Nos fils aimés

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A 18 ans, Samuel mène une existence marginale rythmée par ses prises d'héroïne. Il puise sa seule lumière dans l'écriture d'une biographie de Cyrano de Bergerac, son maître à penser. Jusqu'au jour où deux infirmiers se présentent à son domicile. Samuel est interné de force en hôpital psychiatrique. Mais Cyrano veille et apparaît régulièrement en songe. Dans la douleur et la confusion, Samuel découvre l'amour et l'amitié. Et le pouvoir des mots. De simple conteur, il devient prophète des égarés. La violence est prête à éclore, jusqu'à la révolte finale.
Publié le : jeudi 1 avril 2010
Lecture(s) : 208
EAN13 : 9782336267357
Nombre de pages : 206
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’un battement d’ailes frénétique le pigeon vint se poser sur D le banc près de Valentin. Le soufre jaune et tremblant de son œil dans la nuit guettait l’immobilité de l’étranger. Il étendit lentement son cou gris mâtiné de blanc, comme un ressort sur lequel il tirait, puis commença à becqueter l’air. Valentin ne montra pas la force de déloger l’oiseau, et l’observa avec une distraction paniquée. Il imagina les fientes acides ronger le bois vert et verni du banc, les rats et les insectes attirés par les nids aux becs grêles et les maladies, la vie du peuple ingrat, triste, solitaire. Le pigeon gagna en confiance et déambula sur son coin de banc, explorant les griffures du bois et sondant le calme alen-tour. Sa démarche boiteuse dévoilait les pattes aux quatre doigts roses, sales et rognés, un plumage épais et fécond qui, dans sa générosité, dispersait ça et là quelques plumes mortes étouffées par les autres. Valentin décida de prêter son attention fébrile à un autre décor. Il offrit son regard vide à la rue déserte, le poussa un peu jusqu’au feu de la circulation, qui devint vert, puis rouge, puis vert. Seule la montre au bracelet de cuir filandreux répercu-tait le rythme d’une vie. Le pigeon caracoula et Valentin sentit son âme aspirée dans la gorge convulsée et glaireuse du ramier. Le feu passa au rouge, le pigeon roucoula de nouveau. Valentin tendit son bras gauche pour le faire taire, prolonger le silence de l’intimité épuisée dans la nuit. Alarmé, le pigeon fit claquer ses ailes, et le feu passa au vert. Valentin, otage de la mécanique des couleurs et du hasard agressif du chant de l’oiseau, voulut crier
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et trouver enfin le ton juste de sa confusion. Il avait vu les choses, foulé les cicatrices brûlantes des vies charriées sur le bitume. Il se sentit atteindre les ultimes frontières des territoires sombres qu’il avait explorés. Il n’aurait jamais plus l’énergie d’envelopper la vie, et la vie après tout n’était pas grand-chose. Il rentra chez lui et trouva le tube de Valium de son père. Il referma doucement la porte en sortant et se dirigea vers l’escalier de l’immeuble. Il s’assit sur une marche et prépara un fixe en pleurant. Il noua le garrot autour de son bras, prit sa tête dans ses deux mains trem-blantes. Il puisa le courage nécessaire, sans fierté, de rire entre deux sanglots. Il renversa le tube de Valium dans sa bouche ou-verte, et résista plusieurs secondes à la tentation de tout recra-cher. Il pleura une dernière fois et eut juste le temps de se piquer pour partir sur une montée d’héroïne. Elle rendrait à toutes ses tentatives de lutte échouées l’hommage de l’achèvement. Valen-tin serait retrouvé le lendemain matin la tête délicatement posée contre le plâtre granulé d’un mur de la cage d’escalier. Son père ne découvrirait jamais de lettre et connaîtrait pour la deuxième fois, après le décès de sa femme, la douleur d’un deuil prématu-ré. Sur son cercueil il y aurait écritnotre fils aimé « À ». Son jeune frère Samuel allait reprendre avec fermeté le lourd héritage de l’intraveineux.
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