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Resistenza Infinita

De
135 pages
Résister. Aux duretés, aux humiliations, aux brutalités, aux pouvoirs institués ou usurpés. C'est vivre.
Ces situations empruntent à une histoire ce qui fait l'histoire de chacun, une lutte infatigable âpre ou amère, avec ses victoires dérisoires et ses éclats de joie précaire.
Au fond de chaque portrait s'écrit le portrait littéraire des existences en suspens.
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Résistance 1 littératures
Infini
on psychanalyste m’a dit que je ne devrais M pas écrire. Peut-être que je devrais écrire à mon psychanalyste. Peut-être trouverait-il du sens à ce que j’écrive. Il a conclu, ou plutôt j’ai conclu après bien des séances laborieuses, que je n’écrivais que par délégation. Ce sont d’autres en moi qui écrivent, qui écrivent à travers moi ou auraient voulu écrire et se rabattent sur moi, piètre consolation, pour que leur voix ne meure point. Sur l’instant, puisque la conclusion de mon psychanalyste n’était que l’énoncé brutal de ce que j’avais lentement construit, je n’ai rien trouvé à objecter. Tout ce que j’ai su balbutier, c’est que j’avais passé une presque moitié de ma vie à écrire, passé une presque moitié de ma vie à l’étude de la littérature, et que maintenant, de tout arrêter, ça faisait un beau gâchis. J’ai ajouté que même, ce pouvait être une erreur, parce que s’il est un genre où je me débrouille, c’est précisément celui-là. J’ai quitté mon psychanalyste : de l’entendre me licencier à la fleur de l’âge, je ne l’ai pas supporté. Me voilà devant le papier et les crayons, et, au lieu d’engager une autre vie, je reprends la piste tracée. Mon psychanalyste avait sûrement raison, j’avais pour ma part raison, et de ne pas écouter la voix de la raison ne peut que me causer du tort.
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Il ne fait aucun doute que je n’ai jamais voulu écrire. Tout ce que j’ai voulu, tout ce que j’ai attendu c’est d’être dans la posture de l’écrivain. Tout ce qui m’a jamais intéressée c’est de susciter l’admiration des autres, leur attente fébrile de mon œuvre, c’est tout ce que l’écriture m’aurait autorisé de liberté et de mouvement, et surtout d’autorisation à vieillir. Je n’ai jamais réfléchi un instant à mes livres, mais j’ai passé ma vie à me représenter parmi ces livres, auréolée de ces livres, vivant la vie pleine de la vie morte que j’aurais confiée à ces livres. Donc, ce que j’ai dit à mon psychanalyste était faux : je n’ai pas perdu mon existence à écrire pour découvrir aujourd’hui que je ne dois pas écrire. J’ai perdu mon existence à ne rien faire qu’à attendre de devenir écrivain pour ensuite n’avoir plus de livres à écrire. J’ai voulu me débarrasser de la production des œuvres pour en être avant l’heure à l’après de la jouissance de l’œuvre accomplie. Quand mon psychanalyste me dépouille de l’obligation d’écrire des livres il ne me confronte pas à la souffrance du silence mais à la triste reconnaissance que je ne pourrai jamais bénéficier du bénéfice de mes œuvres supputées. Je suis spoliée de l’avenir de cet avenir. Je mesure donc aujourd’hui, non que je ne connais rien à l’écriture (cela viendra peut-être plus tard) mais que je ne connais rien au temps. Voilà donc des décennies que je vis dans la contemplation émue de ma jeunesse, depuis ma vieillesse inventée de femme célèbre qui se retourne sur ses pas et s’émerveille de son prodigieux cheminement. J’ignore tout de l’instant, du présent, puisqu’il n’est qu’éprouvé comme un passé fictif que je me remémore ou que
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