Negropo rive gauche

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De facture historique, ce premier roman fait partager au lecteur les tribulations des "Colons Feillet", qui lancèrent la culture du café en Nouvelle-Calédonie. Verdoyante et fertile, la belle vallée de Negropo, près de Canala, fut un haut lieu de la colonisation libre promue par le gouverneur Feillet pour développer l'agriculture et mettre fin au bagne. Soumis à l'Indigénat depuis 1887, les Kanak furent déplacés de leur terre ancestrale, qui se révéla inhospitalière pour ses nouveaux occupants venus de France.
Publié le : lundi 1 décembre 2008
Lecture(s) : 266
EAN13 : 9782336274317
Nombre de pages : 247
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NÉGROPO,
RIVE GAUCHELettres du Pacifique
Collection dirigée par Hélène Colombani,
Conservateur en chef des bibliothèques (ENSB), Déléguée de la Société
des Poètes Français, membre de la SGDL.
Cette collection a pour objet de publier ou rééditer des textes
(romans, essais, théâtre ou poésie) d'auteurs contemporains ou
classiques du Pacifique, ainsi que des études sur les littératures
modernes, les traditions orales Océaniennes (mythologies, contes
et chants), et les Sciences Humaines.
Contact: helsav@mls.nc
~à parus dans la Collection I
1- Les Terres de la demi-lune, Nouvelles par Hélène Savoie, 2005.
2- L'lie-monde, Nouvelles par Dany Dalmayrac.2005.
3- Mystérieuses civilisations du Pacifique, essai par Christian Navis.
2005
4- Du rocher à la voile, recueil de textes des écrivains du Cercle des
Auteurs du Pacifique (CAP), 2006.
5- Les Montagnes Du Pacifique, roman marquisien de Dominique
Cadilhac. 2006
6- Coup de soleil sur le Caillou. Nouvelles, par Joël Paul, 2006.
7- Colons, créoles et coolies, essai sur l'apport créole en
NouvelleCalédonie et le Tayo de Saint Louis, par Karin Speedy, (Université
d'Australie) 2007.
8- Quel ennui! Essai philosophique et littéraire par Alain Jay, 2007.
49- Show Pacifique (Manou et nœud papillon) mémoires, par Gilbert
Thong, 2007.
10. La France dans le Pacifique, les enjeux de la puissance par
Nathalie Mrgudovic préface de Michel Rocard, (Université de
Manchester, UK), 2008.
Il. L 'œil en coulisses, (souvenirs de scène) par Régine Reyne, préfacé
par Annie Cordy, 2008.
12. L'administration des aborigènes d'Australie depuis 1972, par
Isabelle Auguste, Université de la Réunion! Australie, 2008
13. « Le Calédonien», roman par Joël Paul, 2008
5<D L'Harmattan, 2008
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://\\ \\ \\.1 ihrai richarlllattan.colll
d itTusion. harmattan'lI wanadoo. fr
harmattan] (a'wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-06694-6
EAN : 9782296066946JERRY DELATHIÈRE
NÉGROPO, RIVE GAUCHE
ROMAN
.f!.eJbœ6du,
9'adf«pu
14-L'HarmattanDu même auteur:
. Ouvra2es :
« Ils ont créé La Foa - Familles pionnières de Nouvelle-Calédonie;
18711920» ; Monographie historique de 380 pages éditée par la mairie de La Foa
(janvier 2001 - épuisé).
« La Foa - 120 ans d'histoire municipale» : Monographie historique de 252
pages, éditée par la mairie de La Foa (juin 2004).
. Articles in revues historiaues :
1. in Bulletins de la Société d'études historiques de la
NouvelleCalédonie. Nouméa:
« Pierre Bergès : des caféries du col d'Amieu à l'Union Française» n° 130,
2002. «Le premier concours agricole de Bourail,o 13 et 14 septembre
1877 » : n° 132, 2002.
« Un aperçu de la discipline pénitentiaire sous la llIè République: l'exemple
du Camp Brun (1887-1895) »: n° 134,2003.
«Hémiléïa vastatrix: le grand malheur des planteurs de café»: n° 135,
2003. «Histoire de l'implantation mariste dans la région d'Uaraï
18731932 » n° 139,2004.
«Louis Nouët (1844-1933), Saint-Cyrien, gouverneur de la
NouvelleCalédoniede 1886 à 1888 » : n° 141,2004.
« Isidore Pancher, jardinier botaniste du gouvernement» : n° 142 ; 2005.
« Une dangereuse activité d'antan: la pêche à la dynamite» : n° 145,2005.
« La croix et l'épée - Amédée Courbet, gouverneur de la Nouvelle-Calédonie
d'août 1880 à septembre 1882 » : n° 148, 2006.
«Le centre de Bourail au début du XXème siècle: crise économique,
initiatives agricoles et retrait pénitentiaire (1903-1914) » : n° 150, 2007.
« Des conséquences de l'insurrection de 1878 : le régime de l'indigénat en
Nouvelle-Calédonie (1887-1946) » n° 156,2008.
2. In Revue de l'Association des Archives d'Outre-mer
(AMAROM). Aix-en-Provence
« Ils ont créé La Faa» dans « Ultramarines » n° 21, « Bagnes et Bagnards »,
2001 ;
))« De l'île de Beauté à l'île de l'oubli» in « Ultramarines n° 22, « Corses et
Outre-mer >),2002.
8Particioation à des ouvra2es collectifs:
« Une histoire en 100 histoires; L'histoire calédonienne à travers 100 destins
hors du commun» : ouvrage collectif, Bambou éditions et GRHOC, Nouméa,
2004 (portraits d'Ataï et de Roch Pidjot, p.p. 20 et 63).
« L'empire colonial français en 1853 » dans « 150 ans de mémoire collective
calédonienne » : musée de la Ville de Nouméa, 2003
« Vos papiers, s'il vous plaff»: Les différents statuts de la population de 1853 à 1946» musée de la ville de Nouméa, 2007 (direction
de l'ouvrage).
« Métissage forcé ou volontaire: un exemple d'acculturation rapide, les
Indiens de Nouvelle-Calédonie» dans « Annales d'histoire
calédonienneVolume 1 : La Nouvelle-Calédonie, terre de métissage », éditions Les Indes
Savantes,2004.
« Aux origines des actuelles tribus de Boulouparis »in: « Annales d'histoire
calédonienne - Volume 2 : Les Kanak et I 'histoire », sous la direction de Eddy
Wadrawane, éditions Les Indes savantes, 2008.
Réédition du livre de Jean Mariotti: « Toghi - Notes ethnologiques et pièces
radiophoniques» pour la réédition des œuvres de Jean Mariotti; Nouméa,
2003.
Articles dans des documents oéda202iaues du CDP (Nouméa)
« Histoire, Nouvelle-Calédonie, cycle 3 », (2007) et dossier 6: « Les
principales révoltes kanak-1878 et 1917 »
D.V.D: «La Nouvelle-Calédonie: colonie pénitentiaire - Transportation,
déportation, relégation »,2005.
Mémoire d'Anthrooolo2ie sociale et ethnolo2ie
« ORi, le terroir assassiné, Impact du fait colonial sur l'organisation foncière
et sociale d'un terroir kanak d'origine» : la société kanak pré-coloniale
établie dans la région d'Uaraï (La Foa-Moindou) et son devenir face au fait
colonial. Sous la direction d'Alban Bensa, 2006, pour l'obtention du diplôme
de l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS-Paris), obtenu avec
la mention «distinction ».
9. Conférences:
En Nouvelle-Calédonie: (Association «Calédoniens »): musée territorial.
Centre socio-culturel de La Foa, et diverses mairies (Pouembout, Mont-Dore,
Sarraméa, Farino), etc...
Au Japon: série de conférences à Kyoto, Fukuoka et Tokyo, données
conjointement avec Didier Daenninck, «( Le retour d'Atai" ») en avril 2003.
10Préface
Vingt ans après les Accords de Matignon qui devaient résoudre
le conflit Calédonien, à l'heure des réconciliations, il est important que
la veine romanesque calédonienne, qui connut son heure de gloire avec
des écrivains insulaires tels que Georges Baudoux, Jean Mariotti, ou
Paul Bloc, reprenne son essor grâce aux enfants de cette Terre que
d'aucuns nommèrent «La Nouvelle », «Terre de bagne », «Terre
violente », «L'île la plus proche du paradis », «le Cail/ou », «le
1
séjour paisible », ou encore du lapidaire «pays du non-dit» : autant
de patronymes élogieux ou marqués du sceau du silence, voire de
l'infamie.
Ce roman, écrit par un Calédonien dont la famille est issue à la
fois de la colonisation libre et pénale, est l'illustration de ce timide
renouveau, de cette difficile reconquête d'une parole oubliée après tant
d'aléas historiques, tant de« tabous» explicites ou implicites.
Se pourrait-il que les écrivains natifs de cette île, quels qu'ils soient,
puissent exprimer leur véritable histoire, qui est aussi celle de leurs
ancêtres, de leur communauté? Se pourrait-il que le voile soit levé sur
certains sujets interdits, comme osa le faire Denise Anne Pentecost dans
son beau roman «L'appel du Pacifique2» qui relate l'histoire de sa
famille?
La littérature d'un pays est révélatrice de ses malaises identitaires :
celles de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande ont su dépasser les
clivages, voire les différends ethniques pour prendre un essor
international. Les auteurs maoris ou aborigènes y sont représentés avec
les natifs d'ethnie blanche: «Nous sommes tous Kiwi », fut la devise
1
«Dans l'ombre de Satan à la Nouvelle », roman de Charles Nething, «Terre
violente », roman de Jacqueline Sénès, «L 'fie la plus proche du paradis », de
Philippe Godard,« La conquête du séjour paisible », roman de Jean Mariotti, «Le
pays du non-dit », essai de José Barbançon.
2
Edité chez Laffont.des écrivains néo-zélandais, invités en France pour les «Belles
étrangères ». En Nouvelle-Calédonie ne serait-il pas regrettable que
d'aucuns, souvent nouveaux venus drapés de supériorité et bénéficiant
de tous les moyens, désireux d'imposer leur règne sans partage sur
l'édition, jettent le vieil anathème « colonialiste» sur des écrivains du
pays pour les discréditer? Assisterait-on à l'émergence d'un
néocolonialisme intellectuel et culturel?
En matière de littérature il est de bons crus de terroir, et d'autres qui
n'en sont que de d'imparfaites imitations. Les valeurs communes sont
innées, ce sont celles de la Terre où les ancêtres ont vécu, aimé, lutté,
souffert, et reposent pour l'éternité.
Qui mieux que Giono chanta la Haute Provence? que Marie Susini, la
Corse secrète? Que Soljenitsyne, Pouchkine ou Dostoïevski, la Russie
éternelle? Que David Malouf, Peter Carey, Les Murray ou Patrick
White, l'Australie solaire et ténébreuse? Que Catherine Mansfield la
Nouvelle-Zélande, idéalisée par ses souvenirs d'enfance?
Fait révélateur: le manuscrit de «Negropo rive gauche », écrit depuis
six ans, fut refusé par l'édition locale sans explication: «Nul n'est
prophète en son pays. »
Au lecteur d'en juger.
Ce roman décrit ce que furent les débuts de la colonisation libre au
dixneuvième siècle, tout le contexte historique y est exact, de même que la
plupart des personnages, qui furent inspirés à l'auteur par ses ancêtres et
leur entourage: Etienne «Brissac» est son bisaïeul, vigneron originaire
de la Loire, son histoire est véridique: sa venue en Calédonie comme
« colon Feillet », sa difficile installation à Négropo pour y cultiver le
café, son union avec Céleste Arentès3 issue d'une bonne famille du
3 Née Bergès, son père Paul, en réalité Joseph Bergès, de noble origine mais qui fut
ruiné, venu du Béarn avec ses enfants, dont les quatre fils furent Auguste (mort à 18
ans), Jean Baptiste (dit Honoré), Paul, et surtout Pierre, qui deviendra plus tard une
personnalité politique, l'un des précurseurs en février 1953, avec Maurice
Lenormand, de l'Union Calédonienne, parti qui amena les premiers mélanésiens au
Conseil Général: Doui Matayo Wetta, James Haeweng Rock Pidjot, etc. ( lire le livre
de Jean Leborgne « La NC de 1945 à 1968, la confiance trahie », édition l 'Harmattan
).
12Béarn venue s'installer au col d'Amieu. Les autres personnages du
roman, Jules Rebichon, le colon voisin et ami d'Etienne, Antoine qui se
suicida après avoir appris le décès de son épouse en France, ou encore
les Duval, repartis après la noyade de leur enfant unique, sont
authentiques. D'autres personnages sont purement fictifs: c'est
heureusement le cas de l'abject Dauvert, dont l'auteur précise que les
viols commis au début du roman, dans le chapitre qui concerne la
répression de l'insurrection de 1878, nécessaires aux besoins de l'action
dramatique, n'ont pas de fondement historique, ils auraient été
sanctionnés par la hiérarchie militaire.
Par contre les divers crimes des bagnards évadés qui se
cachaient en brousse des gendarmes et des colons, mettant en danger les
familles de ces derniers, furent bien réels, et lui ont inspiré plusieurs
épisodes (l'agression de Marie, et le guet-apens tendu à Etienne par une
bande d'évadés qui errent dans la région de Canala). Siwé la kanak, les
engagés indonésiens, ou les libérés, sont des caractères fictifs, mais
proches de la réalité de l'époque.
Sans parti pris, l'auteur nous montre le microcosme de la
brousse calédonienne dans toute sa vérité humaine et sociale. Quels que
soient leur camp, leur ethnie, les uns sont des justes, comme Etienne,
Jules, ou Natéré le chef kanak qui recueille Siwé, les autres sont avides
de pouvoirs et prêts à toutes les ignominies ou trahisons, pour satisfaire
leurs bas instincts ou leur cupidité: Dauvert, l'évadé Mohamed ou le
kanak Nondo qui participe à la traque des tribus insurgées et livre Siwé,
contre sa part de butin. Cette peinture est complétée par celle des
bagnards et des libérés, les uns criminels irréductibles, les autres
souvent condamnés au bagne calédonien pour des délits mineurs.
La vérité historique si difficile soit-elle à dire, fait la valeur de
ce texte dominé par la figure généreuse du jeune colon Brissac, (le
« C%n Brossard» fut également inspiré par une figure bien connue de
Ponérihouen) : il consacre tout son labeur et sa peine à sa concession,
alors que Dauvert veut tout obtenir par la force. Les personnages
féminins font preuve d'un grand courage: Siwé, la captive, qui se venge
de son violeur dans un acte désespéré, Marie, qui perd son enfant,
Céleste Arentès, jolie fille qui doit renoncer à ses rêves romanesques
pour se plier à la dure réalité de la brousse où les partis sont rares, et se
13résigne à épouser un homme qu'elle n'aime pas, ou encore Natinem
l'engagée javanaise. Elles affrontent toutes les épreuves, toutes les
souffiances et tous les dangers de ce monde brutal et sans merci, où la
générosité est confondue avec la faiblesse. C'est d'elles que naîtront les
nouvelles générations, souvent métissées, qui composent la Calédonie
d'aujourd'hui.
Le roman historique reprend ses lettres de noblesse en
NouvelleCalédonie grâce à cette authentique saga d'un « colon du café », (qui
prend la relève du mémorable « Colon Brossard» écrit par Paul Bloc,
écrivain de la brousse calédonienne 4).
Je sais combien les descendants des pionniers seront sensibles à ce livre
où plusieurs de leurs familles sont évoquées. Mon vœu est que les
jeunes Kanak y découvrent ce que fut l'histoire et la lutte de leurs
ancêtres, et que d'autres lecteurs - immigrants récents, ou étrangers - y
trouvent matière à réflexion, de sorte qu'après l'avoir lu, ils portent un
autre regard sur ceux qui ont tant souffert et lutté pour cette terre
«promise» .
Hélène Colombani
Conservateur en Chef principale des Bibliothèques (AENSB Paris)
4/ Réédité par la Sodtété des Etudes Historiques en 1990, avec une présentation de
l'oeuvre de Paul Bloc par Hélène Colombani et une biographie de Michel Amiot.
14La voix du contentement est de s'en tenir à sa nature profonde et
de la suivre là où elle vous mène.
Charles Frazier
Retour à Cold Mountain
Note au lecteur:
Une plantation de cafe se nomme, dans le dictionnaire, une cafeière. En
NouvelleCalédonie, on parle plus souvent de « caferie ». C'est le terme que les colons
utilisaient, c'est celui quej'ai choisi d'employer dans cet ouvrage. J. DIntroduction
Ce roman a pour cadre la région de Négropo, située sur la
commune de Canala, sur la côte Est de la Grande-Terre. Cette partie de
la Nouvelle-Calédonie, comme tant d'autres, n'échappa pas au rouleau
compresseur de la colonisation. Unfait colonial qui ne sembla pas, au
début, inquiéter outre mesure les populations indigènes qui y vivaient.
Celles-ci se montrèrent même conciliantes, voire coopérantes. Ainsi,
lorsque les premières délimitations de terre furent entreprises, en mai
1876, par le gouvernement colonial pour libérer du foncier en
cantonnant les tribus existantes, cela n'entraîna pratiquement aucune
réaction de la part des populations concernées. De même, lors de
l'insurrection canaque qui éclata, en juin 1878, dans la région de La
Foa, les militaires français ne réussirent à réprimer le conflit qu'avec
l'aide efficace des tribus de Canala. Une collaboration qui sera, ensuite,
fort mal récompensée.
En effet, en juin 1894, soit exactement seize ans après le début de cette
crise tragique réprimée par le sang et l'exil, un jeune gouverneur
ambitieux débarquait à Nouméa: Paul Théodore Feillet. Bien décidé à
éradiquer le chancre de la colonisation pénale sur cette colonie du bout
du monde, celui-ci mit en place un vaste programme de colonisation
libre, axé sur la culture du café. D'importants moyens furent mis en
œuvre. C'est ainsi que l'Union Coloniale Française eut pour mission,
en France métropolitaine, de recruter des candidats à la culture du
café. Une propagande importante fut développée dans certains
départements par le biais d'affichages, de réunions publiques. Aidée
dans sa tâche par le Comité Dupleix, l'Union Coloniale alla jusqu'à
diffuser un petit « Guide de l'émigrant », véritable abécédaire du jeune
colon.
A Nouméa, une autre structure, suscitée par Feillet, l'Union Agricole
Calédonienne, fut chargée d'accueillir et de conseiller les nouveaux
colons. Mais pour installer ceux-ci, il fallait des terres. Le gouverneur
Feillet, après avoir accaparé le peu de terres disponibles dans la
colonie, lorgna bien vite sur les terres indigènes, notamment celles dela côte Est, plus propices à la culture du café. Il n 'hésita pas à spolier
plusieurs tribus dont certaines se croyaient ses amies. Les opérations
de cantonnement, initiées vingt ans plus tôt, devinrent effectives et
plusieurs arrêtés gouvernementaux «redéfinirent» les limites des
réserves tribales. Plusieurs régions de la Grande-Te"e furent ainsi
transformées en morcellements de concessions, attribuées à ceux que
l'on appellera désormais «les colons Feillet»: Dothio à Thio,
Sa"améa et Dogny près de La Foa, la Négropo, Boakaine et Ou à
Canala, la vallée de Ponérihouen, les vallées d'Ina et de Tiéti à
Poindimié.
La Négropo tomba dans l'escarcelle gouvernementale à cause d'un
conflit survenu entre les autorités coutumières de Canala. En 1895,
cette fertile vallée faisait logiquement partie du territoire de Nonda
(Fawiro) qui constituait avec les siens, l'une des lignées cadettes du
clan suzerain Bwaghéa. À ce titre, Nondo devait allégeance à son aîné
Kaké, titulaire de la grande chefferie. Un litige, à propos de femmes,
survenu entre les héritiers de Nonda, mort en novembre 1889, et le
grand chef Kaké fut habilement exploité par le pouvoir colonial.
Pressé par Feillet de céder des terres à la colonisation et soucieux,
d'autre part, de maintenir une autorité quelque peu contestée par les
sujets de Nondo, Kaké, sous les conseils intéressés de son fils Wathio
Gravinié, décida unilatéralement de céder l'ensemble de la Négropo
au gouvernement.
La signature de l'acte de cession eut lieu à Canala le 27 juillet 1895.
La petite croix apposée par Kaké et par son fils Gravinié, héritier de la
grande chefferie Bwaghéa, fut lourde de conséquences pour les
populations concernées. Tandis que ces derniers se voyaient
récompensés de leur acte par le paiement d'une rente viagère de six
cent francs (payable sur les deniers de la Commission municipale de
Canala), tous les habitants de la vallée et notamment ceux de la rive
gauche, sous la pression des agents gouvernementaux et sur ordre de la
grande chefferie, durent évacuer leurs tertres en un minimum de temps,
pour aller s'installer de l'autre côté de la rivière, sur un flanc aride et
caillouteux, à l'intérieur des nouvelles limites de leur réserve (faisant
officiellement partie de celle de «Mouangui »). Car le gouvernement
colonial n'avait pas l'intention de perdre du temps,. Le géomètre
Martin fut immédiatement envoyé à Négropo où un morcellement d'une
quarantaine de lots, d'une moyenne de quinze hectares chacun, fut
délimité. Sur la rive gauche, au lieu-dit Nonë, un ensemble de lots
18urbains furent également bornés, destinés à former le futur village de
Négropo. Dans les mois qui suivirent, ces lopins de terre seront tous
attribués à des nouveaux colons, débarquant de Métropole ou à des
militaires etfonctionnaires en retraite.
Dans certains départements français touchés par le chômage et
l'exode rural, l'attrait de la propagande feilletiste en faveur de la
Nouvelle-Calédonie, fut indéniable. Ils furent nombreux, jeunes ruraux
désargentés, couples en mal de vivre aspirant à une vie meilleure ou
autres aventuriers à s'inscrire sur les listes de l'Union Coloniale. La
plupart de ces colons, à peine arrivés, se voyaient ainsi attribuer un
morceau de brousse dans des vallées sauvages et reculées, à l'écart de
tout, comme à la Négropo. Empreints d'espoir et d'une furieuse envie
de s'en sortir, ces pionniers venus de la lointaine Europe, se sont mis à
travailler une terre pourtant habitée par d'autres depuis des siècles,
avec pour seul précepte: « La terre est à celui qui la travaille! ». Cette
terre kanak qu'on leur offrait constituait un formidable moyen d'essor
social, l'opportunité souvent inespérée, de changer le cours de leur vie.
À Négropo comme en bien d'autres points de la colonie, les Kanak,
soumis depuis 1887 au régime de l'indigénat, assistèrent alors,
impuissants, à la spoliation de leurs tertres ancestraux, à la négation de
leurs droits élémentaires.
Objet de toutes les convoitises, cette terre, ne fut pourtant pas facile à
apprivoiser et se montra souvent bien ingrate. L'installation, puis la vie
de ces colons ne furent pas aisées. Leurs déboires ont été multiples. Ils
ne durent, pour peu d'entre eux, qu'à leur courage et à leur
détermination de réussir cette entreprise hasardeuse. Au bout de
plusieurs années de privations, de labeur, d'incertitudes et de
souffrances, les plus persévérants jouirent d'une situation matérielle
acceptable. Beaucoup ont créé d'importantes familles calédoniennes.
L 'histoire racontée ici, mêle fiction et réalité; Au travers de mon récit,
j'ai tenté de brosser un tableau vivant de ce que fut, en réalité, la
colonisation de notre beau pays,. Une addition de tragédies, de destins
implacables, de deuils, de larmes, d'espoirs trop souvent déçus...J'ai
voulu, de surcroît, peindre en mots amoureux et précis toute la
fascination que m'apporte cette époque si injuste et trop ingrate envers
ceux qui la vécurent. Ces pages n'ont que faire du regard offusqué d'un
){){fmeautre temps, àfortiori de préjugés du siècle.
19Au-delà d'un roman qui se veut très historique, Négropo, rive gauche
est la fresque émouvante bâtie autour des images et des souvenirs que
je garde au cœur et dans le fond des yeux.. Celle d'une vallée
verdoyante de la côte Est de la Nouvelle-Calédonie où j'ai passé des
moments inoubliables de mon enfance...
J. D.
20
-1Vallée de Fonwhary (La Foa) .. Juillet 1878.
Les contours des collines alentour se faisaient de plus en plus nets.
Le jour allait bientôt poindre. TIfallait y aller. Dressé sur ses étriers, le
commandant Rivière jeta un dernier regard au creux de la vallée. Tout
semblait calme. En contrebas, les toits pointus des cases se distinguaient
vaguement au-dessus des arbres. Se tournant vers l'un des officiers qui
l'accompagnaient, il souffia :
- Sergent!
- Mon commandant?
Toujours à voix basse, Rivière interrogea:
- Le dispositif est-il prêt?
- Tous nos hommes sont en place, commandant! La vallée est
totalement encerclée! Les rebelles sont comme dans une nasse!
- Et Nondo ?
- Il est là, commandant... Juste derrière nous, avec ses gars. Il attend
notre signal.
- Alors allons-y! Brûlez-moi tout ça ! Et capturez-moi un maximum
de ces lascars! Quant à ceux qui sont armés ou qui résistent, pas de
quartier!
Le sergent sortit de sa poche un siffiet de métal, le porta à ses lèvres.
Un son aigu déchira l'aurore, auquel de grands cris firent aussitôt écho.
De chacune des collines entourant la cuvette, des groupes de cavaliers
s'élancèrent au galop vers la tribu endormie. Par l'inclinaison du
terrain, les chevaux, pliaient les pattes inférieures, glissaient sur l'herbe
humide. Au signal, les hommes de Nondo se lancèrent dans une course
efIrénée vers la vallée, doublant même les militaires. La quasi-certitude
de faire des prisonniers semblait avoir décuplé leur ardeur au combat.
Rivière l'avait promis, hier, au poste militaire: les femmes et les filles
des insurgés seraient pour eux!Bientôt, les premières flammes crépitèrent, les cases se mirent à
brûler en dégageant une épaisse fumée noire. Les cocotiers se tordaient,
leurs palmes se recroquevillaient en quelques secondes. Les bambous
incendiés éclataient en coups sourds, faisant écho aux détonations des
armes.
*
La vieille sursauta. Les soldats! Vite, il fallait se sauver. Elle secoua
prestement la fille, endormie à ses côtés.
- Siwé ! Fi ûd6 f5
L'adolescente ouvrit péniblement une paupière. La vieille la tira par la
main, l'entraînant vers l'extérieur de la case.
- Fi ûdo ! Kê fado pwéré rot
Elles s'élancèrent dans la pénombre, vers le sentier qui menait aux
falaises. Cette idée d'aller se cacher dans les anfractuosités rocheuses
en cas d'alerte, la vieille y avait pensé dès le début des hostilités.
Làbas, personne ne viendrait les chercher!
Elles étaient maintenant bien engagées dans la sente herbeuse,
courant à en perdre le souffle. La vieille devant, Siwé sur ses talons. Ce
dernier bosquet là, à quelques dizaines de mètres... Il fallait coûte que
coûte l'atteindre, le contourner. Elles seraient alors hors de vue des
assaillants, et n'auraient plus qu'à suivre le sentier. Un sifflement se fit
entendre.
- Aah ! Siwé !
La vieille s'écroula, une tâche de sang apparut dans ses cheveux
grisonnants. Un caillou de ITonde l'avait atteinte en pleine tête. Siwé se
pencha aussitôt sur elle. La vieille lui attrapa la main, la serra fortement,
souffla:
- Karè f Karè neye ro ! Fi ûdo oroF
Les yeux mouillés de larmes, la jeune fille se redressa et s'élança. À
peine avait-elle fait une dizaine de mètres qu'elle se sentit brusquement
happée en arrière. Une main vigoureuse avait empoigné sa chevelure, la
jetant à terre avec force. Elle cria, voulut se relever, mais un pied
5. « Siwé, fais vite» (<< dépêche-toi! ») : langage ciRi, région de La Foa.
6. «Fais vite (dépêche-toi I), marche avec moi» (langage ciRi)
7. « Cours! Cours, ma fille! Sauve-toi vite! » ciRi).
22énorme et sale lui écrasait la poitrine, la maintenant au sol. Une voix
grave se fit entendre:
- Holà, Nondo ! Montre-moi un peu ta nouvelle prise!
Le sergent s'approcha.
- Jolie panthère que tu nous ramènes là, vieux brigand! Allons,
voyons un peu cela de plus près.
Siwé leva les yeux. Le visage du blanc était à quelques centimètres du
sien; Une haleine forte, imprégnée de tabac lui fit baisser la tête. Le
militaire lui saisit brusquement le bras, la força à se relever.
- Allez, ma belle! Viens avec moi, on va s'amuser un peu tous les
deux.
Siwé criait, se débattait, essayait de se libérer de la poigne de fer qui
lui meurtrissait le poignet. Tout en la traînant, le sergent souffla:
- Je te la ramène après, Nondo ! Va rejoindre les autres, là bas!
À l'orée de ses quinze ans, Siwé ignorait tout des hommes. Sa jeune
existence se limitait essentiellement à ce que sa grand-mère lui avait
enseigné dès sa plus tendre enfance. La vieille l'avait, en effet,
recueillie après la mort de sa mère et s' était attachée à lui enseigner
petit à petit tout le savoir qu'une femme de guerrier doit, un jour,
maîtriser. Le tressage des feuilles de cocotier ou de pandanus, la
confection des jupes, des colliers, la plantation des ignames, l'entretien
des plantations et bien d'autres choses encore. La brute la projeta
violemment sur la paille mouillée, s'affala sur elle, cherchant
frénétiquement à lui écarter les jambes. La malheureuse hurlait,
gesticulait à tout va mais rien n'y fit. Bientôt, au paroxysme d'une lutte
inégale, une brûlure atroce parcourut son intimité. Elle hurla de plus
belle.
À quelques mètres de là, Nondo, un rictus aux lèvres, tirait de petites
bouffées de sa vieille pipe. La journée serait bonne! Les prises étaient
nombreuses. Oh, il s'agissait essentiellement de femmes, de filles, ou
d'enfants mais cela allait lui permettre de faire de nombreux cadeaux
aux siens, là bas, en pays xârâcùù8. ..
Les Ponts de Cé (Angers, Maine et Loire), octobre 1895.
8. Région de Canala.
23La pluie tombait de plus en plus fort, auréolant les flaques qui
grossissaient à we d'œil sur les pavés. Une pluie d'automne, froide et
piquante. Etienne allait d'un pas ferme sur la petite route qui menait au
Clos Saint-Martin, serpentant parmi les vignes d'octobre au feuillage
teinté de rouille. Transi, il avait hâte d'arriver au domaine. Certes, ces
temps maussades annonçaient un hiver rude, mais, en Anjou on y était
habitué. Et puis, se disait-il, peut-être qu'avec un peu de chance, tout
cela serait bientôt fini.
Etienne Brissac n'avait rien d'un gringalet. Larges épaules, buste
triangulaire, muscles longs et souples, il passait, même à vingt-sept ans,
pour l'un des hommes les plus forts du canton. À voir ses yeux
sombres, profondément abrités sous d'épais sourcils noirs, sa tête
carrée, flanquée de favoris taillés en brosse, directement posée sur les
épaules, on ne pouvait s'empêcher de le comparer à un lutteur.
Lutteur, il l'était. De caractère et de manières. Il avait commencé à
travailler très jeune au Clos Saint-Martin. Son père y était embauché
comme contremaître lorsqu'il fut emporté par une grippe au cours de
l'hiver 1880. Etienne n'avait alors que douze ans. Sa mère, il ne l'avait
jamais connue. Une petite femme, brune, à ce qu'il en avait appris.
Morte juste après sa naissance. Maintenant la tradition familiale, son
père lui avait donné son prénom, puis s'était enfermé dans une longue
morosité, ponctuée de temps à autre par de furieuses libations, comme
pour mieux exorciser l'insupportable fatalité. Car si chaque génération
des Brissac avait son Etienne, elle avait aussi son lot d'épreuves. Le
grand-père d'Etienne, incorporé dans la Grande Armée, avait participé à
la bataille de Russie, connu l'humiliante retraite et fait partie des
rescapés de la Bérésina. Démobilisé après l'abdication de l'Empereur, il
avait retrouvé son Anjou natal, fondé un foyer et enfanté neuf
garnements. Mais il n'avait pu résister à une terrible épidémie de typhus
qui avait, décimé le canton. Sa femme, atteinte du même mal, mourut le
même jour. Cela n'avait point ému outre mesure le voisinage, tant
l'épidémie avait été meurtrière. Le père d'Etienne avait alors quinze
ans. L'aîné des enfants, Julien, âgé lui de dix-huit ans, avait réuni la
famille et avait dit:
- Selon le principe du père, c'est moi l'aîné, c'est moi qui
commanderai. .. Celui qui ne veut pas m'obéir n'a qu'à foutre le camp!
Etienne père fit alors son baluchon et s'en alla quérir la tolérance en
d'autres lieux. Il fut accueilli au Clos Saint-Martin, y fit ses premières
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