//img.uscri.be/pth/514c3927a1281127fef42f248a6278c1fe4d7174
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Opération contre-jour

De
264 pages
Marie, jeune diplômée en droit, est recrutée par les services secrets. Une rencontre avec un agent peu orthodoxe va donner à sa carrière une tournure inattendue. Maxime est photographe. Par le biais d'un reportage audacieux, il espère atteindre la notoriété. Mais en fait, c'est le froid et la faim qu'il va découvrir au fond d'une cave de Tchétchénie. Après avoir rencontré la femme de Maxime, Marie entre clandestinement en Tchétchénie. Seule et sans véritable expérience de terrain, trouvera-t-elle l'énergie et les ressorts pour exfiltrer l'otage ?
Voir plus Voir moins

Emmanuel Monterey
Marie, jeune étudiante ambitieuse, nouvellement diplômée en
droit, est recrutée par les services secrets. Une rencontre, qu’elle
pense fortuite avec Éric, un agent de terrain aux méthodes peu
orthodoxes, va donner à sa carrière une tournure inattendue.
Opération contre-jour
Maxime est un photographe en manque de reconnaissance.
Par le biais d’un reportage audacieux, il espère atteindre la
Romannotoriété. En fait de lumière, c’est le froid, et la faim qu’il va
découvrir au fond d’une cave de Tchétchénie.
Après une période d’investigation pendant laquelle elle rencontre
l’énigmatique femme de Maxime, Marie entre clandestinement
en Tchétchénie. Sans réelle couverture de la DGSE, elle retrouve
le chef des rebelles qui détient Maxime. Seule et sans véritable
expérience de terrain, Marie trouvera-t-elle, dans une zone de
crise à la fois diplomatique et militaire, l’énergie et les ressorts
pour exfi ltrer l’otage et le rendre à sa vie ?
Écrivain luxembourgeois, Emmanuel Monterey est
né en 1970 dans une ville des Ardennes. Après une
formation scientifi que, il rejoint Paris pour entamer
une carrière de fonctionnaire d’État au sein du
Ministère de la Défense Française. Son premier
poste au sein de la DGSE, la Direction Générale de la Sécurité
Extérieure, lui permet d’être un acteur impliqué du monde du
renseignement. Parallèlement, il étudie le droit international
et les relations internationales. Après le cycle préparatoire de
l’École Nationale d’Administration, il retourne au Ministère de
la Défense. Opération Contre-jour est son premier roman d’une
trilogie d’espionnage.
ISBN : 978-2-343-12646-3
23 €
Rue des Écoles / Littérature
Emmanuel Monterey
Opération contre-jour
Rue des Écoles / Littérature












OPÉRATION CONTRE-JOUR Rue des Écoles

Le secteur « Rue des Écoles » est dédié à l’édition de travaux
personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique,
politique, etc. Il accueille également des œuvres de fiction
(romans) et des textes autobiographiques.


Déjà parus
Jouin (Bernard), Les Ruines en Héritage, roman, 2017.
Gayet (Jacques), Oujda ou une enfance marocaine, récit, 2017.
Wallet (Jean-Marie), Le Zouave, roman, 2017.
Cambrelin (Jean-Jacques), Les truculentes et merveilleuses aventures de
notre Papy, récit, 2017.
Kalifa (André), Le turbot de Domitien, roman, 2017.
Marin (Agnès), Sous l’amandier en fleur, roman, 2017.
Allein (Aurélie), Maman de triplés : trois pas vers la folie, récit, 2017.
Guichard Morin (Isabelle), Voyage initiatique sous le Tropique du
Cancer, roman, 2017.
Dubau (Christian), L’adoption de Sylvie au Burkina Faso, récit, 2017.
Vennat (Francis), Moi, Lucie, 17 ans en 1939, récit, 2017.
Delatour (Jacques), Mon village à l’heure allemande revisité, récit, 2017.
Richa (Sami), Trois dont un de plus, roman, 2017.



Ces douze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr Emmanuel Monterey






Opération contre-jour



Roman

























L’HARMATTAN










































© L’HARMATTAN, 2017
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.editions-harmattan.fr/

ISBN : 978-2-343-12646-3
EAN : 9782343126463











À Betty














Chapitre 1




À Paris, en juin, la douce chaleur du soleil vient contraster avec l’air
encore un peu frais et agréable de ce début d’été. Les arbres retrouvent
leur embonpoint de verdure. Les espaces vivent par les jeux de lumière
qui, sans cesse, varient au cours de la journée. Les ombres des immeubles
comme des mues de serpents s’étalent sous le regard des passants. Sur les
visages des badauds, les sourires semblent sortir d’une longue période
d’hibernation. Le soleil métamorphose la cité. Il magnifie la vie qui déplie
toutes ses facettes dans les rues, tout incarne le mouvement, c’est une
saison de renaissance. Ce tableau idyllique n’est perturbé que par les
excréments de pigeons que ces volatiles des villes laissent s’écraser sur les
selles des scooters stationnés sous les arbres.

Assise à une terrasse de café, une jeune femme seule porte son regard
sur un motard qui découvre son véhicule maculé de fiente et vocifère
contre les oiseaux urbains. Sa chevelure blonde renforce son teint clair
tout juste orné, pour la coquetterie, de minuscules taches de rousseur que
la nature a harmonieusement et esthétiquement posées sur ses joues. Ses
grands yeux verts mélancoliques fixent un horizon apparemment très flou.
Elle est si statique sur cette chaise métallique qu’elle contraste avec cet
espace mouvant. Elle semble être spectatrice de la vie qui se déroule
devant elle. Sa tasse encore fumante, elle croque délicatement dans le
biscuit qui accompagne son café. Elle a le regard vague si caractéristique
des jeunes femmes contrariées par l’amour. Un homme avec un costume
mal ajusté croise le motard. Il traverse la rue et s’approche au plus près. Sa
démarche trahit une grande nervosité, sa tête ne cesse de faire des gestes
saccadés de droite à gauche.

En se penchant pour ramasser le journal qu’il vient intentionnellement
de laisser tomber, il murmure :

- Au bar, il y a un gars avec une chemise jaune !

11 La jeune femme tente un mouvement pour être certaine d’identifier la
cible.

- Non, ne te retourne pas, chuchote discrètement l’homme encore
agenouillé. Il a l’air con, un vrai beauf, tu ne peux pas le louper. Tu
disposes de quinze minutes pour obtenir son nom, sa profession, le
prénom de sa femme, tout son pedigree en somme. Tu débriefes avec
Thomas dans la camionnette blanche garée en face, juste devant toi. Si tu
as compris, tu passes ton doigt sur le côté de ta tasse.

Comme un robot animé par la voix, la jeune femme applique
délicatement son index sur la porcelaine pour éloigner sa tasse du bord
puis quitte la table pour se diriger vers le comptoir à l’intérieur de
l’établissement. Des supporters d’une équipe de rugby occupent tous les
tabourets et dessinent une ligne monochrome devant le serveur : ils
portent tous une chemise jaune.

Surprise, la jeune femme cherche à identifier le spécimen en question.
Personne ne correspond à l’objectif qui lui a été assigné.
Elle retourne vers la porte pour retrouver le porteur du journal afin de
demander plus de précision, quand elle est interceptée par un homme en
costume sombre dont elle n’avait pas remarqué la présence lorsqu’elle est
entrée. Il est élégant, grand brun, le style italien ténébreux. D’immenses
yeux marron surmontés de cils noirs infinis accentuent un regard profond,
qu’une voix grave vient encore souligner.

« Marie ! » prononce avec assurance l’homme qui dans un mouvement
du bras gauche barre la sortie de l’établissement.

- Attends, je suis Éric, je ne sais pas si tu te souviens de moi, je suis
de la DO, la Direction des Opérations.

Marie, surprise de le retrouver participant à un entrainement avec les
jeunes recrues, reconnaît immédiatement l’homme. Des individus aussi
charismatiques, elle n’a pas l’occasion d’en rencontrer régulièrement,
surtout dans le cadre professionnel. Il est impressionnant lorsqu’il expose
les missions de son service. Marie se souvient avoir été envoutée par cette
voix puissante, grave au cours d’une conférence dans le grand amphi. C’est
la première fois que cela lui arrive d’être touchée, voire émue par un timbre
de voix. À l’issue de son intervention, elle avait échangé avec lui sur les
conditions nécessaires pour être affectée dans son service.
12
- Je vous reconnais oui, vous êtes venu, faire une présentation de
vos missions lors d’une conférence au début de ma formation, dit-elle avec
un détachement feint qui ne trompe pas son interlocuteur.
- Oui, c’est ça. Mais aujourd’hui, c’est pour toute autre chose, ce
n’est pas dans ce contexte. Je suis là pour te proposer de laisser tomber les
exercices minables du Service de la Formation. J’ai besoin de toi
maintenant, viens avec moi, je t’expliquerai ce dont il s’agit en chemin.
- Je ne peux pas faire ça, sinon le responsable du Service Formation
va m’étriller au débriefing de fin de journée, il n’est pas connu pour être
un rigolo.
- Quand tu es venue à l’issue de mon cours pour discuter avec moi,
je pensais avoir décelé en toi plus d’ambition. Je te propose de jouer dans
la cour des grands, de faire une mission réelle, ce dont tout le monde rêve
et que peu réalisent. Tu me réponds que tu as peur de la réaction d’un petit
gratte-papier du service de la formation. M’accompagner maintenant sera
un accélérateur pour ta carrière si tu veux travailler dans l’opérationnel. Si
tu as pour ambition de végéter derrière un bureau à rédiger des notes toute
la journée alors, joue à l’apprentie espionne, mais cela restera du domaine
du jeu. Mais peut-être, préfères-tu l’artificiel au réel, dans ce cas je me suis
trompé sur ton compte.


Marie, ne répond rien parce que cette phrase sur le fait de s’être
fourvoyée sur son compte, elle l’a tellement entendue. De ce père qui
regrettait ouvertement ne pas avoir eu de garçon. Elle avait toujours essayé
de compenser sa déception en anticipant ses désirs.
Avec sa sensibilité, Éric perçoit tout de suite le trouble, s’installer. Il
n’en comprend pas l’origine, mais insiste, se sentant en situation de force.

- Je peux faire la proposition à quelqu’un d’autre, ce n’est pas un
souci pour moi. Je ne veux pas vous mettre en difficulté de devoir choisir
si cela est trop compliqué.
- C’est bon, je viens !

Éric, dans un geste de grande ampleur qui affirme sa confiance en lui,
dépose sur la table le montant de sa consommation et tous les deux
quittent naturellement l’établissement en se tenant par le bras comme deux
amants qui viennent de se retrouver.

13 Un véhicule arrive en trombe au coin de la rue et s’immobilise dans un
crissement de pneus. Éric et Marie s’engouffrent ensemble, sous les yeux
ébahis des instructeurs du Service Formation qui regardent la voiture
s’éloigner sans comprendre ce qui se passe.

- Comment connaissez-vous mon pseudo, demande Marie. On
vient de me l’attribuer à peine ce matin au briefing d’avant mission.
- C’est moi qui l’ai choisi pour toi, j’ai eu cette idée pour rendre
hommage à ta grâce. Et surtout c’est un pseudo court que tout le monde
peut retenir. Il a aussi l’avantage de s’écrire différemment suivant les
langues, mais de se prononcer toujours de la même manière. Ça peut
retarder les recherches te concernant si, un jour, tu devais être capturée.
Revenons à ta mission pour faire court, car nous serons bientôt arrivés,
j’ai besoin de toi pour assurer un premier contact avec une nouvelle
source.
- Pourquoi moi ? Je n’ai pas encore achevé ma formation, je peux
effectuer des erreurs, d’ailleurs je viens d’en commettre une en les plantant
en plein exercice. Ils ne vont pas me louper.
- Ils ne te feront rien, car tu es avec moi. Concernant ce qui nous
occupe, tu seras parfaite, je ne veux pas de contact formaté, mais
quelqu’un de complètement spontané. L’objectif d’aujourd’hui est le
patron d’une société de consulting qui a des intérêts en Côte d’Ivoire.
D’après l’enquête d’environnement que j’ai mené sur ses goûts et manies,
il est très sensible au charme féminin. Il a une préférence très marquée
pour les jeunes femmes blondes, minces, sportives.
- Comment savez-vous tout ça ?
- Il est inscrit dans une agence de rencontres matrimoniales, on a
simplement consulté sa fiche. Il ne cherche pas une épouse, il en a déjà
une. Pour en revenir au boulot, tu as, par notre intermédiaire, pris contact
avec lui par email. Il est motivé le cochon. Il faut avouer que dans tes
messages tu étais plutôt entreprenante, il t’a fixé lui-même ce rendez-vous.
C’est dans 5 minutes. Tu seras accompagnée, pour ta sécurité, par un gars
de mon équipe qui t’attend déjà en bas de l’immeuble. Il te suivra, mais il
n’interviendra pas dans la conversation, tu le présentes comme tu veux à
toi d’inventer un truc crédible. L’objectif s’appelle monsieur Faton. Tu ne
rentres surtout pas dans les bureaux, on n’a pas eu le temps de vérifier s’il
y avait une vidéosurveillance à l’accueil. L’intérêt pour ce gars, c’est
d’utiliser sa société pour servir de couverture à nos opérations clandestines
en Côte d’Ivoire. Débrouille-toi comme tu veux, mais, ce soir, tu reviens
au Service avec un accord de principe pour qu’il nous fournisse de fausses
14 fiches de paie aux noms de personnes que nous lui communiquerons. Il
est entendu qu’il fait ça par patriotisme ou pour ton cul je m’en fous, en
tout cas on ne lui file pas un rond. Voilà, tu sais tout, bonne mission.
- C’est toujours comme ça vos briefings préparatoires ?
- Non, celui-là a été très long. Nous y sommes. Ah oui, j’oubliais, tu
t’appelles Juliette Cajun, tu es célibataire, sans enfant et tu veux changer le
monde. On se retrouve ce soir pour le débrief.
- Où ?
- C’est moi qui te retrouverai, ne t’inquiète pas !

La voiture se gare devant un bâtiment vétuste. Un homme en jean et
sac à dos s’approche. D’un geste discret, il indique à Marie la porte de
l’immeuble. Il utilise une clé de facteur pour contourner l’illusoire
protection du digicode.
Dans le hall d’entrée, une boite aux lettres au nom de la société précise
que les bureaux se situent au troisième étage. Elle appuie sur le bouton
pour appeler l’ascenseur, mais son ange gardien, en saisissant son bras, la
dissuade.

L’immeuble vétuste de l’extérieur est pire à l’intérieur. Le large escalier
crasseux qui monte vers les étages craque à chaque marche. À partir du
premier, il est envahi par des sacs poubelles contenant des vêtements
neufs. Le bruit des machines à coudre couvre le craquement du bois des
marches. Trois jeunes hommes d’origine asiatique croisés sur un palier
lèvent le doute quant à la présence éventuelle d’ateliers de couture
clandestins dans l’immeuble. Au fur et à mesure qu’elle franchit les étages,
Marie sent la pression augmenter. L’éclairage cassé, les détritus dans les
couloirs, la peinture écaillée, toute cette ambiance à l’intérieur de
l’immeuble est propice au stress. Elle expérimente pour la première fois
cette sensation d’oppression que tous les agents ressentent, mais ils
apprennent à la contrôler et même à l’apprécier.

Au troisième enfin, Marie aperçoit, au bout du couloir, un homme vêtu
d’un imperméable beige qui ferme une porte. Marie s’approche d’un pas
assuré, le stress a complètement disparu, elle est tout entière concentrée
sur la conduite de sa mission.

- Monsieur Faton ? demande-t-elle.
- Vous êtes en retard, Madame Cajun, dit l’homme avec un fort
accent du Caucase. Je n’aime pas les gens en retard.
15
S’adressant à l’accueil de ses bureaux, l’individu précise qu’il va prendre
un café avec son rendez-vous qui vient enfin d’arriver.

Puis il se tourne vers Marie en lui tendant la main.

- Bonjour, Madame, je suis ravi de vous rencontrer en chair et en
os, après ces nombreux échanges d’emails.
- De même, Monsieur Faton, je vous présente mes excuses pour ce
retard bien involontaire. Permettez-moi de vous présenter, mon ami.

L’homme, aux cheveux gris, est âgé d’une quarantaine d’années, il
arbore une barbe qui mange l’essentiel de son visage. L’échange de regards
est furtif, mais Marie distingue immédiatement une petite trace de colle
juste au-dessus du bord gauche de sa moustache. Elle se retourne et
présente son collègue. Elle profite de l’instant où elle tourne le dos à son
objectif pour faire un signe de la main indiquant à son ange gardien qu’il
y a un problème. Elle réussit à lui transmettre discrètement en articulant
de façon exagérée :

« Le mec est grimé, il porte une fausse moustache ! »

Sans s’attarder plus en échange d’amabilités, le responsable de la société
s’engage silencieusement dans les escaliers qui grincent toujours autant,
mais Marie ne le remarque plus, tant son attention est focalisée pour tenter
d’analyser la situation. Elle ne pense plus qu’à une chose : sécuriser sa
sortie, et s’extraire de ce qu’elle perçoit comme être un traquenard.

Les étages défilent sans menaces, sans pièges. Lorsqu’elle ouvre la porte
située sur la rue, Marie est soulagée de sentir la chaleur du soleil sur son
visage. Elle est dehors, à l’air libre. Elle prend une profonde inspiration.

Elle réitère ses doutes et demande, à son collègue, des conseils sur la
conduite à tenir. Aucune réponse ne vient éclairer ses incertitudes ni même
soulager ses angoisses. Il reste dans son rôle de sécurité défini par Éric, il
n’intervient pas. Alors qu’ils suivent l’homme à l’imperméable sur le
trottoir, Marie remarque sa démarche claudicante, ce détail ne lui était pas
apparu dans la descente d’escalier. Cela ajoute une touche irréelle à la
situation.

16 L’individu tourne à gauche et pénètre dans une brasserie, il salue le
patron d’un geste de la main et se dirige vers le fond de la salle.

Marie comprend qu’il est un habitué des lieux. Son ange gardien reste
un peu en retrait, comme spectateur de la scène. Tous les trois prennent
place autour d’une petite table ronde dont le formica est jauni par le temps
et la nicotine.

- Mademoiselle Cajun, qu’est-ce qui suscite, chez vous, un si vif
intérêt pour ma société ? Lance l’homme.
- Je souhaite travailler pour le développement économique en
Afrique noire. Mes recherches m’ont conduite jusqu’à votre site et la
raison sociale de votre société me semblait correspondre à mes attentes.
J’ai été ravie de constater que vous recrutiez des collaborateurs pour
accroitre votre activité.
- Certes, je recrute, mais je ne veux pas de gonzesse !
- Je ne suis pas une gonzesse, mais une professionnelle efficace dans
son travail, dit-elle agacée par l’extrême misogynie de la remarque.
- Pour moi, vous êtes une gonzesse, point. Une qui est allée à
l’université, qui est diplômée, vous restez une gonzesse quand même.
- Soit, toutefois lorsque je vous ai envoyé le CV, vous avez tout de
suite vu que j’étais une femme. Je n’ai pas masqué cette caractéristique
naturelle. Pourquoi me fixer un entretien, si vous ne voulez pas de
femme ?
- Les gonzesses, je les préfère dans mon lit, mais parfois on peut
aussi travailler avec.
- Dans mon cas, il ne s’agira que de travail, Monsieur.

Comme Marie sent que la conversation dérape et lui échappe, elle se
retourne vers son ange gardien pour obtenir de l’aide. Elle remarque alors
le large sourire qu’il affiche en contraste avec la situation qu’elle tente de
maîtriser. Cette attitude l’exaspère de plus en plus quand soudain, l’homme
assis devant elle porte sa main au visage pour se gratter la moustache. Mais
au lieu de passer son doigt, il en saisit un bord et le tire délicatement.
Toujours très concentrée sur son histoire, Marie ne réalise pas le geste qu’il
vient de faire. Son ange gardien est maintenant hilare. Selon sa perception,
la situation semble déraper. L’homme retire barbe et perruque
abandonnant son allure de soixante-huitard. Après un temps d’hésitation,
Marie comprend qu’elle fait face à Franck, un agent de la DO, adjoint
d’Éric, avec lequel elle avait déjeuné quelques jours auparavant.
17
- Tu ne m’as vraiment pas reconnu ?
- Bien sûr que non connard, j’ai eu peur, tu as vu à quoi tu
ressemblais ! C’est quoi, au juste, toute cette mascarade ?

Les deux hommes commencent à lui expliquer ce qu’elle vient de vivre.
Le lieu qu’elle a découvert est en fait une boite aux lettres morte. La société
n’existe pas en tant que telle, elle est complètement fictive. Le Service s’en
sert pour entretenir une correspondance sans révéler son identité. Il n’y a
aucun bureau, la porte que Franck a refermée à son arrivée est en fait un
placard. Cette petite mise en scène était un test, une sorte de rite de
passage. Elle comprend au fur et à mesure de la conversation qu’elle est
admise dans le cercle très fermé des agents de terrain. Elle vient de faire
l’expérience d’un stress jusque-là jamais ressenti. Pour ses collègues, sa
réaction est celle souhaitée dans ce genre de situation. La journée déjà riche
en émotion était pourtant loin d’être achevée.

18




Chapitre 2




Au même instant, dans le bureau d’une célèbre agence parisienne de
reporters-photographes, un homme d’une trentaine d’années attend dans
le couloir devant une porte vitrée. Le nom du Directeur s’étale au milieu
de la porte en grosses lettres blanches comme sur celles des détectives
privés des séries américaines des années 70. Il est assis en face de cette
porte depuis une heure déjà. Sa chemise ouverte laisse apparaître de petits
bourrelets, que la pratique d’un jogging quotidien n’arrive pas à effacer.
Cela n’est pas important, car sa femme trouve cela charmant, comme
l’épaisse chevelure châtain dans laquelle elle aime passer ses doigts, le
matin au réveil.

« Maxime ! » hurle une voix grave de l’autre côté de la vitre qui vibre
sous la puissance du cri.

L’homme assis dans le couloir essuie sur son pantalon ses mains
rendues moites par la nervosité. Il se lève et ouvre la porte qui, espère-t-il,
sera celle du bureau qui lui confiera un reportage. Le reportage de sa vie,
celui qui va faire décoller sa carrière, celui qui va le rendre célèbre, enfin
reconnu pour ses qualités professionnelles et son audace.

La pièce est polluée par les volutes d’un énorme cigare qui se consume
seul sur le bord d’un cendrier. À travers l’écran de fumée, Maxime se fraye
un chemin vers le vieux meuble de bois recouvert de cuir vert pour assurer
le confort de l’écriture.

L’homme, debout derrière le bureau, tient dans ses mains des photos
qu’il jette une à une en direction de la corbeille, mais elles volent et loupent
leur but pour finalement atterrir à même le sol. La poubelle déborde déjà
de clichés. Il marmonne un juron à chaque fois qu’il manque sa cible. Puis,
d’un mouvement brusque de la tête, il plante ses yeux dans ceux de
Maxime.

19
- Je viens de visionner les planches contacts de ton dernier
reportage, celui sur les narcotrafiquants du cartel de Cali. Putain, c’est de
la merde ! Un reportage comme ça, tu peux le faire à Saint Ouen, c’est plat,
c’est petit, c’est creux, c’est de la merde.
- J’ai eu trop peu de temps pour nouer des contacts utiles !
- Un reportage, ça se prépare, on ne se pointe pas sur place sans un
minimum de connaissances du contexte. Tu as eu de la chance de ne pas
avoir eu d’emmerde. Les vrais Narcos, ce ne sont pas des enfants de
chœur. Ils auraient pu te faire la peau. Je ne peux pas publier ton travail,
ça ne vaut rien. Personne ne m’achètera ça, ce n’est pas dans l’esprit de ce
que le marché attend de la Colombie et du trafic de stup. Il me faut des
clichés qui révèlent la dualité des trafiquants. D’un côté, les petits, les
sansgrades, qui prennent tous les risques et de l’autre, les notables qui, comme
toujours contrôlent les opérations à distance, ils n’apparaissent pas, mais
ils s’enrichissent. Toi tu verses dans le sentimentalisme avec ta vision
unilatérale du sort du pauvre peuple. Mais ça, on s’en fout. Si tu ne
montres pas les deux facettes du trafic, on ne peut faire ni d’analogie ni de
généralisation avec le fonctionnement de notre propre société. Pour moi,
le trafic de drogue, c’est le libéralisme poussé à l’extrême. Voilà ce que
j’attendais et que je n’ai pas aujourd’hui. J’ai juste des photos de merde qui
ne sont pas exploitables, même ma poubelle n’en veut pas.

Maxime est effondré, son reportage était justement une conception
différente du monde des trafiquants de drogue et son approche se voulait
volontairement hétérodoxe pour imprimer sa marque, sa vision et surtout
ne pas refaire le énième documentaire sur ce sujet.

- Lorsque je vois tes photos, je pense à un secteur qui pourrait être
le tien, un espace qui permettrait de mettre ton talent en avant.

Maxime est accroché aux lèvres du directeur de l’agence qui garde le
silence un long moment. Le temps semble suspendu comme les volutes
de fumée qui flottent dans la pièce.

- C’est bientôt la gay Pride. Tu vas couvrir l’évènement, mais je ne
veux pas des chars avec des pédés à gogo, ou des mecs qui font du lap
dance dans des tenues extravagantes. Je veux un reportage avec une
approche originale, donc pas un sur l’esprit carnaval. Tu vois ce que je
veux dire ?
20
Maxime réfléchit et propose de faire un reportage sur les policiers gays
et leurs difficultés à être eux-mêmes dans un milieu éminemment macho.

- Putain, tu ne comprends rien ! Je veux un truc underground ou
subversif, tu sais ce que ça veut dire ou pas ? Si tu ne sais pas change de
boulot, c’est que tu n’es pas fait pour ça. Je veux que tu infiltres le milieu
gay et tu me fais des photos sur leur vie de famille. Je veux des parents
effondrés par l’orientation sexuelle de leurs enfants et par une sorte
d’opposition, des lesbiennes qui veulent devenir mères. Je veux un
reportage qui les place au centre des tensions sociales qui secouent notre
société autour du thème de la famille. Je veux que tu montres comment ils
vont faire bouger les frontières du foyer, concept cher à nos parents.
- J’ai compris ! Je vais me défoncer sur le sujet, vous ne serez pas
déçu. Je vais déchirer dit Maxime pour se soustraire à l’emprise de cet
homme dont la vulgarité verbale n’est que le reflet de son étroitesse
d’esprit.

Il quitte le bureau et consulte sa montre, déjà 19 h 30, il sera en retard
pour diner avec sa femme. Il saute dans un taxi stationné devant l’agence
et indique au chauffeur une adresse à Saint Germain des Prés.

À la terrasse des deux Magots, Barbara, l’épouse de Maxime attend son
mari. Cette jolie jeune femme ne passe pas inaperçue. Sa chevelure rousse
au sommet d’un corps athlétique attire beaucoup d’attentions. Pour ne pas
prêter d’intérêt aux hommes qui l’entourent et qui lui jettent des regards
insistants, elle consulte le journal en savourant un verre de Chardonnay.
Sa lecture se porte sur un papier qui décrit la condition des femmes dans
les zones de guerre. L’auteure, une jeune journaliste, a rencontré, pour le
rédiger, différentes femmes originaires de pays en conflit et réfugiées à
Paris. L’article s’attache à expliquer comment malgré les difficultés liées
aux combats, elles assument les tâches quotidiennes et l’éducation des
enfants.

Deux mains se posent amoureusement sur ses épaules dénudées,
sortant Barbara de sa lecture. Une bouche dépose alors sur la sienne un
baiser. Maxime vient de la rejoindre.

- Bonjour ! mon amour, comment s’est passée ta journée ?
21 - Très bien, j’ai commencé par dénicher ces petites chaussures en
soldes, une super affaire. Mais comme je n’avais rien à me mettre qui aille
avec j’ai poursuivi mon shopping. Je sais, tu penses à cette petite robe
rouge que j’ai achetée la semaine dernière, mais cela n’aurait pas été
harmonieux.
- Sûrement, si tu le dis.
- Je t’assure, donc je me suis rendue dans une autre enseigne et j’ai
trouvé cette jupe, qu’en penses-tu ?
- Elle est magnifique, tu dois être superbe dedans, tu as passé la
journée toute seule ?
- Mais non, j’étais avec Sarah, tu sais, ma copine d’enfance.
- Oui, je me souviens
- Tu ne l’apprécies pas, j’en ai conscience, mais c’est mon amie.
- Elle est vraiment étrange quand même.
- Tu dis ça parce qu’elle change de mec comme de sac à main.
- Oui, c’est effectivement ce que je qualifie d’étrange comme
comportement pour ne pas dire autre chose.
- Elle m’a invité à déjeuner, c’était très sympa ! Elle n’a pas arrêté de
se faire draguer, aujourd’hui. Je ne sais pas pourquoi je précise aujourd’hui,
car c’est en fait tous les jours. Mais tu sais, je crois qu’elle est malheureuse.
Elle est en quête du grand amour, mais elle ne tombe que sur de petits
minables. Elle n’a pas la chance d’avoir rencontré un homme merveilleux
comme toi mon amour, je t’aime.

Barbara ponctue sa phrase par un baiser tendre et amoureux qui
réconforte Maxime, encore marqué par l’entretien violent avec son patron.

Maxime commande également un verre de Chardonnay et lui raconte
la réaction du directeur de l’agence lorsqu’il l’a reçu pour échanger sur la
qualité de son reportage en Colombie.

- Il n’a rien compris ce mec, c’est un vrai connard ! Il ne te
comprend pas, il ne comprend pas ta sensibilité, dit Barbara.
- J’en ai marre de végéter, je dois trouver une idée de reportage que
je vais réaliser en freelance pour prouver ce que je sais faire. Je veux
devenir une référence. Je ne préviens personne, pour le boulot je dis que
je pars en vacances et je fais un truc exceptionnel, une chose qu’aucune
agence n’aurait l’audace de réaliser.
22 - Certes, mais tu dois rester dans un domaine que tu connais pour
réduire les risques !
- Celui des conflits armés ? Oui, c’est ce que je maîtrise le mieux. Et
puis les photos sont esthétiques et sensibles. Des hommes qui se battent
pour leurs idées, c’est une vision très romantique de la vie, qu’en
pensestu ?
- Tu sais bien que je ne partage pas cette vision de la vie ! Je la
respecte trop pour accepter de la mettre en balance avec des concepts ou
des dogmes, qui sont souvent le fruit de la réflexion de ceux qui ne se
battent pas. En t’attendant, je lisais justement un reportage sur la vie des
femmes au milieu des conflits. C’est franchement dur de vivre comme cela.
- Montre-moi !

Barbara recherche l’article et tend, à Maxime, le journal ouvert à la
bonne page. Il se plonge dans sa lecture et reste un long moment à
réfléchir, pour s’en imprégner. Comme si chaque mot percutait son esprit,
son visage se déforme à la lecture des témoignages de ces femmes.

Puis redressant la tête, Maxime interroge sa femme :

- Crois-tu que ça ferait l’objet d’un bon reportage photo, des
femmes qui cuisinent dans leurs habitations en ruines ?
- Vu comme ça, non et puis c’est du déjà-vu. Tu dois trouver un
angle différent qui intègre les femmes dans les conflits, qui sont pour
l’essentiel l’apanage des hommes.
- Je ne veux pas faire un reportage sur les femmes soldates. C’est
l’anti-féminité pour moi.
- Je suis d’accord avec toi, mon cœur. Dans l’article, les femmes
exposent leurs difficultés quotidiennes pour laisser la place à la vie dans
l’environnement de destruction et de feu qui les entourent.
- Tu as raison ! dit Maxime qui ajoute : les hommes se battent à mort
dans les rues quand les femmes se battent, pour la vie, à la maison. Je vais
faire un reportage sur la dualité des choses dans un pays en guerre. Pour
être certain de ne pas avoir de femmes soldates, je dois trouver une société
dans laquelle le rôle des femmes est encore cantonné à faire des enfants et
préparer le repas.
- Ça ne va malheureusement pas être trop difficile, nous sommes
considérées que comme des reproductrices dans beaucoup de pays du
monde !
23
Maxime reprend le quotidien pour rechercher, sur la carte qui
accompagne l’article, l’origine des femmes interviewées par la journaliste.

- La Tchétchénie, dit Maxime après un court instant, c’est la
Tchétchénie qui me semble correspondre le mieux aux critères. Un peuple
en rébellion contre un État autoritaire. Ce sont des gars qui se battent pour
leur indépendance, pour leurs idées.
- Et les femmes ? demande Barbara.
- C’est une population musulmane, donc peu encline à leur laisser
jouer un rôle dans la société, autre que celui de la procréation et de la
confection des repas ! Ça ne va pas être facile, mais je dois trouver un
moyen pour y aller.
- Et surtout un moyen pour en revenir entier ! ajoute Barbara
inquiète de l’empressement manifesté par Maxime.

Maxime quitte Barbara après avoir déposé un baiser sur son front et se
rend dans une librairie pour acheter la documentation disponible sur la
zone. Il rentre chez lui pour commencer à étudier le pays. Il accroche la
carte sur le mur de son bureau. Il débarrasse son espace de travail en
poussant avec son bras tous les papiers qui tombent à même le sol dans
un désordre qui révèle un bouillonnement d’idées.
Sa quête documentaire se poursuit par des recherches sur Internet, afin
d’appréhender l’actualité de la région qu’il envisage de visiter. Maxime
accumule du savoir pour se l’approprier et le transformer en connaissance
grâce au travail.

Pendant ce temps à l’autre bout de Paris, Marie retourne seule à la
centrale boulevard Mortier pour rendre compte de son exercice raté avec
la SF, le Service de la Formation. À l’entrée, le garde la regarde d’un sale
œil. Marie pense devenir paranoïaque, après le stress intense qu’elle vient
de subir avec le test imposé par Éric.

Elle monte les étages vers le bureau du responsable du SF qui
visiblement l’attend, puisque sa porte est ouverte. Elle entre. De la sueur
perle sur son front. Alors qu’il s’essuie les mains sans doute poisseuses sur
son pantalon en velours côtelé, il hurle :

- Madame, je viens de signer la fin de votre période de formation.
Je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme vous. Vous êtes incontrôlable,
24 vous êtes dangereuse pour ceux qui auront le malheur de travailler avec
vous, lance, en une seule tirade, le responsable qui dissimule très
difficilement sa nervosité face à la situation.
- Puis-je vous expliquer ce qu’il…, tente de répondre Marie qui est
immédiatement interrompue.
- Non, je ne veux rien entendre de votre part, rien ne peut expliquer
un tel comportement. Le récit de la journée par vos formateurs a été
édifiant et m’a fait prendre conscience de votre incapacité à gérer les
situations de stress inhérentes à notre métier. Votre place est derrière un
bureau à classer des notes ! Mais certainement pas au sein d’une équipe, à
mener des actions de terrain. Je ne veux plus de vous. Le directeur du
personnel vous attend pour vous trouver une nouvelle affectation, je viens
de l’aviser de la fin prématurée de votre période de stage. Vous quittez ce
jour même la formation.

Marie se saisit du papier tendu par le responsable du SF. L’échange des
regards est plus que brutal. Il est froid comme le métal.

Elle se dirige alors vers son département et croise ses collègues qui
sortent du Service en lui lançant un salut amical. Au moins tout le monde
n’est pas au courant de mes exploits de la journée, se dit-elle.

Arrivée devant le secrétariat du directeur, Marie respire profondément
et frappe à la porte.

- Entrez ! dit une petite voix.

Marie ouvre la porte et entre dans le bureau, son cœur bat tellement
fort qu’il lui semble l’entendre cogner contre les parois de sa cage
thoracique.
Je dois me calmer, pense-t-elle.

- Asseyez-vous, Madame, je vous en prie, mettez-vous à l’aise ! Lui
dit la propriétaire de la petite voix qui poursuit.
- Monsieur Agostini va vous recevoir, très bientôt !

« Me mettre à l’aise », c’est incroyable ce que certains peuvent avoir de
bonnes idées pour les autres, pense Marie.

25 Monsieur Agostini est le directeur du personnel. C’est un Corse d’une
cinquantaine d’années, toujours élégamment vêtu. De la vieille école, il est
misogyne, comme beaucoup d’hommes de sa génération. Pour lui, cette
profession est un métier de seigneurs donc pas celui de la gent féminine,
la place des femmes est aux tâches de secrétariat, au mieux à la gestion des
carrières ou aux archives. L’arrivée des premières femmes dans les services
secrets, il y a quelques années, fut pour lui une révolution copernicienne.
Dans son service, les hommes restent majoritaires et se voient confier les
missions les plus délicates, les plus prestigieuses. Il n’a confiance qu’en
ceux qu’il connaît, qu’en ceux qu’il côtoie depuis des années. Il vit, au
quotidien, dans un monde d’hommes et ne veut surtout pas que son
environnement professionnel change.
Lorsque la Direction de l’Administration a imposé, il y a deux ans, un
début de mixité dans son service, c’est contraint et forcé qu’il a subi cette
évolution. Il n’a jamais facilité l’accès des femmes aux responsabilités.

Marie attend, assise sur une chaise du secrétariat, depuis vingt minutes
maintenant. Le temps s’écoule lentement. Elle connaît chaque centimètre
carré de moquette qui s’étale sous ses yeux. Les taches qu’elle peut
observer sont comme autant de rides sur un visage, elles révèlent l’âge de
cette pièce et les douleurs vécues.

Soudain, la secrétaire, qui n’avait pas prêté un instant d’attention à
Marie pendant qu’elle opérait de la saisie sur son ordinateur, se lève de sa
chaise et commence à ranger méticuleusement son bureau. Le
rendezvous va sans doute être annulé, pense Marie !

- Madame, le Directeur sait que vous êtes là, je vous ai annoncée. Il
vous recevra dès qu’il sera disponible. Pour ma part, j’ai fini ma journée,
je filoche. Ah oui, j’oubliais, pourriez-vous éteindre la lumière en partant ?

Sans attendre la réponse, elle enfile son manteau aussi vieux et froissé
qu’elle.

- Oui bien sûr, bonne soirée ! Dit Marie.

La secrétaire s’éloigne sans un mot et claque la porte derrière elle.

Marie, seule dans la pièce, lève les yeux et découvre un espace de travail
à la décoration hideuse. Les stylos sont bien rangés dans un pot sur la
26 droite du bureau. L’agrafeuse est à gauche. Une règle est venue s’échouer
entre le clavier et la base de l’ordinateur. Des fleurs de tournesol en
plastiques abandonnées en haut de l’armoire croulent sous la poussière.
Un cadre placé à la gauche de l’écran supporte une photo du directeur.
Cette photo a été prise le jour de son arrivée. Il prend la pose, assis
derrière son bureau, à ses côtés, les mêmes fleurs de tournesol en plastique
de mauvaise qualité. Marie comprend que ce sont des reliques, voire des
trophées de chasse qui, faute de cheminée à orner, ont trouvé leur place,
toujours en hauteur, au-dessus de l’armoire. Le support pour bâtonnet
d’encens témoigne de la volonté de purifier l’air d’un bureau vicié par son
occupante. Tout dans ce bureau transpire la médiocrité, l’étroitesse
d’esprit et la frustration de ne pas être reconnue pour ce qu’elle est ou ce
qu’elle fut.
Marie ne veut surtout pas finir aigrie comme cette vieille femme.

Marie n’a pas intégré la DGSE pour se cantonner à des fonctions de
secrétariat, elle se rêve dirigeant des opérations spéciales à l’étranger. C’est
d’ailleurs comme cela que lui avait été présenté le Service lorsqu’elle avait
été recrutée.
Elle y a tout de suite vu l’occasion de réaliser des actions dont son père
pourrait être fier. Elle a tellement besoin de ressentir l’estime dans les yeux
de ce père qui, veuf précocement, s’est retrouvé seul pour élever une fille,
son enfant unique. Elle a grandi avec à l’esprit le rêve inaccompli de son
père qui voulait un garçon. Elle sera donc éduquée comme un garçon.
C’est en échangeant avec ses amies d’enfance qu’elle a découvert les
chemins de sa propre féminité.




27