Sawaba

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Chaque année, 600 000 jeunes femmes dans le monde, plus de 200 000 en Afrique, sont victimes de "fistule obstétricale": une infirmité qui entraîne, avec la mort de l'enfant, une incontinence permanente des urines et parfois des matières. Une horreur physiologique qui s'accompagne d'un drame social : l'exclusion ! Tirée de faits vécus, l'histoire de Sawaba retrace le parcours d'une vie de souffrance et d'humiliation d'une jeune fille africaine, excisée et "fistuleuse". Un récit poignant qui touche au problème du droit des femmes, victimes du poids de traditions surannées.
Publié le : lundi 1 juin 2009
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EAN13 : 9782336275444
Nombre de pages : 296
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DDDuDum mêêmmeeaauuteteur
Lesmédecinsmilitairesauservice despopulations civiles.In
Intervenir?Droitsdelapersonne et raisonsd’Etat(Forum
International surl’Intervention)AcadémieUniverselle des
Cultures,Grasset1993.
Les fistules obstétricales.InCamey1998.
«Colonisation: uneœuvre médicale humanitaire.» Le Quotidien
du Médecin.2006Àtoutes lescentaines de milliers de femmes, rejetées,
humiliées, sans voix, que la honteetla souffrance déchirent,
dans le profond silencedudésespoir, de la solitudeetde
l’indifférence…III
Un vent sec et chaudsoufflaitau dehors, un de ces vents venus
du désertqui soulèventles sables et lesemportent jusqu’aux
nuages. C’étaitunefind’après-mididesaisonsèche,àMenassongo
au bord duNiger,villagereculédelarégiondesDallolssurlapiste
quiconduitàFaramango. Le soleil achevait sa course, mais la
chaleur brûlante demeurait. Les pêcheursavaient rangéles filets au
fonddes pirogues, au-dessusdesq uellesdes nuées d’insectes
bourdonnaient. Au centreduvillage, sous lesflamboyants et les
fromagers auxfeuillagesgénéreux, lesenfantsàlapeausècheetaux
visagescouvertsdepoussièrejouaient.Àquelques pas, derrièreune
table, lesfemmesaux odeurs de sueur forte, lessurveillaient. Elles
versaientduriz dansles récipients qu’onleurprésentait. Arrivés
commeàl’habitudeenmilieud’après-midi, trois ou quatre vieux,
rarement plus, toujours lesmêmes, étaientréunisun peuà l’écart,
àl’ombre d’un manguier àlafrondaisonluxuriante. Assislà,
jusqu’au soir, lesvisagestannés, marquésdupoidsdes outragesdes
ans, ils regardaient fuir le temps monotone. Un fleuvecoulait
paisible, surles terresimmenses de sable, brûlées parlesoleil. Vu
de sa berge haute, surlaquelle était située le village, il décrivaitune
longuecourbe, où se reflétaientdesgrappesdepiments rouges et
d’épis de maïs séchés. Charriant çàetlàherbes et branches
arrachées,ils’élargissaitetseprélassaitprèsduvillage,pourdevenir
un beaufleuvecalme, roulantses eaux sablonneuses, au milieudes
vastes étendues de champsdemil et descollines de dunes, dont on
devinait au loin lespremiersreliefs. Surlariveopposée, vers le
couchant, desoiessauvagesprenaient leur envol, majestueuses,
dansune eaucouleur safran, queles derniers rayons du soleil
illuminaient. Dans un paysage uniforme de sableetd’épineux,10 SAWABA
d’ocresetdefauves, la savane semi-désertiques’étendaità l’infini.
Le tempssemblait se fondre et se répandredansuninstant
d’éternité.
Décorstatiqueet immuable où la mélancolie doucedu
crépuscule laissait seulement flotterdes voix de femmesderrièreles
murs du village. Celles-ci revenaient sans cesse et s’évanouissaient
au milieudes beuglements et bêlements, mêlées auxaboiements
deschiensetautreschants decoqs,quirésonnaientdeloinenloin.
Uneclameursoudaine s’éleva, d’abordsourde, puisdeplusenplus
forte,jusqu’àressembleràdescris,dontlecalmedusoleilmourant
semblaitamplifierlessons:
— Allah k’a balo!k’a fama mô!k’a ké maayé!k’a kè mogosèbè
ye !
—Sois le bienvenu!Que Dieu te fasse vivre!Qu’il te fasse
grandiravectonpèreettamère!Quetu deviennesunhomme !
Un concert de voix de femmes, aux bras levés, reprenantle
même refrain, pénétraitjusqu’aumoindre recoin du village, où le
nom deDieu,àpeineévoqué,semblaitaussiétrangequ’irréel:
—Voicinotre enfant!Ilest chez luiaumilieudes siensetque
Dieuluidonnelongévité,santé,fortune !
Et même si, danslevillage, il en étaitencore quidoutaient, la
rumeur euttôt faitdedevenir nouvelle, et lescommentaires de
l’événement,plongésdansunejoievive,n’enfinissaientplus.
— K’a fajiri jira !
—Quecejournoustrouveenbonnesanté !
Clamait-on àl’envi àceuxqui semblaient bouder le
divertissementetlagaieté. La bonne nouvelle avait uneodeur de
fête. Dans l’unedes cases au toit couvertdepaille, dansl’ombre
bleutéedes manguiers, allongéesur unenatte, auxcôtés d’une
femmerondeetvive,unejeunemèrevenaitd’accoucher.Allongée
Dans l’unedes cases au toit couvertdepaille, dansl’ombre
bleutéedesmanguiers,surunenatte,auxcôtésd’unefemmeronde
et vive, unejeune mère venait d’accoucher. Allongéedecôté, elle
regardait sonenfantencore reliéàson placenta. Elle étaitlourde etUnevie volée 11
1sentait la sueuretles lochies . Sa respiration étaitbruyante et
saccadée. L’enfant étaitsorti sans qu’elle ne laissât échapperune
plainte.Àpeine lenouveau-néétait-il séparédesa mère qu’on
entendit ses premiers pleursmêlés aux « you-you » stridents des
femmes, drapées de largestissusnoués autour de leurs hancheso ù
s’agrippaient des enfants enbasâge.D’autres,autourd’unebassine
d’eaufumante, s’employaient àlelaver, avec un mélangede
décoctionsdeplantes, accompagnédeformulespropitiatoires
consacrées, tout en massant sonpetit corps, selon la coutume. Par
la porte restée entrouverte, s’ouvrantsur unecourencombréede
femmesenmouvement, s’échappait uneodeur forte. Elless’étaient
renduesnombreuses près de la maison et avaientforméungroupe
quiapplaudissait et esquissait des pasdedanse avec quantité de
gestes, pourrépondre auxacclamationsdestinéesàinformerle
villagedel’heureux événement. Lesenfants piaillantd’excitation
gambadaientetsautaient autour, dans un vacarmedecris, de
2chants et de sons de balafons quimontait du village. Accoudée à
unechaiseenbois au cannage fatigué, se dessinait lasilhouette
d’unefemmequeletravailavaitusée.
Encore jeune, mais déjà sans âge, vêtue d’uneblouse rose
défraîchie, elle semblaitrêvasser absorbée dansses pensées.
Installéedevantsacaseque recouvrait un flamboyantenfleurs, la
matroneobservait avec distance et mélancolie l’ambiance festiveet
bruyante desfemmes. Bien qu’elle ressentîtcomme unelangueur
quil’accablait,ellesouriaitd’unejoieorgueilleuseetnaïve.
La journéeavait étéépuisante. C’étaitson troisième
accouchement. La fatigue avaitcommencéàsefaire sentir. La
sérénité de sonvisage queletemps avaitpréservé contrastait avec
l’agilitédeses mains. Poitrine lourde et cheveux tirésgrisonnants,
1Ecoulements d’odeurfadefaitsdesang noncoagulépendant lespremiersjoursqui
suiventl’accouchement.
2Sortedexylophone constituédecalebasses et de lamesdeboisdelongueurs
décroissantesque l’onfrappe avec deuxbaguettesentouréesde caoutchouc.12 SAWABA
elle portaitenelle l’ambiguïtédes femmesmûres. Ses épaules
encore hautes avaient pris desrondeurs. Elle était de cesfemmes
dont on ne savait rien. Bien qu’arrivéedanslevillage depuis
longtemps, elle intriguait toujours. Tôtlematin, bercée parun
fond de musiquelancinante, accompagnédes piaillements brefs
desoiseaux, elle aimait s’isolerprèsd’unCaïlcedrat, d’où elle
pouvaitcontemplerlefleuveetle spectaclesompt ueuxdes
pêcheursjetantleurs filets. Vivant dansl’isolement et souvent
distante, le souvenir de sonpassé faisait renaître, nonson
ressentiment, mais le fardeauàlafois amer et douloureux de son
passé.Cenefutqueplustard,beaucoupd’annéesplustard,qu’elle
reconnutdansles larmesmuettes du renoncementàsa vieetà tous
ses désirs égoïstespersonnels, la reconnaissance de l’avoirsauvée
d’uneaventure stérile quesanaissance luiavait laissée en héritage.
Femme vieillissante, elle ressentait danslesecret de sonunivers
l’enivrement de n’appartenir qu’aux autres. Personne ne s’était
jamais trouvé là pour satisfaire sonbesoin de tendresse. Pourle
village, elle étaitl’étrangère. On disait quesamèrel’avait
abandonnée, qu’elle étaitnée dansles sables, qu’elle avait été
mariée et veuvetrèstôt. On avait bien chuchoté qu’elle avait euun
enfantmaisonenn’avaitaucunepreuve.
On ne luiconnaissait aucune qualitémauvaise. Elle aurait
grandi avec l’impression vaguedeporterundéshonneur, et portait
sa vieplusqu’elle ne la laissait conduire, danslacrainte d’une
existencepassée. Elle vivait, commel’onvit un destin, avec l’esprit
envahi pardes imagesconfuses, issues du domainedesrêves,
quelquechose comme un mystère, caché dansunpassé anéanti en
elle, quil’auraitprécipitée dansles abîmes du néant. Elle étaitlà
pouroublier. Personne icineparlaitdeson passé. Seule dansson
cœur la douleurparvenaitàlarattraper. Un rien, un oiseau, un
mot, uneodeur, tout la ramenaitàson passé. Ses malheurs avaient
atteintune grandeur poétique. Elle vivait en tragédienne avec son
secretpouruniquepartenaire. Elle parlait de tout, sauf du plusUnevie volée 13
important, sonsecret, qu’elle tournait et retournait danssatête,
commeunrepasmaldigéré.
La vision desenfants l’avait poursuivie desannées durant.
Engourdie, lente, elle s’efforçaitdecachersadésespérance etàcet
instanttrouvait sa consolation dans la réjouissancedecet
événement. Elle cherchaitàsedétendre, en goûtantlapaixdusoir,
àl’écart de l’agitationqui emplissait le village. Elle buvait un verre
de lait frais, queles plusjeunesfemmes,selonla coutume,s’étaient
précipitées pourlui offrir, ainsique de la pâtedemil avec une
sauceonctueuseàbasedeviandedepouletdéposée dans une
calebasse. C’était, depuis bien longtemps, l’unedes premièresfois,
où elle prenaitcontact avec cetteréalitédevantlaquelle jusqu’ici
elle passait indifférente. Et peut-êtreétait-elle elle-mêmedevenue
uneautre, tout comme l’avait étélevillage pourelle. Elle se mità
regarderlascène avec desyeuxneufs, comme si le voile qui
jusqu’icilacachait venait de tomber. Subitement, il lui sembla
que, dansles lointainsnébuleux où elle se dissolvaitlentement,
étaitrestée sonenfance. Et elle eutenviedeparler. Sesyeux
commençaientà voir dansson obscur passé, d’où peut-être,
songeait-elle, elle s’étaitenfuie parpeur, autant que parlâcheté.
Elle étaitdanslasolitudedesesrêves, où unelassitude inhabituelle
l’avait plongée, quandelle remarqua brusquement, suspendu au
seind’une jeunefemmeàlapeaud’unnoir sombre, un bébé. Elle
feignitdes’enétonner, prenantconscience d’uneatmosphèrede
bien-êtreà laquelle elle ne s’était jamais habituée. Assise surun
tabouretàl’angle de la cour, les jambes croisées, le corsage dégrafé,
la jeunefemme allaitait, comme unemaman, tout en psalmodiant
d’unevoix doucelenom de sonenfant, quisepressait contreelle.
Indifférent au tumultedumonde extérieur, il tétait goulûment, les
yeux fixéssur sonvisage. Portant un pagneserréàlataille, lesyeux
arrondis délicatementdessinés, descheveux tirésdroitssur un
front presque trop haut, elle avait tout justeseizeans, mais pouvait
paraître plusque sonâge. Elle regardait sonbébé avec une
tendresse enfantine, luiparlantd’une voix si basse queleson porté14 SAWABA
parlesouffledesarespiration étaittoutjuste audible. Elle aimait
se pencheretsentirauplusprès la douceurduvisage de la peau de
sonbébé, d’où émanait unesubtile odeur de parfummouillé de
lait maternel.Àses côtés, touteen finesse et en grâce, dansun
mouvementd’équilibre et de balancementharmonieux, une
femme entourée de deux autres enfants presque nusremettait en
place sonbébé, qui tentait de se cramponnersur sondos. C’était
ainsique lesfemmesportaient leursenfants, dansledos. Imprégné
de douceur, l’ensembleavait quelquechose d’irréel, comme une
image de cartepostale. Et la matroneétait obsédée du désirdes’en
emparer. Ilyavait là touteson obsession desnourrissons. Elle
n’étaitpas obsédée parles enfants, mais parceque chacund’eux
représentait de merveilleux et de si dissemblable. Danssavie de
matrone, c’étaitcequ’elle trouvait de plusbeauetdeplus
attendrissant. Restée longtemps immobile àlaregarder, cette
image quilui revenait sans cesse éveilla en elle lesouvenirdedeux
femmesinséparablement liéesàsa vie,àson enfance. Ilyavait
longtemps, bien longtemps de cela. Elle en ignorait la date, mais il
luisemblaitque c’étaithier. S’abandonnantàquelques rêveries, ou
mêmeàunléger sommeil, ses personnagessurgissaientdevantelle
commedesombresfugitives.Elleentendaitleursvoix,retrouvaient
leursregards jusqu’àpénétrerdans leur vie. Elle songeaità toutes
lesgrossesses accompagnées, depuis tant d’années qu’elle s’était
glissée danslapeaud’une accoucheusedevillage. Elle imaginait
toutes cesfemmesabandonnées aux aventuresétranges, àleur
existencetriste. Aujourd’huiencore, elle se souvenait parfaitement
de tout et dansles moindresdétails: tous cesêtres passésàcôtéde
la vie. C’étaitcomme si elle émergeaitd’unsommeil, qui
jusqu'alors avaitembrumé sonesprit, l’empêchant de bien
discernerlaréalitédetoutesceschoseslointaines.
L’airétait calme, comme souventà cetteheure, au moment où
le jour bascule. Le soleil du jour finissant caressait sonvisage
impassible. Elle se laissa choir suruntabouret, assise dansuncoin
en facedequelques femmes, dont lesvisagesfamiliers paraissaientUnevie volée 15
lointains, étrangers, en dehors du temps. Il luisemblaque toutes
cesfemmeslaregardaient, étonnées de la voir ainsi, comme si son
front portait la révélationdetoute sa vie. Elle respira
profondément, presquebruyamment.Àcet instant, quelquechose
d’intensémentnouveau dansson existence venait de se produire.
Dans uneatmosphère d’unelourdeur accablante, ses lèvres
frémirent, comme sielleseussentvoulu parler. Il luiavait semblé
toutàcouppercevoir ce désirfortdelever le voile, surtoute la
tristesse quelesoir portait surelle, de laisser s’enfuir le mystère
dontelleétaitauréolée.La nuittombait,commeserassemblaitpeu
àpeu autour d’elle unetroupedefillesetdefemmes, avec leurs
enfants. De grandes et bellesjeunesfemmesdontles bavardages,
lesrires gaisetles chants, jamais bruyants, réveillaientl’écho des
vieuxmursduvillage. Les premièreslampesà pétrole projetaient
surlacourleurs cônesdelumièrejaune, légèrement vacillante et
lesmotsvolaient comme emportés parleventverslecercledes
femmesqui, maintenant, avaientpourlamatrone le désirdetout
connaître. Craintive, avec uneimpressiondegêne,aumilieudecet
attroupement de femmesassises autour d’elle, la matronevoulait
être seule, tant elle n’aimait pas parler d’elle-même. Pourtantce
soir, elle se mità se raconterd’unevoix légèrementvoilée, chargée
d’émotion. Tout danssavoix était rempli d’un murm ure légerau
milieudechuchotements furtifsqui parfois se mêlaientàlabrise
du soir dansles feuillestremblantes, unevoix quigrandissait les
mots et sonrécit au milieudesoupirsetdegémissements inquiets.
Tout semblaitmonterdes ténèbres les pluséloignées de ses
souvenirs.Serrantfermésursesgenouxsongrandregistrenoir,àla
couverture cartonnée, ses gestes étaientempreints d’unedouce
familiarité. Balançant sa tête de droiteetdegauche, ses paroles
étaientailleurs, mêlées au désordre quirégnait dansses pensées.
Par moments elle baissait la voix, comme si elle parlait de choses
dont elle n’eûtpas vouluqu’ellesfussententendues. Elle songeait
au tempspassé, au souvenir d’uneenfance perdue,àson existence
de recluseetdesouffrance: cesimagesbrûlantesqui la harcelaient16 SAWABA
alorsmêmequ’elles’acharnaitàlesfuir.Lesfemmesdévoraientdes
yeuxson visage, comme pours’imprégner mieuxdeson image. Ce
qu’ellesressentaient pourelle étaitunmélange tantôtdepitié,
tantôtd’admiration et de reconnaissance. Installées surdes nattes,
ellesn’osaient faire un geste, suspenduesà ses lèvres, dont ellesne
voulaientplusperdreunseulmotdumonologue.La nuitavançait,
chaude, douce, fluide, tombée comme un voile surlevillage. Et la
mémoirelui revenait, mêléecomme dansunsongeàtoutessortes
d’aventurespersonnellestragiques, il yavait longtemps, bien
longtemps de cela, unehistoirequ’elle s’étaittantdefois répétée
qu’elle croyaitl’avoir entendue ou rêvée. Il faisait nuit et tout lui
semblaitlointain, aussi loinque son passé. Uneboufféedechaleur
l’envahit, accompagnée d’unesorte d’angoisse folle, quifit vibrer
tout soncorps. Puis petità petit, se glissa dansses parolesune
certaine hardiesse danslelangage. Elle s’abandonna dansses mots
et ses mouvements, obéissant àson premiermouvement, son
instinct, quilapoussaitàsedécouvrir. Sa mémoire se mettait en
marche. Elleréveillaitsa vie,laramassait,l’offrait.Rien n’étaitplus
éprouvantque ce moment où elle se laissait emporterdansles
ténèbres de sonexistence. Elle en oubliait le temps. Latêtelui
tournait sous l’effetdel’appréhension. Unepeurstupide, insensée
s’emparait d’elle. Elle voulaitéchapperà cetteétrange incertitude,
qu’elle éprouvaittoujourssecrètement en elle-même. Les yeuxà
demi-fermés,illuisemblaitqu’unmursombresedressaitinvisible.
Un soupir sortit de sa poitrine. Toutparaissait lointaindansla
profondeur du crépuscule quelanuitportait en elle. Ensevelie au
fonddesoncœur,uneombredetristesses’infiltraitpeuàpeudans
lesmotssimplesetcolorés de sonhistoire, qu’empruntait le sentier
de la mélancolie. Ce soir au clairdelune, sous unedouce et pâle
lueur, elle désirait simplement s’abandonnerdansson lointain
passé, celuidusouvenirdedeuxfemmes,inséparablementliéesàla
même destinée, deux personnespartageantlamêmeidentité, deux
personnes, l’uneà côté de l’autre, leur image reflétée dansun
même passé, accrochéeà la loi implacable deshommesetduUnevie volée 17
fatalisme. La vieille matrones’était usée; elle avait changé, mais il
luirestaitlajoie retrouvéedelavie, cettejoie interneinaccessible
auxsens,quel’onappelledignité.
Àcette heurede la nuit, tous les mots vécusourêvés prenaient
unesonoritépleine et grave, comme s’ils venaient des profondeurs
de sonâme. Elle parlaitd’une voix douce. Elle franchissait cette
frontière, au-delà de laquelle elle n’étaitpluselle-même. Elle
exploraitsavie sans contour, avec nostalgie, pourcette femme,
dont elle ne faisait
querapporterlesconfessions,autrechosed’ellemême, croisée dansunautre lieu, venuedenulle part, de l’autre
côté de la rive, où le mystèredelavie commence. Le temps
importait peu: lesminutes et les heures se confondaient. Au
village, ce soir-làblanchi parla lumièrecélested’un rayondelune,
unedernièrefois, toutes lesimagesdeson passé refaisaientsurface,
défilantrapidement. Unedernière fois le livre de son existence
ouvraitses pagespleines dedouleursetdesouffrances.Elleselaissa
choir. Dèslorscommençaledrame profonddesavie, l’injuste
malédictiond’êtreunefemme.II
Un ciel blanchâtre déployaitune féeriedetons, sur un horizon
quis’embrasait de couleurs vives. Le jour venait. C’étaientles
premièreslueurs. Libérés de la prière de l’aube, leshommesetles
femmesretournaientà leursdurstravaux champêtres. Komosso,
quelepoidsdes années avaitalourdi, vêtu d’un boubou blanc
passé (unensemblechemise et pantalon en tissu de cotonclair),
décoré de broderies, auxcoudeset poignets élimés, revenait
comme chaquejourprendre place souslemanguier, près de la
murette quileséparaitdureste de la concession. Sansêtrebeau, il
avaitdel’allure. Maigre, édenté, lefront et lesgenouxmarqués par
lescinqprières, il étaitassisenscribeàmêmelesol,lechapeletàla
main: desmains de cultivateur, grosses avec desongles courts. Il
observait le balancement rythmédes femmes, dont le martèlement
sonore despilonssesuccédaitsurfonddeparlottesinterminables.
D’autres, tout en bavardages, s’affairaientaux travauxménagers, à
l’abrid’unepailloteoùdesenfantsdormaientàpoingsfermés.
Àpareille heuredelamatinée, on respiraitencore un peu. Le
village, lestoits, lesmursetlabrousse auxmaigres arbustes
s’éveillaient progressivement so usles caresses d’ une doucetombée
de lumière. Les ombres raccourcissaient. Bêtes et gens circulaient
danslesruellesombragées.Levillages’animait.
Tandis quedepuislongtemps déjà unepartieduvillage s’en
étaitalléeaux champs, pourd’autresc’était le moment où
commençaitleritueldes visitesetdes salutationsmatinales. Après
la prière, danslarue, au hasard desrencontres, on se saluait, on
échangeait lesbanalespolitesses du matin: lesmêmes phrases20 SAWABA
1brèves, toutes faites, et lesmêmes réponses en haoussa ,
invariablement. De simplessalutations rituellesrépétées
inlassablement,commedeslitaniesetsurunmêmeton:
— Ina kwana ! Lahya lau !
—Bonjour!Lasanté est bonne!suivies immanquablementdes
mêmesquestionsetréponses,quel’autrereprenait:
— Ina guida ? Lahya lau ! Ina lahya ? Lahya lau !
—Comment va la maison?Comment va la famille?Et la
santé?Lasantéestbonne !
Et lesamabilités duraientainsi très longtemps. Et lesmêmes
salutationssereproduisaientà chaquerencontreaucours d’une
même journée. Cetinterminable échangedequestionsetréponses
étaitderigueur. La notion de temps n’existait pas. On étaitavide
de cequedisaitl’autre,onnégociait,onparlait,onconversaitense
tenant parlamain. Au milieudecette foulegrandissante, couverte
de poussière, lesfemmess’affairaient et lesenfantspieds nus
s’égaillaientenpourchassant les poulesqui sautillaient, ailes
ouvertes.
Située au centreduhameau, la concession de Komosso,
dignitaire du village, quiabritait et nourrissait unegrandefamille,
nedifféraitenriendesautres.Rectangulaire,disposéeautourd’une
cour, quiservait aussiàfaire sécherles graines, étalées surune
natte, elle comprenait un ensembledepièces, auxmursdetorchis,
mélange de briques cruesd’argile et de paille, recouvertd’un
enduit ocre en terre. Les toitures platesétaient couvertesdepaille
vieillie et posées surune charpente en bois. Les trois premières
chambres, petitesetbasses, étaientdestinées àchacune de ses
épouses etàleurs enfants; la dernière, plusvaste, abondamment
décoréedemotifspeints surlafaçade, luiétait réservée. Entourée
d’un murdeboueséchée, se dressait uneminuscule mosquée,
1Langued’une ethnie principalement rencontréedans lesprovinces septentrionales
du Nigeria. Population sédentaire,les Haoussas formentlamajoritédelapopulation
nigériane (53%)Unevie volée 21
surmontéed’unpetit minaretdestinéà rythmer lesheuresdela
prière.Àcôté, se trouvait un espaceréservéàlacuisine, avec une
sorted’auvent, en tigesdemil, pour s’abriterdusoleilaumoment
du repas. Enrichi desdéchets domestiques, l’abri des animaux,
derrièreunmuret en terre, jouxtait un petitpotagerà légumes,
piments et oignons. Tout près, au milieud’une mare d’eau
croupissante, les canards barbotaient. Un parun, ou deuxpar
deux, guidés parunsensinné de l’orientation, lesânesportaient
mollementleurspaniers,indifférentsauxmouchesqu’attiraientdes
chienserrants amaigris, auxoreillesécorchées. Alignéslelongdes
mursencorebaignésd’ombre,chèvresetmoutonsvenaientbrouter
1le cram-cram et lesrares feuillesdequelques maigresarbustes. La
concession étaitl’habitat traditionnel, où plusieurs générations
cohabitaient avec lesanimaux. Composédepetites cases en
2banco , parmiles greniersà milronds coiffésdetoitsconiques, de
chaumeoudepalmes séchées, rien ne distinguaitTacharane des
autres villages de terre et de paille situés le longdufleuve. Entouré
de vastes étendues de sableetde silence, recouvertesd’herbes
courtes, de quelques rôniersascétiques dressés vers le ciel et de
raresbaobabs,levillagen’avaitni école nidispensaire.
On vivait du travaildes champs, maisaussi de l’élevage et on se
nourrissait desrécoltes de maïs, de miloud’ignames, qui
s’amaigrissaient quandlafamille s’agrandissait. On mangeait une
3fois parjourettoujourslamêmechose, du riz ou du tô ,mélange
de maïs pilé, arrosé d’unesauce aux gombos, épicée et brûlante.
On résistaità la chaleur, au vent de sable, àlanourriture
monotone et rare parceque la conquête de la vieétaitàceprix. À
Tacharane, la vie, la viesimple étaitrude, etyvivre étaituneffort
1Planteherbacéetrèsrépandue et bien connue quis’accroche auxvêtements et pique
désagréablement.
2Briques de terre,séchées au soleil, recouvertes d’un enduit mélangéàdelapaille et
dusable.
3Galette de milsouventservieavec une sauce gluanteà base de gombos(légumevert
trèsutilisé ndlr)écrasés.22 SAWABA
permanent, constamment renouvelé, un équilibre fragile entrela
vieetlamort. Etàmesure quemontaitlesoleil comme délivré de
la nuit, le monde et la nature reprenaientleurrude existence. À
Tacharane, dansle péniblequotidien deshommes, le tempsnese
mesurait pas; on vivaitenharmonie avec le paysage, en symbiose
avec cettenature hostile, quidonnait peuetreprenaittout. On
vivait au ralenti, au rythmerégulier dessaisons, qu’imposaientla
cadence du temps, la sécheresse du climat, le manque d’eau, la
pauvretédusol et lesmaigres récoltes.ÀTacharane, on existait par
nécessité, nonpourvivre. Tacharaneétait la terre sacrée des
ancêtres; on s’ylevaittôt et onymourait jeune. C’étaitlaterre
sacrée d’où l’on puisaitlaforce et la vie, celle d’oùl’onétait venu
etoùl’onretournerait.
Tous lesjours, quandl’heure arrivait pourles cinq prières
1quotidiennesdel’office du salât ,aprèss’êtrepassé de l’eausur le
visage, puis surles oreillesetles pieds, sans qu’aucunegoutte ne se
perde, selon un rite immuable de gestes répétitifs, quiexigeaient
autant de concentration quelaprière elle-même, to ute la famille,
debout en rangsserrés, s’alignaitderrièreKomosso. Sonchapelet
enmain,ilétendaitsurlesablesapeaudeprièredéjà vieillie.
Et la petite assemblée, dansunmêmemouvement, tournée
dansune seule direction, vers La Mecque, entamait lesprières qui
couraientà mi-voix, comme un murmureemplissant l’air, jusqu’à
ce quelui, Komosso, le chefdelaprièreeût donné l’autorisation
d’allerenpaix.Àcet instantla liberté de chacunreprenait ses
droits. Pourles femmes, c’étaitle moment où ellespréparaient le
thé, surunmêmeréchaudàbois et selon un longcérémonialtrès
précis, calquésur un mode de vieoùletemps n’avaitd’autre
référence quelaprière.Celui-ci,transvaséàdenombreusesreprises
de la théière auxverres, s’étiraitquelquefois selon l’habileté jusque
1Prière quotidienne quialieucinqfoisdans la journée, aprèsavoir fait sesablutions
et en se tournant vers La Mecque.Lejour le plus saint estlevendredioùles croyants
se retrouventàlamosquée.Unevie volée 23
par-dessuslatête, en unecascade fumante et moussante. L’épouse
préposée au thé devaitlegoûterfréquemment pourenvérifierle
bondosage et faireensorte qu’il n’yait pasdemousse. Puis, les
femmesdistribuaient le verre de thébiensucré et épaisavecdela
menthe. Bien souvent quandiln’y avait rien d’autreàmanger, ou
querienn’était préparé, le thé tenait lieudenourriture jusqu’au
verre suivant, au repasdusoir, une poignéedemil, beaucoup de
pimentsetunmorceaudeviande.
Pas un moment lesfemmesnesongeaientà ce qu’était le
bonheur. Tout cela n’avaitpas de sens. De tout tempsellesavaient
vécu ainsidanslevillage, avec la routinedes occupations
quotidiennes, un mode de viequi absorbaittoute leur énergie, les
fillescomme leursmères. Ellesétaientles premièresà se lever, tôt
le matin, avantl’aube, pourallerauborddufleuve, pastro p
éloigné du village, chercherl’eau. Unefois au bord dufleuve, les
femmesselavaientetlavaientlelingesale.
Les pagnes et lesboubous, qu’elles faisaient séchersur la berge,
recouvraient le parterre d’un ensemblehétéroclitedetissusaux
teintesetaux motifs bariolés, tandis queles fillesremplissaient
d’eaules calebasses et lesseaux en plastique. Puis ellesrentraient
parlemêmecheminsablonneux et regagnaientleurs cases. Elles
allaientensuite au marché, acheterleriz et lescondiments, quan d
ellesavaient assez d’argent. Puis, ellesdevaientpileretpréparerle
repas. Lesfemmes « préparaient » dèslematin, et durantla
majeurepartiedutemps. C’étaitaveclacorvéed’eauleur
principale occupation de la journée. Il leur fallait aussi chercherdu
bois, desbâtonsetdes brindilles, ce quireprésentait une
occupation longueetpénible. C’étaitaussi le va-et-vientautourdu
feuetdes marmitesàmidi, quandlachaleur se faisait intenseet
queles hommesrestaientallongésimmobilessur desnattes, à
l’ombred’uneucalyptus, d’un mimosa ou d’un manguier feuillu.
Les femmesrépétaientainsi toujours lesmêmes gestes, sans que
l’ardeur du soleil ne lesgênât. Et le soir,àlanuittombée, usant
leursdoigts surdes poteriesgrasses et desfonds de marmites, on24 SAWABA
entendaitleurs voix çà et là et la résonance desustensilesdecuisine
lavés et posés à terre. Créatures usées danslarésignation muette de
leursoccupations domestiques, en adoration devant leurmaître,
tout laissait croireà la finque leur seulrôle étaitunperpétuel
sacrifice, unevie dure et rude, un abandon continu auxcapricesde
l’homme. Du reste, danslerespectdelacoutume, la soumission
étaitérigéeendogme et religion ! Pourfinir enfin, le village
s’endormait, pourquelques heures, danslafraîcheur et le silence
dela nuit.
Dans le villageduvieux Komosso, qu’unsoleil de mi-journée
écrasait maintenant, il n’yavait plusunsouffledevent. Le fleuve
tout proche s’écoulait sans uneride, sans un frisson, lisseàtravers
leschampsdemil, au pieddes dunes, au bord du village. Glissant
surses eaux basses et silencieuses, dansune brumelégère, pirogues
et pêcheursévoluaient en un balletdefigures gracieuses, au milieu
deshippopotames. Revenant du fleuve où elless’étaientrendues
dèsl’aube, on apercevait, soulevant la poussièresous leurspas, des
silhouettesdefemmes,habilléesderobesamplesenpagnescolorés,
recouvrant soigneusementtoutlecorps. Ellesavançaient légères,
sans parler, lesunesderrièreles autres, au milieu d’un paysage
uniforme de sableetd’épineux. La colonne progressaitdansla
fournaise. Remontant un talussablonneux, ellesbalançaient
nonchalamment leur tête, surmontéederécipients en équilibre
remplis d’eauetdepaniers qu’accompagnaientdes nuées de
mouches, attirées parquelques reliefs de nourriture. Leurs
mouvements quisefondaientdans la vapeur desrefletsscintillants
du soleil chaud dansaient surlesable, où s’imprimaientleurs pas
en un longtracé ondoyant, fuyantàl’horizon. Vêtued’unsimple
pagneserré àlatailleetcouverted’unvoile bleu turquoise
protégeant sonvisage du soleil, unefillette suivaitavecpeine. Elle
1allait, alourdied’uncanari plein d’eauposésur la tête, qu’elle
1Cruche traditionnelle souvent d’argile ou de terre,à bord étroit etàlarge panse
destinéeàmaintenirl’eauaufrais.Unevie volée 25
maintenait d’unemain. L’eautanguait, tremblaitetmiroitaitau
soleil. Les dunes s’aplatissaient, disparaissaient dans la chaleur
brûlantequimontaitdusol.
Sawaba devait avoironzeoudouzeans àpeine. Nonsans
beauté, sous sonpagneample, quilaissait devinerdes seinsàpeine
gonflés, sa silhouette frêle et élancéeparaissait quelques années de
plus. Frontdégagé, elle offrait un visage clair, aux traits purs et
fins, quirappelaient celuidesamèrepeuhle. Bien quedepère
haoussa,elle avait gardé de sa mère un teintaux refletscuivrés et
de beaux yeux fendus grands et noirs, brillants d’un éclat
particulier. Sa chevelure abondante, ornéedetresses menues
terminées pardepetites piècesd’argent percées, qu’elle faisait
tinterenremuant la tête avec grâce, luidonnait un airdefillette
timide. Sonregardlaissait paraître encore unegaietéinsouciante.
Malgré la maturité et la lucidité quel’éducation rigoureusedeson
père luiavait laissées et quien avaientfaittrès vite uneenfant
précoce, elle avait su conserverlabeautéenfantine de ses premières
années, avec cetteimpression de n’êtrepas totalement formée,
comme beaucoupd’enfants de sonâge. Tout chez elle n’était
encore qu’entransformation, comme unechose malléable, sans
aucune formebiendéfinie et nette. Elle avait cetâgeoùles
vêtements, toujours trop grands, flottent unpeumollementautour
desépaules et desbras. Sans qu’elle ne sache pourquoi, elle avait
toujours perçuchez sonpère, quiauraitpréféré avoir un garçon,
unecertaineindifférence pourlesfilles. Du reste, sonpèreétait un
mystère. Peuabordableetviteencolère, elle en avaitpeuret
cherchaitsouventrefugeauprèsdesamère.Minutieuseetdévouée,
on n’avaitjamaiseuà se plaindre de Sawaba, quis’acquittait avec
dévotion destravaux ménagers. Nonqu’elle fûtparticulièrement
précocemais, comme tous lesenfants du villagedontles jeux
consistaient souventdès le plusjeune âgeàimiterles travauxdes
adultes, qu’ils aidaient très tôtdansleurs tâches chaquejour, avant
queles premièreslueursn’émergent de la nuit, Sawaba se levait et
répétait lesmêmes gestes. Empruntant la même porte, devant la26 SAWABA
chambre de sonpère, elle allait au puitsdistant de cinqàsix cents
mètres,remplissaitsoncanarid’eau, letransportaitensuiteposésur
la tête, tout en veillantà ne pas en faire tomber unegoutte. Sans
quelelever du jour, d’unebeautééblouissante, ne puisse la
détournerdeses obligations, elle poursuivait sa jo urnée avec
lenteur et insouciance. Elle balayaitlacour, pilait le milet
accompagnaitles femmesadultes au bord du fleuve pour laver le
linge, lesmarmiteset, la nuit tombée, elle rapportait l’eau pourla
toilette.Ellecouraitainsid’unetâcheàl’autre,sansjamaismontrer
la moindre lassitude. Au furetà mesure queletemps passait, la
misèreetlapauvretémêmedevenaientinvisibles. Oubliant jusqu’à
sonenvironnement, profondément gravédanssamémoire, elle
s’initiait au grandjeu de la vie, dansununivers qu’il luifallait
constamment apprivoiser.Àl’âge de septans, elle avait bravéla
souffrance: uneblessure profonde etirréversible danslachair,
léguée de mère en fille, qu’ellegardaitdanssessouvenirsdefillette,
comme un stigmate, danssavie de femme. Néecomme parune
erreur du destin, elle avait accédéà l’âgeadulte, sitôt l’enfance
ravie. Sawaba n’avaitjamaispufaire ceschoses quisortent de
l’ordinaire, danser avec ses sœurs, joueravecles enfants de sonâge,
aller patauger danslefleuveavecses frères, ne rien faire, goûter
cettesensation de liberté. Cette enfance elle ne l’avait jamais
connue, pasplusque lesinstants de joie et d’insouciance. Par
résignation, tout autant quepar soumission, elle avait depuis
longtemps éliminédeson existenceson enfance. Inconsciemment
avec le temps, s’étaitforgéeune sorted’engourdissementdesa
personnalité. Sawaba n’existait paspourelle-même; elle vivait de
toutes ceschoses dont souffraientles fillettesetriendansson
entourage n’éveillait chez elle le moindre intérêt. Elle étaitun
élémentdansleclan familial, quelequotidien d’unevie dure avait
rendufragile et docile. C’étaitlavolerque de profiter de ses
services. Et au milieud’une chaleur accablante, lesjournées étaient
longues. Ses moments de rêvess’étaientenvolés,depuislongtemps,
dansson quotidien, faitd’échosdecoups de pilon, de marmitesUnevie volée 27
empilées, de calebassesàranger, queseulunsommeil emportait
quandlanuitavançait. D’annéeen année,Sawabagrandissait,sans
qu’aucun changement ne se fasse dans sa vie. Ainsi, elle passa ses
premièresannées, dansune existencemorne et monotone, avec la
fragilitéd’uneenfanteffacée,danslatraditionetl’imaginaired’une
enfantduvillage, poursuiviepar uncauchemar. D’une finesse
native, elle promenait sa tête altièreavecgrâce et souplesse
traversant sonmonde avec intelligence. Uneflamme douceet
chaudebrillait dansses yeux. De physionomie délicate, elle
souffraitd’une enfance quicherchaitàs’épanouir. Elle éprouvait
de plusenplusletourmentd’êtreune choseàdemiforméeet
incomplète. Ce quilatroublait, c’était le sentiment déjàdesa
nonvaleur, de sa non-existence. Cette impuissance danslaquelle elle se
trouvait de manifester sonattachementà sonpèrefaisait naître
chez elle unesourde contrariété, quienvahissait soncoeur. Quelle
possibilitéavait-elle de luirévélerses sentiments?Elle eûtvoulu
partageravecluilespetitssecretsdesa vie.Toutesceschosesnaïves
de l’enfance qui, hier encore, avaientpourelle une grande
importance, luisemblaientà présentsansvaleur, étrangement
ridicules. Dans ses tourments du soir, s’insinuaient déjà
inconsciemment lespremiersrêves d’uneautre existence. Elle
paraissait attendre quelquechose du moinsc’est ce quelaissait
percevoir sonregard, dominépar l’inattendu, danscette existence
videetsombrefaitedesoumissionetdeservitude.III
C’étaitentrejuilletetseptembre. La récolteavait étébonne et
lesgreniersétaient pleins. Depuis longtemps déjà, les«vieilles»du
villages’étaient concertées en vued’organiser la cérémonie
initiatique. Tous lesparents et amis de la famille avaientété avisés.
La veille du jour retenu, du coucheraulever du soleil, avait été
organisée unegrandefête, quiavait duré toutelanuit. Ce
matinlà, comme lesfillesdeson âge, Sawaba s’étaitéveillée tôt, avec une
sensation de liberté et de délivrance. C’étaitjourdefêtepourles
fillettes, quimarquaitlepassage de l’enfanceàl’âge adulte. C’était
ce jour sacréoùles garçonsétaientcirconcisetles fillesexcisées.
Bien quetoutcelalui semblât déjààl’autre bout de sa vie, elle ne
pouvait oublier, ne fût-ce qu’une seule seconde, ce triste
aprèsmidi, dont sa mémoirepouvait refairepasàpas le chemin, minute
aprèsminute, se rappelant chaque instant, chaquedétailaveccette
netteté queseule la souffrance connaissait. Elle ne craignaitpas
d’oubliercette journéesombre, qui la marqua pourtoujours, alors
qu’elle avait septans tout juste. Toutesavie, elle avait vécu avec le
souvenirdecetteblessureléguéedemèreenfille,quiluiavaitlaissé
comme uneplaie au ventreetdes douleurs insupportableslavie
durant. Sonsexen’avait jamais étéque douleur. Sa voix en
tremblaitencore, lorsqu’elle se rappelait. En préparation de la
cérémonie, un petitmatin, Sawaba, tiréedeson sommeil, avaitété
conduite chez Rokhia, unevieille tante, retiréedansunvillage pas
très loin, àBamouha, afin d’yrecevoir, duranttrois àquatre
semaines, lesconnaissancesindispensablesaurited’initiation,
grâceauxquellesondevenait « femme ». Transmisepar la
génération passéeàcelleàvenir, l’excision étaitconsidéréepar
tous, pourlafamillecommepourlevillage,commelepassage,une

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