Niamey Post

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"Je m'en vais, mais je vous écrirai". Promesse tenue. Durant près de quatre ans, Daniel Grodos a écrit du Niger à ses enfants, ses proches, ses amis. De longues lettres que l'auteur a voulu conserver dans leur spontanéité, telles que sorties de la plume et confiées au courrier. Tantôt graves, tantôt légères, elles sont l'écho de ses joies et de ses découragements. On passe du rire au doute, du salon en tôles du coiffeur de rue au grand hôtel où descend la princesse Mathilde de Belgique, en visite dans le pays, et des salles d'hôpital torrides à la case de brousse où officie, secret, le marabout...
Publié le : lundi 1 décembre 2008
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EAN13 : 9782336259093
Nombre de pages : 377
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NIAMEY POSTOuvrages du même auteur
Lithographies de l'Eifel et de l' Ahr avec dédicace au Kronprinz,
roman, Editions Le Cri, Bruxelles, 1993.
Le district sanitaire urbain en Afrique subsaharienne. Enjeux,
pratiques et politiques, essai, Karthala, Paris, 2004.Daniel Grodos
NIAMEY POST
Lettres du Niger
2001-2004
L' HarmattanEcrire l'Afrique
Collection dirigée par Denis Pryen
Dernières parutions
Kamdem SOUOP, La danse des maux, 2008.
N'do CISSE, L'équipée des toreros, 2008.
Alain FLEURY, Congo-Nil. A travers les récits des
missionnaires 1929-1939,2008.
Paul Evariste OKOURI, La Sobanga des paradoxes, 2008.
Chehem WATTA, L'éloge des voyous, 2008.
Gabriel Koum DOKODJO, Noël dans un camp de réfugiés,
2008.
Louis KALMOGO, Un masque à Berkingalar, 2008.
Léon-Michel ILUNGA, Le Petit-Château, 2008.
Der Laurent DABIRE, Chemin de croix, 2008.
Alain THUILLIER, Dufleuve Kama à l'Oubangui-Chari, 2008.
Sékou DIABY, Laforce d'une passion, 2008.
Emmanuel MATATEYOU, Palabres au Cameroun, 2008.
Christophe FARDEL, 365 jours à Sassandra, 2008.
Fatou NDIA YE DIAL, Nerfs enfeu, 2008.
Alain THUILLIER, Vivre en Afrique, 1953-1971,2008.
Alain De la Forêt des Abeilles au mont
Cameroun, 2008.
Juliana DIALLO, Néné Salé, récit d'une naissance, 2008.
Boubacar Réalités et romans guinéens de 1953 à
2003, 2008.
Alexandre DELAMOU, Souvenirs d'enfance. Ou le défi de la
réussite, 2008.
Abdoulaye DIALLO, Les diplômes de la galère. De l'Afrique à
la jungle française, 2008.
Marie-jeanne TSHILOLO KABIKA, Matricide, 2008.
Salvator NAHIMANA, Lettres de YoM à un ami, 2007.
Chouman KINZONZI, L'Âme écorchée, 2007.
Seydou Nourou MBODJI, A mes frères des rues, 2007.
Issaka Herman TRAORÉ, Le boa qui avale sa queue, 2007.
Jean-Philippe STEINMETZ, La pirogue blessée, 2007.
Marne Pierre KAMARA, Les appétits féroces, 2007.
Sylvie NTSAME, Mon amante, la femme de mon père, 2007..Jt Issoufou I{aassou
Les noms de personnes, ainsi que la plupart des noms de lieux et
d'institutions, ont été modifiés. Le lecteur tracera où il voudra la
frontière entre fiction et réalité.iD L'Harmattan, 2008
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://v..w\\.librairieharmattan.com
diffus ion. harmattan (Ù\\ an adoo. fr
harmattan 1((l)\\anadoo. fr
ISBN: 978-2-296-06693-9
EAN : 9782296066939NIAMEY POST n° 1 14 juillet 2001
« Ici, il fait chaud»
a journée est faite; je quitte l'Europe. L'air marin brûlera
mes poumons; les climats perdus me tanneront. Nager,
broyer l'herbe, chasser, fumer surtout; boire des liqueursM
fortes comme du métal bouillant...
Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l'œil furieux:
sur mon masque, on me jugera d'une race forte. J'aurai de l'or: je
serai oisif et brutal. Les femmes soignent ces féroces infirmes retour
des pays chauds.
Chers amis,
Je rassure ceux qui ont cru déjà au coup de soleil: c'est du Rimbaud!
«Mauvais sang» (Une saison en enfer). Parti bourlinguer, le pauvre
Arthur reviendra d'Afrique avec un cancer osseux du genou. Amputé
en mai 1891 à Marseille, il meurt le 10 novembre.
Je vous écrirai. Mais souhaitez-moi un autre destin.
Déjà dix nuits au Niger. Plus que mille quatre cent cinquante jours à
tirer. Tout va bien. Je plaisantais.
Fanfare et tapis rouge à l'aéroport. Une Excellence voyageait avec
nous. Elle a partagé les flonflons et la moquette avec le magma
dégurgité de la classe économique. Rassurons les gentilhommières: je
voyage avec le peuple. Plongée brutale dans la touffeur de la saison
des pluies. Toujours la même question au débarquement dans un
aéroport des tropiques: combien de temps vais-je tenir sans
transpirer?Philippe Fourment - prenez votre élan et retenez le sigle: Délégué
permanent au Niger de l'Agence belge de coopération (ABC) -
m'attendait au bas de la passerelle. Drôle de bonhomme. Mi-absent,
mi-goguenard, se remettant mal d'une cuite appuyée, mâchouillant je
ne sais quoi, il jouait au boss recevant un subordonné plus diplômé
que lui - « Monsieur le professeur », j'allais l'entendre quelquefois en
dix jours - mais bien décidé à ne pas s'en laisser compter par un
scholar censé ignorer l'Afrique malgré les prétentions de son
curriculum vitae. « Ici, il fait chaud », en me tendant sa carte de visite
toute humide de sa sueur pectorale. « Ici, on se tutoie », en me plantant
avec mes valises dans la salle des bagages. « Ici, c'est le Sahel, le
paysage est monotone », en nous rendant pour la première fois à
Nokko quelques jours plus tard.
Entré je ne sais comment, sans doute avec le badge de Fourment, dans
la salle des bagages, un Blanc de style Club Med s'avance vers moi et
me tend la main. Je redoute vaguement une tête déjà vue quelque part.
Il se présente. C'est Pol De Mol. Nous devrons travailler ensemble.
Portant beau sa prochaine cinquantaine, malgré un petit bedon et un
début de tonsure dans des cheveux blonds bouclés dont il semble assez
fier, il est au Niger depuis plusieurs années. Nos chemins se sont
distraitement croisés un jour à l'Institut de Médecine tropicale
d'Anvers. Lui et son épouse, la jeune et succulente Téa, petite fossette
dans les joues quand elle sourit, me font un accueil très cordial. « Téa
sans h », précise Pol.
Mes bagages n'ont pas suivi. Des trousses de survie d'Air France, il ne
restait que des exemplaires pour dames: certains tampons ne m'ont
servi à rien, j'ai dû me débrouiller pour la barbe, et je n'ai pas encore
recyclé le préservatif. J'ai porté durant quelques jours les pantalons et
les frusques du nouveau collègue. J'y étais à l'aise.
J'ai un travail pour Etienne, ou pour Adrien, fils et fils adoptif, eux qui
glandouillent en se demandant quel avenir après le permis de
conduire: qu'ils se spécialisent en maintenance mécanique, électrique
et électronique. Ils feront fortune sous les tropiques. Moteurs, groupes
électrogènes, bâtiments, véhicules, appareils médicaux, panneaux
8solaires, stérilisateurs, ventilateurs, climatiseurs, ordinateurs,
radiophonies, chaînes de froid... Les compétences manquent et les
besoins sont criards, comme on dit ici. Précautions: aimer la chaleur,
passionnément ou à la folie. Et pédale douce avec la bière!
Les rives du fleuve à Niamey n'ont pas été accaparées par les riches.
Pas trop. Pas encore. Insalubres? Moustiques? Les pauvres y ont leur
maison, leurs maraîchages, et leurs pirogues pour aller pêcher. On
trouve aussi beaucoup d'horticulteurs et de pépiniéristes, quelques
petits «maquis» (restos), quelques petits voleurs, un abattoir, une
caserne, une boîte de nuit, un institut d'agronomie et de beaux circuits
pour VTT, que les guides touristiques décrivent comme des
coupegorge: la corniche de Yantala et celle de Gamkalleye. Je m'y suis déjà
promené sans encombre et j'en suis revenu sans couteau entre les
omoplates. Les gens exagèrent.
La capitale du pays était Zinder jusqu'en 1927. Les opulents
commerçants haoussa du centre et de l'est investissent peu à Niamey,
gigantesque village assoupi dans la poussière. Peu de grues hérissent
I'horizon. On trouve maintenant quelques bâtiments à étages, plus ou
moins réussis: des banques, un palais des congrès, des hôtels... Mais
les habitants du bord du fleuve ne veulent plus vendre et ils ont bien
raison. Le « Grand Hôtel», où j'ai logé les premiers jours, s'étend sans
grâce sur un promontoire. Sa terrasse est fort courue le soir par tous
les étrangers. Ils sirotent leur bière face au coucher de soleil sur les
eaux brunes du Niger. Brochettes jusqu'à 19 h 30 et mouches à
volonté.
Il fallait me loger. Sur « le plateau », j'ai visité de véritables villas de
star. Des salles de séjour vastes comme des salles de danse. Des
livings grands comme des dancings, dirait ma belle-sœur Monique.
C'est le standard pour les « expatriés» - on ne dit plus « colons », et
l'espèce s'est diversifiée. Mais pas de flagellation expiatrice: les
proprios sont Nigériens. J'ai finalement déniché une bicoque pas trop
spacieuse. Il y a tout de même quatre chambres. Et surtout une très
grande cour. C'est elle qui m'a séduit. De vieux arbres créent un peu
de fraîcheur, un jardin de fleurs et de verdure donne l'envie de vivre
9en plein air, une terrasse ombragée n'attend que vous. Ca va coûter un
os en arrosage. Il y a aussi une piscine, comme dans la plupart des
concessions louées aux Blancs, qui ont toujours chaud. On peut y faire
quelques brasses. Elle a même sa pataugeoire, pour lire dans l'eau.
Mais pas de plongeoir: deux mètres de fond... Je peux prendre
possession des lieux le 1er août. Le bail est signé. Le propriétaire va
tout repeindre en blanc.
Vous tenez vraiment à ce que je parle déjà boulot. D'accord, vous
payez votre abonnement. Je suis ici pour un « projet» à développer
dans la région de Nokko, à 140 km de Niamey. Un million huit cent
mille habitants, ai-je lu, six hôpitaux, et une vieille histoire
belgonigérienne qui n'a pas toujours été sans nuage, surtout ces dernières
années. La Belgique est présente ici depuis 1973. Franchement, il ne
reste pas grand-chose de cet effort, à part des bâtiments, des attentes
démesurées face à l'aide extérieure, et une méfiance que je sens
suinter de partout, sans me l'expliquer. On dirait la suspicion des
vieux couples qui, bon gré mal gré, s'apprêtent à ne pas rompre et à
prolonger la vie commune. A Bruxelles, on m'a dit: « C'est un projet
difficile ». A mon arrivée, Fourment m'a prévenu: « Ce n'est pas un
cadeau ». Après une première tournée en brousse, j'ai pensé: « On
m'envoie au casse-pipe ». Après la deuxième, c'est clair: c'est un
guêpier. On m'attend au tournant. Car si le défi est passionnant, le
dossier du projet me paraît mal fichu. Ecrit en 1998, il sent le vieux, le
déjà vu. Il faut innover, s'y prendre autrement. J'ai quelques idées.
Mon premier boulot sera de proposer une reformulation profonde de
« l'intervention» prévue. Ca va les chatouiller à Bruxelles mais ils ont
voulu Grodos, eh bien, ils ont Grodos. S'ils souhaitent que leur projet
marche, il faut le récrire. Et prévoir plus de sous. Le secrétaire d'Etat à
la Coopération n'a qu'à prendre de l'Alka Seltzer. En générique.
L'exemple doit venir d'en haut.
Hormis cette défiance ressentie à Nokko, les contacts avec les
Nigériens sont excellents. Ni cordialité abusive, ni excès de froideur.
En rue, les regards que le mien croise s'accompagnent souvent d'un
salut à l'étranger nouveau venu. On ne se sent ni toisé, ni harcelé, ni
10repéré. Je vous dirai plus tard si l'on est accepté. Et si tout le monde se
comprend.
Mon collègue «national» n'est pas encore nommé. On attend les
Egyptiens. Car il y a deux coopérants égyptiens payés par la Belgique,
fourgués ici en cadeau surprise par l'ex-Administration Généreuse de
la Contribution aux Détournements 1.Un bonhomme de quarante et un
ans, catholique d'Alexandrie, et une bonne femme dont je ne sais rien.
Comme je compte les placer encore plus en brousse qu'à Nokko, je
me demande quelle tête ils vont tirer.
Le courrier électronique marche plus ou moins. C'est lentissime. Dès
que j'aurai le téléphone, je verrai comment améliorer ça. De toute
façon, la bonne vieille poste fonctionne et je trouve que les lettres
manuscrites à l'antique gardent tout leur charme. Je vous donne ma
boîte postale: BP 10427 Niamey. N'hésitez pas à écrire, car la solitude
sera un problème. Les stimulus intellectuels seront réduits. Je pense
qu'on peut trouver «Vol de nuit» et «Le contrat social» dans les
deux ou trois papeteries de la ville, et Sandra Kim est invitée par le
centre culturel américain.
J'ai failli trouver la mort au Tchad en 1990 avec une Toyota Hilux,
bonne voiture de chantier mais piètre routière: un splendide
tête-àqueue sur la piste de latérite transformée en miroir par l'orage nous a
expédiés dans la nature. C'est ce genre de pickup que je vais utiliser
les premiers mois. On lèvera le pied, ce qui sera une discipline
constante car les routes principales sont plutôt bonnes, grâce au boom
de l'uranium, lointain souvenir. Rien à voir avec les sentiers pleins de
trous du Congo. L'axe Niamey-Nokko est pour le moment exécrable,
mais l'Union européenne va tout refaire. Dites à Monique que j'aurai
un chauffeur. Comme tous les assistants techniques. Ca m'agace. Mais
1
On m'assure qu'il s'agissait de l'Administration Générale de la Coopération au
Développement. Mais de toute façon elle a disparu dans la réforme de 1999: la
politique et la pensée au Ministère des Affaires Etrangères (via Ambassades et
chargés d'affaires de coopération) ; la logistique et la corvée à l'Agence belge de
coopération (via Délégations permanentes et bons coopérants). Sur le tout, voir
LéviStrauss, Le cru et le cuit.
Ildans un pays où l'on ne connaît rien ni personne, et avec des distances
rebutantes, c'est reposant. Et puis, il faut créer de l'emploi. Voilà.
Pour le moment, il pleut. Ca rafraîchit l'air et ça fait pousser le mil.
Vous cherchez un logement gratuit pour les prochaines vacances?
Vous êtes les bienvenus. Voyage en pirogue sur fleuve, parc naturel du
W du Niger, escapade jusqu'au Sahara, girafes en liberté à soixante
kilomètres de Niamey... Je commence seulement dans le métier, les
routards confirmés trouveront le tour incomplet. Patience. Mais le
Niger est le bout du monde. Sauf à vous emberlificoter dans des trajets
via Alger ou Casablanca, il n'y a qu'un vol Air France par semaine.
Swissair a évidemment supprimé la ligne Sabena Bruxelles-Niamey.
C'est très attentionné.
Je vous laisse. J'aurai le temps d'apprendre quelques mots de djerma,
voire de haoussa, de faire du VTT, d'écrire mon deuxième roman, il
ne faut jurer de rien, et je laisse à l'imagination de ma belle-soeur
d'autres genres de nouveautés.
12NIAMEY POST n° 2 22 juillet 2001
La piscine olympique
allume la télé hier soir, samedi 21 juillet, dans ma chambre de' l'hôtel Terminus, je m'attends à voir les cuisses des dopés duJ Tour de France ou les perruques des Femmes du Congrès
Pansahélien pour la Promotion de l'Approche Genre dans la
Dynamisation de la Pharmacopée Traditionnelle (PAG/DPT), et sur
qui est-ce que je tombe? Sur notre fripon de mayeur, Norbert Deniers,
pérorant à TV5 au sujet de la fête nationale! Il sortait du Te Deum.
Elle est belle, la cathédrale, filmée du jubé. J'ai même cru reconnaître
la vice-Première Laurette Onkelinckx, mais ce n'était que
Mademoiselle Müller, présidente à vie du Centre public d'aide sociale.
Bref, revenons à notre cacique. Barbe avantageuse et lunettes
professorales, il récrivait I'histoire devant les drapeaux belges et le
monument aux morts - morts dans les armées de Guillaume II et dans
celles de Hitler, comme chacun sait - en contenant mal une jubilation
que vous devrez m'expliquer. «Les gens des Cantons de l'Est ont
toujours été très catholiques et très royalistes », fabule-t-il. Très
catholiques, sûrement. Nos braves cantons croient toujours que
Bismarck s'est lancé dans le Kulturkampfuniquement pour emmerder
les curés de Nidrum et de Lommersweiler. Mais très royalistes, le
prince-abbé Norbert parle sans doute pour lui. Avant 14-18, dans les
cantons qui n'étaient pas encore belges, on vénérait l'empereur de
Prusse. Dommage qu'il était protestant, personne n'est parfait. De
1926 à 1940, après le rattachement, la Heimattreuefront est restée le
plus gros parti partout, y compris à Malmédy (excusez-moi, mais je
maintiens l'accent). Même la montée du nazisme n'a pas rendu
suspects ces très «monarchistes» partisans du retour à l'Allemagne.
Alors, cet actuel royalisme de compensation, contemporain des
nouveaux timbres-poste à 2 F 50 et du chocolat Côte d'Or praliné de
l'Expo 58, ou peu s'en faut, on est libre d'en discuter. Notre valeureux
bourgmestre a tous les culots, y compris celui de l'amnésie, et les
Malmédiens envers lui toutes les complaisances. Jusqu'à ce braveWilly Hermann, que vous avez sans doute vu aussi, et qui s'emmêla
les pinceaux devant les caméras encore chaudes des émotions
mayorales: « On nous a interdit de parler notre langue, il ne faut
jamais oublier ça ». Le journaliste: « Et c'est quoi, votre langue? » Et
lui tombe dans le panneau comme les touristes dans la crème fraîche
des baisers à la meringue servis Place Albert: « Le wallon! » Ach,
Willy! Personne n'a jamais interdit de parler le wallon 01 Folle, ni au
Pouhon, ni à Bemister. C'est le français qui était interdit... Mais les
Cantons rédimés n'ont pas encore appris à lire leur histoire. On n'aime
pas son coin en travestissant son passé. Qu'on oublie, soit. Qu'on ait
tourné la page, bien entendu. Mais qu'on ne maquille pas.
Comme vous le voyez, la chaleur et les 4500 km de distance ne
diminuent pas mon Heimweh.
*
Ismaël, l'adjoint nigérien de Fourment, est président du club nautique
de Niamey. C'est un ingénieur en agronomie, formé en Espagne, qui
en remontrerait à pas mal de techniciens de Gembloux. Il a quarante
ans. On a sympathisé. Ce samedi, il m'invite au championnat de
natation des jeunes de la capitale. J'y vais pour lui faire plaisir, en
comptant rester discret et m'éclipser après quelques crawls. Mais nous
sommes en Afrique: il me place à sa gauche à la tribune. C'est-à-dire
dans un fauteuil en plastique et sous le grand manguier. A l'ombre, au
bord de la piscine. Avec du Coca-Cola bien frais. Les autres, la foule,
se font cuire sur les gradins. La compétition est interminable.
L'organisation manque de nerf, les pauses entre les groupes sont
hypnotisantes, les haut-parleurs assourdissants. Mais on se rince l'œil:
ces jeunes gens et ces jeunes filles ont des corps parfaits et la peau
noire est bien plus belle que la blanche. La remise des prix est aussi
longue que la compétition elle-même. Ca ne gêne pas le gratin de la
tribune, Monsieur le Directeur Régional de la Culture, de la Jeunesse
et des Sports, Madame et Messieurs les maires des trois communes de
Niamey, dans tous leurs atours, qui remettent avec chaleur à cette
jeunesse prometteuse, partie entre-temps se rhabiller, une pièce de
tissu pour pagne et une enveloppe aux filles, une enveloppe seule aux
14garçons, sous l'œil noir de la caméra de la télévision nationale. La
torpeur me gagne, lorsque le speaker annonce: «Prix des 50 mètres
brasse garçons de Il et 12 ans. Premier: Mahamane Idrissa. Le prix lui
est remis par le Docteur Daniel ». Waouw ! Ils n'ont pas pu lire le nom
de famille sur le carton, sans doute. Vite, me lever! Le petit Idrissa
s'avance, tout intimidé par le seul Blanc sous le manguier, inconnu de
tout le club. Au moment où notre cher bourgmestre récrit I'histoire du
pays de Saint-Remacle, son obscur administré remet un prix de
natation au bord du fleuve Niger. Nous serons donc tous deux passés à
la télé le même soir. Enfin, moi, ce n'était pas TV5.
*
Je viens d'aller en pirogue voir les hippopotames du Fleuve Niger.
C'est impressionnant, surtout quand ils s'accouplent. Mais ils sont
pudiques, ils plongent vite sous les jacinthes d'eau. Il faut tout deviner
aux mouvements du pollen.
Il fait raisonnablement chaud, 35 - 38 0. De juin à septembre, la saison
des pluies joue au yoyo avec le thermomètre.
J'ai visité le bureau du projet au Ministère de la Santé. Privilège et
héritage de trente ans de présence belge: nous sommes les seuls à être
logés près du soleil et à dépendre directement du Secrétariat général.
Fourment a fait repeindre les murs et acheté un ordinateur. J'ai trouvé
dans les lieux Idi Mahamadou. Employé de l'ancien projet. Fourment
l'a conservé, au motif qu'il sait tout, connaît tout le monde et, chose
capitale, est du même village que le Secrétaire général. Tout le monde
dit SG, habituez-vous-y. Forcément désœuvré avant mon arrivée,
Mahamadou a transformé le bureau en annexe du Petit Marché: une
foule de prébendiers de tout poil, sans aucun rapport avec le projet
bien entendu, se sont abonnés aux menus services du « petit frère» du
boss. Indulgence. On canalisera la foule plus tard.
*
152 août
Voilà, je suis chez moi. Enfin, j'y campe. Au «terrain musulman »,
j'ai acheté des meubles artisanaux. Qu'est-ce qui peut n'être pas
musulman ici ? Il s'agit en fait du quartier surgi aux alentours de
l'ancien cimetière musulman, du temps de la colonie. Le cimetière
chrétien est plus près du centre ville. On trouve le mobilier qu'on veut
tout le long des avenues, des rues et des ruelles de quartier. Qui a un
marteau et une scie s'improvise menuisier. Le résultat va de l'étagère
que j'aurais pu tout aussi bien fabriquer moi-même aux canapés
m'astu-vu qu'on retrouve dans les salons des ministres. Je cherchais plutôt
de l'Ikea indigène. Je l'ai trouvé. Les lits un peu grands, dans lesquels
on ne se fracasse pas l'occiput ou les doigts de pieds contre les
montants, sont ici vraiment grands: deux mètres dix sur deux mètres.
Les fabricants les appellent sans rire des « lits à trois places ». On n'y
case pourtant que deux matelas décents, mais un peu hors normes: je
me demande que faire des housses qui arriveront avec les bagages.
*
L'exploration du champ d'action, à Nokko, précise les contours du
défi. L'analphabétisme tourne autour de 80 %, la qualification du
personnel est problématique, les salaires maigrichons, la motivation au
travail voisine du taux de TVA, et la gestion de l'ensemble pare au
plus pressé. Le plus pressé n'est pas toujours le plus urgent, ni le plus
important. Ce peut être le plus lucratif, le plus connu, ou le moins
fatigant. Les contraintes sont telles que je ne vois pas très bien quels
résultats pourront être atteints en quatre ans. J'ai l'impression d'être
devant un grand corps en coma: il vit toujours mais ne fait rien. Il va
d'abord falloir le ventiler et le perfuser.
Je vous entends déjà: « Et sans compter le sida! ». Vous lisez trop la
prose humanitaire. Il semble qu'il y ait moins de sida ici qu'ailleurs.
Seulement 15 % des putes officielles, dites «à tabouret », seraient
séropositives, mais les chiffres datent de 1996. Dans d'autres capitales
16d'Afrique de l'Ouest, c'est la moitié. On ne peut pas avoir tous les
malheurs à la fois.
J'ai fait la connaissance de Jan, chirurgien flamand au look de jeune
premier, affecté à l'hôpital de la Commune III de Niamey, autre projet
belge. Il travaille à quart temps pour Nokko : il fait des tournées dans
les blocs opératoires, pour maintenir la flamme en attendant la
formation de médecins nationaux en chirurgie de base. Il m'apprend,
avec sa façon détachée et un peu désabusée de parler de toute chose,
que Pol De Mol, non seulement s'était déjà vu chef de projet à ma
place et qu'il s'était fait retoquer, mais occupe une place à mes côtés
qui aurait dû revenir à une femme médecin de ses connaissances. Seul
un lobbying inhabituel de la Représentation résidente de l'ABC à
Niamey aurait finalement poussé le Ministère de la Santé à choisir le
blond quinquagénaire dont j'ai utilisé les pantalons à ma descente
d'avion. Lequel m'apprend aussi qu'il a déjà travaillé dans le « Projet
Nokko» auparavant, à Laya précisément, près de la frontière du
Bénin, mais qu'il en a démissionné au bout de dix mois, à cause d'une
incompatibilité de vues et d'humeur avec mon prédécesseur, un
Wallon marié à une Tchadienne, que je connais mal, et qu'il me
présente comme un type impossible, surnommé Napoléon, autant pour
son physique que pour son caractère dictatorial. Etait-ce une bonne
idée de nommer dans un projet un homme qui y a déjà fait un tour
naguère et qui a claqué la porte? Et dont la femme, la jolie Téa,
travaille à la Représentation résidente et s'occupe de la comptabilité
des projets? Le mari sur le terrain et la femme auprès du patron à
Niamey, cela ne ressemble pas à un montage d'horloger suisse.
Serais-je déjà plongé dans les grenouillages des « expatriés» ? Bah !
Parions que c'est du passé. Je n'ai pas d'autre choix.
*
Comme convenu avec ma boîte, je rentre déjà le 6 août. Ce séjour
n'était qu'un hors-d'œuvre. Il faut vider l'appartement à Malmédy et
faire mes adieux à l'université. Adieux définitifs? On verra. Je reviens
au Niger à la mi-septembre, avec tout mon barda. Je rentrerai en
17Europe aussi à la Noël. Histoire de revoir mon vieux papa et de ne pas
rater le passage à l'euro.
En attendant, j'ai replanté la clématite et le rosier emportés dans mes
valises. On leur souhaite bonne chance.
P.S. - Je sens que plusieurs se demandent ce que sont les putes « à
tabouret », mais ce sera pour une autre fois. Rien à voir avec les
Indiens à plateau. Et puis on ne dit pas « putes », on dit « travailleuses
du sexe ». Sex workers. Ce ne sont pas les Nigériens qui parlent
comme ça, c'est la prose internationale de santé publique. Ne laissez
pas faner les fleurs de la fête nationale au pied du monument aux
morts. Ca fait mauvais genre.
18NIAMEY POST n° 3 25 septembre 2001
Mounkaïla et Seydou
a clématite ne reprend pas. Ce doit être Oussama Ben Laden.
L
Me revoilà sur le 13e parallèle, à un dromadaire près. Mes
bagages sont sous embargo à Paris, comme tous les bagages du fret
privé d'Air France. Ca, c'est sûrement Ben Laden. Pour combien de
temps, mystère. J'ai donc prolongé les mesures de mon Plan
Fitnesspirate: canif suisse, cuillère en plastique et pot de Nescafé. Ca me fait
des économies mais le yaourt emporté ici pour le repiquer sur du lait
cru commence à souffrir dans le frigo de la Coopération... Mon frigo à
moi est à Roissy.
Mon père m'a dit, comme je le quittais: « Si tu apprends bientôt que
l'Afghanistan est rayé de la carte, ne t'étonne pas». Instinct d'ancien
artilleur? Je l'ai trouvé bien sûr de lui. Mais il voit peut-être plus clair
que moi. Ou il regarde plus souvent la télévision. Devant ces attentats
en Amérique, il y a quinze jours, j'en reste à l'horreur et à la
stupéfaction. Je ne comprends pas. J'étais dans une grande librairie de
Liège, la télé diffusait les images, on aurait dit du James Bond, mais
trop de monde suivait le film. Les gens ne disaient rien. Je ne me suis
pas arrêté. C'est la radio, dans la voiture, qui m'a tout appris.
Inimaginable. Et puis qui c'est, ce Ben Laden?
A l'atterrissage, il y a déjà plus d'une semaine, le commandant de bord
annonce: «A Niamey, température agréable de 37 degrés ». Humour
de gens de cockpit et de chambres climatisées. La chaleur tombe à
peine la nuit. Nous avons déjà essuyé deux beaux orages, parmi les
derniers de la saison des pluies, sans doute, puisqu'il ne tombe plus
une goutte d'eau dans le Sahel d'octobre à fin mai. La dernière
bourrasque a cassé pas mal d'arbres dans les rues, coupé net uneucalyptus dans mon jardin et réveillé quelques charmants
goutte-àgoutte dans le toit de ma maison.
Je ne dors pas par terre, arrêtez la collecte. De l'aéroport, où la très
prévenante et très jolie secrétaire nigérienne de la Coopération
m'attendait, nous avons filé acheter deux matelas bien durs pour
équiper le lit à trois places. L'aimable demoiselle, qui répond au
prénom de Nafissatou, m'a aussi acheté motu proprio un oreiller et
deux nécessaires de literie. L'un fabuleux, avec des dentelles et des
broderies maniaques de plantes et d'oiseaux. Je l'ai prudemment laissé
dans son emballage. Il a bien fallu que j'ouvre l'autre, à dominante
rose, avec petits motifs floraux mignons comme tout. Ca vient d'Italie,
et j'ai longtemps hésité avant de déchirer le paquet car il était écrit
dessus: «con bottone a pressione ». Le temps de comprendre que le
seul truc comportant des boutons à pression dans un équipement de lit
ne pouvait être que la taie d'oreiller, j'étais bouffé par les moustiques.
J'ai donc déclaré «mosquito free» le couloir et les chambres à
coucher et j'ai retardé mon décès à grands pchiiits d'insecticide, qui
pique les yeux, fait tousser, donne des allergies, de l'urticaire, de
l'asthme et le cancer (aux gens) avant de tétaniser les blattes et de
saouler les insectes volants.
La première nuit, mes voisins africains de derrière n'étaient pas là.
Le boulot jusqu'ici m'englue dans de la gestion pure. Si vous voulez
les prix des photocopieuses et des télécopieurs au Niger, de Gestetner
à Ricoh, n'hésitez pas. Yamaha 125 ou Nissan Terrano 2664 cm3,
couple maximal 221 / 200 Nm / tr.min, je connais aussi. De stock ou
pas de stock. Avec ou sans factures pro forma. Il faut aussi composer
des documents techniques et financiers pour les bonzes
interministériels du « Comité de Pilotage» du projet - par les temps
qui courent, on devrait changer ce nom. Ils ne les liront peut-être pas,
mais ils doivent absolument me donner leur bénédiction, islamique ou
autre, pour la réorientation des activités prévues à Nokko et pour le
budget. Ah ! les délices du budget... De toute façon, je suis encore
seul: le collègue nigérien qui doit être responsable du projet n'est
toujours pas nommé, Pol De Mol en vacances ne rentre que le 1er
20octobre, et les deux collègues égyptiens, que tout le monde ici attend
avec impatience et incrédulité, sont sans doute en liste d'attente pour
la prochaine caravane transsaharienne, porte 6, à Louxor.
Dans les grandes plantations de coton du sud des Etats-Unis, jadis, le
nouveau propriétaire prenait les esclaves avec le fonds. Les Blancs en
Afrique les imitent toujours lorsqu'ils reprennent les gardiens d'une
concession. Ce n'est pas obligatoire mais les avantages sont évidents.
Les gardiens connaissent tout le monde dans le quartier, sont connus
de tout le monde, et discutent avec les génies des lieux. Je serais bien
en peine d'en faire autant, de repérer les fosses septiques dans la cour
ou de vous dire si un rosier, par exemple, ou une clématite, a quelque
chance de pousser dans ce sable. J'ai donc accepté de garder les
services de Mounkaïla, un gardien burkinabè de 31 ans aux oreilles un
peu pointues et au grand sourire, né en 1968, mais quand au juste, ça,
personne n'en a pris note. Il a survécu à l'occupation des terres par une
famille hollandaise durant quatre ans. C'est, il me semble, un critère
suffisant de souplesse et de robustesse. Mais Mounkaïla est gardien de
nuit. Il vient à 18 heures, devise avec les feuilles mortes qu'il ratisse,
avec moi quand je rentre, avec ses copains du quartier, puis avec les
moustiques, avec la lune, avec les personnages de ses rêves, et me
quitte à 8 heures du matin. Une maison sans gardien dans la journée,
m'a-t-on prévenu, c'est « la visite» assurée. J'ai donc dû rechercher
un gardien de jour. Il y a le bouche à oreille. «Tu ne connaîtrais pas un
bon pour la journée?» Les Blancs de toute pâleur m'ayant
déjà recommandé chaudement 234 cuisiniers, 352 gardiens, 629
pisciniers et 1.298 chauffeurs, j'ai préféré faire jouer les réseaux et
m'adresser à Ismaël. J'avais posé mes conditions, que je pensais
draconiennes: «Je veux un jeune, beau, grand, fort, polyglotte,
marrant et bac +3 ». Ca n'a pas raté. Il m'a refilé son «petit frère ».
Traduisez un parent qui doit être, au mieux, son cadet de même père et
même mère, au pire, un arrière-petit-neveu inconnu. «Tu n'es pas
exigeant », avait soupiré l'agronome président du club nautique, avant
de m'envoyer son protégé, qui paraît jeune malgré ses 26 ans, doit
bien faire un mètre septante, n'est pas mal fichu, c'est vrai - mais,
vous savez, l'absence de graisse fait ressortir artificiellement les
muscles - parle un français savoureux fâché avec le subjonctif (il n'y
21en a pas en djerma), et appartient à l'infime tranche de la population
qui a accompli tout le parcours des études secondaires avant d'échouer
dans le stupide happening initiatique que les Français ont seuls inventé
et auquel ils sont les seuls à croire, le baccalauréat. Il s'appelle
Seydou. Gueule sympa, sourire rayonnant, démarche de petit dur qui
se permet l'indolence, voix un peu cassée, et pas mal de doigté
puisque en quelques jours il m'a convaincu de participer à l'achat de
son vélo: 40.000 FCFA «cadeau» plus retenue sur salaire de 5.000
FCFA par mois pendant huit mois. Et bosseur. « On arrachera un jour
ces horribles plantes autour de la véranda », lui dis-je hier avant d'aller
prendre une Conjoncture avec Jan, qui a pitié de ma solitude autant
que de son célibat transitoire. « Et on en mettra des comme ça à la
place ». Oui, je sais, « des comme ça », ça fait peu renseigné, mais à
mon prochain retour je compte acheter le Marabout-Flash «Je soigne
mes plantes tropicales ». Quand je suis rentré trois heures plus tard,
une charrette sortait de chez moi avec les cadavres des horribles
plantes et une jolie rangée de fleurs « comme ça », alignées au
cordeau, les avait remplacées. La cour était peignée comme une
première communiante, et les chambres balayées. Comment, dans ces
conditions, cultiver des préventions contre le pistonnage des «petits
frères» ? J'ai payé une avance sur rustines - pièces à coller, dit-on au
Niger.
Et vous attendrez un peu avant que je ne vous explique ce qu'est une
Conjoncture.
Le deuxième soir, mes voisins africains de derrière n'étaient toujours
pas là.
*
Difficile d'arracher ici plus qu'une condamnation du bout des lèvres
des attentats terroristes aux Etats-Unis. Mieux vaut encore éviter le
sujet. L'arrogance de l'Amérique est si violemment perçue que voici
la réaction la plus commune: « C'est bien fait pour eux, ils ne l'ont
pas volé ». Effarant, mais il faudra s'y faire. L'islam joue peu dans
cette opposition, si je comprends. En tout cas ici, en tout cas jusqu'à
22maintenant. C'est plutôt l'appartenance au «Tiers Monde» qui
explique cette absence de réprobation morale et cette
quasi2, rien n'est prouvé, vousapprobation politique. Ben Laden? Ta
répond-on, et on ne veut rien savoir du fait qu'il a du sang sur les
mains depuis bien longtemps. Les Américains sont les méchants et si
le monde va mal, si les pays pauvres sont pauvres, c'est à cause de
Washington. Je simplifie à peine. Alors, pourquoi s'offusquer de ce
qu'un représentant des pauvres, même multimilliardaire, flanque une
torgnole au géant planétaire? Les victimes des attentats, les milliers
de morts? Mais tous les pays pauvres sont des victimes innocentes de
l'Amérique, vous dit-on, et les USA ont des centaines de milliers de
morts sur la conscience. Quand ce n'est pas des millions. Des
milliards. Voilà. Cette comptabilité macabre est une donnée de foi.
Dialogue impossible. L'idéologie de «la victime de l'Occident»
fausse toutes les perspectives, déforme la compréhension de toutes les
valeurs, tord tous les points de repère. Mais ce qui est ici encore
murmuré avec une certaine douceur et sans grande agressivité sera
sûrement, ailleurs en Afrique, en Asie ou au Proche-Orient, proclamé
et revendiqué de manière plus brutale. La riposte des Etats-Unis ne
s'est pas encore manifestée qu'elle se trouve à l'avance délégitimée et
condamnée. Ceux qui la subiront seront d'office des héros... Gad bless
America. Elle va en avoir besoin. And everybody meanwhile.
J'ai repris la musculation, dites-le à ma belle-soeur. Mais ça n'a rien à
voir avec les terribles soucis de George Bush. Très belle salle à l'hôtel
Terminus. Deux fois par semaine quand je suis à Niamey, ça me
semble un rythme suffisant. Crapahuter dans les montagnes corses le
long du GR 20, comme je viens de le faire en août avec mon fils
Bernard avant de revenir au Niger, ne garantit nullement l'entretien
des biceps ni des abdominaux. Depuis mon premier séjour il y a deux
mois, il faut tout reprendre à zéro. Ca chuinte aux tendons. Tenez, j'ai
lu un intéressant article de Politique africaine sur les «nouvelles
réussites» en Afrique. Tout un mouvement lié aux élucubrations
2
To (on prononce comme dans eau) signifie, selon le contexte, Bon, OK, D'accord,
Soit. L'usage en est très fréquent et les Blancs adoptent vite cette interjection, même
en français.
23pentecôtistes valorise très fort le corps et le succès, et il paraît que des
groupes de jeunes «gagnants », au Sénégal, gonflent tous les jours
leurs pectos et leurs abdos sur la plage. Ambigu, tout ça, dirait une
vieille connaissance 3...
J'ai fait vider ma piscine. La coupure du raccordement à l'eau et à
l'électricité, après le départ des locataires précédents, l'avait
transformée en soupe de brocolis. Un piscinier nigérien voulait
purifier le bouillon de culture «avec des produits ». Je lui ai dit qu'on
allait plutôt vidanger ce cul de basse fosse. Des amis m'ont expliqué
comment me débrouiller avec le chlore (contre les déchets
organiques), la chaux (contre l'acidité), le sulfate de cuivre (contre les
algues) et le floculent les suspensions). Mounkaïla s'y est mis
avec moi. Après quelques tâtonnements, nous nous passerons de
piscinier. Un peu scandaleux dans le Sahel, ce gaspillage d'eau, mais
bon, dois-je faire l'ascète? Et si je repeins l'échelle et la main
courante en bleu roi, est-ce que ça vous va ?
Mes voisins africains, derrière chez moi, ont fini par rentrer. l'ai
d'abord pensé à un attentat, le Centre culturel américain étant à deux
pas. Dans des grondements de locomotive, un gros camion orange,
sans pare-brise et rafistolé de partout, pénétrait dans la cour voisine et
rendait l'âme sous mes yeux. Mes soirées et mes nuits, depuis cette
discrète entrée en matière, sont transfigurées: radio à tue-tête - des
swings mi-arabes, mi-zaïrois -, cris et rires de champ de foire, et
même reggae à une heure du mat'. Lorsque l'épuisement gagne la
jeunesse, un doux ronron de moteur prend le relais: au lieu d'ouvrir
les fenêtres quand il fait moins torride, ces braves gens se barricadent,
plongent sous les couvertures et branchent la climatisation. Il va falloir
trouver un arrangement à l'amiable concernant les décibels. Ca ne
gêne personne ici de faire du bruit la nuit. Respecter le sommeil des
voisins semble une idée étrange. Quand j'ai demandé pourquoi à
Seydou, il s'est contenté de rire.
3
L'Afrique ambiguë, de Georges Balandier. Ca date d'un demi-siècle. Ca reste
toujours à lire.
24Je dors mal, mais mes voisins ne sont qu'une cause aggravante. Je
n'arrive pas encore à faire la sieste et on ne sait trop, quand la fatigue
vous gagne, vers huit ou neuf heures du soir, s'il faut céder au
sommeil ou retarder l'heure du coucher.
La mort dans l'âme, j'ai demandé qu'on renvoie Ali. Ali était un
double mètre, en hauteur, et un six pouces en épaisseur, qu'on m'avait
serviablement fourré dans les pattes à mon arrivée. «Voici ton
chauffeur ». Ca ne souffrait guère de réplique. J'ai donc testé Ali mais
sa cause était difficile. Il parle à peine le français, prend à contresens
les avenues à double voie, frôle les motos comme au cinéma, se
hasarde à descendre des bordures de trottoir de vingt centimètres, met
le frein à main à chaque feu rouge (ça m'agace), roule trop vite en
ville et trop lentement en brousse, oublie qu'il y a un muret à la sortie
des bureaux... Il a failli tuer ensemble le Délégué permanent, son
adjoint et moi. Pas dans un crash, ça pouvait attendre, mais d'un
infarctus. J'ai donc dû annoncer que je ne voulais plus voir Ali.
Dommage, il était gentil. Il était, ça vous étonne? un « petit frère» du
SG...
J'attends vos lettres! Pas encore de téléphone, en effet, ni donc de
courrier électronique. J'ai une ligne téléphonique réservée à mon nom
à la Sonitel, paraît-il, depuis les démarches faites en juillet. Et même
déjà un numéro. Mais, paraît-il aussi, tout pourrait aller beaucoup plus
vite si je trouvais 50.000 FCFA dans le fond de ma poche (3.000
francs belges)... Il ne me plaît pas. Déjà j'ai failli devoir racheter les
fusibles du tableau électrique qu'un employé entreprenant de la
Nigelec avait subtilisés lors du départ des Hollandais! Il a fallu
hausser le ton, jouer au Blanc emmerdeur.
Le muezzin fredonne dans ses baffles. Je vous quitte. Affaire intimes,
débats métaphysiques, humour noir: uniquement par courriel.
25NIAMEY POST n° 4 3 novembre 2001
La douane de l'air
octeur Daniel, vos bagages sont arrivés ». Nafissatou, la
jolie créature qui m'avait accueilli à l'aéroport, me tend
« D un fax du transitaire de Zaventem où on distingue des
indications de date et de vol écrites en de si petites
lettres, tellement brouillées par la télécopie, qu'on exclut toute
presbytie chez la secrétaire. On devine Air Afrique.
- Vous êtes sûre qu'on peut s'y fier cette fois?
Quinze jours auparavant, la bonne nouvelle s'était avérée fausse.
J'avais fait chou blanc à l'aéroport et un premier message m'avait prié
de patienter: « Voorlopig geldt er een voiledig embargo op personal
effects bij Air France, en dit op aile bestemmingen ». C'était clair pour
tout le monde jusqu'au désert du Ténéré.
Puis Nafissatou avait de nouveau claironné: « Docteur Daniel, vos
bagages sont arrivés ». - Je cours à l'aéroport. Devant l'enfilade des
grands hangars jouxtant la piste, des manœuvres désœuvrés, des
douaniers fatigués, et des gens qui n'ont rien à faire là, variété
prolifique sous les tropiques, suivent du regard l' annassaara au t-shirt
humecté de sueur qui se dirige à pas rapides, toujours trop rapides
quand il faut aller lentement, ces Blancs, vers les bureaux d'Air
Afrique, rebaptisée depuis longtemps « Air Peut-être» par ses clients.
Deux employées somnolent à demi derrière le comptoir et une
troisième tout à fait devant son ordinateur. Sortie de son
engourdissement, celle-ci feuillette quelques bordereaux, tapote
quelques touches, hausse quelques kilos aux alentours des épaules, et
dans une moue évoquant I'huile de foie de morue laisse tomber: « I
sont pas arrivés ». Et se rendort. Je toussote: « On ne pourrait pas aller
vérifier dans le magasin? » Elle ouvre un œil : « Si vous voulez. C'est
là-bas ». Le chauffeur, sourire en coin, m'accompagne là-bas, mais ilfaut bien se rendre à l'évidence: dans le magasin, il n'y a rien. Rien
qui m'appartienne, en tout cas. «Haut les cœurs, chauffeur, on
reviendra plus tard! » - Un fax, vous l'aviez pressenti, m'attendait à
mon retour en ville: «Après avoir reçu une information erronée d'Air
Afrique, veuillez noter que votre envoi est toujours à Paris »...
- Docteur Daniel, vos bagages sont arrivés.
-Nafissatou, c'est la troisième fois que vous me l'annoncez. Est-ce
vrai, cette fois?
- Mais je n'en sais rien, moi, Docteur Daniel. Je lis les fax qui
arrivent, c'est tout.
- Vous avez raison (<< Vous lisez d'ailleurs tout ce qui arrive »,
penséje).
- C'est le vol Air France d'hier.
- Bon, c'est vendredi. On va tenter de récupérer ça aujourd'hui, sinon,
tout est reporté à la semaine prochaine.
- Ca, c'est vrai.
J'ai hâte de renouer avec quelques éléments du confort occidental de
base. Un frigo, par exemple. Trouver son lait sûr après vingt-quatre
heures, ingurgiter de l'eau tiède, disputer aux mouches ses restes de
pitance, manquer de glaçons - alors que Platon, il y a deux millénaires
4et demi, connaissait le seau à glace -, au bout de quinze jours par 38°
à l'ombre, ça lasse. On s'affale, on soupire, on s'éponge, et on admire
rétrospectivement la vigueur frugale des premiers explorateurs blancs.
Des cinglés. Et puis ma chaîne hi-fi pourrait enfin concurrencer la
radio des voisins. Les radios des nombreux voisins, tous Nigériens:
un avocat, un conseiller du Premier ministre, une dame peule veuve
d'un français, et la mamma propriétaire du camion orange.
- C'est l'heure, chauffeur!
- Oui, patron.
Oui, patron; oui, chef - je n'arrive pas à décider ce que je supporte le
moins bien. Mais il y a une pléthore de patrons et de chefs dans la
4
Le Banquet, 214a. Oui, j'ai emporté quelques ouvrages de Platon. On a lu pire.
28capitale, il suffit de me noyer dans la masse et de faire semblant de ne
pas entendre. Le chauffeur est celui de Pol De Mol. Il s'appelle
Adamou. Je n'ai pas encore remplacé Ali.
A l'aéroport règne une animation imperceptiblement plus importante
que la fois précédente. Un employé du bureau d'Air Afrique est même
en station debout derrière le comptoir. Il fait signe, sans un mot, de lui
remettre mon fax. Je me dis qu'il est bien trop loin de l'ordinateur
pour être utile, mais à quoi bon faire le malin, je suis nouveau venu. Il
déchiffre la feuille, me la tend en retour, fait un mouvement de menton
vers la préposée immobile devant l'écran: « C'est là ». Hein, qu'est-ce
que je disais! La préposée émerge de ses songes, retourne le fax dans
tous les sens comme s'il s'agissait d'un manuscrit de Qûmran,
feuillette quelques bordereaux, tapote quelques touches, hausse
quelques kilos aux alentours des épaules, et me dit: « I sont là ». Elle
remplit une fiche. «C'est pour le transitaire ». Et la tamponne avec
conviction. Je comprends que c'est fini avec elle. Allons-y!
A l'autre bout des bâtiments, les bureaux du transitaire occupent le
premier étage. Parmi la quinzaine d'employés assis, l'air grave,
derrière leur machine à écrire ou leur PC, j'en déniche un qui,
rajustant avec méticulosité son tas de papiers carbone, lève par
inadvertance le regard vers moi. C'est comme la pêche aux poissons à
la kermesse: j'en ai un, je le tiens, ne pas le lâcher! «Je viens
récupérer mes bagages, ils sont arrivés hier. I sont là ». Il dit Ah. Et
dans ce Ah s'impacte tout le désagrément d'être dérangé dans
l'empilement de papiers carbone. Il vérifie ses ongles puis quitte
précautionneusement sa chaise et me précède dans l'escalier. Cap sur
les hangars. «Vérifiez si c'est bien vos bagages ». Ce sont bien eux,
en tout cas, je peux toucher les grands cartons savamment découpés et
collés par Adrien autour du frigo, autour du matelas (celui-là a dû
souffrir, on dirait qu'il a servi durant l'embargo), même le vélo est là,
j'espère qu'il se trouve encore dans la boîte, et mes coffres, mes
cantines, comme on dit ici. Mes pauvres CD, sous cette chaleur...
« Parfait, formidable! On va emporter tout ça tout de suite ». Le type
me regarde avec beaucoup de commisération: « Faut le certificat ».
29-Le certificat?
-Ouais, le certificat.
- Le certificat de quoi?
- D'exonération.
- D'exonération...
- Exonération des droits de douane.
- Ah ! On trouve ça à la douane?
-Oui.
- Près des bureaux d'Air Afrique?
-Non, en ville, à l'Administration des douanes.
- En ville?
- Je vous l'ai dit.
- Mais il faut plus d'une heure aller-retour!
- Oui.
- Et à qui je m'adresse?
- Au colonel Moussa.
- Un des douanes...
- Moussa. Le colonel Moussa.
Cap sur la ville. Colonel Moussa.
Adamou se faufile entre les motos frôlant la carrosserie, les chameaux
bloquant le carrefour, les taxis engagés malgré le feu rouge, les
charrettes à bras traînées par des poitrails d'hercules brillants de sueur,
la police sirènes hurlantes devant une Mercedes noire, les cyclistes
audacieux dans la pagaille du Petit Marché, et nous nous garons sains
et saufs devant l'Administration des douanes.
J'ai droit à une visite complète des bureaux, à la recherche du colonel
Moussa, qui semble avoir déménagé ses pénates. Après quelques
grognements de ses collègues maintenus en vie sous le climatiseur, le
sourire d'une avenante grassouillette me rassure: « Le colonel Moussa
est maintenant dans la cour, là-bas ». C'est toujours très précis, les
renseignements. « Mais vous devez d'abord acheter un timbre fiscal ».
- Et où ça ? - En bas, là-bas. - Etje le mets où, le timbre fiscal? (J'ai
subitement quelques pensées obscènes) - Dans la case, là.
30Nouveau tour du rez-de-chaussée. Je repère par chance, dans une pièce
sombre sans fenêtre, un employé qui me confirme que c'est bien lui
qui vend les timbres fiscaux. Il me fait asseoir et ouvre un registre. Il
le feuillette. Ille feuillette pensivement. Il arrive au bout, le ferme, le
rouvre, recommence à le feuilleter, de plus en plus pensif. Je joue avec
mes clés. Les pages du registre craquent. Je sors voir le chauffeur,
fumer une cigarette. Quand je rentre, le bonhomme n'est plus là. Je me
rassieds. Il revient du bureau voisin, reprend place derrière son
registre, ouvre un journal. Au bout d'un temps, je me hasarde: «Vous
n'oubliez pas mon timbre fiscal? » Non, il ne l'oublie pas. Il reste en
arrêt devant de grands appels d'offres de la Banque mondiale, étalés
sur deux pages.
- Hem! Pardon, Monsieur, qu'est-ce qui empêche de me donner un
timbre fiscal?
- J'attends le bordereau.
- Le bordereau.
...
- Bien sûr, le bordereau.
...
- Et où il est, le bordereau?
- Dans le bureau à côté.
...
Un quidam entre et s'assied sans mot dire à côté de moi. On n'entend
que le ronronnement du climatiseur. Un géant à épaulettes pénètre
dans la pièce, salue le lecteur de journal, appelle le quidam, rigole,
prend place à une table, remue quelques papiers, rigole, écrit des
choses, tamponne ici et là avec exubérance, rigole, se lève et sort avec
l'autre sur les talons. On l'entend qui rigole. Puis on n'entend plus
rien. Que le climatiseur.
Soudain, la porte du bureau d'à côté s'ouvre toute grande et une
imposante créature enveloppée de wax bigarrés traverse la pièce, le
nez chaussé de lunettes étincelantes débordant des tempes, les seins en
démineurs, le postérieur en arrière-garde, gigantesque. Le lecteur de
31journal se lève, pénètre dans le bureau, en revient bientôt avec un gros
cahier fatigué.
- Euh ! c'est... le bordereau?
- Oui.
- Et c'était la patronne?
- Ouais.
- Et le timbre fiscal?
- Levoilà.
- Et où est-ce que je le colle?
- Là.
-Là...
- Dans la case, là.
Je sors avec le timbre fiscal. Je le colle tout en marchant, en filant,
vers le bureau du colonel Moussa.
Le colonel Moussa n'est pas là. Son secrétariat est occupé par deux
serviteurs de l'Etat absorbés par leur tâche. Un jeune homme scotché à
son écran, qui simplement respire, transpire, bat des cils et clique
toutes les dix secondes sur une souris paresseuse. Et une dame à l'air
maussade qui me dévisage, ne dit rien, déplace des feuilles, change de
bic, taille un crayon, repousse un registre et songe au bout d'un
moment à me dire: «Asseyez-vous ». J'obtempère, non sans avoir
d'abord déposé ma feuille ornée du timbre fiscal à 1500 FCFA devant
ses yeux: « C'est pour une exonération ».
- Hin, hin...
Je me demande combien de temps je vais attendre, là, entre souris et
taille-crayon, lorsqu'un petit homme agile, d'un certain âge, en grande
tenue islamiste, barbichette nerveuse, entre dans la pièce et se dirige
vers moi en me tendant la main, tandis que l'autre me presse l'épaule.
Il s'enquiert d'une voix douce: « Bonjour, cher Monsieur. Que puis-je
pour vous? » Un peu décontenancé par l'affable apparition, j'explique
mon cas. «Venez tout de suite dans mon bureau, on va régler ça en
une minute ». C'est le colonel Moussa.
32«Assoyez-vous, cher Monsieur. Visiblement, ce n'est pas d'hier, ni
d'avant-hier, que vous avez fait votre service militaire. Alors, ne
restez pas debout, prenez un siège ». Ne sachant trop si je dois
regretter mon âge si discemable ou apprécier qu'il le respecte comme
il se doit dans une société où les vieux comptent encore, je décline à
son invite nom, prénom, adresse, profession, nature des «effets
personnels », valeur en francs belges. Il signe, cachète avec
l'inévitable tampon rouge, me rend le tout et me dit dans un grand
sourire, en me raccompagnant vers la porte tout en me serrant le bras:
«Maintenant, cher Monsieur, nous allons voir si vous êtes un
champion de marathon. Vous allez à votre ambassade et vous
demandez le certificat d'emploi comme coopérant belge. Il suffit de
remplir cette case, ici, et d'apposer le cachet officiel, là. Bonne
chance. Je donne les instructions à ma secrétaire pour qu'elle ne traîne
pas dès que vous reviendrez. Car vous devez revenir ici après. Et je
reste à votre disposition. A tout à l'heure ».
- Merci, colonel.
Ca fait longtemps... Le temps- Ah! J'ai bien connu la Belgique.
passe si vite ...
Je me vois déjà empêtré dans une description de la Petite Rue des
Bouchers et des souvenirs d'étudiant, de gueuze et de moules-frites,
bluffé par le français impeccable du colonel, mais non, il me serre le
bras plus fort et me répète de me dépêcher, qui sait? avec un peu de
chance, je serai de retour avant la pause de midi. Sinon, à quinze
heures trente, sans faute.
L'ambassade n'est pas loin mais Monsieur le Chargé d'affaires de
Coopération - l'ambassadeur, en fait, réside à Ouagadougou - est
occupé. Je patiente, au milieu de posters en flamand et en français,
devant l'accorte secrétaire qui répond d'une voix angélique au
téléphone. Les ambassades se débrouillent toujours remarquablement
bien pour choisir le personnel national. Et... mais il est midi moins le
quart, le Chargé d'affaires sort de son bureau, reconduit un visiteur,
m'accoste, voit mon papier, soupire, et avec un bel accent du plat
33pays, me dit « Allez, allez, on va régler ça vite ». Il s'appelle Poot. Leo
Poot.
Il tient parole, me retarde à peine pour une réunion importante que je
ne dois pas oublier, et je galope vers le colonel.
Ce n'est pas encore l'heure de la pause mais les bureaux sont déjà
vides. La souris dort sur le bureau, le bic est étendu à travers une page
blanche, la porte de l'étrange islamiste est fermée. C'est râpé pour mes
bagages ce matin. Après la prière à la mosquée et la sacro-sainte
sieste, peut-être ce soir. lncha Allah, dirait le colonel.
-Allons faire la sieste comme eux, Adamou.
- Oui, patron. Ils sont pas à la sieste. Ils sont à la mosquée. J'irai à la
mosquée aussi, c'est vendredi.
- Bien sûr, Adamou, il faut aller à la mosquée. Prie pour nous.
L'après-midi (le soir, comme on dit ici dès midi une), je suis le
premier à l'Administration des douanes. Les lieux baignent dans un
silence tonique. Un vent doux tempère la touffeur des couloirs. Il n'y a
personne au bout du fil de la souris. Vingt minutes après I'heure
réglementaire, la secrétaire fait son entrée, toujours aussi revêche,
déballe ses bibelots personnels sur le bureau, remet le bic rouge à sa
place, ferme le registre, pousse une porte et me déclare, en se
recoiffant de son voile: « Je vais prier ».
Vous le savez, j'imagine: les bons musulmans prient cinq fois par
jour. Et la mosquée du vendredi ne brise pas le rythme. Les femmes
s'éclipsent. Les rues, les cours, les placettes se remplissent
d'attroupements d'hommes debout, à genoux, puis prosternés sur des
tapis, en vagues agiles et disciplinées, animées par la voix de l'un
d'eux, qui « conduit la prière », dans des espaces soigneusement
délimités par des cailloux, seuls endroits exempts de détritus, d'herbes
folles et de sachets en plastique dans toute la ville. Quand ils sont
fonctionnaires, les dévots quittent le bureau et disparaissent durant
quinze à vingt minutes, pour aller dans la cour confesser qu'Allah
reste le plus grand, aux frais du contribuable. Et de l'aide
34internationale. Il faut me résigner. L'islam est soumission. Je dois
attendre.
Ses devoirs accomplis, la pieuse surnuméraire regagne le bureau. Je
lui tends mon papier, qui s'orne maintenant de couleurs de plus en
plus vives. Elle y jette un regard distrait et le laisse tomber en
marmonnant: « Il est pas marqué la référence du texte accordant
l'exonération ».
- Eh bien, c'est pas grave, c'est la Convention Belgique-Niger du 15
juin 2000. On peut l'ajouter.
- C'est vous qui le dites.
- Mais...
- Il faut attendre le colonel.
Je sors. Mon paquet de cigarettes va y passer. De bons croyants, en
tenue de croyants, achèvent leurs mâles prosternations dans un coin de
la cour. Il fait chaud, je transpire, le t-shirt colle à mes reins. Fichue
bureaucratie... Je rejoins le chauffeur.
- Alors?
- Le colonel n'est pas là.
Nous échangeons des banalités sur la fin de la saison des pluies.
Adamou est content. Il a bien plu cette année. Son champ de mil va
donner. Quand j'estime que le colonel doit être rentré, je retraverse la
cour. Le plaisant barbichu est dans son bureau.
- Eh ! Mais où étiez-vous donc? Je vous ai vu arriver. J'étais là-bas.
Là-bas... A la prière. Vous m'avez vu passer, on ne se laisse pas
distraire dans sa prière, colonel. Je lui explique le blocage. « Ca ne fait
rien, je vais régler ça». Il m'emmène dans l'antre de la secrétaire,
complète lui-même la case vierge et recopie ce que je lui dis. «
Avezvous le texte de cette convention, mademoiselle?» La secrétaire
ouvre trois tiroirs, quatre, déplace cinq piles de dossiers, et avoue:
« On l'a pas». Aïe! Mais le colonel Moussa est un brave homme:
35« Cherchez-le. Pendant ce temps, faites-moi place, je vais remplir le
registre. Vous m'apporterez le texte de cette convention dès que vous
aurez le temps, docteur. Avez-vous le relevé descriptif de vos
bagages? » Dieu merci, je l'ai dans ma poche revolver, plié en huit. Je
le lui donne. Il appelle: « Salif! Fais une photocopie de ce papier.
Dépêche-toi! »
De la pièce voisine, un jeune type émerge, malingre, se fait confirmer
les ordres en djerma, et disparaît avec ma liste. On entend des bruits
de photocopieuse, de ceux qui impliquent normalement la consultation
du mode d'emploi. Le colonel m'interroge sur mon travail. Je
commence à répondre quand Salif revient: « La machine est gâtée. -
Eh bien, dit le colonel sans se démonter, va à l'étage, à la Direction ».
Salif s'enfuit à pas mesurés. J'ai tout le temps de résumer au colonel la
teneur de mon dossier de projet, il n'est que seize heures et quart...
Salif finit par revenir. Je le savais. Tout a une fin. Je prends congé.
« Ecoutez, me dit le colonel. Vous venez ici pour nous aider. La
moindre des choses est que nous vous aidions à notre tour. - Mon
général, si tout le monde raisonnait comme vous! » lui dis-je en lui
serrant la main. J'apprendraile lendemain que le Ministère de la Santé
avait téléphoné au colonel Moussa pour hâter les choses dans mon
dédouanement. Dommage. Ca ternit un peu ma sympathie pour le
barbu des douanes.
- Fonce, Adamou ! A l'aéroport !
Chameaux, motos, gyrophares, police, charrettes, taxis, cf. supra.
Nous y voilà! Chez le transitaire, on sort à peine de la sieste. Ou de la
mosquée. L'employé du matin me reconnaît. « J'ai le papier! » dis-je,
triomphant.
- Bon, on fera tout ça lundi.
- Lundi? Mais... il est dix-sept heures! Ce n'est pas possible de
terminer tout ça aujourd'hui? Faites un effort.
36Il a l'air ennuyé.
- Je vais voir le patron.
- C'est ça. Dites-lui que j'ai vu le colonel Moussa.
On ne sait jamais, ça peut aider. Je reste seul dans les couloirs. Je
martyrise mon paquet de cigarettes. Zut! je veux ces bagages
aujourd'hui.
Un type agité surgit et morigène l'employé parti avec mon document
bariolé: « Dépêche-toi, et va sortir ces bagages, qu'on n'en parle plus.
- Mais il manque le... (ici, je ne comprends plus, le nom du
formulaire m'échappe). - On s'en fout. Tout est en ordre. Passe à la
douane et que Monsieur récupère ses affaires ». Le lendemain, on me
dira que le boss efficace qui se foutait du dernier formulaire avait reçu
un coup de fil de la Coopération, l'enjoignant de ne pas trop lambiner
avec le docteur Daniel. Et de ne rien demander en échange...
Peu convaincu, l'employé me traîne avec lui vers la douane de
l'aéroport. Nous pénétrons dans le bureau du chef, un grand maigre
sanglé dans son uniforme, moustaches et lunettes à la Lumumba. Au
mur, une affiche: « Les douanes nigériennes: Unité, Efficacité,
Probité ». C'est encourageant. Après quelques secondes de silence
glacé, en cette fin accablante de saison des pluies, le sosie de
Lumumba se met à tempêter: « Mais c'est quoi, ça ? Vous savez bien
que j'ai dit que je ne délivrerais plus d'autorisation sans avoir le
formulaire... (machin machin, j'oublie aussi) ». Il poursuit en djerma,
je déconnecte, l'autre bredouille je ne sais quoi, finalement le douanier
se tourne vers moi et me dit d'une voix blanche: « Monsieur, il
manque une formalité. Je suis désolé mais c'est réglementaire. - Bien,
dis-je. Si c'est réglementaire, pas de problème. Qui peut faire ça ? » Il
m'ignore et invective derechef le type du transitaire: « C'est un seul
papier, ça ne vous prend pas plus de dix minutes! Pourquoi vous
essayez toujours de me saboter? Fais ce papier! Pas question de
libérer les bagages sans ça ». Je joue l'apaisement: « Bon, bon, restons
calmes. Vous avez raison, nous allons chercher ce papier si ça ne
prend que dix minutes. Dix minutes, n'est-ce pas? »
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