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«  À la fin de son roman, Seydi Sow fait dire au narrateur sur Seydi
qui Cendeela Camdaga exerce une véritable fascination "Mais :
j’imagine Nethio heureux. Le musicien qu’il est a rencontré ses fans. SOW
Pourrai-je avoir le même bonheur ? Vais-je à mon tour rencontrer
mes lecteurs ?" L’esprit qui préside à ces diverses affirmations est à
prendre à la lettre et sans réserve en ce qu’il constitue la justiication
de l’œuvre et des pratiques rhétoriques qui la soutiennent. Ce
parallèle entre le musicien et le narrateur est du plus heureux
efet car l’écrivain n’ignore pas que son œuvre a besoin d’une
conscience pour s’accomplir et cette conscience est celle du
lecteur. Le lecteur est une composante essentielle de l’univers
littéraire comme le spectateur a une place fondamentale dans le
monde de la musique. La trajectoire du musicien semble rejoindre
celle de l’écrivain. À l’arrière-plan des mots du narrateur, se trovue
esquissée la référence à une esthétique de la réception. »
Extrait de la préface
Cadre Supérieur de Santé, Seydi SOW est ancien Conseiller du Ministre de la Santé
pour les Afaires Paramédicales, ancien Membre du CRAES (Conseil de la République
pfaires Économiques et Sociales). Ecrivain/Editeur – Secrétaire Exécutif de
l’AES/Porte-parole du PEN-Sénégal, il est aussi le Directeur des Éditions Salamata Nethio
(Édisal). Seydi Sow est Grand Prix du Président de la République pour les Lettres, Préface de Alioune-B. DIANÉ
Grand Prix pour la Promotion de l’Edition au Sénégal, Chevalier des Arts et Lettres Professeur titulaireDouceurs et merveilles
du Sénégal. du mballax Postface de Alpha Amadou SY
Récit Philosophe/Écrivain
Illustration de couverture : © Kalidou Kassé
ISBN : 978-2-343-11290-9
38 €
NetHIO
Douceurs et merveilles du mballax
Seydi SOW
NetHIO
Douceurs et merveilles du mballax









Nethio

Douceurs et merveilles du mballax

Récit Seydi Sow









Nethio

Douceurs et merveilles du mballax

Récit




















Du même auteur
Misère d’une boniche. Roman. Paris, Harmattan, 1997.
La Reine des sorciers. Roman. Paris, Fasal, 1998. Grand Prix du président de la République
du Sénégal pour les Lettres (1998).
Les Élans brisés. Roman. Dakar, Nouvelles Éditions Africaines du Sénégal, 1999.
(Présélectionné au concours du Bureau Sénégalais du Droit d’Auteur).
Jusqu’au bout de l’espoir. Roman. Saint-Louis, Xamal, 2000. (Présélectionné au concours du
Bureau Sénégalais du Droit d’Auteur et au Grand Prix du président de la République du
Sénégal pour les Lettres).
Le Troisième du couple. Théâtre. Dakar, Le Nègre International, Sénégal, 2001. (Interprétée
en 2014 par la troupe Zénith’Arts en partenariat avec l’association des Artistes et
comédiens du théâtre sénégalais (ARCOTS) au Grand Théâtre, Dakar, Sénégal. Réédité
en 2016 sous le titre « Le plaisir m’est interdit » par le Petit éditeur (France).
Debout mon enfant. Roman. Thiès, Fama Édition, Sénégal, 2002.
La Lumière est en nous. Nouvelle. Saint-Louis, Xamal, Sénégal, 2003. Réédition : Tann Bur.
Les Éditions Salamata (Édisal), Sénégal, 2014.
Au fond du puits. Nouvelle. Traduite en anglais : Fools, Thieves and Other Dreamers.
Zimbabwe, Université de Hararé, 2001. Réédition : Dakar, Les Éditions Salamata
(Édisal), Sénégal, 2014.
Le Défi de la Reine des sorciers. Roman. Saint-Louis, Xamal, Sénégal, 2004.
Comme un souffle de vent. Poésie. Dakar, Feu de brousse, Sénégal, 2005.
Muutal. Théâtre. Paris, Teham édition, 2013.
Ergo Sum. Théâtre. Sous le pseudonyme : Jacq B. Sow. Paris, Édilivre, 2014.
Et la pluie arriva. Théâtre. Sous le pseudonyme : Jacq B. Sow. Paris, Édilivre, 2014.
Tel est mon chant. Poésie. Paris, Édilivre, 2015.
Inayel. Poésie. Dakar, Les Éditions Maguilen, 2016.
Le plaisir m’est interdit. Théâtre. Publibook/Mon petit éditeur, France, 2016.
Les colombes meurent à Soweto. Théâtre. Teham édition, 2017.













© L’HARMATTAN-SÉNÉGAL, 2017
10 VDN, Sicap Amitié 3, Lotissement Cité Police, DAKAR

http://www.harmattansenegal.com
senharmattan@gmail.com
senlibrairie@gmail.com

ISBN : 978-2-343-11290-9
EAN : 9782343112909





Ce livre est un vibrant hommage aux musiciens de mon pays et du monde
pour leur talent et tout le plaisir qu’ils ne cessent de nous donner.





7

AVERTISSEMENT
Ce livre est tiré par moments de faits historiques et certains personnages de
ce roman ont réellement existé. Cependant, si quelques-uns portent leur vrai
nom, d’autres par contre ont été doublés. Mais la plupart ont suivi des
trajectoires identiques à celle de notre héros. Enfin, les situations décrites sont
parfois anachroniques à leur déroulement dans la réalité. Tous les propos de ce
livre, les conversations ainsi que les interviews, sont le fruit de notre
imagination.


9

DÉDICACES
À Fatou Sow, la tendre fille de Boubou Sow et de Awa Barry.
Notre chant d’amour fut interrompu au premier couplet. Mais, je suis
toujours rempli de la symphonie de ta tendresse et de la cadence de tes
sentiments qui enivra mon coeur des plus folles émotions. Voici que tu gis, en
moi, pour l’éternité ! Ce livre n’est qu’un rappel de mes larmes à ta
prématurée disparition. Dors, mon amour, dors, en paix, au beau milieu de
mes souvenirs ! À bientôt.
À ma famille et mes amis de Memphis (États-Unis) qui m’ont permis
d’écrire ce roman, entouré de leurs affections et des meilleures conditions de
travail. Je pense à ma très chère fille, “Gogo” la Grande Royale du coeur
d’Alioune Ly, mon très généreux gendre ; je pense aussi à celui qui n’est pas
seulement un politicien, mais un rassembleur d’hommes, tout au service de ses
frères d’Amérique, j’ai nommé Souleymane dit “Gilles” Pam, et à sa très
charmante dame Awa “Gilles” Gaye ; à Ndèye Bineta Bâ, demeureront
inoubliables en moi, tes rires cristallins et ta grande joie quand je m’amusais à
faire le clown, à Abdoul Bâ ton mari ; je pense encore à F. Gassama et à sa
maman Saly, au couple si admirablement en harmonie : Marième et son époux
Mouhammadou Ba ; Je n’ai point oublié Atab et sa chère Américaine, toujours
en sourire : Stéphanie ; terminons par mon adorable cousin, Abdoul Aziz
Wane : je te dois tout mon grand, tu m’as forgé, tu m’as éduqué et tu as fait de
moi l’homme que je suis aujourd’hui, et merci pour tout. J’ai choisi de
conclure ma dédicace par mes “jaatigee”, Oumou Salamata Mbacké, l’épouse
au coeur d’or, la tendresse infinie, au pays de la fraternité, son mari le bien
surnommé “all right” le “Baay Faal” de son épouse, le monsieur qui ne sait
pas dire “non” à sa douce moitié, et pour qui l’hospitalité est une loi de vie, et
qui a toujours su bien accueillir le visiteur qui a choisi de frapper à sa porte ; et
à leurs deux enfants : Mamadou Tall, affectueusement surnommé Baba et la
belle américaine, Salla Tall. À vous tous, ce livre, en témoignage de mon
affection.

11


REMERCIEMENTS
Nous remercions très chaleureusement tous ces maîtres de la langue qui ont
bien voulu apporter leur éclairage, leurs corrections et leurs pertinentes
suggestions à ce modeste travail. Sans eux, cet ouvrage serait des plus
imparfaits. Il s’agit de :
- Son Excellence, Monsieur Makhily Gassama, éminent critique littéraire.
- Professeur Amadou Ly.
- Professeur Alioune Badara Diané.
- Professeure Andrée Marie Diagne.
- Docteur Emmanuel Magou Faye.
- M. Alpha Amadou Sy, philosophe et écrivain.
- M. Saer Ndiaye, journaliste.
- M. Ibrahima Wone, journaliste et critique littéraire.

13











"Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait."

Mark Twain


15

PRÉFACE

VOIX ET VOIES : LE MUSICIEN ET L’ÉCRIVAIN
À la fin de son roman, Seydi Sow fait dire au narrateur sur qui Cendeela
Camdaga exerce une véritable fascination : « Mais j'imagine Nethio heureux.
Le musicien qu'il est a rencontré ses fans. Pourrai-je avoir le même bonheur ?
Vais-je à mon tour rencontrer mes lecteurs ? » L’esprit qui préside à ces
diverses affirmations est à prendre à la lettre et sans réserve en ce qu’il
constitue la justification de l’œuvre et des pratiques rhétoriques qui la
soutiennent. Ce parallèle entre le musicien et le narrateur est du plus heureux
effet, car l'écrivain n'ignore pas que son œuvre a besoin d'une conscience pour
s'accomplir et cette conscience est celle du lecteur. Le lecteur est une
composante essentielle de l'univers littéraire comme le spectateur a une place
fondamentale dans le monde de la musique. La trajectoire du musicien semble
rejoindre celle de l'écrivain. À l'arrière-plan des mots du narrateur, se trouve
esquissée la référence à une esthétique de la réception.
L’imaginaire du romancier est, en partie, façonné par ses nombreuses
lectures. La réception est aussi action sur les textes ; elle est recréation. Il faut
donc prendre en compte l’état de conscience et de culture qui caractérise les
lecteurs réels ou supposés. Et, dans la perspective d'une esthétique de la
réception (champ d’investigation privilégié de Michel Charles, de Stanley
Eugene Fish et de l’École de Constance dont les plus grands noms sont Hans
Robert Jauss, Lucien Dällenbach, Wolfgang Iser, Karlheinz Stierle, Rainer
1Warning, Harald Weinrich, Wolf-Dieter Stempel et Hans Ulrich Gumbrecht ),

1 Sur l'ensemble de ces aspects, voir R. Barthes, Le Plaisir du texte, Paris, Éditions du
Seuil, 1973 ; « Pour une théorie de la lecture », (1972), Œuvres complètes, Paris, Éditions
du Seuil, 1993, tome III, pp. 1455-1456 ; « Sur la lecture » (1975), Œuvres complètes, op.
cit., tome III, pp. 577-584 ; M. Blanchot, L’Espace littéraire, Paris Gallimard, 1955, VI,
« L’œuvre et la communication, (Lire, La communication »), pp. 251-278 ; M. Charles,
Rhétorique de la lecture, Paris, Éditions du Seuil, 1977 ; U. Eco, Lector in fabula. Le rôle
du lecteur ou la coopération interprétative dans les textes narratifs, traduction française,
Paris, Grasset & Fasquelle, 1985 ; W. Iser, L’Acte de lecture, théorie de l’effet esthétique,
traduction française, Bruxelles, Éditions Pierre Mardaga, 1985 ; H.-R. Jauss, Pour une
esthétique de la réception, traduction française, Paris, Gallimard, 1978 ; V. Jouve, La
lecture, Paris, Hachette, 1993 ; L. Marin, Le Récit est un piège, Paris, Éditions de Minuit,
1978 ; M. Picard, La lecture comme jeu. Essai sur la littérature, Paris, Éditions de Minuit,
1986, et Lire le temps, Paris, Éditions de Minuit, 1989 ; Poétique, n°39 (La Théorie de la
réception en Allemagne), septembre 1939 ; Cl. Reichler, La Diabolie. La séduction, la
renardie, l’écriture, Paris, Éditions de Minuit, 1979 ; J. Rousset, Forme et signification,
ème4 édition, Paris, Librairie José Corti, 1969, p. XXII ; M. P. Schmitt-A. Viala,
Savoirèmelire. Précis de lecture critique, 5 édition, Paris, Didier, 1982, pp. 13-17, et, T. Todorov,
17 le roman déçoit constamment « l’horizon d’attente » des lecteurs et réalise la
promotion de « l’écart esthétique ».
Le roman se donne à lire comme une promenade à travers les couloirs et
les coulisses de la musique sénégalaise. Évidemment, tout n'est pas beau
(rivalités, coups bas, malhonnêteté, trahison), mais Seydi Sow préfère
résolument s'orienter vers la noblesse du métier de musicien. Il s'agit d’un
métier qui a ses côtés répugnants, mais aussi ses heures de gloire. Et, avec
Nethio, le lecteur assiste à l'irrésistible ascension d'une vedette décidée à se
battre pour échapper à la déchéance qui guette les musiciens imprévoyants.
Divisé en quatre tomes qui en disent long sur le trajet de Nethio (Les
prémices, L'envol, La consécration, La continuité), le roman suit le parcours
du personnage central. Véritable prodige de la musique, Nethio a une voix
unique, c'est « le murmure d'un fleuve, un léger passage de la libellule dans la
rosée du matin ». Il fréquentera Ndiaye Déthié, Mada Mbaye, Le Star Band
Ibra Kassé, Le Baobab avant de créer ses propres formations musicales, Jòg
Daan puis Ñooy Daan. Son histoire ressemble à celle de Youssou Ndour avec
qui on le confond. Il s'agit d'un parcours euphorique, car la quête est satisfaite
malgré la force des préjugés. Il épousera Mamina Mara et, en transmettant le
flambeau à son fils Aliw, il s'appuie sur l'Ancien Testament et affirme :
« Contrairement à Moïse, moi, je suis entré en terre promise ». Les signes
profanes sont transformés en signes religieux.
Malgré l'insistance de son père Bakar, Nethio néglige l'école et le métier
de tailleur. C'est une affaire de vocation : il sera musicien pour faire mentir
les représentations sociales. Le musicien gagne ses lettres de noblesse, il est
un citoyen respectable qui participe activement à la vie de la cité. Malgré la
puissance de la radio et des journalistes, il réussit à arracher sa liberté et son
indépendance. Reconnu et respecté par les puissants, les riches et les
2politiques, il affirme son originalité. Ici, le Socrate du Phèdre est un modèle .
Interrogé par Phèdre, Socrate expose une doctrine, mais, au moment de se
séparer de son ami, il est averti par son démon, le signal divin qui lui est
familier ; ce qui l'oblige à reprendre son exposé et à élaborer une palinodie
dont le statut est exceptionnel dans l'histoire de la philosophie. La présence de
cette plus belle palinodie de l’histoire de la philosophie au centre du Phèdre
est lue comme un avertissement à Platon : il se prépare à chasser les poètes de
la Cité, mais Socrate pourrait partir avec eux, car il est aussi poète. Car si le
philosophe devenait roi et que Platon, en application de son programme

« La Lecture comme construction », Poétique de la prose, Paris, Éditions du Seuil,1980,
pp. 175-188, et Symbolisme et interprétation, Paris, Éditions du Seuil, 1978.
2 Platon, Phèdre , 242 b et ss.; Ion, 534e ; Phèdre, 245a, et Lois, VII, 801b-c. Cf. L. le
Caron, Ronsard, ou de la Poësie, Les Dialogues de Loys le Caron, Parisien (Paris, Jean
Longis Libraire, 1556), édition critique par J. A. Buhlman et D. Gilman, Genève, Droz,
1986, IV, pp. 258, et 275-276 ; M. Ficin, In Platonis Ionem, II, 1282, et Ronsard, Ode à
Michel de l’Hospital, Œuvres complètes, édition critique par P. Laumonier, I. Silver et R.
Lebègue, Paris, Marcel Didier, 1914-1974, 20 volumes, 143-III.
18 utopique, renvoyait tous les poètes de la Cité, Socrate partirait très
certainement avec eux, lui qui a un démon qui l’inspire.
Nethio, Douceurs et merveilles du mballax apparaît d’abord comme un
hymne à la musique. C’est la dimension essentielle du roman. À la suite de
3Nietzsche, Sow sait très bien que « Sans la musique la vie serait une erreur » .
C’est pourquoi il nous parle en homme averti à travers une parole qui est
d’éminente souveraineté et qui réhabilite les musiciens. Dans le même
mouvement, l’hymne à la musique est aussi un hymne au jali. Comme le lui a
enseigné sa grand-mère, Nethio est un authentique descendant de Macodou
Mboup, griot du Damel Lat-Dior. Fier de ses origines, il ne nourrit aucun
complexe devant les autres ; au contraire, son statut est exhibé fièrement. De
façon quasi obsessionnelle, Nethio s’autoproclame héritier et continuateur des
chantres royaux dont le statut a été magistralement fixé par la déclaration
liminaire du griot Mamadou Kouyaté dans Soundjata ou l’épopée mandingue
4de Djibril Tamsir Niane . Dans un moment d'exaltation, un des musiciens du
Baobab affirme : « Nous sommes nécessaires au monde (…). Supprimez les
artistes et vous verrez : avant que le soleil ne se couche, on se serait entretué
jusqu'au dernier ». Ces paroles entrent en résonance énigmatique avec les
mots de Léopold Sédar Senghor qui, à la fin de la Postface aux Éthiopiques
disait avec la même voix marquée par l’angoisse et l’Espérance : « La poésie
5ne doit pas périr. Car alors, où serait l’espoir du Monde ? » . Seydi Sow est
engagé dans son époque, corps et âme. Car, pour lui, la pratique littéraire
n’est pas seulement en rapport avec des enjeux de plaisir, elle a partie liée
avec la transformation de la société, elle a un statut ontologique : l’homme
6 écrit pour mieux vivre .
Sans la référence à la musique, le lecteur ne comprend rien. Donc, affirmer
l'existence d'un sens, c'est poser le problème de la lisibilité du texte. C'est dire
que le texte peut se lire ; et se lire sur une isotopie qui subsume toutes les
autres, qui permet de les articuler entre elles et de les homologuer. Le sens ne

3 Maximes et pointes, Le Crépuscule des idoles (1888), Œuvres complètes de Frédéric
Nietzsche, traduction française par Henri Albert, Paris, Société du Mercure de France,
1908, 33, p. 113.
4 Paris, Présence Africaine, 1960, p. 9 : « (…) nous sommes les sacs à paroles, nous
sommes les sacs qui renferment les secrets plusieurs fois millénaires. L’Art de parler n’a
pas de secret pour nous ; sans nous les noms des rois tomberaient dans l’oubli, nous
sommes la mémoire des hommes ; par la parole, nous donnons vie aux faits et gestes des
rois devant les jeunes générations ».
5 Œuvre poétique, Paris, Éditions du Seuil, 1990, « Comme les lamantins vont boire à la
source », p. 168.
6 Sur ce sujet passionnant, voir, par exemple, P. Bretel, Littérature et édification au Moyen
Âge, Paris, Honoré Champion, 2012 ; Ph. Daros, L’Art comme action. Pour une approche
anthropologique du fait littéraire, Paris, Honoré Champion, 2012 ; Épistémologie du fait
littéraire. Rénovation des paradigmes critiques, sous la direction de Ph. Daros et de M.
Symington, Paris, Honoré Champion, 2012, et Saint-John Perse, Œuvres complètes,
Gallimard, 1972, pp. 449-459, 576, et 1207
19 peut être appréhendé que si un sème, ou plus exactement un classème selon la
terminologie d'Algirdas-Julien Greimas, assure la liaison entre les différents
éléments du message. Dans le roman de Sow, tout s’organise autour de la
musique. L'histoire de la lecture se joue donc dans la découverte d'une
articulation, dans l'isolement et la reconnaissance répétée d'un sème, à un
niveau très profond ; celui de l'organisation logique de la substance
sémantique ; elle est, en quelque sorte, l'agencement des données en une
articulation que le texte médiatise.
Nethio insiste sur la puissance du chant, les pouvoirs magiques de la
parole et l'apport du griot à son peuple. Ses ancêtres sont griots du roi, lui
sera griot du peuple. Et il fera tout pour éloigner de lui l’idée du musicien
raté, dégénéré et marginal. Dans sa démarche iconoclaste, il pense que le
contrat social tel que formulé par la modernité l’abrutit, car toute initiative
individuelle y est assimilée à une remise en cause de la tradition. Le conflit
entre l’identité individuelle et les exigences sociales, qui hante le roman,
apparaît lors des multiples confrontations avec le père qui finira par se rendre
à l’évidence et accepter la nouvelle vie de son fils.
L’histoire du mballax et de ses difficultés à s'imposer à l'extérieur est aussi
contée. Introduire tama et tam-tam pour donner une identité au mballax et
l’aider à s'émanciper de la musique cubaine qui est omniprésente : c’est
l’innovation que compte introduire Nethio. Il s’agit tout à la fois de ne pas
dénaturer le rythme et de réussir, en même temps, un mixage entre tradition et
modernité. L’histoire de la musique du Sénégal et de la sous-région est
doublée par celle des formations musicales (Xalam, Star Band, Baobab,
Number One…) et des instruments (tama, tam-tam, kora…)
Douceurs et merveilles du mballax … Douceurs du bercail. Le texte
appelle un autre texte, celui-là d'Aminata Sow-Fall. Seydi Sow parle de lutte,
mais aussi et surtout de musique. Dans plusieurs de ses moments, l’écriture de
Sow s’appuie sur Shakespeare, Goethe, Hugo, Malraux, Senghor, Kourouma,
Aminata Sow-Fall, l'oralité … Dans un processus éminemment dialogique et
polyphonique analysé par Alain Rabatel qui articule des spécialités aussi
variées que la narratologie, la linguistique, la sémiotique, la rhétorique et
7l’herméneutique , la parole du narrateur croise d’autres paroles parce que le
8roman est le résultat d’une écriture éminemment intertextuelle . Dans son

7 Homo narrans. Pour une analyse énonciative et interactionnelle du récit, Limoges,
Éditions Lambert-Lucas, 2009 (tome 1, Les points de vue et la logique de la narration, et
tome 2, Dialogisme et polyphonie dans le récit). On lira aussi, avec beaucoup de profit,
S.-Y. Kuroda, Pour une théorie poétique de la narration, traduction française, Paris,
Armand Colin, 2012.
8 Sur la théorie de l’intertextualité, nous nous permettons de renvoyer à Al.-B. Diané,
« Autour du texte… Notes sur un passage de Chants d’ombre », La Problématique du
Texte et de Exercices Littéraires, Dakar, Reprographie Horizons, 1992, p. 62 ; Senghor
porteur de paroles, Dakar, Presses Universitaires de Dakar, 2010, pp. 119-120, et
« Autour du texte…. Les romanciers post-modernes et les Sœurs Brontë », préface à
20 surgissement d'événement créateur irréductible, la parole de l'écrivain se livre
à un jeu de (dé)composition et de (dé)construction qui est, en définitive, une
revendication de vie contre la mort inhérente au discours ordinaire. Lire Seydi
Sow, c’est procéder à l’autopsie d’une immense culture. La voix qui parle à
l’intérieur de son œuvre contient en sourdine d’autres voix, sa parole est
habitée par d’autres paroles, son texte porte la trace d’autres textes. Ces
pratiques permettent de révéler la véritable nature de la littérature : une scène
dans les coulisses de laquelle travaillent en permanence d’autres textes.
Dans cet aller-retour permanent, se joue le destin de la littérature. À
travers sa mémoire des textes qui constitue un magasin de l’invention
littéraire, Seydi Sow sélectionne des intertextes ; il n’oublie pas tout, mais il
ne se souvient pas de tout non plus. « Quand la mémoire va ramasser du bois
9mort, affirme le conteur sénégalais, elle rapporte le fagot qu’il lui plaît » . On
pourrait aussi citer Herberay des Essarts, l’un des traducteurs les plus lus du
ème XVI siècle et dont la devise était Acuerdo Olvido. Acuerdo Olvido : je me
souviens de mon oubli. Acuerdo Olvido : j’oublie mon souvenir. Le processus
transformationnel qu’instaure l’intertextualité trouve sa place marquée au
cœur de cette hésitante dialectique de la mémoire et de l’oubli où les textes
glissent les uns sur les autres sans s’effacer tout à fait. Cette tension entre la
mémoire et l’oubli travaille de l’intérieur toute écriture intertextuelle. Ainsi se
définit l'espace d'une dialectique dont il convient de poser exactement les
termes et les enjeux dans la plus vive conscience qu'il n'est rien de visible ni de
10pensable qui ne se réfléchisse en son double ou en son contraire .
« Fermons les yeux pour voir » : il s’agit d’un lieu commun de la
littérature que l’on retrouve chez Platon (République, X, 611 c) et qui est
renforcé par la tradition des devins (Tirésias) ou poètes aveugles (Homère,
Thamyris, Stésichore, Milton…). On se reportera également à Pierre de
Ronsard, Blaise Pascal, Joseph Joubert, Denis Diderot, Arthur Rimbaud,
Tristan Corbière, Victor Hugo, Paul Éluard, André Gide, Pierre Reverdy,
René Char, Émile-Michel Cioran, Marc Augé, Jean Cocteau, Massan Makan
Diabaté, Boubacar Boris Diop, James Augustine Joyce et à tant d’autres pour
qui il faut que les yeux du corps se ferment pour que les yeux de l’esprit
s’ouvrent.
C'est une fois que Nethio a les yeux fermés sur le présent que le passé, dans
toute son intensité, s'impose à lui. Le passé collabore constamment avec le
présent : grand-mère et Macodou constituent deux modèles qui inspirent
toujours Nethio. Le livre ne commence pas par le commencement ; il s’ouvre
au moment où Nethio est devenu une vedette ; une véritable bête de scène.

Alioune-Badara Kandji, Palimpsestes brontëens. Relire et réécrire les Sœurs Brontë,
Paris, L’Harmattan, 2014, pp. 9-21.
9 B. Diop, « Les Mamelles », Les Contes d’Amadou-Koumba, Paris, Présence Africaine,
1931, p. 31.
10 Cf., par exemple, A. Minazzoli, La Première ombre. Réflexion sur le miroir et la pensée,
Paris, Éditions de Minuit, 1991.
21 Dans la grammaire narrative et textuelle, un retour en arrière est absolument
nécessaire. Cette anachronie par rétrospection, qui répond à la question
« Comment en est-on arrivé là ? » montre que l’histoire racontée ne va pas
suivre l’ordre chronologique. Sow a une excellente maîtrise des techniques
narratives et des stratégies discursives parce que, malgré la fragmentation et
le jeu sur le temps, l’histoire présentée demeure cohérente et lisible.
Cet éclatement du temps s’accompagne d’un morcellement de l’espace.
Dakar est évoqué (La Médina, Soumbédioune, Yarakh, Guédiaway, Parcelles
assainies, Gorée, Nimzat, Pikine Guinaw Rail) comme Saint-Louis et le
Sénégal des profondeurs (Thiès, Kaolack, Baol, Touba, Casamance). La
Gambie, La Corne de l'Afrique, le Congo, La Côte d'Ivoire, la Guinée,
l'Afrique … sont également cités. Paris, Londres, les États-Unis, Cuba, le
Japon, le ciel, la mer viennent compléter le tableau. C’est connu : l’écriture
est une traversée de l’espace. L’espace réel, aisément repérable, est pris en
charge par l’espace linguistique.
Dans l’écoute passionnée et extrêmement attentive de toute souffrance
humaine, Seydi Sow, dont le discours a parfois une tonalité pascalienne et
camusienne, dénonce la présence exorbitante du Mal au cœur de toute vie à
vivre. Écrire sera d’abord dire cela, dût-on avoir envie de se taire après.
Images fugitives du malheur du monde, images d’une paix amoureuse, d’une
tiédeur familiale brisée par la mort, d’une douceur amicale, vouées à l’attente
et au démenti : impossible d’écrire tranquillement sa vie en bleu candide si,
ici et ailleurs, la souffrance persiste. Aux attentats contre le World Trade
Center aux États-Unis, s’ajoutent, ici, l'incendie criminel au Cosaan,
l'accident d'ammoniac au Port de Dakar, la fameuse grève du SUTELEC, la
tragédie du Joola, l'assassinat de Me Sèye, la mort du saint Abdoul Aziz Sy
Dabakh, la disparition de Ndongo Lô, de Ndiaga Mbaye, d’Éva Mbaye… qui
constituent des événements malheureux et des traumatismes inscrits dans la
conscience collective.
Le roman présente une très large fresque qui envisage l'histoire politique
et culturelle du Sénégal : la colonisation et la Fédération du Mali, les
indépendances, les règnes des différents présidents (Senghor, Abdou Diouf,
Abdoulaye Wade, Macky Sall), les événements de 1962, le Festival Mondial
des Arts Nègres, Mai 1968… Les forces qui agitent la société et les
turbulences qui la traversent et l'orientent dans un sens ou un autre sont
également écrites par l’écrivain. La présentation des structures hospitalières
(Le Dantec, Principal, Albert Royer), la mode des anniversaires fêtés à
Sorano, les perversions qui détruisent la société viennent compléter le tableau.
En grand connaisseur de la société sénégalaise, Seydi Sow promène son
regard amusé sur des aspects que nous gardons dans l’ombre et que, pour
rien au monde, nous ne voulons révéler.
Le lecteur se trouve devant la référence constante à des personnes ayant
existé ou à des personnes qu’un minimum d’attention pourrait permettre de
repérer malgré la stratégie du masquage. Cette démarche pourrait gêner la
22 critique et diluer la fiction parce qu’elle affirme les droits de la réalité au
détriment de l’imaginaire. Mais, à chaque moment de son roman, Seydi Sow
montre que, même si le réel peut être utilisé comme matière littéraire,
l’écriture n’est surtout pas là pour copier le réel ; elle a une autonomie par
laquelle elle s’affirme comme littérature et par laquelle elle transforme les
éléments sociaux dont elle se saisit en signes littéraires.
Les regrets s’effacent donc et sont insignifiants devant les incontestables
réussites de Seydi Sow qui, par la qualité de son écriture, fascine littéralement
les lecteurs. Douceurs et merveilles du mballax est aussi un roman d’amour :
Coumbis, la très belle Léna Sarr dont Nethio et même le narrateur sont
secrètement « mordus », et Mamina Mara montrent à suffisance que « La
femme restera la compagne de l'artiste. Elle l'aidera toujours à monter sur
Parnasse et à cueillir muse ».
Par une immersion dans le monde complexe de la musique, Seydi Sow veut
réconcilier le mballax avec son public. Il gagne son pari en produisant une
œuvre de talent qui manifeste une des multiples facettes de la culture
sénégalaise. Pour raccorder circulairement les deux bouts de la chaîne de ce
texte de présentation, rappelons les mots du narrateur par lesquels nous
avions commencé notre propos: « Mais j'imagine Nethio heureux. Le musicien
qu'il est a rencontré ses fans. Pourrai-je avoir le même bonheur ? Vais-je à
mon tour rencontrer mes lecteurs ? » Dans cette œuvre magistrale, le
narrateur a rempli son contrat. De la plus belle des façons….


Alioune-B. DIANÉ
Professeur titulaire
Dakar, septembre 2016

23

PROLOGUE
Le silence s’était installé autour du monarque pour laisser s’élever le chant
du griot. Le violon calé au creux d’un bras, les jambes repliées en éventail, le
troubadour enveloppait la royale chambre d’une agréable mélopée aux accents
lyriques. Remontant loin, jusqu’au plus profond passé de Lat-dior, Macodou
redisait les hauts faits des damels du Cayor. Il connaissait son art et sa voix
était savoureuse. Aussi le roi avait-il plaisir à l’écouter. À cet instant où la
gloire de ses ancêtres le pénétrait par cette cantate qui dressait ses ergots de
fierté, Lat-Dior Ngoné Latyr Diop confisquait murmures et paroles, et
défendait qu’on le dérangeât, même si les pires ennemis attaquaient le
royaume. Son griot le savait, car lui, Macodou, était le griot du roi. Il était de
la grande lignée des Mboup, les pères de son père avaient toujours eu un rang
privilégié à la cour royale. Lors des batailles mémorables, c’était sa voix qu’on
entendait au-dessus des mêlées, qui disait la bravoure de l’auguste ascendance.
Alors la témérité saisissait les soldats et galvanisait les épées. Au soir des
victoires, c’était encore lui qui accourait, bien avant quiconque, raconter la
bienheureuse nouvelle à ceux qui avaient été maintenus au village par l’âge, la
maladie ou le genre. Souvent, le chant né en ces circonstances était repris par
le peuple, et alimentait pendant longtemps les fêtes et autres réjouissances,
avant de se cristalliser en un hymne de bravoure pour les futures générations.
D’un petit geste, le roi appela un des chambellans et murmura à son oreille.
L’homme s’éclipsa et revint au bout de quelques minutes. Il remit au
monarque ce qu’il était allé chercher. Celui-ci jeta l’objet au pied du griot.
C’était un collier en or. Aussitôt, la voix du griot monta. Elle monta jusqu’à
extinction, racontant pour les peuples de demain, la présente générosité du roi
à son endroit. On entendit les poitrines se libérer d’un trop-plein de plaisir.
Macodou chantait bien. Il maîtrisait les mots qui avaient la puissance de
flatter l’orgueil du roi. C’était là son fort. Rarement il improvisait. Travaillant
avec une extrême minutie son chant, il y mettait ce qu’il fallait pour plaire, car,
disait-il, sa voix se forgeait dans l’airain afin de transmettre aux autres la
grande épopée des anciens. Elle devait donc acquérir la force de traverser le
temps et les âges. Parce qu’il était soigneux de son art, il avait réduit au silence
les troubadours du royaume, et s’était imposé comme l’unique griot du roi. Ses
couplets étaient de véritables moments d’allégresse !
Le roi, avant de proclamer un acte, le déposait d’abord dans la bouche du
griot qui parcourait les villages et les hameaux, et à travers sa lyre, le peuple
apprenait la prochaine directive. Ainsi le souverain mesurait-il la réaction de
ses sujets. Plus le chant était repris par les populations, plus le monarque
prenait le courage de publier l’édit.
25 Par un de ces matins ensoleillés, tous, vieillards, hommes, femmes, enfants,
les sains et les fous, tous étaient accourus chercher Macodou. Le Cayor avait
peur. Une violente colère avait gagné Lat Dior, et seul Macodou pouvait
l’apaiser. Le griot avait saisi son violon, son plus fidèle compagnon. Mais,
réflexion faite, il repoussa l’instrument de musique dans un coin de sa
chambre et prit la route menant au palais royal. Sa voix, moulée dans toute la
douceur des mélodies puisées à la source de la tradition, remplissait les
espaces et les demeures, frappant au cœur de ceux qui l’écoutaient. Et voici
qu’à chaque rue, à chaque ruelle, le peuple venait s’adjoindre à lui, serinant à
pleine poitrine l’agréable refrain qui suppliait le roi de quitter son courroux : à
genoux, on lui demandait pardon. C’était un des rares moments où un roi
communiait de la sorte avec son peuple.
Quand Lat-Dior entendit cette douce clameur qui le conjurait de retrouver
son calme, clameur chantée par son inimitable griot et reprise en écho par son
peuple, il sourit, et sa colère s’effaça. Alors, le roi apparut sous les
acclamations de son peuple. Ce jour-là, Lat-Dior offrit à Macodou un pur-sang
tout droit sorti des écuries arabes.
Pendant plusieurs jours, la population acclama, par des réjouissances, le
retour du sourire de son roi.
C’était cet homme, ce griot hors pair qui, plusieurs siècles plus tard, aura
pour descendance Nethio, l’un des meilleurs chanteurs de mballax. Une voix
11de Ngoyaan , emprisonnée dans une poitrine d’homme, absolument
inimitable.


11 Ngoyaan : Chant populaire.
26






TOME I

LES PRÉMICES

27

I
Nethio entra en scène. D’un seul regard, il jaugea le public et fut envahi de
bonheur. La salle vibrait. Ils étaient debout et l’acclamaient, piaffant
d’impatience. Ils étaient encore nombreux à accourir à son concert. Comme
d’habitude, les femmes l’emportaient sur les hommes. Il a toujours su rester
leur chanteur préféré. Les voilà encore toutes frénétiques à ses côtés, habillées
de leurs plus beaux atours, charmeuses et rieuses, octroyant à ces lieux
l’ambiance qui les conduira au paroxysme de la joie. Le décor étant campé, on
attendait le virtuose pour s’émouvoir et s’éclater.
Nethio respira à fond. Il saisit le micro et fit le vide en lui. Derrière, les
musiciens, depuis longtemps à leurs instruments, avaient, sur un imperceptible
signe du lead vocal, commencé à égrener les notes de fond du premier
morceau. Et tout d’un coup, jailli de sa poitrine, l’organe de Nethio installa un
enfer de hurlements. Sur un rythme endiablé, la voix de Nethio inoculait la
frénésie à ses nombreux fans. La salle était secouée de gaieté, traversée par la
stridence des cris. Excités, en délire total, des femmes et des hommes
tombaient littéralement en transe, chaque fois que le maestro jetait sa voix
12dans le micro. Les corps se trémoussaient à qui mieux mieux. Le mballax
était maître des lieux, et dans un coin, Satan avait croisé les bras et contemplait
la grande joie de cette folie collective de gens, soudain dévêtus de leur
moralité. Peines et tristesses oubliées !
Nethio multipliait les chansons, transpirant de succès au milieu de ses fans.
Ces derniers reprenaient en chœur les morceaux de son répertoire. De
nouveau, la star accomplissait son miracle : il entrait dans le tissu de
contentement de tous ceux qui écoutaient sa musique. Il devenait un dieu et
effaçait par la force de son art toutes les angoisses du moment.
Soudain, débordant de plaisir, Nethio abandonna la scène et accourut
audevant de son public. Certains, qui avaient eu le privilège de le toucher,
s’évanouirent, d’autres ne voulaient plus être arrachés à son contact et
s’agrippaient vaille que vaille à sa main. Le service d’ordre fut d’emblée
débordé. On usa de violence pour créer un espace et ramener sur la scène
Nethio. Tant bien que mal, on parvint à le remonter. La guitare solo semblait
ne point devoir s’arrêter et les danseurs, tout en sueur, criaient grâce dans un
ahurissant trépignement des corps.

12 Mballax : musique moderne avec des sonorités traditionnelles.(Nous proposons ici une
correction de l’orthographe du mot « mballax », généralement écrit avec un « l ».)
29 13C’est alors que le tama ajouta de la fournaise à la cadence. Son rythme
fou entraîna la salle au bord de la syncope. Les pieds se détachèrent de la terre
et accompagnèrent l’envol des bras. Les reins n’étaient plus articulés au reste
de la charpente, mais prolongeaient une tête qui ne cessait de basculer.
L’ivresse du mballax avait atteint son point culminant.
L’aube pointait quand, sur une dernière note, tout s’arrêta. Désappointés,
encore sur leur faim, les insatiables danseurs virent s’éclipser leur vedette. Ils
auraient tellement voulu qu’il continuât. Ils avaient déjà accepté de mourir de
plaisir.
Nethio, fatigué, harassé, se laissa choir sur le siège arrière de son 4x4. À
cet instant précis, le sourire radieux qui illuminait son visage, aurait éclipsé le
soleil. Il était heureux de n’avoir pas déçu. Le musicien avait donné à ses fans
le bonheur qu’ils attendaient de lui. Et ils avaient communié dans ce mballax
qui était leur.
Pourtant, les débuts avaient été durs, très durs !
Nethio, pelotonné comme un enfant sur la banquette arrière de sa belle
Touareg, entre ses plus fidèles amis, Douga et Rayma, avait légèrement fermé
les yeux pour se soustraire à toute conversation. Il appelait ces instants « Son
temps d’or de récupération ». Douga et Rayma n’étaient pas dupes. Ils
savaient que la star profitait de ces accalmies pour plonger dans son enfance. Il
en était toujours ainsi. Chaque fois qu’il était rompu de fatigue, après un
concert réussi, Nethio se plaisait à revivre ses difficiles premiers pas dans cet
univers sans pitié du monde musical. C’était sa façon de se requinquer.
Douga et Rayma baissèrent la voix et se turent, accompagnant par la
pensée la vedette dans le souvenir de son enfance.
Ce sont les journalistes qui ont permis à Nethio de découvrir cette lointaine
période de sa vie. Lorsqu’il a été au sommet de sa carrière, eux sont
redescendus dans les bas-fonds de sa jeunesse, pour avoir une tentative
d’explication à la fulgurante ascension d’un homme devenu en si peu de temps
le musicien le plus adulé de ces contrées. Les journalistes, au terme de leurs
investigations, lui avaient ramené le film de son enfance.
Nethio était né dans un quartier populeux de Dakar, à La Médina, au milieu
de la pauvreté, de la crasse et de la misère. Son père, fonctionnaire proscrit et
désargenté, était un griot depuis longtemps déshabillé de sa musique. Il y avait
14belle lurette qu’il n’avait ni guitare, ni xalam et ne chantait plus, ayant cessé
de croire à la musique. Il s’était affranchi du dieu de ses ancêtres. D’ailleurs,
ils étaient nombreux les griots qui ne pratiquaient plus le chant dans la quête
de leur subsistance. Seule sa sœur, farouche traditionaliste, ioulait dans
quelques cérémonies d’amis où les gens aimaient à acclamer la douceur de sa
voix. Elle avait essayé de ramener Bakar dans les pratiques séculaires de la

13 Tama : petit instrument de percussion qu’on met sous les aisselles et qu’on tape avec une
sorte de baton recourbé.
14 Xalam : instrument de musique à quatre ou cinq cordes.
30 famille. Mais, invariablement, celui-ci répondait qu’il n’y avait plus en ce bas
15monde un prince digne d’entendre les sons de son riiti et s’il devait chanter
de nouveau, ce serait au paradis, dans l’orchestre des anges.
Maam Baasiin s’agenouilla près de Bakar, alors que, tout concentré sur le
damier, celui-ci s’apprêtait à porter l’estocade à son adversaire. Elle lui
murmura :
– Gnilaan vient d’avoir un enfant, Bakar.
Sa main se bloqua dans son envol vers le pion qu’il s’apprêtait à déplacer.
On vit remuer ses doigts. Il posa une seule question :
– Depuis quand ? Ce matin quand je quittais la maison, elle m’avait paru en
excellente forme.
– C’est arrivé soudainement ainsi qu’elle me l’a expliqué. À peine es-tu
sorti qu’elle a ressenti les premières contractions, et le temps qu’elle envoie
me chercher, l’enfant était dehors.
– Quoi ! Elle a accouché à la maison ?
Maam Basiin opina de la tête.
– Lève-toi ! lui enjoignit-elle.
Maam Basiin était presque scandalisée de le voir figé à la même place alors
qu’elle venait de lui annoncer la naissance de son premier enfant. Cependant,
elle évita de le rabrouer, le connaissant fort acariâtre. Elle se contenta de
regarder ses amis dans un grand désir d’aide :
– Secoue-toi, Bakar ! lui dit-on. Tu viens d’avoir ton aîné.
Bakar proféra une grossièreté, tout fâché de ce que sa femme lui donnait,
là, un enfant, dans l’état actuel de tous ses manquements. Pire, elle accouchait
à la maison. Pouvait-elle imaginer les difficultés qui s’ensuivraient ? Ces
Toubabs qui gouvernaient encore le pays, étaient féroces dans l’application de
leurs lois. Or, ils recommandaient que les parturientes ne se délivrent plus
dans les concessions. Pour cela, ils avaient affecté dans chaque quartier des
matrones qu’il fallait toujours prévenir en temps utile, sous peine d’amende. Et
c’était là, la cause des soucis de Bakar : où trouver l’argent nécessaire pour
payer l’amende ? D’avance, il savait qu’il ne baptiserait pas cet enfant : il se
contenterait juste de lui choisir un nom. Le sacrifice du mouton, ce serait
après, des années plus tard, lorsqu’il en aurait les possibilités.
Tant bien que mal, Bakar se leva et se dirigea vers sa demeure, sa sœur sur
ses pas. Déjà, elle lui demandait quelle serait sa conduite. Concentrée sur le
baptême, elle continuait de harceler Bakar en voulant savoir si elle diffuserait
l’information ou la garderait secrète. Devant le silence de Bakar, elle finit par
se taire.
Bakar entra en coup de vent dans la chambre où était réuni l’essentiel de la
famille. Éclats de rire et cris de joie l’accompagnèrent jusqu’au chevet de sa

15 Riiti : violon africain, très prisé par les Peuls.
31 femme. Il prit dans ses bras son premier-né. Il remercia Dieu, se pencha sur
son épouse, et déposa sur sa joue droite un filet de baiser.
Gnilaan était, elle aussi, hantée par les présentes difficultés. Elle savait son
mari sans le sou et elle était certaine que c’était la faim qui avait précipité son
enfant vers la sortie : voilà deux jours qu’elle n’avait pas touché à la
nourriture.
– Bakar…
– Ne dis rien, femme. Dieu nous aidera.
– La famille est derrière vous, ajouta quelqu’un.
– Bakar, j’ai accouché dans ma chambre. Tu vas devoir payer cher cette
étourderie de ma part. Je ne savais pas que j’étais en gésine et maman n’était
pas là pour me renseigner.
– Je t’ai dit, Gnilaan, que ce n’est pas grave ! Nous nous en sortirons !
Quand reviendra ta maman ?
Bakar comptait sur elle pour résoudre ses problèmes. C’était une femme
qui avait de la suite dans les idées. Elle l’estimait au plus haut point et avait
toujours su le tirer d’affaire. Elle était la sœur de son père, car, comme il était
de coutume, Bakar avait épousé sa cousine. Quelques jours auparavant, sa
belle-mère s’était rendue chez son plus vieux grand-père : le bonhomme était à
son cent cinquième anniversaire et aux dernières nouvelles, il était souffrant.
Elle était donc partie pour ne pas voir cet aïeul mourir loin d’elle.
– J’ai envoyé Lamaan la chercher, dit Gnilaan. Elle sera là certainement
demain dans l’après-midi.
Maam Basiin s’approcha de Bakar. C’était une femme de forte corpulence,
aux lèvres entièrement tatouées.
– Laisse-moi organiser le baptême.
Maam Basiin avait réalisé un miracle. Toute la lignée fut présente au jour
du baptême du premier-né de Bakar. Mais elle avait eu le trait de génie d’avoir
forcé tout le monde à mettre la main à la poche. Chaque membre de la famille
avait mis du sien pour cette consécration qui, finalement, était des plus
réussies. Contre toute attente, Bakar avait pu tuer un mouton, on avait servi un
16excellent laax , on avait même distribué des galettes de mil, geste qui
n’appartenait qu’aux familles aisées. Puis, dans la joie et le délire, Bakar, par
l’intermédiaire de son imam, avait proclamé le nom de son enfant : Cendeela
Camdaga. Le nom de l’enfant avait arraché un tonnerre de rire à l’entourage.
Personne dans la famille n’avait porté une identité aussi ridicule : Cendeela
17Camdaga .
La belle-mère et tante du père de l’enfant avait cru devoir s’enquérir des
raisons d’une telle appellation. Bakar n’avait pas hésité :

16 Laax : (lire lâkh) bouillie de mil, agrémentée de lait caillé sucré.
17 Cendeela Camdaga : prononcer Thiendella Thiamdaga.
32 18– Tante, ne sommes-nous pas des ceddo ? J’ai voulu ramener notre
19cosaan .
– Ramener notre cosaan, Bakar, c’est revivifier la belle musique de notre
tradition ; or, toi, tu ne veux même pas en entendre parler.
– Cendeela Camdaga le fera, tante. Tu verras, il sera un grand musicien !
– Quoi, tu ne l’amèneras pas à l’école des Blancs !
– Bien sûr qu’il ira apprendre chez les Toubabs. Mais, quelque chose me
dit qu’il trouvera sa voie dans la musique. Voilà plusieurs semaines, j’ai eu un
rêve bizarre : j’ai vu un de mes ancêtres me remettre une kora dont les cordes
étaient cassées. Il m’ordonnait de la réparer. Alors que je tripotais l’instrument
sans savoir par où commencer, apparut un éphèbe qui me l’arracha des mains.
Il s’assit et, comme par magie, la kora était redevenue neuve, et lui jouait
20auguste le bàkk de nos ancêtres. Je n’ai pas eu le temps de lui demander où il
avait appris à jouer si joliment ni où il avait entendu l’air de nos ancêtres
qu’une meute de chiens, qui semblait le poursuivre, surgit, prête à s’acharner
sur lui. Je dus le défendre au péril de ma vie, et là-dessus, je me suis réveillé.
– Et tu en déduis que cet enfant sera musicien ? Bakar, ne te mets pas ça en
tête, car je connais ton entêtement. Tu serais prêt à sacrifier l’avenir de cet
enfant pour l’accomplissement de ce que tu penses être un bon présage.
– Il n’est pas fou. Il sait mieux que quiconque que la musique ne nourrit
plus son homme, intervint un de ses amis.
Comme pour démentir cette assertion, l’enfant se mit soudain à vagir
violemment. Certes, il n’était pas exact de croire que la musique avait cessé de
galvaniser le peuple. De grands artistes continuaient à secouer les corps de leur
21rythme envoûtant. Le langoureux leele de Samba Diop charmait encore le
landerneau peul ; Yandé Codou Sène, de sa voix rauque et de granit, déposait
dans les oreilles et dans le cœur, ses longues louanges à Léopold Sédar
22 23Senghor ; ailleurs, les ndawràbbin accompagnaient les loolambe , tandis
que dans les arènes, les bàkk fleurissaient ; la nuit les génies faisaient entendre
24la cadence affolante de leur ndënd ; sous le rythme syncopé des chants des
troubadours ; les musiciens, comme une sorte de répétition des nouveaux

18 Ceddo : (lire Thiéddo) le ceddo était un païen des anciens royaumes du Sénégal.
19 Cosaan : (lire Thiossane) tradition en langue wolof.
20 Bàkk : chant gymnique des lutteurs avant les combats ; ce sont aussi des chants de défi.
Peut aussi signifier devise musicale ou hymne (de la lignée, de la famille, etc.)
21 Leele : (lire Lélé) chant peul.
22 Ndawràbbin : (lire Ndawrâbine) chant lébou.
23 Lolambe : (lire Lôlambé) cela consiste à attacher des pagnes reliés bout en bout, au
travers d’une route et quiconque passe sous le pagne devra s’acquitter d’un don à hauteur
de sa générosité. Les lolambé ne se pratiquent plus de nos jours.
24 Ndënd : instrument de percussion. C’est un gros tam-tam, utilisé pour transmettre certains
messages.
33 25tempos qui s’annonçaient, envahissaient les lël et de leurs merveilleuses
26voix, tenaient en haleine les kassak des circoncis.
La musique n’était pas morte, loin s’en fallait. Cependant, au moment où
naissait celui-là qui la portera aux nues, elle avait besoin d’un renouveau,
27d’un jali échappé de la lignée des griots d’hier pour lui ramener ses sonorités
oubliées. Elle avait besoin d’un prophète pour réimplanter une symphonie
toute tirée de la tradition dans cette nouvelle cité qui se dessinait.
Le pays était à la veille de grands bouleversements. Quelques-uns de ses
fils s’étaient jetés dans l’arène politique. De plus en plus, on parlait
d’indépendance. De grandes personnalités sortaient de l’ombre et partaient à
l’assaut de l’enthousiasme populaire : Galandou Diouf, Léopold Sédar
Senghor, Mamadou Dia, Lamine Guèye, Valdiodio Ndiaye. Des hommes
noirs commençaient à montrer leur maîtrise de la langue du colonisateur en
publiant des livres qui rendaient compte de la grandeur de leur culture. Le
Blanc, naguère adulé, se sentait de plus en plus à l’étroit et avait désormais le
sentiment que l’heure du départ était proche. Il était acculé à céder aux
authentiques fils, la gouvernance du pays de leurs ancêtres.


25 Lël: retraite des circoncis jusqu’à leur guérison.
26 Kassak : chant de circoncis.
27 Jali : ( prononcer Diâli) appellation de griot dans la langue mandingue.
34

II
Cendeela Camdaga avait définitivement rompu avec l’école. Il n’avait
jamais pu éprouver de la sympathie pour ce monsieur qui, avec de la craie
blanche et un tableau noir, essayait de lui transmettre ces connaissances des
Blancs, dans une langue qui lui était totalement étrangère, et gardait à la main
une cravache qui, à la moindre hésitation, s’abattait sur son dos. Cette
antipathie s’était aggravée le jour où le maître, plus sévère que d’habitude,
28l’avait « tendu par quatre », simplement parce qu’il n’avait pas appris par
cœur sa table de multiplication. Il s’était échappé et à jamais s’était éloigné de
l’école.
Maintenant, il préférait courir le long des chemins, écrasant son nez sur les
vitrines, non pas qu’il convoitât les belles choses qu’on y étalait, mais juste
pour ressentir la froideur du verre. Il avait alors le sentiment d’être en paix,
d’être différent des autres parce qu’il était libre. Cette liberté, il ne la perdait
que tard le soir, lorsqu’il était obligé de rentrer. Pour ne pas être grondé, il
s’inventait une histoire de révision qui les avait retenus, ses camarades et lui,
au-delà des heures normales. Il entendait alors sa grand-mère pester contre ce
méchant enseignant qui oubliait de libérer à temps les enfants. Sitôt qu’elle
terminait ses récriminations, Cendeela venait se blottir à côté d’elle, lui
murmurant de l’aider à quitter l’école. Il ne tenait pas à être un monsieur !
– Et que veux-tu être demain ? lui demandait sa grand-mère.
– Joueur de damier, répondait-il.
Il avait tant de fois trouvé son père à la grand-place poussant les pions,
hurlant sa joie de vainqueur, et il avait cru que c’était cela son travail. Dès
qu’il prononçait le mot damier, tout le monde s’esclaffait, sauf sa grand-mère
qui se fâchait de ce mauvais exemple que son fils transmettait au sien. Elle
l’attirait et laissait sa tête reposer sur sa poitrine, et caressant ses cheveux, elle
lui disait au creux de l’oreille :
– Tu seras un chanteur, mon enfant, un bon chanteur !
– Mais je ne sais pas chanter, grand-mère.
– Oh que si. Tu ne sais que chanter. Quand tu étais enfant, tout le monde
avait constaté qu’au lieu de pleurer, tu chantais. Ta voix était belle au
berceau !
– Je ne sais pas pourquoi tu me dis cela. J’ai un jour essayé de chanter et
tous mes camarades se sont moqués de moi.

28 C’est une punition où le jeune élève est tendu par quatre grands gaillards de ses
camarades, de sorte à ce qu’il offre son derrière à la chicote de son maître qui a ainsi le
loisir de le frapper sans se dépenser inutilement. C’était un châtiment très désagréable
pour l’élève qui ne pouvait que subir sans defense la colère de son maître.
35 – C’est parce qu’ils ne savent pas que ton aïeul est Meissa Macodou
Mboup de la grande lignée des griots. Il fut jusqu’à sa mort le seul chanteur du
Damel. Tu seras chanteur, mon petit-fils !
Sur ce, la grand-mère entonnait une de ses merveilleuses chansons qui
disait la généalogie de Cendeela. Alors tout le monde accourait pour écouter,
car la vieille était une véritable cantatrice. Elle avait accompagné dans le
temps tous les chants de mariage et redonné courage aux lutteurs les plus
poltrons.
Cendeela l’écoutait, émerveillé, sentant se réveiller toutes ses fibres de
griot. Il buvait littéralement les sons magiques qui sortaient de la gorge de
cette vieille dame et voyait alentour le respect que lui accordait l’attention des
gens. Pourtant, sa vocation de chanteur ne datait pas de ce moment. Il lui
fallait d’abord rencontrer le génie des chants. La nuit, seul en proie aux
frayeurs nocturnes, il se mettait à chantonner les paroles de sa grand-mère.
Mais, qu’il était loin d’avoir et la voix et le talent de celle-ci ! Il apprendra plus
tard que le don, même s’il est inné, a besoin d’être travaillé, maîtrisé, pour
s’exprimer. Or, il était encore jeune et ne pensait qu’à s’amuser.
Avec ses camarades, tous échappés des écoles et insouciants des dangers,
ils avaient pris l’habitude de monter sur les canaux qui reliaient les deux côtés
du caniveau et sous lesquels se dressait un dangereux vide au fond duquel
coulaient toutes les eaux usées de la capitale. Personne n’osait se dérober à ce
jeu imprudent. Et Ceendela, plus que tous les autres, n’avait aucun courage à
braver ainsi le danger, mais il avait encore plus peur de ses camarades, surtout
de Lascar qui n’hésitait jamais à le corriger. Il n’aimait pas la bagarre et c’était
pourquoi il évitait les confrontations et suivait toujours docile les décisions du
groupe. Que ces moments lui avaient paru fabuleux ! Parce qu’il allait où il
voulait, rencontrait qui il voulait, passait la journée où il voulait et mangeait
tout ce que le chemin lui offrait, à la manière d’un bohémien. Mais le réveil fut
brutal.
Son père, il n’a jamais su comment, avait appris qu’il avait déserté l’école.
Pourtant, il avait mis en place un ingénieux plan pour garder son secret.
Fuyant les classes, il s’était porté malade par l’intermédiaire de son ami Ansou
qui avait attesté son alitement pour cause d’une grave maladie. Ansou était
chargé d’orienter vers lui toutes les convocations que le Directeur adressait à
ses parents. Quand il les recevait, Cendeela s’empressait de contacter cet idiot
de Moussa et lui disait que son père absent le priait de le représenter à l’école ;
et il ajoutait : « Dites-leur que je suis malade et que je suis couché, paralysé».
Le pauvre Moussa répétait la même chose au Directeur. Mais lui aussi y
gagnait, car, invariablement, le Directeur lui remettait quelque chose par
solidarité à la douleur des parents. Dès lors, cette commission paraissait des
plus importantes à Moussa et quand il restait plusieurs jours sans convocation,
il appelait Cendeela pour lui demander ce qui se passait, si le Directeur n’avait
pas oublié sa convocation ou, peut-être, celle-ci s’était-elle égarée en d’autres
mains ; il devrait vérifier. Était-ce cela qui arriva ce jour-là ? Le Directeur
36 n’avait-il pas envoyé la convocation chez quelqu’un d’autre qui l’avait remise
à son père ? Allez savoir, toujours est-il que la voix grondante de son père
avait hurlé son nom d’un ton des plus menaçants. Il sut alors que le ciel allait
lui tomber sur la tête.
– Cendeela, pourquoi ne vas-tu pas à l’école ?
– Si, ‘Pa, je suis parti…
– C’est faux. Ton maître et ton Directeur ont soutenu que depuis que
l’école est ouverte, personne ne t’y a vu, et bientôt elle va fermer ses portes.
Où vas-tu chaque jour ?
– Ce sont eux qui m’ont frappé et renvoyé ! Je ne veux plus de leur école !
– Ah ! c’est cela que tu me réponds ?
La correction qu’il reçut ce jour-là fut des plus mémorables. La seule fois
qu’il eut autant mal, ce fut le jour de sa circoncision. Il se souvenait de cette
aube où son père l’avait conduit en compagnie de trois de ses amis dans cet
endroit isolé de la maison. Dans la pénombre se tenait debout un austère
bonhomme qui ne leur manifesta aucune gentillesse. Au contraire, il était tout
de brutalité. On poussa le premier d’entre eux vers lui. Il se courba entre les
jambes de ce dernier et, l’instant d’après, jaillit un atroce hurlement. Nethio
voulut s’échapper, mais la poigne de son père l’empêcha de faire le moindre
mouvement. Soudain, il entendit au-dehors une complainte. C’était sa
grandmère, la voix chargée de tristesse. Il lui sembla même qu’elle pleurait entre les
refrains. Cette voix lui insuffla du courage. Elle eut le don de vaincre ses peurs
d’enfant et d’ajouter de la témérité en son cœur. Alors, il avança, résolu à ne
pas gémir, tendant son moi vers le couteau du préposé à la circoncision. Il
domina sa peur et fut le seul du groupe à ne pas avoir pleuré. D’un seul coup,
il avait effacé ses angoisses ; désormais, plus rien ne le ferait reculer.
29D’ailleurs, les selbe , ceux qui étaient chargés de l’encadrer jusqu’à la
30guérison, l’ont appris à leurs dépens. Il fut le plus têtu des njulli . C’était aussi
en ces lieux qu’il apprit à découvrir sa voix et s’aperçut qu’il pouvait la
moduler à sa guise, la rendre plus plaisante. Ce n’était pas encore comme la
voix de sa grand-mère, mais ce n’était plus qu’une question de temps. À
présent, tous les soirs, on aimait l’écouter ; on l’obligeait même à chanter et à
rechanter ; et curieusement, il ne se fatiguait jamais ! Cependant, dès que
s’acheva le conclave de la circoncision, il oublia la chanson, déserta l’école et
se mit à courir les rues de la ville jusqu’à ce jour fatidique où il offrit encore
son dos à la chicotte de son père. Il l’avait rencontré en plein centre-ville. Son
‘Pa l’avait attrapé par le bras, et cessant toute activité, l’avait conduit manu
militari à la maison. Là, il s’était enfermé avec lui dans une chambre et
pendant près d’une demi-heure, le fouet emplit l’air de ses sifflements, traçant
sur son dos des marques rouges, des marques de douleur. Sa voix était
devenue inaudible à force de hurler.

29 Selbe : encadreurs des circoncis.
30 Njulli : circoncis.
37 Le soir, repu de coups, il s’était recroquevillé dans un coin de sa chambre,
ayant mal partout, quand il vit la silhouette de sa grand-mère s’encadrer dans
la porte. Il se mordilla les lèvres, décidé à ne pas lui parler. Elle n’était pas
venue à son secours bien qu’il l’ait appelée avec désespoir. C’étaient tous des
sadiques, des sans-pitié, personne ne s’était soucié de l’aider. Pour Cendeela,
c’étaient eux tous qui l’avaient frappé.
31Grand-mère s’agenouilla près de lui, un bol de sòmbi dans la main.
– Mange, petit-mari, lui dit-elle de sa plus belle voix. Mange, mon petit
32bonhomme de mari .
Il refusa d’accomplir le plus petit mouvement. Sa grand-mère essaya de le
retourner, il s’obstina. Elle tira fortement ses bras croisés, mais ne parvint
guère à vaincre sa résistance. Alors elle s’assit, et caressant son front, elle se
mit à fredonner. Elle avait vraiment une voix très tendre et chantait
merveilleusement bien. Il ne sut jamais ce qui l’avait poussé. Était-ce parce
qu’il eut subitement envie de démontrer à sa grand-mère qu’il savait chanter ?
Ou croyait-il effacer sa peine par la chanson ? Toujours est-il qu’il reprit le
chant de sa grand-mère qu’il connaissait parfaitement pour l’avoir entendu tant
de fois. Mais il le fit doucement, cherchant à ne pas être entendu par le reste de
la maison. Étonnée, prise au dépourvu, grand-mère demeura bouche bée. Elle
était loin de soupçonner que son petit-fils avait déjà des cordes vocales qui
enchantaient les oreilles !
– Rechante ! lui dit-elle quand il se tut.
Tout à sa colère, il lui jeta :
– Je ne veux pas aller à l’école. Et je n’irai pas à l’école. D’ailleurs, je ne
veux plus être joueur de damier. Je veux chanter. Chanter comme toi,
grandmère.
La grand-mère enlaça son petit-fils et fondit en larmes.

31 Sòmbi : bouillie de mil ou de maïs, de riz.
32 Terme de tendresse qu’emploie souvent une grand-mère pour appeler son petit-fils.
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