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Nouvelle espérance

De
194 pages
Après les guerres récurrentes qu'a connues le Congo, Ntouta, une jeune fille orpheline et pubère, est obligée de quitter son village pour venir à Brazzaville où ses accompagnateurs connaissent un membre de sa famille. Là, en proie aux turpitudes de la ville, elle n'échappera pas à une funeste destinée.
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André Bouébassihou
Nouvelle Espérance
Roman- Congo
Du même auteur chez le même éditeur Le temps d’une récréation, 2010 Le pays des Moïse, 2011
© L’Harmattan, 2014 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-02025-9 EAN : 9782343020259
Chapitre I Les guerres récurrentes qu’avait connues le pays s’étaient tues. Définitivement apparemment. En effet, l’accalmie se pro-longeait depuis des mois. Quelques villageois, déçus par la vie urbaine, s’étaient empressés de regagner leurs hameaux. Mal-heureusement, ces lieux n’étaient plus que ruines et désolation. Les sédentaires qui avaient eu le courage de les rejoindre res-taient stupéfaits en découvrant leurs maisons décapitées ou ré-duites en tas d’argile. Des tas d’argile que décoraient des moi-gnons de piquets qui avaient soutenu des murs en pisé. Devant cette évidence, certains villageois, fortement démunis, étaient revenus grossir le nombre des désœuvrés en ville. Les autres, qui constituaient la grande majorité, en dépit des difficultés rencontrées, s’étaient accommodés de cette réalité. Ils avaient d’abord dormi à la belle étoile, le temps de construire des mai-sons en pisé. Puis, pour ne pas sombrer dans l’oisiveté, confor-mément à leurs traditions, ils s’étaient remis à travailler la terre. Ils avaient recommencé à défricher des lopins de terre qui avaient été involontairement mis en jachère, le temps de ces guerres. Seulement, les villageois qui avaient accepté de rester dans ces hameaux, en dépit de tout ce dénuement, étaient confrontés à de dures réalités. La première évidence était l’état des pistes agricoles. Celles-ci n’avaient pas été entretenues durant toutes ces guerres. Aussi n’étaient-elles plus praticables. Par consé-quent, pour protéger leurs véhicules, les transporteurs évitaient de se risquer sur ces routes érodées. Ne pouvant pas se rendre en ville pour vendre leurs récoltes, les paysans, impuissants, se convainquirent de l’inanité de leurs efforts. Devant l’inclémence de la vie, ceux-ci se résignèrent progressivement à abandonner leurs biens dépréciés, à quitter leurs villages aux-quels ils étaient si attachés et à revenir en ville vivre en para-sites. Le trajet à parcourir pour atteindre la capitale n’était pas de tout repos. Il exigeait une marche soutenue sur de longues dis-
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tances et des escales. Bien qu’aucun événement ne soit venu troubler l’ordre public, la hantise de la guerre continuait à per-sécuter les cœurs, et personne ne se sentait vraiment en paix. La sérénité n’était pas encore revenue. Pour cette raison particuliè-rement, les gens évitaient de se risquer seuls sur ces routes in-certaines. Les candidats à l’exode choisissaient toujours d’intégrer un groupe. Même s’il n’était composé que de peu-reux, le nombre apportait du réconfort. Dans le groupe qui se rapprochait de la capitale ce jour-là se trouvait Ntouta, une jeune fille qui était dans sa puberté. C’était une beauté simple telle que savait les façonner le village qui leur ajoutait, par la rigueur des travaux champêtres, une vieil-lesse prématurée. Elle avait toutefois gardé sa jeunesse qu’on découvrait dans son sourire et dans son regard. Sa denture qu’elle exposait quand elle riait était éclatante et parfaite. Elle n’était peut-être pas un top modèle, mais son corps était bien moulé dans ses vêtements qui lui donnaient une bonne stature. Elle n’avait pas de graisse débordante. La dureté de la vie et des travaux champêtres ne le lui aurait d’ailleurs pas permis. Elle portait une robe surannée et élimée mais propre qui moulait une poitrine parfaite qui ne laissait pas le regard masculin indiffé-rent. Ses seins fermes, sans soutien-gorge, agressaient le tissu léger où se dessinaient leur rondeur et leur pointe. Le regard de la jeune fille cachait mal son espièglerie. Elle aimait rire. Mal-heureusement, les tristes événements que ces campagnards avaient vécus leur avaient appris à se taire, à ne plus rire. Or, le rire était pour eux une richesse, et celle-ci leur manquait désor-mais. Les vicissitudes de la vie avaient assombri l’horizon. Dans le groupe, Ntouta avançait en silence, pieds nus, un maigre baluchon sur la tête. Au fond, elle avançait nonchalam-ment. Pour ne pas se laisser distancer par les autres membres du groupe, de temps en temps, elle se mettait à courir pour les rat-traper. Sa petite stratégie l’obligeait à rester derrière. Tout en s’accrochant au groupe, ses pensées étaient ailleurs. Quelques membres du groupe le lui avaient déjà soufflé dans la matinée. Le groupe arriverait à Brazzaville dans la journée. Depuis, du-rant tout le parcours et de façon récurrente, elle se demandait si son oncle accepterait de la recevoir et de l’héberger. Elle s’interrogeait sur ce qu’elle deviendrait dans cette ville si, par
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malheur, il la repoussait. Elle n’osa pas se l’imaginer. Pourtant, des larmes se mirent à couler sur ses joues. Elle s’empressa de les essuyer. Sa grand-mère lui avait toujours dit que Dieu n’abandonnait pas les orphelins. Elle repoussa donc vivement ce côté pessimiste et se voulut plus optimiste. C’était souvent en ces moments sombres que la jeune fille se rappelait qu’elle n’avait pratiquement pas connu ses parents. Au village, elle avait vécu avec sa grand-mère. Malheureusement, celle-ci n’avait pas supporté ces fuites incessantes, ces bombar-dements intenses. Finalement, elle était morte, épuisée, en forêt où elle s’était cachée avec d’autres villageois. Les hommes qui avaient assisté à sa mort avaient creusé une tombe peu profonde où ils avaient enseveli son cadavre. Pour permettre de retrouver l’endroit quand arriverait l’accalmie, ils l’avaient entourée de plants de manioc. Au-dessus de la tombe, ils avaient placé une marmite trouée et une bassine en plastique également en mau-vais état. Puis la fuite avait continué. Maintenant, la jeune fille se retrouvait désespérément seule. A cet environnement nou-veau, où elle arrivait, elle était consciente qu’il ne serait pas facile de s’accommoder. Elle se disait qu’il ne serait pas facile de supporter les vicissitudes de cette nouvelle vie. Elle croyait que les vieilles personnes s’y accommodaient plus facilement. Seule et jeune, sans expérience, elle s’y sentait perdue, sans protection. Toutefois, la jeune fille était consciente qu’elle n’avait pas d’autre choix. Elle n’osa pas se l’imaginer. Au début de cet exode, Ntouta avait vu des hommes et des femmes partir. Elle avait hésité pendant de longs mois avant de se décider. Elle voyait ces paysans qui fuyaient les villages environnants et s’en allaient en masse vers les villes du pays. Au fil des jours, elle assistait au dépeuplement de ces bleds, indécise et sans émotion. Parfois ces infortunés faisaient une escale dans leur hameau, le temps de se remettre en condition. Si elle les plaignait à cause de leur sort, elle enviait au moins leur courage. Ntouta, elle, se croyait sans alternative. Pourtant, au fil du temps, elle finit par comprendre qu’il n’y avait pas d’autres solutions. Elle dut suivre un groupe qui partit de leur village, car leur hameau ne faisait pas exception. Elle avait compris qu’elle ne pouvait pas y rester seule. Des villa-geois lui avaient parlé d’un membre de sa famille. Dans le
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groupe, deux ou trois personnes connaissaient son habitation. Elles avaient accepté de l’accompagner jusqu’à ce domicile une fois arrivées en ville. Elle avait donc saisi cette opportunité. Ntouta ne connaissait pas la personne en question si bien qu’en dépit de sa volonté de rester optimiste, tout au long du parcours, elle n’arrivait pas à s’empêcher de se demander si ce parent accepterait de l’accueillir chez lui. En ces moments-là, absorbée par cette réflexion, elle n’entendait ni les commérages des autres jeunes filles ni les taquineries des jeunes hommes qui les accompagnaient. Les jambes avaient pris le rythme. Elles avançaient ainsi, autonomes, déplaçant son corps devenu auto-mate. Elle, sans plus s’en rendre compte, se laissait porter, sans espoir véritable. Quand le groupe atteignit Brazzaville, le soleil s’était couché depuis deux heures déjà. Les habitants de la zone sud étaient plongés dans l’obscurité. C’était le délestage. Les habitués de la ville expliquèrent à la jeune fille que la politique de la nouvelle espérance avait des ratés. Elle n’arrivait pas à tenir ses pro-messes. Les intérêts individuels dictaient souvent les choix poli-tiques. Aussi, en dépit des retombées providentielles et colos-sales du pétrole, les citoyens étaient-ils contraints de revenir à d’anciennes pratiques. Ceux qui le pouvaient avaient acheté des lampes-tempêtes, souvent de marque chinoise. Cette chinoise-rie, malheureusement, ne valait pas son prix. Elle étalait sans état d’âme ses carences techniques. Elle n’offrait pas les garan-ties d’une lampe «Luciole »qui était devenue un luxe et qui valait son pesant d’or. Les plus sobres des citoyens optaient soit pour des bougies qui, depuis, avaient augmenté de prix et cau-saient beaucoup d’incendies des maisons, soit pour des «kon-do-kanda »qui étaient des lampes de fabrication locale. Les bricoleurs réussissaient à les fabriquer à partir des boîtes vides en aluminium. Sur le couvercle mobile, ils aménageaient un orifice qui accueillait la mèche qu’on allumait pour l’éclairage. La population alimentait ces lampes rudimentaires avec de l’huile ou du pétrole. Malheureusement, elles dégageaient trop de fumée. C’était leur principal inconvénient. La population démunie ne pouvait cependant pas s’en passer. Comme le réa-lisme exigeait que ces derniers ne vivent pas au-dessus de leurs moyens, ils s’en contentaient conséquemment. Pour faire plus
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moderne, ils protégeaient ces inventions surannées avec des bouteilles en plastique qu’ils découpaient à leur base et au mi-lieu pour faciliter la circulation de l’air. Ntouta arrivait à Brazzaville pour la première fois. Au fur et à mesure que son groupe avançait, elle s’évertuait à observer la ville. Cette observation lui permit de conclure rapidement, par le regroupement des maisons, que la ville rassemblait beaucoup de monde, mais que les habitants manquaient de solidarité, vu les clôtures qui délimitaient les différentes parcelles. Elle cons-tata aussi que les constructions étaient plus imposantes que celles du village. Le quadrillage régulier des quartiers lui plut. Les rues se croisaient à intervalle régulier. Cette succession de maisons lui parut interminable. Elle lui donna l’impression que leur groupe n’arriverait jamais à destination. Pourtant, la ville, dans le noir, n’impressionna pas la jeune fille outre mesure. Bien sûr, ses dimensions n’avaient rien de comparable avec celles de son village. L’architecture des mai-sons présentait d’autres allures. C’était certain. A ses yeux, Brazzaville n’était plus ou moins qu’un grand village. La diffé-rence, ici, comme le lui expliquerait maman Lisette plus tard, les riches étalaient au grand jour leur aisance matérielle. En effet, depuis belle lurette, pour pallier les carences de la grande société nationale d’énergie par exemple, les nantis avaient ac-quis des groupes électrogènes qui mettaient leurs demeures en évidence. Ces domiciles se transformaient, la nuit, en îlots de lumière, repoussant ainsi la vie médiocre que voulait leur impo-ser la politique nationale. Ce groupe de nantis avait aussi sa hiérarchie inavouée. Le bruit du groupe électrogène assurait le classement. Ceux du bas étage se distinguaient par la forte sonorité de leurs générateurs qui étaient souvent de fabrication asiatique, pratiquement de qualité inférieure. Ils ne produisaient pas une grande puissance. En réalité, ils se transformaient en nuisances sonores. Sous d’autres cieux, ces nuisances sonores auraient fait l’objet d’interdiction. Mais en Afrique, et particulièrement au Congo, l’intensité du bruit traduisait la joie ou la tristesse du propriétaire. Pour fêter une journée de bonnes recettes, par exemple, les chauffeurs de taxis n’hésitaient pas, un seul ins-tant, à transformer leurs véhicules en bars ambulants qui vomis-
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