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Otages

De
222 pages
Cette histoire est une allégorie sur la niaiserie d'une jeunesse sortie du moule de la pensée unique. Grâce à la dérision et l'ironie l'auteur donne à voir la tragédie vécue par une jeunesse tiraillée entre la fibre patriotique et la lutte quotidienne pour sa survie. Dans ce roman, nous suivons trois personnages la représentant : Bakary, jeune homme écrasé par le poids de la tradition ; Deignan, grand défenseur d'une nation qui l'empêche pourtant de réaliser son projet ; et Légré, qui réfléchit différemment et s'en retrouve brimé et persécuté. Dans son livre l'auteur opère une rupture flagrante avec les normes conventionnelles du récit.
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Blaise GUEI TIÉOULÉOtages
Cette histoire est une longue allégorie sur la niaiserie d’une
jeunesse sortie du moule de la pensée unique. L’auteur a réussi à
diluer dans la dérision et l’ironie la tragédie vécue par cette jeunesse
tiraillée entre la bre patriotique entretenue par une propagande
idéologique et la lutte quotidienne pour sa survie. Aussi
proposet-il trois modèles parmi lesquels le lecteur pourra choisir à qui il
voudra ressembler. Peut-être à Bakary, jeune homme écrasé par le
poids de la tradition qui le contraint à se marier traditionnellement
renonçant ainsi à sa jeunesse ? Sans doute à Deignan, grand
défenseur de sa nation et des institutions qui l’incarnent dans un Otages
pays qui ne peut, hélas, lui o rir la chance de réaliser son projet:
devenir un cadre dans une administration et épouser la lle de Romanses rêves. Bien peu choisiront Légré, qui ré échit di éremment et
surtout, qui ne réagit pas comme les jeunes de son âge. De ce fait, il
est brimé et persécuté. Certainement parce qu’il donne aux autres
l’exemple de ce qu’ils devraient être ?
Mais ce qui caractérise le plus ce roman, c’est la rupture que
l’auteur opère avec les normes conventionnelles du récit. Peut-être
faudra-t-il bien qu’un jour les puristes de la narration classique s’en
accommodent, pour apprendre à dire tout à la fois, car les temps
ne laissent plus le temps aux hommes de penser aux choses les
unes après les autres.
Blaise GUEI TIÉOULÉ est né à Gbadrou dans le département de
Facobly. Après ses études à la faculté de lettres, il entreprend une
carrière d’enseignant. Syndicaliste, il milite au Synesci (Syndicat
national des enseignants du second degré de Côte d’Ivoire) où il a
été membre du Bureau national avant d’être élu président du Conseil
d’administration. Nommé directeur régional à Man, il a largement contribué à
la restauration de l’école dans l’ouest de la Côte d’Ivoire de 2003 à 2011. Depuis
octobre 2012, il est Inspecteur général de l’Education nationale et a été distingué
o cier dans l’Ordre national du mérite de l’Education nationale depuis 2015.
Illustration de couverture : Thinkstock - Jalka Studio
ISBN : 978-2-343-10418-8
23,50 €
Blaise GUEI TIÉOULÉ
OtagesOTAGES &ROOHFWLRQGLULJpHSDU/D]DUH.2)),.2)),
Depuis deux décennies une nouvelle Afrique se dessine. Une
Afrique qui rebondit et veut surmonter les séquelles de
l’esclavage et de la colonisation. Cette nouvelle Afrique,
indépendante, veut pleinement prendre son destin en main et
refuse le dictat extérieur sous ses formes idéologiques,
politiques et économiques. Dans cette dynamique elle entend
maîtriser les rênes de son développement en se mettant à
l’abri des multinationales qui, au nom de la mondialisation,
réorganisent leurs hégémonies planétaires en piétinant sa
souveraineté et en planifiant des conflits qui déstabilisent les
États.
L’ambition de cette collection est de
faire connaître et d’encourager le combat des Africains pour
le respect des indépendances et des souverainetés des États
africains, ainsi que leurs efforts dans la construction du
panafricanisme.
/?$IULTXHTXLVHEDW veut soutenir et amplifier la lutte contre
tout déterminisme et toute fatalité réductrice. Cette collection
entend rassembler et valoriser toutes les initiatives des
Africains dans les domaines culturels, intellectuels et
scientifiques pour libérer leurs compatriotes des complexes
de colonisés, des maladies endémiques, de la malnutrition, de
l’ignorance et de la mal-gouvernance.
Déjà paru :
KOFFI Lazare,
)UDQFHDXF?XUGXJpQRFLGHLYRLULHQ , 2016.
/?$IULTXHTXLVHEDW
O?pQLJPHGHVPRUWV/D &{WHG?,YRLUH
/?$IULTXHTXLVHEDW
Blaise GUEI TIEOULE









OTAGES



Préface de Koné YOUSSOUF
Inspecteur Général de l’Education Nationale

















Du même auteur
Apatrides sur la terre de nos aïeux, éditions Vallesse,
2009
© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
www.harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-10418-8
EAN : 9782343104188
A tous mes camarades syndicalistes.
Je dédie ce livre à tous mes camarades
syndicalistes des années 1980 à 2000. En effet,
avoir dit non à cette époque-là alors qu’il était
plus aisé de dire oui, frisait pour la grande
majorité dans l’opinion publique, la démence.
Votre mérite a été d’avoir compris que
l'unanimisme en politique est tout aussi
dommageable que la négation systématique de
l'ordre établi. Mieux, vous avez proposé que
pour le même objectif on peut réfléchir
autrement car à quoi cela aurait servi de former
des cadres à grands frais, si ceux-ci doivent
renoncer à l’exercice de la contradiction, levain
de la dynamique du groupe ?
GUEI TIEOULE Préface
Quel redoutable honneur que celui-ci. L’auteur, qui se retrouve être
mon condisciple de l’Université d’Abidjan, me fait l’amitié de me
confier la rédaction de la préface de son œuvre. En pareille
circonstance, on est partagé entre le souci de ménager l’ami ou le
camarade au risque de tomber dans la flagornerie, la tentation
d’endosser le manteau rigide du critique littéraire qui se garde bien de
franchir les frontières de l’honnêteté intellectuelle, et le chic de la
formulation de tissus de banalités insipides propre à ceux qui excellent
à nager entre deux eaux.
J’ai eu la chance de ne pas avoir à balancer entre ces extrêmes ; j’ai
pris le parti de l’objectivité sans d’ailleurs avoir en cela le moindre
mérite car l’œuvre se vend d’elle-même. J’ai eu un grand plaisir à lire
Otages de Blaise Guéi Tiéoulé et j’ai été réconcilié avec l’idée de
littérature, la vraie.
Dès le premier abord, on sent qu’on est bien dans une œuvre
romanesque, dont l’auteur a le souci de la bonne tenue de la narration :
réalisme des dialogues, soucis du détail, référents culturels
parfaitement documentés, prégnance des contradictions sociales, choc
des cultures… Ce sont autant d’ingrédients dont le mélange constitue
ce cocktail explosif qui va alimenter l’histoire de Deignan, Bakary,
Légré et des autres, avec en prime le carburant des passions (convoitise,
jalousie, dénonciations calomnieuses, haine…).
Evoluant dans le microcosme d’une école de formation
pédagogique, les jeunes gens, à travers leurs tribulations, vont servir de
prétexte à l’auteur pour décrire le monde de leur temps avec beaucoup
de réalisme certes mais avec des accents qui, par moments, confinent
au lyrisme. L’histoire de Gaspard, le tuteur de Deignan dans la capitale,
n’est-elle pas l’illustration achevée de la cruauté de la société urbaine ?
N’est-ce pas un procès sans concession qui est intenté à la tradition à
travers la mort de la génitrice du narrateur ? La situation de Deignan,
écrasé par les énormes besoins et attentes de tout un village, alors
même qu’il n’a pas un début de situation professionnelle, est-elle autre
chose qu’un réquisitoire impitoyable contre l’immense méprise de la
société traditionnelle dans son appréhension du monde moderne ?
Le lecteur vit tout cela comme par procuration, en ressent le pathos
tout comme les moments de dérision, jusqu’à la frontière du burlesque.
7 Bref, c’est du moins cela ma lecture ou, plutôt, un début de lecture
personnelle, du roman.
Par ailleurs, il y a comme une sorte d’inconstance, ou plutôt de
dysharmonie, entre le statut social et la position politique de Deignan,
le personnage-narrateur principal, d’une part et la teneur de son
discours à certains moments critiques du récit, d’autre part. On le voit
à travers le décalage entre l’ironie à peine voilée dont est enrobé son
discours (surtout lorsqu’il parle de « son pays » ou de « ses dirigeants »
et, par ailleurs, ses prises de position « patriotiques » contre le discours
subversif de Légré.
La comparaison récurrente et quasi obsessionnelle entre chaque fait
vécu par les personnages et l’évocation d’une action coloniale ou
néocoloniale de l’Occident contre l’Afrique devient, au bout du
compte, lassante. Il en est de même de la rhétorique anti-France,
antiBanque mondiale ou anti-FMI. Ce sont autant de poids qui, à force de
répétition, édulcorent la qualité de la narration.
Nonobstant ces réserves, le roman de Blaise Guéi Tiéoulé se donne
à lire avec beaucoup d’émotions. Et le lecteur féru de belles intrigues
ne se repentira pas d’en avoir ouvert la première page.
Le 11 janvier 2015
KONE YOUSSOUF
Inspecteur Général de l’Education Nationale
8 Prologue


DEGUEH !

Le Dêguêh ne nourrit pas !
Le Dêguêh ne rassasie pas !
Le Dêguêh ne désaltère pas !
On n'aime pas le Dêguêh
Et pourtant
On le boit
Puis il conquiert.
Et l'on est tout simplement en Dêguêh

Ainsi s'est exclamé Légré, après avoir vidé son troisième bol de
Dêguêh. Ensuite, il s'est étonné que la télévision ne soit jamais
parvenue à retransmettre en direct un hold-up. Et pourtant, a-t-il
poursuivi, aujourd'hui mercredi, le quotidien La Voix du dialogue a
publié le cinquième hold-up de la semaine, le septième assassinat du
mois. Ne me demandez pas le nombre de portefeuilles volés par jour et
sur chaque marché de la capitale. Voulez-vous savoir ce que fait la
1police? Alors dêguêh! dit-il dans un éclat de rire. Il aurait fallu,
estimet-il, que nos policiers et nos journalistes soient formés par les Italiens
ou par les Israéliens, qui pour spécialiser les uns dans le reportage sur
les hold-up, qui pour parfaire les autres dans la lutte contre le
terrorisme.
Mais attention à la France, a-t-il continué. Si nous faisons cela, si
nous osons faire cela, notre parrain la France va se fâcher. D'ailleurs,
quelques années auparavant, lorsque notre ministre de la
communication a commandé du matériel allemand, la France est entrée
dans une colère terrible. Et notre président de la République, le chef
du parti, n’a eu son salut qu'après avoir procédé rapidement à un
remaniement ministériel. L'imprudent ministre en a fait les frais. Et
c'est mieux ainsi. En effet, quand la France se fâche, cela équivaut
exactement à la diminution des crédits à notre pays, à la hausse des
taux d'intérêt de crédits précédents. Sans compter, bien entendu, le

1 Dêguêh: breuvage à base de mil et de lait caillé très prisé partout en Côte
d’Ivoire. En revanche « être en dêguêh » est une expression populaire qui
rend compte de l’état d’esprit de quelqu’un qui est résigné.

9 débarquement de nombreux, nombreux coopérants. D’où le chômage,
le chômage pour nous tous. Et c'est le moindre mal qui puisse nous
arriver. Sinon…Ouf ! On l’a échappé bel !
Quand les journalistes du parti disent que notre chef d'Etat est un
visionnaire, ils n’ont pas tort vraiment ! Voyez comme il a anticipé sur
la réaction de la France en procédant à ce rapide remaniement de son
gouvernement. Sinon, lorsque la France se met véritablement en
colère… redéploiement des parachutistes de la Légion étrangère basée
chez nous, manœuvres militaires dans nos eaux territoriales, si ce n'est
un coup d'Etat purement et simplement. Oh là là ! Il vaut mieux ne
jamais contrarier celle-là. Bon Dieu ! Quel genre d'amitié existe-t-il
entre cette France-là et notre pays ? Surtout ne jamais la contrarier…
Heureusement, la sagesse de chez nous enseigne :
« Lorsqu'on a son bébé entre les pattes d'un chimpanzé perché sur
une branche, il n'est pas recommandé à ce moment-là de lui dire qu'il
n'est pas beau. »
Donc à y voir de près, la France n'a pas tort de ne penser qu’à ses
intérêts. D'ailleurs, même chez nous, où a-t-on déjà vu que celui qui
cherche à se cacher derrière une termitière veuille la dépasser en taille.
2Eh ! La France, N'konguin !
Enfin, il termine en haussant les épaules. Que la France soit l'amie
de l'Allemagne. Que les U.S.A. accusent la Russie d'impérialisme alors
qu'ils sont eux au Salvador et en Somalie. Que les missiles russes
installés en Syrie soient en position défensive et non offensive. Que les
Français accusent les Anglais d'être responsables de la détérioration
des termes de l'échange parce que la bourse des valeurs des produits
agricoles se trouve à Londres. Que Mademoiselle Démocratie nous
visite maintenant… Que l'administration de l'Institut ne veuille pas
nous recevoir à l'internat depuis une semaine que nous sommes arrivés
à Kuébly : Patati ! Patata !
Nous voici tous en Dêguêh
Mais…
Ecoute bien ceci frère mien
Si étant assis
Tu ne peux rétablir ton honneur et ton autorité
Par la négociation
Il ne te reste plus qu'une seule et unique posture
Te mettre debout
2 Pardon en wê
10 Donc
Buvons notre dêguêh
Car
Un chemin aussi long soit-il
Aboutit toujours à une destination
Il faut dès lors
Ne jamais s'arrêter
Ne jamais se retourner
Car
Se reposer maintes fois à mi-parcours
N'a jamais raccourci la distance
Il faut
Toujours aller plus loin
Le cœur léger
A la rencontre de l'Histoire
De notre Histoire
Sans se soucier de ce qu’il adviendra
De chacun de nous
Mais de ce que nous deviendrons
Tous, ensemble
Buvons notre dêguêh
Et rotons bruyamment
Comme pour
Excréter de toutes les cavités
De nos candides cœurs
Les germes de la rancœur
Contre
Ces gens-là…!
Qui n'ont jamais eu comme nous
Ni la grâce d'avoir faim
Ni le mérite de dompter la douleur provoquée
Par le lait fermenté de dêguêh
Parce que ce Pays est beau
Parce que ce pays est Nôtre
Et que nous n'en connaissons pas
D'autre
C'est pour cela que nous l'aimons
Nous aussi.
11 Première partie
La Mercédès du délégué régional du Parti
Mais moi, je l'aurais préférée blanche. Ce serait parfaitement à mon
goût. Une Mercédès blanche… à l'instar de la Limousine de Joan
Collins dans le film Dynastie. Oui, une Mercédès blanche
décapotable… Je me demande pourquoi ces dignitaires du parti n'ont
pas le goût raffiné comme moi… Chapitre 1
Aujourd'hui, la direction de l'Institut décide enfin de nous recevoir.
Cela aurait dû avoir lieu plus tôt. Mais qu’importe. Pourquoi en
voudrait-on à monsieur le directeur ?
Parti pour la capitale pour prendre part à la réunion de rentrée
convoquée par le ministre, il n’est rentré de voyage que la veille. Ce
n'est donc pas sa faute si nous avons séjourné pendant une semaine
dans les locaux du foyer des jeunes de Kuébly. Arrêtons donc de nous
lamenter et surtout de médire sur des honnêtes gens.
Nous serons reçus, enfin ce matin. Que pouvons-nous espérer de
plus ? Aussi avons-nous convenu de ne pas boire de dêguêh parce que
c’est un jour exceptionnel.
Surtout pas de dêguêh ! Avait ordonné Légré.
Il a été tout heureux du suffrage obtenu auprès de tous ces élèves
pensionnaires du foyer des jeunes. Tous trépignent d’impatience dans
le hall du foyer pour rejoindre l’Institut.
— Il faut se rendre vite à l'Institut pour rencontrer le directeur.
Peut-être intégrerons-nous ce soir même l'internat. Donc inutile
d'encombrer l'estomac de dêguêh, se disent-ils.
Brouillard matinal. Des voitures soulèvent des flocons de poussière
à leur passage. La marche. La marche. On dirait que la route qui mène
à l'Institut est interminable. Malgré l'heure matinale, de grosses gouttes
de sueur perlent sur nos tempes. La fatigue s'en mêle, surtout quand
l'estomac tourne à vide. Puis, enfin, voilà l'Institut !
Ne me demandez pas de vous le décrire. Oh ! Rassurez-vous, ce
n'est pas par mauvaise volonté. Les bâtiments sont à l’image de tous
ces édifices disséminés à travers le pays et bâtis à la gloire du
Père-dela-Nation. De toute façon, je n’aurais pas eu cette habileté qu’ont les
artistes peintres pour rendre fidèlement la splendeur de ces
prestigieuses bâtisses. En effet, depuis que je suis arrivé sur ce site, ma
vue se brouille quelque peu à cause des contorsions de mon estomac.
Voyez vous-même, que peut-on attendre d’un estomac sans dêguêh?
En revanche, je m’en voudrais de ne pas vous présenter cet autre
édifice. En effet, celui-là ne laisse personne indifférent. Et ce, quel que
soit l’état d'âme que l’on affiche en le découvrant. C'est le siège du
Parti-gérontocratique-capitaliste. Il se dresse à côté de l'Institut, tel un
baobab au milieu des roseaux. Il est là, comme pour rappeler à tous et
à chacun, à tout instant, que le parti est présent, unique, souverain et
surtout vigilant. Il veille sur nous contre tout dérapage idéologique
15
comme une mère poule attentive couve ses petits contre la convoitise
de l'épervier. Alors, il n’y a aucune raison d’être inquiet.
En attendant l'arrivée du directeur et de ses collaborateurs, les
éducateurs nous ont installés dans la salle de réunion de l’Institut.
L’ambiance y inspire la quiétude en dépit du murmure diffus qui
emplit la salle. En effet, les uns racontent le récit de leurs escapades
amoureuses pendant les grandes vacances et les autres élaborent déjà
le programme des congés de Noël.





















16 Chapitre 2
Lorsque le directeur et sa suite sont entrés par la porte du couloir,
le silence s’est fait automatiquement dans la salle. C’est alors que
chacun a commencé à promener le regard dans toute la salle. Ce qui
frappe au premier abord, c’est la nudité du mur. Puis, il se produit un
phénomène comme un arrêt sur image : bien entendu, l'effigie du chef
d'Etat et chef du Parti. Elle est fixée sur le mur qui se trouve derrière
l’estrade. Quatre hommes y ont pris place depuis quelques instants. Ils
échangent entre eux quelques conciliabules devant un parterre
d’étudiants impatients.
C'est le bureau politique de l'Institut, m’a soufflé à l'oreille mon
voisin.
Je retiens mon rire. Puis, je réussis à me concentrer. Ensuite un orateur.
Mais mon voisin revient à la charge :
A voir cette stature imposante, il est certainement le directeur,
me dit-il, à l’oreille.
Celui-là hein ! Il est vraiment décidé à me distraire. Comme il est
drôle et taquin celui-là ! Et pourtant, j’aurais dû m’en douter de par
moi-même. Bon Dieu, comme cela crève même les yeux ! Dire que je
n'ai jamais remarqué cela. Bon Dieu! C’est tout de même
curieux…Tous les responsables administratifs ou politiques, se
caractérisent par un embonpoint remarquable. Comme j’ai été vraiment
idiot !
S’il y a une chose sur laquelle, pour une fois, tout le monde est
unanime, c’est la corpulence de tous les chefs de service. En effet, on
ne sait trop pourquoi, tous les hauts responsables arborent le ventre
bedonnant, le visage arrondi. Sauf bien entendu les rédacteurs des
tracts. Ceux-là hein ! Ils ont une explication à tout. Selon eux, si ces
gens-là affichent un tel embonpoint, c’est parce qu’ils vivent dans
l'opulence et la bonne chère avec l’argent qu’ils ont dérobé des caisses
de l’Etat. Quelle absurdité ! Mais… pour le citoyen lambda, trouver
un responsable politico-administratif mince dans notre pays, serait
aussi difficile que rattraper une gazelle à la course. Et cela fait gonfler
les cœurs d’orgueil à travers tout le pays. Pour ma part, j’aime cela.
N’est-ce pas le signe palpable de notre prospérité ? Enfin, je ne sais pas
s’il ne s’agit pas ici de la prospérité de mon pays sous la conduite
éclairée du Père-de-la-Nation. En revanche, j’enrage de voir
des ministres de la République aussi gringalets que ceux qui peuplent
les pays de la sous-région.
17
Mais…notre ministre chargé de présenter le plaidoyer de notre pays
à la Banque mondiale pour financer le projet rizicole a failli échouer.
En effet, lorsque, voulant émouvoir l’auditoire, il a déclaré :
« Nous avons faim chez nous ! »
Tous les argentiers de notre planète, ceux-là mêmes qui financent
les actions de la communauté internationale les plus redoutables,
présents dans la salle, ont écarquillé les yeux en signe de stupéfaction.
Puis, ils se sont regardés et ont acquiescé. Frayeur. Frayeur dans la
communauté internationale des pays surendettés. Mais l’atmosphère
dans la salle est plutôt burlesque. En effet, entendre cela de la bouche
d’un homme d’une telle corpulence relève de la farce. On a entendu
même quelques murmures dans l’assistance. Et tout a failli être remis
en cause, tout : la promesse de nouveaux crédits, le rééchelonnement
des anciens. En marge de la conférence, chacun y est allé de son
commentaire. Pour les uns, s’il suffisait auparavant de mentir aux
Blancs pour obtenir de gros crédits, dorénavant, les temps ont changé.
Pour les autres, le secrétaire général n’a pas eu, pour la première fois,
la main heureuse dans le choix de notre représentant. Mais, peut-on
trouver un dignitaire du Parti dont la stature conviendrait à la
circonstance ?
C’est à ce moment que notre ministre s’est rendu compte qu’il
venait de faire une énorme bourde. A le voir planté au pupitre, cela
crève les yeux, que non seulement il n’a pas faim mais que tous ses
compatriotes ne devraient pas avoir faim. Le penser n’a rien de
malveillant à l’égard de notre pays ni de ses dirigeants.
En effet, l’on n’a pas besoin d’être un expert à la FAO pour savoir
que tout pousse partout sur toute l'étendue du territoire national. Oui,
cela est possible pour peu que l'on veuille se donner la peine de jeter
tout simplement une bouture de manioc par-ci ou un grain de maïs
parlà. Ce sont ces atouts naturels que notre président, le chef unique, le
meilleur de nous tous, veut exploiter. Aussi a-t-il pris un décret pour
promouvoir la riziculture dans notre pays. Mais il faut le dire tout net,
cela ne remet pas en cause les accords de partenariat avec la Chine et
la Thaïlande en matière d’importation de riz. Même avec la grande
Amérique. Et bien entendu, avec la bénédiction paternelle de la
France. En bon élève, nous avons retenu la leçon : ne jamais contrarier
les intérêts de notre seconde patrie.
Pour prévenir toute interprétation tendancieuse de cette mesure
comme en ont l’habitude les détracteurs du pays, le président de la
République a convoqué un conseil des ministres extraordinaire sur la
18 question de riz dans le pays. Le communiqué dudit conseil, traduit dans
toutes les langues du pays, a pris soin d’informer le peuple que l’Etat
ne dépense que trente milliards seulement en importation de riz. Le
porte-parole du gouvernement s’est empressé de préciser que ces
quelques malheureux milliards représentaient un moindre mal par
rapport aux dépenses liées au fonctionnement de l'Etat et qu’il valait
mieux acheter du riz que d’acheter des armes. Je crois que le parti et
ses dirigeants ont tout à fait raison.
Mais… il n'en fallait pas plus pour provoquer une levée de bouclier
dans le camp des chacals. Les tracts ont inondé les rues le lendemain
matin. Oui des tracts. Encore un autre forfait des détracteurs de notre
pays ! On ne saura jamais ce que ces gens-là veulent exactement : ils
entrent en transe chaque fois que le gouvernement éclaire le peuple sur
telle ou telle dépense. Ils trouvent exorbitant ce que nous dépensons en
importation de riz, patati patata …comme si cet argent vient de leurs
poches. Oh là là! Une telle attitude est digne de celle d’un incirconcis.
En effet, mon oncle soutient toujours que c’est ainsi que se comporte
celui qui n’a jamais goûté au tranchant du couteau de Zon-Mantain,
grand maître du kpôh, qui transforme l’adolescent en homme par le
rite de la circoncision. Et il a raison. Tout de même … Oser une telle
incongruité dans son propre pays…Et puis, à y voir de près, de quoi se
mêlent-ils ? Ensuite, ils estiment qu'on aurait dû développer la
riziculture au lieu de se contenter d’en importer. Mais bon sang ! C’est
ce que le Guide-Eclairé s’évertue à faire à longueur de journée.
Franchement, a-t-on besoin d’ameuter l’opinion nationale pour si peu ?
Si ce n’est de la pure perfidie de la part de ces gens-là, pourquoi
exigent-ils à tout prix qu’on produise le riz ? S’il en existe qui veulent
patauger dans des marécages pour se satisfaire du simple fait que notre
pays produit le riz, cela les regarde. Pour notre part, les importations
suffisent en quantité et en qualité aux besoins de chacun et de tous.
Bon sang ! Pourquoi n’irait-on pas chez le Mauritanien du quartier
pour se ravitailler, même en riz américain ? A y réfléchir franchement,
je pense que le secrétaire général du parti n'a pas souvent tort de
trouver que ces gens-là ont des idées démentielles.
Mais…le chef de l'Etat est un homme qui ne recule devant aucune
adversité. Aussi a-t-il maintenu, en dépit de toutes ces agitations
insensées, ce vaste et ambitieux projet rizicole dans l’intérêt supérieur
des braves populations. N’en déplaise à tous ces activistes à la solde de
l’extérieur.
19 L’émissaire du parti, chef de la délégation a le cœur qui bat la
chamade. Après sa sortie ratée de ce matin, il craint pour son
portefeuille si la plus prestigieuse Institution financière du monde n’a
pas accédé à la requête de notre gouvernement. Puis, comme notre
pays est béni de Dieu, quel n’a pas été son soulagement lorsque le
communiqué final a indiqué que le FMI considérait favorablement
notre requête.
« Ouf, on a frôlé la catastrophe ! », a-t-on entendu dans les rangs
des membres de la délégation.
Le communiqué du même conseil des Ministres a précisé que le
crédit ainsi obtenu, servirait d'abord à créer un institut de recherche
en riziculture, ensuite à implanter les usines de décorticage de riz dans
les zones stratégiques et enfin, à procéder à la formation des jeunes qui
encombrent les gares routières des villes. Et comme, la mise en place
des fonds est subordonnée à une étude de faisabilité conduite
nécessairement par un cabinet privé international, notre gouvernement
a confié le contrat à Rion : un cabinet d’étude international français.
De toute façon, c’est de bonne guerre. Et puis, ne dit-on pas chez nous
ceci ? C’est à celui qui dort à côté de la femme enceinte, que
ressemble l’enfant à la naissance. Pour notre part, à qui irions-nous ?
Nous ne connaissons que la France. Quel mal y a-t-il à ce que ses
entreprises aient les monopoles, et de toutes sortes, chez nous ?
Le lendemain, le secrétaire général du Parti, en bon pédagogue, est
monté lui-même au créneau pour tout expliquer. Puis, il a terminé par
cette mise au point :

Il ne s’agira surtout pas, a-t-il dit, de contraindre nos jeunes au
retour à la terre, mais d’identifier ceux qui en exprimeront le
besoin. Ils seront des volontaires du progrès. De ce fait, il leur
sera octroyé une subvention assez substantielle.
« Pourvu qu’ils ne désertent pas quelque temps après, les champs
à destination de l'Europe ou de l'Amérique », me suis-je dit
intérieurement. Mais je ne sais pas pourquoi une telle idée m’a effleuré
l’esprit et à quelle fin j’ai dit une telle sottise.




20
Chapitre 3
Dans le foyer de l’Institut, la réunion se poursuit normalement.
Monsieur le directeur s'est réjoui de faire notre connaissance. Puis il a
insisté longuement sur l’humanisme du Président. Enfin, il a rappelé
ses hauts faits qui ont marqué, de manière indélébile, l’histoire de notre
pays : l'abolition du travail forcé, la proclamation de l’indépendance.
Un homme de cette trempe ne peut qu'aimer sa jeunesse, le fer
de lance du développement. Je vous exhorte donc au travail
pour mériter de sa confiance et surtout de celle du pays tout
entier à cause des énormes sacrifices consentis par le Parti et
le Gouvernement pour vous, dit-il.
Il fait une petite pause avant de poursuivre son intervention :
Deux faits nouveaux marquent cette année scolaire. D'un côté,
notre Institut enregistre son premier contingent de jeunes filles.
De ce fait, l'internat devient mixte. Nous leur souhaitons la
bienvenue. De l'autre, il y a des bacheliers parmi vous. Ce qui
incontestablement, rehausse le statut de notre Institut. En
revanche, je déplore l'insuffisance de la capacité d’accueil au
niveau des dortoirs et des salles spécialisées. Mais n’ayez
crainte ; a-t-il tenté de rassurer. Nous verrons dans quelle
mesure nous pourrions pallier cette petite difficulté.
Murmure… murmure de réprobation dans la salle.
Je comprends votre réaction. Je vous comprends, mes chers
enfants, a-t-il repris. Vous devez comprendre aussi que compte
tenu de la baisse des cours de nos produits de base, notamment
le café et le cacao, le crédit alloué à l'Institut a été révisé à la
baisse si bien que nous ne disposons que de cent vingt places
pour les cent quatre-vingts que vous êtes. A qui la faute ? Je
pense qu’il serait déloyal d’incriminer le Président et le Parti.
Tout le monde retient son souffle.
Pour ma part, je considère que ce qui nous arrive est un défi que
le sort nous lance. Il faut le relever ensemble. Le chef de l'Etat,
chef du Parti, n’a-t-il pas dit lui-même et je cite : « Tant que
nous ne serons pas capables de transformer en partie ou
entièrement nos matières premières… fin de citation » ? Tout
à l'heure, a-t-il poursuivi, Monsieur le censeur vous donnera la
liste de ceux qui seront admis à l'internat. Quant aux autres,
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