PREMIER DU NOM LA GENESE

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Cette toile s'inspire d'un temps où les razzias sévissaient dans les grandes plaines atlantiques du Maroc, une époque où "la richesse d'une tribu se mesurait à la taille du cheptel, sa force au nombre de ses chevaux et la valeur de l'homme à son aptitude à les monter". Un patrimoine historique que Mohamed, jeune métayer, ne connaît pas. Au fil des foulées de son étalon et de ses rencontres, il réalisera que sa réalité n'est ni exclusive ni immuable.
Publié le : mercredi 1 juin 2011
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EAN13 : 9782296458154
Nombre de pages : 345
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PREMIER DU NOM

La genèse
Abdelmajid El Bahlaoui





PREMIER DU NOM

La genèse


























































© L'HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-10307-8
EAN : 9782296103078








À mon grand-oncle Taïbi
À mon grand-père MohamedREMERCIEMENTS


Merci à mon père, Khalifa El Bahlaoui, pour la transmission orale, à Laurent
Bos pour son accompagnement zélé durant tout le projet et surtout à Maha
Abdelkhaleq, ma femme, pour son soutien inconditionnel.



Visuel original de Khassim Mbaye, artiste peintre dakarois, d’après une
photo de l’auteur prise lors d’une fantasia de tribus ourdighi de Khouribga au
Maroc en 2009.



















Courriel : premierdunom@hotmail.fr
Page facebook : Premier Du Nom Genèse









« Ne demande pas que ce qui arrive arrive comme tu veux, mais veuille que les choses arrivent
comme elles arrivent et tu seras heureux ».

er eÉpictète 1 et 2 siècles de notre ère.














PRÉLUDE


Zohra entoura sa taille d’un drap blanc qui remontait le long de sa chevelure
et couvrait son front. Dehors, la tempête de sable se nourrissait de la sècheresse
*de ces dernières semaines. Depuis le début de la matinée, Le Chergui remplissait
*l’atmosphère de l’aajaj , une poussière rougeâtre. Zohra masqua sa bouche d’un
voile léger avant de sortir. La violence des rafales la déséquilibrait. Elle
entrouvrit un œil pour garder le cap. À destination, elle entra sans frapper,
pressée de se mettre à l’abri. Des émanations d’encens flottaient dans cette pièce
sombre et encombrée. Une seule fenêtre placée assez haut stoppait toute
possibilité de regard extérieur et ajoutait au mystère de l’endroit un aspect
inquiétant. Des grappes de caméléons et des peaux de chacal, de genette et de
mangouste suspendues finissaient de sécher. Des huppes aux yeux crevés, des
cadavres de chauves-souris et des pattes de lézards étaient posés en vrac sur du
vieux papier. Des hérissons dépecés stagnaient entre deux eaux dans des
bouteilles de formol posées sur un tabouret. Enfin, étalées sur des étagères
poussiéreuses, des plumes d’oiseaux et une centaine de boîtes de poudres
multicolores renforçaient son envie de fuir. Zohra respira un bon coup avant
d’enjamber un tas de roseaux et de se faufiler entre deux tapis roulés, rejoignant
la petite table de consultation. Elle s’interrogea quelques instants et s’assit pour se
relever vivement dans l’intention de faire demi-tour quand elle fut stoppée par
l’entrée du devin. Il avait une barbe hérissée. Ses cheveux étaient mi-longs,
bouclés et grisonnants. Sa forte pilosité étouffait son visage, faisant ressortir le
blanc de ses yeux et ses pupilles dilatées. Confuse de se retrouver ainsi face à cet
étrange inconnu, elle évita de croiser son regard et refusa le thé qu’il lui offrit.

Ils s’installèrent et commencèrent l’entretien :
— Mon mari Si Miloudi ne peut avoir d’enfant. Il a été marié avant moi. Sa
première épouse ne lui a pas donné de descendance alors il en a changé, la
seconde non plus et il l’a remplacée. Il est passé comme cela d’une femme à
l’autre plus de dix fois ! Je ne suis pas certaine du nombre. Avec moi, il a été un
peu plus patient, nous sommes mariés depuis plus d’un an.


*Chergui : vent chaud provenant de l’Est (Charq) parfois chargé des sables du désert.
*Aajaj : tornade de sable venant du sud.
11









PRÉLUDE
— Et vous vous entendez bien ?
— Nous sommes des personnes mûres, il sort de plusieurs expériences et moi
d’un échec dont je me suis difficilement remise. Mon célibat a duré deux ans et
mon fils a choisi de rester avec son père. Pour terminer, j’ai quitté Oulad
Mahmoud, mon village, ce qui fut un déchirement.
— Où vivez-vous maintenant ?
— De l’autre côté du fleuve Oued Abid, au Douar* Oulad Raho, le village de
Si Miloudi.
— Êtes-vous contente de votre décision ?
—.Il est assez bel homme et doté d’une intelligence peu commune. Il a des
terres, des animaux de trait et du bétail…
— Ce qui vous met à l’abri du besoin !
— Il est fqih* aussi, il enseigne le Coran aux enfants du village et, à ses heures
perdues, il est marchand d’épices.
— Sa piété est rassurante. C’est un bon parti. Que craignez-vous ?
— Ce fut déjà difficile de me faire accepter du village. Vous connaissez
1l’expression : « Zouane bladek oula guemh ghrib , mieux vaut des graines
d’oiseau du pays que du blé étranger ». Maintenant qu’elles s’aperçoivent que je
n’arrive pas à lui donner de descendance, c’est pire. Les vieilles femmes jasent et
les plus jeunes le convoitent. Cette situation me rend complètement folle… Le
soir, je me surprends à lever la tête et à m’adresser à la cigogne qui a élu
domicile sur notre toit pour lui dire « Comment se peut-il que tu sois si féconde
et que Si Miloudi ne puisse me donner d’enfant ».
— Dieu est seul Maître.
— Amen… Pourtant je prie, Allah m’en est témoin.
— Qu’attendez-vous de moi ?
— Je ne sais pas vraiment, peut-être des réponses ! Je ne suis pas une
Rahaouia et les femmes du village n’ont jamais accepté que Si Miloudi ramène
une Mahmoudia.
Il prit un air sérieux.
— J’ai besoin de me concentrer, nous allons tous les deux fermer les yeux.

Le médium lut quelques versets à voix haute et se tut. Un long silence
s’installa. Dehors, soufflait le vent chargé de sable. Les nuages de poussière se


*Douar : village ou hameau dans sa définition moderne. Voir plus loin pour l’étymologie.
Dans le cas présent, Douar Oulad Raho est le nom du village.
*Fqih : Maître d’école coranique. Dans les milieux populaires Fqih, peut-être utilisé pour
définir toute personne ayant un savoir réel ou perçu dans la médecine traditionnelle, le
mysticisme ou la religion.
1 Proverbe du Tadla.
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PREMIER DU NOM
glissaient sous la porte en bois grossier. Des voix lointaines se rapprochaient et
s’éloignaient au pas. Un hennissement apporta un peu de légèreté dans cette
atmosphère pesante. Enfin, le médium rompit le silence de sa voix rassurante. Le
verdict était clair et sans appel :
— Madame, vous avez été ensorcelée.
Elle n’était pas surprise.
— Il faudra rendre visite à Moulay Bouzkri dans trois semaines pendant le
*moussem du saint. Là, vous lui ferez offrande d’un bouc noir.
Enfin il conclut :
— Votre époux doit être présent, vous avez peut-être été tous deux
maraboutés.

Si Miloudi, très pieux, aurait répudié Zohra, s’il avait eu vent de sa visite chez
un vulgaire diseur de bonne aventure. Si en tant que croyant il ne niait pas
l’existence de la sorcellerie, puisqu’elle était citée dans le Coran, il préférait s’en
remettre à Dieu pour lui donner une descendance. Habitant de Beni Moussa, il
avait beaucoup de respect pour les saints et les sanctuaires. Zohra savait qu’il
accepterait d’aller faire un sacrifice auprès de Moulay Bouzkri, le saint de la
fertilité. L’histoire raconte que l’homme, fervent croyant, est mort sans
descendance. Ce don céleste lui serait venu post mortem.

****
**

*Zohra s’occupa des préparatifs en remplissant le Chouari de la mule. Elle y
glissa de petites galettes d’orge délicatement enveloppées dans un tissu pour les
laisser respirer et du beurre rance protégé dans un bocal de terre cuite. Elle
souhaitait qu’ils gardent leur fraîcheur pendant les cinq jours de voyage. Elle ne
voulait pas s’encombrer et décida d’acheter sur place l’huile d’olive, le charbon
et les ingrédients pour son tagine. La vieille tente beige dont Si Miloudi ne se
séparait jamais leur servirait de toit. Elle prit soin de ne pas omettre une djellaba
de rechange et deux sous-vêtements pour son époux. Quant à elle, il lui suffirait
d’un pyjama et d’une chemisette. Les blocs de savon qu’elle avait ajoutés au tas
*de linge lui serviraient pour la toilette et la lessive et le kandil pour la lumière.
Enfin, un jeune bouc fut ajouté au reste du chargement.



*Moussem : fête organisée après les moissons autour d’un Sanctuaire. La fantasia en est
l’attraction centrale.
*Chouari : couffin jumelé de jonc tressé utilisé sur les équidés pour transporter de la
marchandise.
*Kandil : bougeoir en forme de cendrier avec trois bras creux sur les extrémités où une
mèche de tissu trempée dans l’huile d’olive fait office de combustible.
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PRÉLUDE
Au petit matin, ils prirent la route. Il avait plu toute la semaine, la terre était
humide et le vent quasi absent. Zohra et son époux montaient en amazone pour
ne pas être gênés par le couffin jumelé. La taille imposante de Si Miloudi
contrastait avec celle de son âne. Le mouvement de ses jambes, ballottées par les
petits trots, donnait l’impression qu’il l’écrasait de son poids. Dans son sillage, la
monture de Zohra était aspirée par celle de son conjoint. Tous deux, avançant à
un rythme régulier, avalaient les kilomètres sans faiblir. Une fois à Oulad Ali, ils
rejoignirent directement le mausolée du saint. Si Miloudi sauta à terre et aida
son épouse. Ils entamèrent leur pèlerinage par une prière avant de faire appel à
*deux nécessiteux . Les trois hommes soulagèrent les ânes de leurs charges et
montèrent rapidement la tente avant de se saisir du bouc tournant sa tête vers
La Mecque. Si Miloudi récita les versets d’usage, saisit un long poignard, repéra
*la veine jugulaire et la sectionna. Une fois le sacrifice terminé, il essuya la lame
sur les poils de l’animal. Tout le monde observa la bête se vider de son sang
jusqu’au dernier spasme. Si Miloudi saisit la patte arrière pour l’accrocher à une
branche et dépecer la bête. Au bout d’une heure, il avait déjà constitué une
cinquantaine de petits paquets prêts à être distribués aux nécessiteux. Cette
maison des pauvres vivait du désespoir de ses mécènes. Par chance, la région
n’en manquait pas. Il y avait toujours une épouse exaspérée par les infidélités de
son mari, une mère jetant son dévolu sur un gendre potentiel ou un projet
lucratif. La période du moussem° était propice à la générosité, donateurs et
mendiants affamés affluaient de toutes parts. La nature faisant bien les choses,
un équilibre se créait. La charité pour exister a besoin de ses mendiants.

Trois mois plus tard, Zohra tomba enceinte. Pendant la saison humide
précédant la grande dépression, Fatima naquit. Était-ce une coïncidence ou le
fait du saint ? Nul ne le sait ! Mais pour elle, il n’y avait aucun doute, Moulay
Bouzkri avait répondu à ses prières. Pour montrer leur gratitude au saint, ses
parents rajoutèrent au prénom de Fatima celui d’Alouia, en l’honneur du saint
Moulay Bouzkri du douar de Oulad Ali.



*Nécessiteux : meskines.
*Sacrifice : dbiha.
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PRÉAMBULE DE L’AUTEUR


C’est la première histoire que mon père me raconta. Sa mère Fatima Alouia était née en
1928, je l’avais toujours appelée Grand-mère Alouia mais je ne savais pas d’où lui venait cette
adjonction.
Je suis franco-marocain, j’ai donc hérité d’une double culture. La première, consciente et
vivante, fait de moi un enfant de la République. L’autre, solidement implantée dans le
subconscient, ne se rappelle à moi que par intermittence. Je connais finalement peu mes origines et
mon histoire familiale. Mon père est toujours resté très secret sur sa vie. Je savais son passé riche
et parfois difficile, mais je n’avais aucun fil conducteur, aucune chronologie ni vision structurée de
son histoire. Je n’en connaissais que les moments charnières.

La conjonction de deux évènements allait se charger de rétablir un équilibre.

J’habite au Sénégal depuis deux ans. Ces dernières années je n’ai passé que peu de temps
avec mon père. En février 2008, nous nous sommes rendus ensemble au Maroc. Ce fut
l’occasion de retourner voir Douar Oulad Raho, son village natal. Nous n’étions plus allés
ensemble là-bas depuis mes dix ans, j’en avais quarante. J’ai d’excellents souvenirs d’enfance du
douar°. Jusqu’aux années quatre-vingt, le mode de vie était resté plus ou moins immuable. Mon
premier sentiment, trente ans plus tard, fut la stupéfaction. L’électricité remplaçait les bougies,
l’eau courante enterrait les puits, les briques de ciment chassaient le torchis, les routes de bitume
recouvraient la latérite et l’enseignement public faisait de l’école coranique un outil pédagogique
dépassé. Je crois que mon père était aussi surpris que moi. Je pris conscience que toute cette
histoire, ce patrimoine oral, tous ces fragments de vie étaient peu à peu rongés par le temps et
disparaissaient avec l’extinction des rares témoins encore vivants. Pour le reste, la globalisation
effaçait avec une efficacité redoutable les particularismes du Tadla, cette région au pied du
Moyen Atlas marocain.

Peu après mon retour à Dakar, je me retrouvais immobilisé à la suite d’une opération du
tendon d’Achille. De simples actions comme faire sa toilette, choisir ses affaires, s’habiller,
préparer son petit-déjeuner et tenir son sac quand les mains sont prises par des béquilles
demandent une organisation digne d’une opération commando. J’avais choisi une voie moins
honorable, celle de la dépendance et de l’assistanat vis-à-vis de mes proches. Pour les
déplacements, mon père avait accepté de me rejoindre à Dakar et il devint mon chauffeur
personnel. Il me déposait au bureau vers huit heures trente et revenait me chercher en fin de









PRÉAMBULE DE L’AUTEUR
journée après sa sieste. Notre rituel était bien installé. Une fois arrivés à la maison, nous
commencions par un verre de thé à la menthe accompagné de délicieuses pâtisseries marocaines et
d’une bonne tartine de Morbier au beurre demi-sel de Charente. Je prenais mon ordinateur et de
mes dix petits doigts agiles, avec une dextérité qu’aurait envié n’importe quelle secrétaire, je tapais
sans relâche chacune des phrases de mon père. Je lui demandais de tout me raconter dans un
ordre chronologique et de me donner un maximum de détails. Mon père reprenait la parole et de
fil en aiguille, je recollais les morceaux du passé lors de ces moments privilégiés. Il avait
commencé par me raconter la naissance de sa mère et maintenant je voulais en savoir plus sur
cette époque. J’étais suspendu à ses lèvres, ces histoires me fascinaient. Je ne voulais plus qu’il
s’interrompe.
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ILLUSION
















CHAPITRE 1


Ma mère Fatima Alouia avait un frère Taïbi et une sœur Barka. Ces derniers
étaient jumeaux. En dehors du fait que Taïbi était gaucher, ils avaient des traits
et une morphologie identiques : un visage émacié, des chevilles fines, des
pommettes anguleuses, des joues creusées, des yeux enfoncés et des oreilles
proéminentes. Grand-père, Si Miloudi, passait du temps à l’école coranique.
Cette vocation non lucrative nourrissait ses besoins spirituels. Il aimait lire le
*Coran et le transmettre aux villageois qui en contrepartie remplissaient sa cave
*et son grenier en céréales. Les obligations de générosité vis-à-vis des hommes de
foi étant bien établies, chacun lui réservait une part de sa récolte.

Pour garder ses bêtes et s’occuper de ses terres, Grand-père avait embauché
un jeune homme, Mohamed. Celui-ci était le cadet de la première épouse de son
*père. Cette position lui valut le surnom de Mzaïzi . La fratrie comprenait plus de
vingt enfants. Il fallut donc à Mohamed faire place aux nouveau-nés de la
seconde épouse et contribuer au soutien du clan. Sa marâtre le poussa tout
doucement dehors. Elle n’avait de cesse de lui répéter : « Tu dois voler de tes
propres ailes, mais n’oublie pas, tu restes redevable de ce qui t’a été donné ».
Mohamed qui n’en pouvait plus de cette situation finit par se résigner. Il en
voulait à son père Jillali d’avoir pris une seconde femme, mais préférait taire la
pression que cette dernière faisait peser sur lui. Il saisit donc l’opportunité qui
s’offrit à lui chez Si Miloudi, mon grand-père.

Mohamed était bel homme, il avait des yeux noirs et des traits fins. Ce
robuste gaillard du Tadla était façonné pour travailler la terre et tenir un
troupeau. Grand-père l’avait installé dans une petite pièce attenante à l’étable. Il
lui offrit le gîte et le couvert et un petit pécule qui lui permettrait de rentrer chez
ses parents le panier plein et la bourse généreuse. Il était du centre de Douar
Oulad Raho mais n’avait eu aucune difficulté à s’expatrier cinq kilomètres plus
haut à Foug Sahb, au-dessus du torrent. Le mal du pays se manifestait-il ?


*Cave : matmoura.
*Grenier : gaour.
*Mzaïzi : fils cadet.
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PREMIER DU NOM
Aussitôt demandait-il congé un vendredi pour rendre visite aux siens. Pendant la
saison humide, il sortait les bêtes le matin, les menait au pâturage et les rentrait
le soir. Durant les deux mois de saison sèche, il partait pour plusieurs jours avec
le troupeau. Les habitudes tribales voulaient que bergers et paysans
interdépendants s’échangent gratuitement les rebuts de leurs "propriétés"
respectives. Les bêtes des premiers fertilisaient les terres des derniers contre le
droit de brouter les chaumes de moissons. Mohamed appréciait cette sensation
de liberté que lui donnaient les grands espaces. Mais depuis qu’il vivait dans la
maison de Si Miloudi, il n’appréciait guère cet éloignement. Il avait pris
quelques habitudes. Durant la traite du soleil couchant, il lui arrivait de passer
du temps avec Alouia. À l’époque, il voyait en elle une petite sœur. Elle était vive
et effrontée. Elle tenait de sa mère ses yeux clairs et ses longs cheveux châtains et
soyeux. Bien que jeune adolescente, elle avait déjà le comportement d’une
femme. Durant la traite, elle tenait en respect tout le troupeau. Elle avait la main
agile et légère et son pincement était quasi indolore. Elle récompensait les
ruminants d’une tape affectueuse sur la hanche. Mohamed lui faisait part de ses
réflexions solitaires en compagnie des bêtes et elle le tenait au courant des potins
du douar : mariages, divorces, naissances, décès ou querelles de voisinages. Les
discussions de fins de journées eurent lieu régulièrement, et ce, pendant plus de
deux ans.

Mohamed rêvait de grands espaces. Il jurait que ce métier ne serait que
passager. Il répétait à ma mère qu’un jour il deviendrait propriétaire, même s’il
avait conscience que la part de son héritage serait maigre. La taille de sa famille
ne lui laissait aucune illusion. Polygamie et descendances multiples
appauvrissaient un peu plus chaque nouvelle génération. Il en était là à garder
les bêtes et à travailler la terre d’un autre. Il avait le plus grand respect pour mon
*grand-père, mais pour un fils de paysan , ne pas avoir de terre était ce qu’il y
avait de pire. Ce statut lui était insupportable pour une autre raison. Il éprouvait
des sentiments à l’égard de ma mère, mais il n’aurait jamais eu le courage de
demander sa main... « Ça ne se fait pas d’épouser la fille de son patron » !
Finalement, il n’en eut pas besoin. La décision vint de Si Miloudi lui-même. Un
soir, il rentra furieux du village. Il y avait rencontré un ami qui lui expliqua que
Jillali, le père de Mohamed, s’insurgeait contre l’idée que son fils soit le métayer
d’un autre. Les deux pères ne s’étaient jamais vraiment appréciés. Ils avaient un
passif dont la source n’était claire pour personne, mais la nature conflictuelle de
leur relation était de notoriété publique. Ils n’étaient d’accord sur rien.
Mohamed décida donc de travailler pour Si Miloudi, l’un des pires ennemis de
son père. Cette décision rendit Jillali fou furieux. « Mon fils vaut mieux que cet
exploiteur sans vergogne. Pourquoi ne reste-t-il pas avec nous et n’honore-t-il


*Paysan : fellah.
20









ILLUSION
*pas la terre de ses ancêtres au lieu de jouer les métayers ? » disait-il. Est-ce que
Si Miloudi prit sa décision par réelle conviction ou simplement pour laver son
honneur ? Le bruit courait aussi que son fils unique étant trop jeune, il souhaitait
garder Mohamed le plus longtemps possible, mais cette version ne put jamais
être vérifiée. Toujours est-il qu’il décida de donner Fatima Alouia, sa fille aînée,
à Mohamed. La proposition surprit un peu ce dernier qui accepta sans hésiter.
De toute façon, se disait-il, pour quelques années ça ne ferait aucune différence,
il continuerait d’être le berger de son beau-père.

****
**

Mon grand-père leur avait concédé un morceau de terrain accolé à la ferme.
De cette manière, même si au quotidien ils partageaient les pièces communes, ils
pourraient se construire un nid d’amour où exprimer leur intimité. Les
matériaux de construction étaient faciles à trouver : de la paille, des roseaux et de
l’eau. La terre ocre était creusée à proximité. Toute la famille se mit à l’ouvrage.
*Mon oncle Taïbi et ma tante Barka fabriquaient les briques de terre . Taïbi
rajoutait l’eau à la terre et pétrissait le tout, Barka y déposait la paille qui servait
de liant. Amer, son frère se servait en torchis et à l’aide du moule assurait le
calibrage des briques. Il fallait les laisser deux jours au soleil pour un séchage
complet. Pendant ce temps, Mohamed et ses deux frères, Sahraoui et L’Kbir,
creusaient les fondations. Plusieurs rangées de briques constituaient la structure
portante. Les briques étaient posées en longueur. L’Kbir, le frère aîné, avait le
savoir-faire. Il prenait bien soin de créer un décalage d’une demi-brique d’une
rangée et d’un niveau à l’autre. Ce procédé permettait d’éviter l’infiltration de
l’air ou du sable entre deux jointures. Lorsqu’un niveau était achevé, L’Kbir
étalait une mixture humide pour souder les strates entre elles. En moins de
quinze jours, la carcasse fut construite et suffisamment solide. Mohamed posa
trois poutres de bois dans la longueur de la pièce. En transversale, en guise de
poutrelle et de plafond, il aligna les roseaux en prenant soin de les serrer les uns
contre les autres. Alouia et sa sœur préparaient la mixture hydrofuge de terre et
de paille. Elles pétrissaient la terre comme de la pâte à pain et Mohamed l’étalait
sur la charpente, laissant le soleil faire le reste. Tout le monde devait avancer de
concert pour que le mélange reste humide. Pour protéger la chambre, un poulet
fut sacrifié devant la porte d’entrée qui servirait d’accès à la ferme. Celle-ci
venait de s’agrandir d’une pièce. Ma grand-mère Zohra insista pour venir faire
le sacrifice de circonstance. Elle appela Mohamed et Alouia et s’adressa à eux :


*Metayer : khammas.
*Briques de terre : mokdars.
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PREMIER DU NOM
— Mes enfants, je souhaite que cette pièce vous apporte le bonheur auquel
vous aspirez. Que Dieu la remplisse du cri des enfants qui naîtront de votre
union.
Zohra se tourna vers Mohamed :
— Mohamed, je voudrais que tu plantes un olivier à proximité de ton entrée.
Respecte-le et laisse-le croître. Il créera la vie autour de vous. Ses feuilles
nourriront et ombrageront vos bêtes ; ses branches alimenteront votre brasero ;
ses fleurs porteront les fruits qui vous donneront huile et provisions.
Elle s’adressa à ma mère.
— Alouia, voici un poème qui m’a été transmis par ma mère qui le tient elle-
même de la sienne remontant ainsi jusqu’à des origines lointaines :

« Heureux celui qui a planté un arbre
Et à la terre consacré ses efforts
Travaillant avec courage et résignation
Il enrichira les possessions de ses ancêtres
Et quiconque se montre fainéant perd son honneur
1Et passe sa vie dans l’affliction »


Elle conclut ainsi :
— Le moment venu, transmets ce patrimoine à ta fille et assure-toi qu’elle ne
rompt jamais cette chaîne.
Pour terminer, elle attrapa l’une des poules qui courait dans la cour et
demanda à Mohamed de la sacrifier.

****
**

En ces périodes de rationnement imposées par les autorités de Vichy au
service de l’effort de guerre, les moyens étaient limités. Le mariage se fit dans la
plus grande discrétion. Mohamed faisait d’une certaine manière déjà partie de la
famille et les deux pères, très pieux, n’appréciaient pas les mariages ostentatoires.
Quelques proches furent invités pour cette union d’une grande sobriété. Ma
mère, dans la plus grande simplicité, était entourée de ses cousines et amies ainsi
que de ma grand-mère. Les hommes, quant à eux, s’étaient regroupés dans une
pièce à part. Douze convives aux mœurs irréprochables furent désignés pour


1 Tiré de la Geste Hilalienne, version de Bou Thadi.
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ILLUSION
servir de témoins. Le doyen de tolba* donna le signal en lançant les chants
religieux. Toute l’assemblée tourna ses paumes vers le ciel et, d’une voix
monocorde comme une seule personne, se mit à réciter la sourate de
l’engagement. Je tiens tous ces détails de mon oncle Taïbi ; il avait ce don de
conteur qui sait vous transporter dans n’importe quel univers simplement par
des mots. Ma mère m’a très peu parlé de ce mariage. En dehors des quelques
moments agréables passés à discuter dans la pénombre de l’étable, ce qui est
resté de cette époque n’est que mort, famine et disparitions. Son état de jeune
fille était son dernier rempart avant le passage dans un monde d’adultes pour
lequel elle n’avait ni l’âge ni l’expérience.



* Tolba : groupe de religieux invités pour faire une lecture de passages du Coran lors de
grandes cérémonies telles que les mariages, les décès ou les circoncisions. Peut-être aussi le
pluriel de Taleb, l’étudiant en théologie.
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CHAPITRE 2


Ma mère tomba enceinte quelques mois plus tard. La situation matérielle de
Mohamed les guidait de toute évidence vers une vie de carence, s’ils choisissaient
de vivre seuls, ou de dépendance s’ils restaient dans la ferme chez mon grand-
père. Mohamed essayait de la faire rêver en lui parlant de ses projets de ferme et
de cheptel. Il attendit patiemment que l’opportunité se présente. Il l’avait
manquée quelques années plutôt.
À l’époque, l’implication du Maroc dans la Seconde Guerre mondiale s’était
faite au rythme des rebondissements que connut la métropole durant ses
différentes phases. Tout avait commencé par l’appel du 3 septembre 1939 du
Sultan Moulay Mohamed, relayé par les imams des mosquées des grandes
villes :

« À partir de ce jour, et jusqu'à ce que l'étendard de la France soit couronné de
gloire, nous lui devons un concours sans réserve. Nous ne lui marchanderons
aucune de nos ressources et nous ne reculerons devant aucun sacrifice ».

Il y eut des enrôlements chez les Français et les « Musulmans ». La plupart
rejoignirent les centres de mobilisation de Buehaillard à Port Lyautey, le camp
Garnier de Rabat ainsi que les camps Boulhaut, Souk Jdid et la Jonquière de
Casablanca. Musulmans et Français du Maroc, d’Algérie ou de Tunisie
composèrent l’Armée Française d’Afrique du Nord, l’AFN. Ils partirent pour les
frontières du Nord et de l’Est où la France avait concentré la plus grande armée
de son histoire. Cinq millions d’hommes, deux mille quatre cents chars et plus de
deux mille avions y subirent la drôle de guerre pendant neuf mois. Le 10 mai
1940, après avoir envahi l’Autriche, la Tchécoslovaquie, la Pologne, le
Danemark et la Norvège, Hitler concentra ses cent trente-cinq divisions sur le
front de l’ouest, derrière la Ligne Siegfried et les frontières du Benelux. Les
Français étaient persuadés de l’invulnérabilité de la ligne Maginot. Pourtant, il
ne fallut pas plus de quarante-sept jours aux forces armées allemandes pour
infliger à la France la plus grande humiliation militaire de son histoire. Dans la
débâcle, beaucoup de l’AFN rentrèrent au pays par l’Espagne. La pression du
gouvernement félon s’accentua avec l’appel du 18 juin 1940 du Général de
Gaulle :

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PREMIER DU NOM
« Les chefs qui, depuis de nombreuses années, sont à la tête des armées
françaises ont formé un gouvernement. Ce gouvernement, alléguant la défaite
de nos armées, s'est mis en rapport avec l'ennemi pour cesser le combat… Mais
le dernier mot est-il dit ? … Non ! Car la France n'est pas seule ! … Elle a un
vaste Empire derrière elle… Elle peut faire bloc avec l'Empire britannique qui
tient la mer et continue la lutte. Elle peut, comme l'Angleterre, utiliser sans
limites l'immense industrie des États-Unis. »

La France était divisée en deux. D’un côté, la résistance se préparait sous
l’égide de De Gaulle. De l’autre, le gouvernement de Vichy, avec le Maréchal
Pétain à sa tête, muselait la moitié de l’Hexagone et la quasi-totalité de son
empire sur lequel il gardait l’entière autorité. Au Maroc, le Résident général
Noguès censura l’appel du 18 juin. L’efficacité redoutable de la France
collaboratrice dans les colonies protégeait les intérêts allemands avec
l’acharnement d’un élève modèle. Au camp Boulhaut de Casablanca comme en
métropole, des CDJ, les Chantiers de Jeunesse du gouvernement de Vichy,
furent créés. Les anciens de l’AFN et de jeunes adultes français furent soumis au
service dans des chantiers. En parallèle et durant les deux années qui suivirent
l’appel du 18 juin, des combats opposèrent Alliés et Forces de l’Axe dans
plusieurs pays de l’empire. Les confrontations se déroulèrent entre autres en
Irak, au Liban, en Syrie, au Tchad, en Libye, au Gabon et au Sénégal. Mais
novembre 1942 fut certainement un tournant dans la guerre. Avec l’annexion de
la zone libre française et le sabordage des quatre-vingt-dix bâtiments qui
composaient la flotte française de Toulon, c’est la mère patrie tout entière qui
capitulait. Au même moment, « l’opération Torch » était lancée par les alliés
anglo-américains. Après trois journées d’âpres combats contre les vichystes,
Américains et Anglais débarquaient au Maroc et en Algérie. Entre Mehdia,
Casablanca et Mohammedia, c’est plus de cent embarcations de l’US Navy et
trente-cinq mille soldats américains qui foulèrent le sol marocain. Ils y
installèrent les bases d’une reprise en main des « affaires européennes ».

Les premiers assauts furent ceux de la campagne de Tunisie. Malgré les
soixante-quinze mille hommes venant d’Algérie et du Maroc pour renforcer le
contingent du général Juin en Tunisie, il n’y eut que très peu d’enrôlements du
douar. Beni Moussa était une région reculée, la première ville se trouvait à
quarante kilomètres et les nouvelles arrivaient difficilement. Jusque-là, vu de
*Douar Oulad Raho, c’était un conflit de roumis . Les rares personnes du village
faisant commerce avec les grandes villes ramenaient quelques informations sur la
présence d’Américains depuis quelques mois. Il en fut tout autrement durant ce
printemps de 1943.


*Roumi : fidèle de l’église de Rome. Les Occidentaux.
26









ILLUSION
La bravoure des soldats marocains fut très appréciée pendant la campagne
de Tunisie. Son héros américain, le général Patton, libérateur du Maroc,
souhaitait que les goumiers marocains combattent à ses côtés pour « l’opération
Husky » qui devait libérer d’abord la Sicile, la Corse et enfin l’Italie. Ces
campagnes avaient pour objectif d’ouvrir le front Sud et créer une diversion au
moment du débarquement de Normandie. Le recrutement pour renforcer les
bataillons était lancé. Des représentants militaires circulaient dans plusieurs
régions du pays, dont le Tadla.

*L’information vint par la voix du Berah Abdeljabar ould Mina qui se
présenta à la prière du vendredi, moment idéal pour donner de l’écho à un
message. Ould Mina attendit le second « Salama alaïkoum ou arahma toulah ou
barakatou » annonçant la fin de la prière et sortit le premier de la mosquée. Il
patienta un instant, s’assurant que son auditoire soit au complet pour
tambouriner et héler :
— Il n’y a de Dieu que Dieu et Mohamed est son prophète… Les
Américains nous ont libérés de l’infâme administration de Vichy et de
l’Allemagne nazie. Il est de notre devoir maintenant d’affranchir la France, notre
mère patrie de leur joug. Que tout bon Marocain en âge de s’engager lui montre
son dévouement. Des représentants militaires français seront là cet après-midi
pour recueillir vos enrôlements… Tel est le message que je vous apporte. Que
celui qui a entendu la parole à travers moi la diffuse autour de lui.

Mohamed s’était rendu à la séance d’enrôlement avec Hamed Ziyat, l’un de
* *ses plus proches amis. Un officier français, son interprète et le Caïd , représentant
marocain du secteur, étaient là. Une longue queue de volontaires attendait
patiemment de s’engager. Les hommes avançaient en piétinant. Chacun d’entre
eux espérait beaucoup de ce départ. Certains y voyaient une façon de gagner un
petit pécule ou une pension pour le retour. D'autres, un peu plus aventuriers, se
réjouissaient à l’idée de partir pour l’Europe et peut-être de s’y installer. Enfin, il
y avait les guerriers qui se faisaient une joie de se rendre au combat. Chacun
gardait secrètes ses motivations, mais tous avaient conscience qu’ils allaient
accomplir leur devoir. Mohamed n’était pas plus motivé que cela, mais fut
convaincu par son ami que l’expérience serait plaisante. Il était prévu qu’ils
erejoignent le 4 GTM des goums marocains. Alors qu’il attendait son tour pour
l’enrôlement, il reçut la visite intempestive de mon grand-père qui le prit en
aparté :


*Berah : crieur public se faisant le porte-parole des administrations publiques.
*Interprète : torjman.
*Caïd : personne qui cumulait le rôle de juge, d’administrateur ou de policier, représentant
de l’état dans les tribus.
27









PREMIER DU NOM
— Mohamed, tu ne peux partir comme ça !
— Pourquoi ? Tous les amis du douar partent aussi. Je pense que pour bien
des raisons ceci est mon devoir !
— De quel devoir parles-tu ?
— Celui d’aller faire honneur à mon pays et d’aller défendre la France. Je
suis un homme brave et je veux le prouver au combat.
— Ce n’est pas un acte de bravoure que tu t’apprêtes à réaliser mais un acte
de lâcheté !
— Vous ne pouvez pas dire une chose pareille !
—.C’est pourtant ce que tu vas faire en fuyant tes responsabilités d’époux, de
futur père et de soutien de clan.
— Mais je réponds seulement à l’appel de notre Sultan !
— Et qui mènera les bêtes et travaillera les champs ?
— Mais je ne suis pas le seul dans ce cas. Hamed Ziyat est marié lui aussi et
ça ne l’empêche pas de partir.
— Il n’a pas les mêmes obligations que toi. Je t’ai toujours fait confiance, je
t’ai donné ma fille aînée. Aujourd’hui, elle attend un enfant de toi. Qui va s’en
occuper si tu ne reviens pas ?
— Mais je reviendrai. J’aurai une solde et je pourrai élever mon enfant sans
avoir à rendre de compte.
— Mais de quel compte parles-tu ? Ma maison est la tienne. Ne t’ai-je pas
toujours traité comme un fils ?
— Si !
—.Alors pourquoi ruminer ce genre de pensées qui ne te mèneront nulle
part ? À toi aussi un jour l’avenir sourira. Tu auras ta part de bonheur. Sache
simplement être patient. Tu sais, les Français ne font que t’utiliser comme ils ont
utilisé nos tribus frères contre nous. Si seulement nos parents n’avaient pas été
aussi lâches. Un jour je te raconterai la colonisation. Ce sujet reste tellement
tabou ! Le comportement de nos pères n’a pas été exemplaire. Leur soumission
est le fardeau que nous devrons porter pendant des générations. Viens avec moi,
Mohamed, ne commets pas l’irréparable !

Les deux hommes discutèrent longtemps et le doyen finit par convaincre son
cadet. Mohamed regarda son ami apposer l’empreinte de ses deux pouces sur le
registre militaire et pesta de ne pouvoir en faire autant. Il réalisa tout de même
qu’il avait été pris dans le flot de l’excitation collective. La raison, par le
truchement de mon grand-père, lui dictait de rester près des siens. Il devait tirer
une croix sur ses velléités de missionnaire patriote.
28















CHAPITRE 3


La grossesse se passa sans encombre. Le seul souci que Mohamed et Alouia
partageaient avec le reste du pays était l’absence de précipitations. C’était le
cœur de l’hiver et les premières pluies tardaient à venir. La région aride et le
système d’irrigation quasi inexistant ne laissaient de place que pour la culture en
1‘bour’ . Les villageois passaient leur temps à guetter l’arrivée des nuages qui
arrosaient les terres arables. De leur générosité dépendait l’opulence ou la
famine. Mon oncle Taïbi m’expliquait que les paysans sentaient qu’ils allaient
vers une saison agricole blanche mais continuaient d’espérer. Les bras levés vers
le ciel, ils s’en remettaient à Dieu et à sa miséricorde. À la fin mars, l’absence de
pluie était telle que le désherbage était inutile. Cette année de 1944 fut terrible,
ce fut l’une des pires sécheresses du siècle. Si Miloudi avait réussi à sauver une
bonne partie de son cheptel en puisant dans ses réserves de foin et en sacrifiant
quelques économies. Mais pour ceux dont la fortune était dans le troupeau, les
bêtes mouraient de faim. Faute de moisson, les rations furent d’abord réduites. Il
y eut un moment où la maigre alimentation devint fatale pour les plus faibles.
Avec leur disparition, c’est le lait, ses dérivés et ses revenus qui commencèrent à
faire défaut. Pour beaucoup, 1944 fut l’année du choix entre l’exode et la
famine. Les plus démunis partirent les premiers. Une vague cibla les villes
minières de Beni-khirane, Khouribga et Oued Zem. Depuis vingt ans déjà, du
phosphate y avait été découvert. Les Français étaient venus s’y installer en
masse. Les paysans qui avaient la chance d’être recrutés recevaient un revenu
régulier ne dépendant plus des aléas climatiques. Le travail était difficile mais le
mandat était versé chaque mois. Les moins aventuriers, de loin les plus
nombreux, partaient pour Casablanca, la nouvelle capitale économique.
Chacun avait un oncle ou un ami qui avait tenté sa chance quelques années plus
tôt. De plus, les usines de sucre et de savon y étaient friandes de travailleurs du
Tadla.

C’est dans ce contexte que ma mère accoucha de son premier enfant. Elle
ressentit ses premières contractions alors qu’elle s’affairait à la traite quotidienne


1 Culture en bour : semence dans les zones dépourvues de système d’irrigation avec une
dépendance totale des pluies.
29









PREMIER DU NOM
du couchant. Il lui restait une demi-heure avant que le noir total n’engloutisse
tout le cheptel dans l’obscurité de cette nuit sans lune. Elle avait conscience de
l’importance du lait à tirer et résistait à la douleur grandissante. Les contractions,
toujours plus violentes, revenaient à intervalles réguliers. Au bout d’un moment,
le supplice était tel qu’elle abandonna l’idée d’achever sa corvée. Elle se traîna
entre deux spasmes pour rejoindre la partie habitée de la ferme. Les quelques
mètres qui la séparaient de l’enceinte de torchis furent interminables. Elle hurla
de douleur pour attirer l’attention. Sa mère Zohra vint en courant, lui prit le
bras qu’elle mit autour de son cou et l’empoigna par la taille. Elles avancèrent
toutes deux par petits pas. Zohra décida qu’elle prendrait elle-même les choses
*en main, l’accouchement serait traditionnel et elle serait la sage-femme , celle
qui reçoit. Les jumeaux jouaient dans la cour avec une roue de bicyclette qu’ils
faisaient avancer à l’aide d’une tige de fer incurvée à son extrémité. Zohra
demanda à Taïbi d’aller chercher Mohamed et à Barka de chauffer de l’eau.
Pendant ce temps, elle brûlerait l’encens pour assainir l’air et conjurer les
mauvais esprits. Pour accélérer les contractions, elle prépara une mixture dont
elle seule avait le secret et finit par un massage. Elle prit un long foulard,
l’attacha au plafond et l’entoura autour de la taille de ma mère en serrant bien
fermement afin qu’elle se laisse aller de tout son poids. Seuls ses orteils restaient
en contact avec le sol ; C’est debout qu’elle allait accoucher.
* Mohamed, une fois la prière du Maghreb terminée, accourut accompagné de
ses frères Amer et L’Kbir et de mon oncle Taïbi. Ils n’étaient pas autorisés à
entrer dans la chambre transformée pour l’occasion en salle d’accouchement,
cette même pièce qu’ensemble ils avaient bâtie quelques mois plus tôt. Tous
rejoignirent mon grand-père dans le salon pour attendre la naissance de leur
filiation commune, un lien du sang qui allait unifier leurs deux familles. La
nouvelle avait fait le tour du douar, ce qui attira les plus intimes tout autant que
les curieuses. Toutes ces femmes s’affairèrent autour de ma mère, chacune
essayant de se rendre utile. Les plus loquaces se mirent à raconter des histoires
drôles pour détourner son attention de la douleur et la rassurer, d’autres lui
défirent les cheveux, lui enlevèrent ses bijoux et l’habillèrent d’une tunique
ample. Pour faciliter le passage, Grand-mère enduisit le périnée d’huile d’olive,
limitant ainsi les risques de déchirure. Le travail dura plus d’une heure et c’est à
bout de souffle que ma mère, d’un dernier râle, prépara sa délivrance. Les
bavardages se transformèrent en prières et en vœux, les hurlements d’agonie se
*mêlaient aux "la illa ha illa lah, mouhamadoun a rassoul Allah " religieux de son
auditoire. Cette cacophonie surréaliste pour un non-initié continua jusqu’à ce


*Sage-femme : guabla
* e Maghreb : 4 prière, celle du soleil couchant.
*La illa ha illa lah, mouhamadoun a rassoul allah : il n’y a qu’un seul Dieu et Mohamed est
son prophète (profession de foi).
30









ILLUSION
que l’expulsion du garçon la délivre. Les prières laissèrent place aux youyous et
les cris de douleurs se muèrent en soupirs de soulagement.
Zohra coupa le cordon, enveloppa Salah d’un linge blanc avant de lui faire
un bref nettoyage au chiffon. Il ne recevrait son premier bain qu’au septième
jour. Elle prit un citron et lui pressa quelques gouttes dans les yeux pour le
prévenir de la conjonctivite.
Privilège du nouveau-né mâle, les youyous annoncèrent aux hommes la fin
de l’attente et l’arrivée de Salah Ben Mohamed Ben Jillali Ben Salah de la lignée
des Aït Belaïd. C’est Mohamed qui avait insisté pour qu’il lui soit donné ce
prénom, de cette manière il ressuscitait ce grand-père qu’il avait peu connu.
Mohamed se leva et rejoignit la chambre ; son arrivée dispersa la cohue. En
quelques minutes, la pièce se vida. Les spectatrices se couvrirent le visage et
s’empressèrent de gagner leurs cuisines pour préparer les mets qui seraient servis
un peu plus tard.
La figure rougie par l’émotion, les yeux pétillants de bonheur, Mohamed fit
la connaissance de son héritier. Les bras de ma mère, scellés par des mains
solidement accrochées avaient, durant ces premières minutes, fait office de
couffin. Elle les relâcha tout doucement, leur gardant une forme fœtale, avança
son buste et proposa l’enfant comme une offrande. Son visage détendu par
*l’effort et noirci des coulures de Kohol rayonnait de joie comme un miroir, il
réfléchissait l’intensité de l’émotion de Mohamed. Celui-ci prit son enfant et lui
*murmura à l’oreille la profession de foi alors que ma grand-mère ainsi que les
quelques derniers curieux se retiraient discrètement. Nous étions bien avancés
dans la soirée et la venue de Salah était déjà connue de tous. Le couple et leur
enfant restèrent ainsi tous les trois dans l’éternité de ce moment, enveloppés par
leur silence… Ils formaient une famille.

****
**

Ce sont les hurlements de ma mère qui alertèrent une fois de plus le
voisinage. Les longs gémissements de douleurs précédents avaient laissé place
cette fois à des cris de peine… Salah n’était déjà plus... Les amies les plus intimes
accoururent pour se joindre au groupe de pleureuses, les autres continuèrent à
surveiller la cuisson de leurs plats puisqu’en définitive la destination restait la
même. Ce ne serait pas une naissance qui serait célébrée, mais un défunt qui
serait pleuré. Le décès s’étant produit après la dernière prière, l’enterrement se
ferait au petit matin.


*Kohol : eyeliner.
*Profession de foi : chahada.
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CHAPITRE 4


La vie de ma mère reprit son cours. Le voile du deuil obscurcit son esprit
quelque temps, mais la réalité du quotidien guidait sa volonté. La douleur était
pesante, mais la visite régulière de ses amies ainsi que la présence de sa mère
allégeaient sa peine. Dès les lueurs du quatrième matin, malgré les longues
journées d’hystérie collective, elle se leva. Pendant quarante jours, elle
respecterait le deuil en hommage à un enfant qu’elle avait peu connu mais
qu’elle avait porté en elle jusqu’au bout. Il avait existé, elle l’avait tenu dans ses
bras, elle s’était imprégnée de son odeur, il avait gesticulé contre son cœur, elle
lui avait donné un nom…

La journée avait débuté par ces idées sombres, mais il fallait s’occuper de la
traite avant que Mohamed n’amène les bêtes à Bhaïra. Elle devait aussi collecter
les œufs que Jillali, l’ami de Douar Oulad Raho, viendrait acheter un peu plus
tard dans la matinée. On sortait tout doucement du printemps, les moissons
allaient commencer. Ma mère noya son chagrin dans la préparation du mariage
de sa sœur Barka. Il était prévu qu’elle se marie après les foins.

Mohamed regroupa les bêtes pour les mener à Bhaïra sur les terres de mon
grand-père. Pour les habitants du douar, avoir des terres dans un tel endroit
donnait une sécurité alimentaire. Malgré la sécheresse et le rationnement,
Bhaïra donnait accès à quelques denrées pour se nourrir. Tout y poussait : des
carottes, du piment, des poivrons, des courges, des oignons, de l’ail, du persil, de
la coriandre, de la menthe, quelques oliviers et surtout du maïs… beaucoup de
maïs. Les parcelles étaient situées à proximité du village et avaient l’avantage de
se trouver au-dessus d’une nappe phréatique où l’eau se puisait à moins de cinq
mètres. La fin du printemps et l’été correspondaient à la période de fortes
sollicitations. La chaleur était insoutenable, la canicule s’était bien installée. La
terre asséchée se déchirait et extirpait de ses entrailles les sédiments blanchâtres
emmagasinés en des temps plus cléments. Dans ce désert de terres arides, Bhaïra
apparaissait comme le seul point de vie, un Éden de verdure.

33









PREMIER DU NOM
Onze heures approchaient, il faisait chaud. Mohamed retira sa longue
* *tunique pour rester en pantalon-sarouel et en sandales de cuir. Il imbiba le
*chèche d’eau du puits et l’essora sur sa tête ; l’eau coulait sur son visage et
glissait le long de sa nuque ; le choc thermique le fit frissonner mais cette
fraîcheur lui fit du bien. Il arracha les extrémités des plants de maïs et en fit un
tas autour duquel il regroupa les bêtes. Ces feuilles fraîches leur apporteraient
leur ration quotidienne en eau et en nourriture. Il effeuilla quelques épis. Le soir,
lorsqu’on mangerait le grain bouilli à l’eau, grillé ou en galette, on donnerait
l’épi ainsi dénudé aux animaux. Mohamed avait conscience qu’en ces temps de
disette, manger du maïs était inespéré. Mais ses pensées étaient tout autres : il se
considérait plutôt comme un damné, le décès de Salah l’avait particulièrement
affecté. Il essayait de rester digne. Cette journée aux champs était longue et en
dépit du dur labeur, son esprit était brouillé. Entre les images du dernier souffle
de son fils, celles de son épouse déchirée par la douleur se roulant au sol de
désespoir et sa situation de métayer sans statut, il avait envie de fuir. Taïbi, bien
qu’adolescent, avait une implication croissante dans la gestion de la ferme, la
présence de Mohamed ne serait bientôt plus nécessaire. Il avait servi fidèlement
son beau-père pendant toutes ces années mais la force des liens du sang
éclipserait inéluctablement son statut privilégié de fils aîné intérimaire.

Pendant qu’une partie du troupeau se nourrissait, Mohamed utilisa une
vache pour tirer l’eau du puits qui irriguait les trois hectares de son beau-père. Il
guidait la bête pour qu’elle avance. Elle était attachée à des cordes qui
remontaient l’eau par un système sophistiqué de poulies. Un récipient souple fait
de cuir et prolongé par un tuyau de caoutchouc déversait par son fond des salves
de six cents litres directement dans les canaux de terres qui entouraient et
morcelaient les parcelles cultivées. Il noyait la glèbe d’un liquide précieux grâce à
des va-et-vient mécaniques et répétitifs, alors qu’en son for intérieur il avait la
sensation de tarir. La peau du dos salée par la sueur craquait sous la chaleur, ses
pieds écorchés raclaient la terre et cloquaient un peu plus à chaque passage. Ses
mains étaient lacérées par le frottement des cordes qu’il serrait puissamment
pour tirer l’animal vers l’avant. Il était l’îlot d’aridité dans cet océan de fraîcheur.
Il continua jusqu’à épuisement, à bout de lui-même. La fatigue le vida. Dans
l’incapacité physique de s’apitoyer plus longtemps sur lui-même, il décida de
rentrer.
****
**



*Longue tunique : foqia.
*Sarouel : pantalon bouffant serré aux chevilles.
*Chèche : roza.
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