait - on n'attendait plus qu'elle - avec son marin qui la soutenait tant bien que mal. Elle avait passé la soirée 14

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à boire. D'un geste grossier, l'autre, un certain Gilles, fit comprendre qu'elle était ivre. Le soupir de l'Ange mit fin au bal: il commençait à se faire tard. Une bonne humeur s'échelonna toutefois par les trottoirs, débordant sur la chaussée. Le marin allait et venait, chuchotait une plaisanterie, puis s'éclipsait au milieu des gloussements. Ils arrivaient chez Jo, l'une des sorties de la ville, sur la route de Beaulieu. Un chemin goudronné, une ancienne voie paysanne où l'on devait se crotter les mollets autrefois, au temps - bouses et fange sur lit de fumier - plus zolien que pastoral, des bergères et de leurs tourtereaux. Sous la lune, une campagne éclairée servait d'écrin à la maison des Chassériau, construction de bois, œuvre du père ("Celui-là! À trimer toute sa vie aux Bois Déroulés, y'a que l'huile de coude qu'il n'aura pas eue gratis l"). Il fallait marcher deux kilomètres environ avant de la voir, juste après un virage, posée au milieu de son verger. "La gosse n'a pas cessé de dérailler, ce soir-là. Sais pas ce qui lui a pris. Tout était clair pourtant entre nous, y'avait pas à tortiller! Saperlipopette ! Se donner en spectacle comme ça !" La petite Jo, méconnaissable, le visage livide, les yeux évaporés, regardant partir comme des bulles les propos incohérents qui peinaient à trouver l'issue de sa bouche. Le marin Gilles, traînant le pied avec son fardeau alourdi de mauvais rêves, les épaules courbées comme s'il portait sa croix: "Z'avaient tous compris, va ! Depuis un certain temps déjà! Inutile de gaver les rumeurs !" Parvenu devant la cabane de Blanche Neige ("Arrête, Angie, l'aîné de la tribu n'est pas aussi nabot que cela l"), le marin fait signe de se taire. Sans une hésitation, il a décroché le bras de la petite Jo pour le passer autour de son cou. D'un geste résolu, il l'a désignée pour qu'elle en fasse de même. Le groupe est resté sur le bord de la route à parler tout bas. Ils franchissent la barricade avec, entre eux, ce corps inerte et comme suspendu dans une torpeur létale, le front rejeté en arrière dans un mouvement de 15

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roulis sur leurs épaules. Une fois le bruit des voix évanoui derrière eux, la lumière s'est subitement ravivée. Ils traversent le jardin d'un pas lourd, étouffé par une herbe épaisse. Sommeil général dans la maison. Il leur faut, pourtant, ramener la fille, comme des voleurs repentis, hisser son anatomie au Bois Dormant le long de l'échelle de meunier, sans faire craquer le bois. Le verger, par chance, semble agité de froissements, petits rires, cris, voix allègres. Une farandole invisible entre les arbres. Là-haut, la fenêtre est restée ouverte sur un rayonnement incisif comme du verre. Depuis la chambre, ils ont vue sur le jardin où l'ombre semble traquée par une lumière exceptionnelle. Celle-ci, par moments, parvient à son but et les deux antagonistes alors s'étreignent, amortissant le paysage sous une molle écharpe de brume, puis se séparent à nouveau en se cherchant parmi les branches. Ils ont couché la petite Jo. L'ont déchaussée et étendue sur un lit toujours défait. Ils ont vu ensemble, encadré par le montant de la fenêtre, le verger qui s'immobilisait. La lune y promenait sa lanterne gelée, voilée de poussière sidérale et de froid. Elle l'ancrait dans les feuillages, les creusant par endroits pour leur communiquer une vie fourmillante. Rires mutins, démultipliés par leur écho. Joie délicate et cruelle. Délicieuse et torturante. La scène les retint un instant de respirer. Le temps de déceler dans l'air du marin quelque chose d'inhabituel, un sentiment réprimé, devenu plus aigu par l'effort qu'il aurait mis à le dissimuler, et qui le rendait subitement attachant. Ils sont repartis, prudents comme des loups. Descendre l'escalier s'avérait plus difficile que de le gravir. Chaque marche gémissait, contraignait à calculer le poids des pas en s'agrippant à la rampe mais, sans trop tirer dessus et puis, derrière, le geste, un faux mouvement, une pression ferme des doigts. Dehors, le bruit des voix semblait lointain, comme une réverbération du chahut de la mer. Un coup d'air passa à travers une nappe de lumière, lui arracha un éclat pour le coller vibrant 16

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contre ses tempes. Au même instant une forme blanche se rapprocha. Une haleine ambrée, mêlée à la sueur diffusée dans la maille du costume. Le contact de lèvres tremblantes, presque maladroites. Elle s'écarta. Un œil qui feignait d'être distrait et fuyait n'importe où. Comme par hasard, la lumière s'était retirée de sa tête et partait se frotter contre les branches. Elle fit mine de s'intéresser à l'élégance fortuite avec laquelle elle fendait de nouveau les feuillages. Moins à craindre au fond, cette sensation d'une viande crue plaquée contre la bouche, que de s'abuser sur la nature de ce qui avait soudain traversé le regard du marin. Le silence s'échoua à leurs pieds, défonçant le sol comme un bloc de pierre. Elle se mordit la langue, laissa ses dents s'attaquer à la muqueuse de cette cavité douloureuse. Comme un enfant surpris, elle porta la main à sa bouche, tourna les yeux vers lui pour recevoir, de plein fouet, le choc. En se taisant, le visage immobile, tendu vers elle, le marin récupérait le déséquilibre et, tandis qu'il campait dans le refus, le front buté, la bouche pourtant malicieuse - une ride ascendante des commissures peut-être, rien de plus, qui lui donnait toujours un air ambigu, comme une raillerie désenchantée -, elle crut lire un instant le malaise. Presque une lueur de peine. Le souffle haletant fut emporté par le bruit des feuilles. Accaparé par des forces invisibles, il partit se déchirer au fond du jardin. - Y'a des choses, des fois, qui feraient croire en Dieu! Elle haussa une paire d'yeux ahuris, bredouilla, tandis qu'il poursuivait, enchaînant comme si elle n'avait pas parlé, comme s'il s'adressait à une figure lumineuse et sans vie: "Qu'en penser, autrement, de cette impression si particulière, que l'on se connaîtrai t ?" La tête dans les épaules, comme épouvantée, elle fit quelques pas devant lui. La respiration enfantine derrière la fenêtre roulait comme une vague, devenait une rage plus sourde que les craquements de la maison, que le tumulte dans les feuilles. Un 17

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tonnerre. Le marin eut un petit rire et elle n'aurait pu garantir que, cette fois, il n'en profitait pas pour se moquer ouvertement d'elle. Il souffla, prit un air las, comme très ancien et, maintenant son profil incliné contre les branches, avec l'auréole argentée que lui faisait sa transpiration: - Qu'est-ce que tu crois? Il joignit les mains et, comme s'il implorait le ciel: - Sûr que j'suis pas grand-chose. Un fils de la lune. Qui s'souvient plus bien. Pas c'qu'on fait d'plus gênant! Il se retourna, s'épongea d'un geste brusque du bout des doigts et le regard maintenu sur elle: "Je dois confondre". Le sourire creusa une brèche entre ses joues. Il décrivit un ample geste avec le bras, caressant les branches, pointant du doigt l'invisible: "À cause d'elles, je pense! Les fées! Elles m'ont tourné la cervelle". Il s'esclaffa encore et elle remarqua le son bizarre de ce rire violent. - Tu n'aimes donc pas les cerises? Il en avait arraché une poignée qu'il lui avait lancée tout à coup, et l'arbre d'ailleurs continuait de trembler d'avoir été secoué si frénétiquement. Les fruits retombèrent autour d'elle. Elle l'observait, sous les branches, la tête renversée, découvrant ses dents, crachant les noyaux, mordant la chair avec une volupté exagérée, à la fois ingénue et sadique. Les filets de sueur se dilataient sur ses tempes, se rejoignaient sous son menton. - Nous, on en faisait des boucles d'oreille. - Cerises d'amour aux roses pareilles, chantonna le marin, tombant sous la feuille en gouttes de sang... Il esquissa un pas sur le côté, en chassant un pied vers l'autre avec une légère affectation: - Savent pas pardonner, ces gonzesses!

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D'un bond, il s'élança en hauteur, heurtant les branches avec sa tête. Il tourbillonna sur lui-même, puis s'arrêta brusquement, le corps à l'oblique, au bord de la chute. Elle vit encore comme tout se retenait de bouger pendant que les voix s'éparpillaient au loin. Le profil en arrière, les yeux soudain dans un fouillis d'étoiles, le cou ployé faiblement, le marin se délectait maintenant sous les feuilles. Le chuchotement à peine audible avait repris autour de lui. L'ombre jouait sur son visage, mais il semblait s'abstraire, tout entier dans l'acte de saisir les grappes à pleines mains, de les enfouir dans sa bouche. Elle voulut croire à une forme de désinvolture, une impulsion naturelle qui survivait à tout. Bercé par le mouvement intermittent qui agitait les branches, il s'offrait, avec une cruauté pardonnable, aux faveurs des fées. Elle observait le marin sous les cerisiers; les heures continuaient de s'élever comme autrefois, avec leur silhouette de cerfs-volants engloutis par la nuit; les voix s'étiraient par-delà la barrière; les fées se poursuivaient, toujours plus délurées, à travers les feuillages. Même s'il feignait alors, se dirait-elle encore longtemps plus tard, en ce lieu et cet instant si "particuliers" : "Admettons-le! Soit !" Elle se pressa pour rejoindre le groupe qui rêvassait sur le bord du talus. "Z' avez réveillé personne, j'espère !" L'Ange guerrier venait de faire retentir le premier coup de canon. La terre trembla. Mise en mouvement très progressive malgré le ton. Comme une reprise au ralenti après un arrêt sur image. On entendit bâiller. Le dépliement de membres engourdis. "Parce que moi, j'en connais une qui va dérouiller !" "Et de qui parlez-vous ?" La voix était presque fluette. Un grand pendu de marin qui se relevait en frottant l'arrière de son costume, taché de chlorophylle. "Et de qui veux-tu donc ?" L'ami de Jo s'essuyait les yeux, se moquait en douce, scrutant la silhouette qui peinait à se redresser, avec l'envie manifeste de la 19

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voir s'écrouler. Le garçon avait passé un moment en tête-à-tête avec Yvonne - "D'où est-ce qu'il sort, celui-là ?" -, lui expliquant comment on dansait dans les fest-noz de son lointain et pluvieux pays, avec une haleine de fantôme, noyée de cidre brut et de chouchen. La tourterelle avait fait la moue, plus convaincue par les adeptes du joue contre joue que par les nostalgiques des ferveurs identitaires. À les voir ainsi, ils avaient dû tous s'endormir, avec les yeux ouverts des morts ou des rêveurs. Continuant d'agiter son froc, le Breton, reprenant vie, commençait à siffloter, sans trop savoir pourquoi, un air qui lui revenait en tête, en modifiant malgré lui les paroles, agacé de constater qu'il ne les connaissait plus. "D'où il sort, celui-là ?" s'écria l'ange gardien. "C'est de moi que je parle, pardi !", sacrifiant un reste de bonne humeur, tandis que le marin Gilles reprenait à son tour la mélodie: "Pardi, un fêlé des Côtes-du-Nord !" Le sourire plein de malice, en détachant bien: "Auprès de ma blonde, qu'il fait bon dormir !" Il avança de quelques pas en direction du marin, le prenant à part, l' œil pétillant, la mine rigolarde: "Alors, ça y est, vous avez réussi à la mettre au paddock la môme? C'était pas du nanan, c't'affaire. Pauv'gosse, ce qu'elle tenait !" Courant derrière son interlocuteur qui venait d'accélérer le pas: "Pétée comme un coing! Ronde comme une queue de poêle, c'est le cas de le dire, hein !" Le petit groupe avait commencé à avancer, distanciant de quelques mètres les deux comparses. Au petit rire niais et sans joie qui se diffusait dans son dos, s'accrochant de toutes ses griffes aux pans de sa vareuse, le marin se retourna, attrapa le lascar par le col, le tira à Iui brusquement et, le toisant, les dents serrées: - Quartier-maître Blaise, foutez-moi la p...! - OK ! fit l'autre. Mais, juste ça. T'as bien vu quand même! Pour la ramener, j'ai dû sortir mes muscles de déménageur! Me suis rattrapé, reconnais! Oublie pas, vieux, c'est moi qui l'ai 20

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coltinée, et j'ai bien cru que j'y arriverais jamais. S'il n'y avait pas eu !'aut'pomme... Il envoyait la tête sur le côté, gêné par la poigne du marin, à demi étranglé, désignait du menton quelqu'un devant. Le matelot de Saint-Brieuc avait soufflé comme un bœuf, sans trop le montrer, et quand ils étaient parvenus devant la maison, il s'était affalé sur le bord du talus. - Ce sont tes affaires! - P'têt' que j 'vais y aller la semaine prochaine, finalement. Voilà! A va me présenter ses parents, son frère aîné, l' cadet, I'benjamin, le chat, le chien et tout l' restant. - Tu n'as qu'à te confesser. - Parle-moi autrement! Que tu le veuilles ou non, entre toi et moi, c'est passé par l'enfer. Néglige pas ça ! Alors, la p'tite Jo... eh ben voilà! J'le ferai, mec, j'le ferai! Et p'têt' qu'après, on fera la cueillette, en contant fleurette. Tout s'arrangera avant. .. que les étourneaux, y z'aient tout raflé. - P'têt' bien, fit le marin qui avait lâché sa prise. Mais moi, l'amitié, l'amour, les pactes, j'y crois pas. - Fontaine, j' boirai plus ! - Fais ce qui te chante! Et puis, tu as raison, il est bien court le temps des cerises... Il lui donna une petite claque sur l'épaule et, abandonnant à ses turpitudes l'âme damnée qui trottinait derrière, rattrapa le groupe à grandes enjambées. Il laissèrent la campagne derrière eux Le marin marchait devant, distribuant à droite et à gauche ses facéties, exécutant de petits pas chassés, puis s'immobilisant en diagonale au-dessus de son ombre chancelante. Le marin Gilles fredonnait encore, en se glissant ici ou là, furtif comme un rat. Le grand Celte secouait les jambes de son pantalon, avec de grandes claques sur ses cuisses, le visage penché en avant. Quant à l''Yvonne aux beaux bras, brandissant la torche de sa chevelure filasse, elle titubait, les yeux

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en coulisse, et tordant sa croupe moulée dans un pantalon à pattes d'éléphant.

~~f-,. M\

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