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REPUBLIQUE DES PAYSANS

De
258 pages
Nous sommes en 1859-1860 et une "République des paysans" naît de ce mouvement. Ephémère république qui ne résiste pas aux manigances de l'Empire ottoman et aux ambitions des Grandes Puissances qui cherchent déjà à le dépecer.ŠDans son nouveau roman, l'auteur relate un épisode important mais peu connu, surtout à l'étranger, de l'histoire du Liban, survenu au XIXe siècle, une révolte de villageois chrétiens maronites qui a donné naissance à la première république du Moyen-Orient.
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 Première édition : FMA, Beyrouth, 2011  © L’Harmattan, 2011 5-7, rUE DE l’ecOlE POlYtEchNIQUE ; 75005 parIS httP://www.lIBraIrIEharmattaN.cOm DIffUSION.harmattaN@waNaDOO.fr harmattaN1@waNaDOO.fr
isbn : 978-2-296-13660-1 eAn : 9782296136601
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés à l’auteur pour tous pays
RamzI T. sALAMé
LA RépubLique des pAysAns
RoMAn
En ce dimanche de Pâques de l’an mille huit cent cinquante huit, le soleil printanier brillait de tout son éclat réchauffant Kfarzébian, grand village de la montagne libanaise perché à plus de mille quatre cents mètres d’altitude. Après la messe pascale, Hamid Kabalan accompagné de Gerios se dirigea vers le palais du seigneur féodal de la région. Hamid, la cinquantaine passée, grand, costaud, le visage jovial et ridé, les cheveux blanchis par l’âge, était coiffé d’un tarbouche rouge et chaussé de souliers de la même couleur. Il les avait achetés lors de son dernier passage en ville. Son métier de muletier l’amenait à voyager aux quatre coins du pays. Son compagnon Gerios, paysan, était au service du cheikh, propriétaire de la plupart des terrains agricoles du village. Seuls les lots vendus par besoin de liquidités, et les bois domaniaux, propriété de l’Empire ottoman, lui avaient échappé. Démuni et misérable, Gerios se sentait mal à l’aise en gravissant la colline menant au palais seigneurial, au côté de « maître » Hamid – ainsi surnommé par son entourage en raison de son aisance matérielle. – Maître Hamid, je suis vraiment confus, dit Gerios. Vous m’obligez, en offrant à ma place ce présent au cheikh. – Ne vous en souciez guère mon ami, dimanche prochain nos deux familles vont s’unir pour ne former qu’une seule, répondit
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Hamid : ton fils épousera ma fille. Je suis heureux de te rendre service. Terminons cette corvée et rentrons. Ils pénétrèrent dans la cour intérieure du palais où trônait Cheikh Francis, le seigneur des lieux. Homme autoritaire, arrogant, cupide, sans foi ni loi, il représentait la pire espèce des vermines. Haï par ses sujets, il les méprisait et les exploitait sans pitié. Petit, dodu, chauve et moustachu, il trônait sur une estrade entouré de son frère Tanios, on aurait dit son sosie, de ses sœurs, fort laides, et de ses deux nouvelles concubines, éclatantes de beauté. Bien que chrétien de rite maronite, il se permettait d’entretenir un harem en dépit de l’indignation du clergé. Ces dames étaient coiffées du « tantour », couvre-chef haut de plus d’un demi-mètre, de forme conique et doré. Elles étaient parées de bijoux et d’or pour mieux parer à leur laideur physique ou morale. Le patio regorgeait de courtisans, – des hommes à mains – et de paysans venus présenter leur respect et les cadeaux obligatoires à l’occasion de la fête de Pâques. Hamid fraya son chemin vers le cheikh suivi de Gerios qui lui demanda à voix basse : – J’ai toujours été intrigué : pourquoi le cheikh et sa famille se tiennent-ils hissés sur cette estrade ? – Pour qu’ils soient plus élevés que leurs féaux, vu leur petite taille : complexe de supériorité, rétorqua malicieusement Hamid. Face au cheikh, les deux amis se courbèrent et avancèrent pour baiser sa main et celles, tendues, de son frère et des dames qui les narguaient d’un air hautain. Le cheikh fixa avec mépris Hamid et cria : – Quel manque de respect ! Tu ne sais pas, insolent, que le rouge est la couleur réservée aux féodaux. Enlève immédiatement ce tarbouche et déchausse-toi. Agacé et tremblant, Hamid s’exécuta promptement en balbutiant : – Excusez-moi, monseigneur. Je ne le savais pas. Pardonnez cette bévue, je ne cherchais pas à vous irriter. – Donne-moi ce tarbouche, l’engueula le cheikh en le lui arrachant des mains pour s’en couvrir la tête. Francis éclata de rire en se pavanant sur l’estrade et en pivotant, puis il poursuivit :
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– Que m’as-tu apporté, « maître Hamid », n’est-ce pas là ton titre ? Apprends qu’il n’y a qu’un seul et unique maître en ces lieux et c’est bien moi. – Nous sommes venus « maître », vous offrir cette bourse, cette carafe de café et vous inviter au mariage de nos enfants qui aura lieu dimanche prochain, après obtention de votre accord. Le cheikh comprit que le café était un présent à l’occasion de la fête de Pâques, comme l’exigeait la coutume, et que la bourse était en échange du permis dudit mariage. Il regarda à l’intérieur du sac et compta trente piastres, une somme importante en ces temps-là. – Tes affaires marchent bien maître Hamid, ironisa Francis. La semaine prochaine tu me transporteras quelques marchandises. Vos enfants peuvent se marier mais je n’assisterai pas à la cérémonie. – Je serais honoré de vous servir, s’exclama le muletier en courbant l’échine. D’un geste brusque de la main, le cheikh congédia les deux hommes. Hamid rentra chez lui, la tête et les pieds nus, accompagné de Gerios qui s’évertuait à effacer l’injure de son esprit : – Maître Hamid permettez-moi de vous prêter mes semelles. Ne soyez donc pas peiné. L’humiliation est le pain quotidien des paysans. Nous nous sommes immunisés contre les injures des aristocrates. Ce sont des bêtes … Que dis-je ? Les comparer aux bêtes serait trop les honorer et de ce fait dégrader les animaux productifs et généreux alors que les cheikhs exploitent notre labeur et nous menacent. Ils ne sont d’aucune utilité et constituent un poids pour la société. Mais nous n’avons guère de choix car ils possèdent les terres agricoles. Pour survivre, nous sommes donc obligés de leur obéir. La plupart des terrains sont plantés de mûriers dont les feuilles servent à nourrir les vers à soie : en principe nous sommes censés encaisser le quart des revenus des exploitations. En fait nous réglons la totalité des impôts sur la terre et les taxations imposées à leur guise par les féodaux, depuis qu’ils ont été chargés par la Sublime Porte de collecter les taxes. Nous devons entretenir le sol, réparer tous les dégâts occasionnés par les catastrophes naturelles, planter de nouveaux arbres, et assurer le transport des fruits. Sans compter la corvée du café, du
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sucre, du tabac, du savon et du miel offerts aux propriétaires à l’occasion du mariage ou des fêtes. Imagine-toi qu’ils nous forcent à faire paître nos bovins pour fertiliser le sol de leurs plantations. Ils nous tiennent par nos dettes et par le gîte qu’ils nous prêtent ; nous ne possédons rien. Les seuls plaisirs que nous connaissons sont ceux de la chair, ce qui explique le grand nombre d’enfants que nous mettons au monde… – Arrête, c’est moi qui suis sensé être énervé, et pas toi, intervint Hamid. Aujourd’hui c’est jour de fête, oublions toutes ces rancunes et rejoignons nos familles pour célébrer la résurrection du Christ en attendant la nôtre. Ne souffle pas un mot de l’incident du matin. Ne gâchons pas la joie de nos enfants. – Maître Hamid se permet d’occulter l’humi-liation, son aisance lui permet de panser les blessures qu’il occasionne… – Eh Gerios ! Je suis ton camarade depuis l’enfance, tu me connais bien, ne fabule pas. Mon père est mort quand j’avais douze ans. J’étais fils unique parmi sept filles. Il m’a légué la maison et un âne. J’ai travaillé jour et nuit pour subvenir aux besoins de ma famille. Les années ont filé et mes sœurs se sont mariées l’une après l’autre. Ma mère ne tarda pas à décéder à son tour. Solitaire, je me suis lancé à fond dans le métier de muletier. J’ai développé mon écurie en achetant un autre âne et puis un mulet. Mes rentrées ont augmenté. Je me suis marié. Des douze grossesses de ma seule épouse, six filles et deux garçons ont survécu. La benjamine Myriam, ta future bru, n’a pas connu sa mère qui est décédée en la mettant au monde. Depuis le mariage de ses sœurs, elle est la maîtresse de maison. Quand elle convolera en noces avec ton fils, mon foyer sera désert. Pourtant je suis heureux pour elle, elle fera enfin sa vie et jouira d’une nombreuse progéniture. Elle mérite ce bonheur. Conseille à ton fils de bien la traiter. Hamid ajouta en souriant et en tapotant le dos de Gerios : – Sinon le marié et son père auront affaire aux coups de pattes de mes ânes. – Méchant hypocrite, le taquina Gerios, la rumeur court que tu ne restas pas veuf longtemps. Tu as une maîtresse dans un village non loin du nôtre. Confesse-toi au beau-père, si tu souhaites acheter le bonheur de ta fille.
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