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SOUVENIRS D'UN JEUNE AFRICAIN EN GUINEE ET EN TUNISIE

De
280 pages
A Kankan, en Haute-Guinée, les garçons et les filles vivent dans un environnement traditionnel. Ces jeunes gens sont organisés en classes d'âge, comme les cinq prières quotidiennes. Les garçons et les filles des familles de notables se marient entre eux, les garçons et les filles des familles de castes en font autant. ŠOr, un jour, une fille de notable et un garçon de caste décident de désobéir à cette tradition archaïque et de se marier, alors que le père avait accordé la main de sa fille à un notable polygame...
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SOUVENIRS D’UN JEUNE AFRICAIN EN GUINÉE ET EN TUNISIE
Écrire l’Afrique Collection dirigée par Denis Pryen Dernières parutions Nadine BARI et Laby CAMARA,L’Enfant de Xéno, 2011.Aboubacar Eros SISSOKO,Une mort temporaire, 2011.Édouard Elvis BVOUMA,L’amère patrie. Nouvelles, 2011. Roger FODJO,Les Poubelles du palais, 2011.Jean FROGER,La Targuia, 2011. Pierre LACROIX,Au chevet de l’Afrique des éléphants. Fable, 2010. Jeanne-Louise DJANGA,Le gâteau au foufou, 2010. Dina MAHOUNGOU,Agonies en Françafrique, 2010. Elise Nathalie NYEMB,La fille du paysan, 2010. Moussa RAMDE,Un enfant sous les armes et autres nouvelles, 2010. Raymond EPOTÉ,Le songe du fou, 2010. Jean René Ovono Mendame,La légende d’Ébamba, 2010. Bernard N'KALOULOU,La Ronde des polygames, 2010. Réjean CÔTE,La réconciliation des mondes, A la source du Nil, 2010. Thomas TCHATCHOUA,Voyage au pays de l'horreur,2010. Eric-Christian MOTA,Une Afrique entre parenthèses. L'impasse Saint-Bernard(théâtre), 2010. Mamady KOULIBALY,Mystère Sankolo, 2010. Maxime YANTEKWA,Survivre avec des bourreaux, 2010. Aboubacar Eros SISSOKO,Moriba-Yassa. Une incroyable histoire d'amour, 2010. Naïma BOUDA et Eric ROZET,Impressions et paroles d'Afriques. Le regard des Africains sur leur diaspora, 2010. Félix GNAYORO GRAH,Une main divine sur mon épaule, 2010. Philippe HEMERY,Cinquante ans d'amour de l'Afrique (1955-2005), 2010. Narcisse Tiburce ATSAIN,Le triomphe des sans voix, 2010. Hygin Didace AMBOULOU,Nostalgite. Roman, 2010. Mame Pierre KAMARA,Le festival des humeurs, 2010. Alex ONDO ELLA,Hawa... ou l'Afrique au quotidien, 2010. Arthur SCAMARI,Chroniques d’un pays improbable, 2010. Gilbert GBESSAYA,Voyage dans la société de Bougeotte,2010. Gaston LOTITO,Ciels brûlants. Sahel – 1985, 2010.
Nenay Quansoi
SOUVENIRS D’UN JEUNE AFRICAIN EN GUINÉE ET EN TUNISIE
L’Harmattan
© L'HARMATTAN, 2011 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-54491-8 EAN : 9782296544918
À ma mère, à mon compagnon de voyage, aux deux filles africaines du lycée de Tunis, à tous les élèves et étudiants d’Afrique noire dans les années 60 en Tunisie, aux Tunisiens très accueillants, à ma secrétaire bien dévouée.
I - Copains et copines. n ce mois de mars 1937, Sogbè et Sambou se Epromenaient sur le sable de la rivière Milo. Leurs yeux fixés sur les grues couronnées qui planent nonchalamment vers l’auréole sacrée et vénérée au couchant. Leur poitrine exposée à la brise du soir, ils écoutaient le léger déferlement de l’eau dans le lit réduit du Milo, à Kankan. - Tu sais, lundi prochain, j’irai à l’école du soir, dit Sambou à Sogbè. Il avait 17 ans, elle en avait 15. - À ton âge, tu vas à l’école pour apprendre quoi ? - Pour apprendre à lire et à écrire le français. - Tu as envie de parler français comme les fonctionnaires. Le Malinké ne te suffit-il pas ? - Mais oui, il me suffit largement quand il s’agit de parler avec les Malinké. J’irai à l’école du soir pour pouvoir parler un jour avec les Français. - Ce sont eux qui sont venus chez nous, c’est normal qu’ils parlent notre langue comme les commerçants libanais et syriens de Kankan. - Les Libanais et les Syriens le font par intérêt. - S’ils viennent chez nous, c’est qu’ils trouvent aussi leur intérêt politique et économique, bien plus que les Libanais et les Syriens, l’exemple de certains produits forestiers et miniers, en est la preuve commerciale et industrielle en Europe. - Mais moi aussi, j’ai intérêt à parler français pour pouvoir vendre mes statuettes aux Français de passage à Kankan. Par exemple hier après-midi, deux couples français et une fille sont venus dans notre atelier. - Et alors ? - Ils sont venus pour acheter trois statuettes d’ivoire : une gazelle et deux caravanes d’éléphants que j’ai sculptées. La fille de l’un des deux couples s’est intéressée à moi. Elle m’a demandé comment j’avais sculpté la gazelle et son petit. Mais moi, je ne parle pas bien le français. Voilà pourquoi je
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voudrais apprendre à parler le français. Je n’aurai pas besoin d’interprète pour marchander un jour avec les Blancs, quand je serai mon propre maître dans notre atelier. - Quel âge a-t-elle ? - Qui elle ? - La fille blanche dont tu parlais, dit Sogbè. Sambou réfléchit, fourragea ses cheveux courts très noirs avec sa main gauche. Puis il dit : - Elle doit avoir le même âge que toi. Quel est le rapport entre tes statuettes et cette fille blanche ? C’est une belle fille n’est-ce pas ? Sambou s’arrêta de marcher, se tourna vers Sogbè. Il la fixa tendrement, prit ses mains et l’attira vers lui : - Y a-t-il une fille à Kankan aussi charmante avec de grands yeux noirs que toi ? Jusqu’à présent, tu ne sais pas que je t’aime follement. - Tu sais, moi aussi je t’adore, dit-elle timidement en baissant ses grands yeux noirs de houri. - Tu es ma chérie jusqu’à l’éternité, dit-il, en gonflant sa poitrine d’Adonis. - Quoiqu’il arrive, rien ne peut nous séparer, dit-elle. Mais Sambou pensa soudain à son rang d’artisan et à la notabilité de la famille de Sogbè. Puis il reprit : - Quoiqu’il arrive, m’aimeras-tu ? - Quoiqu’il arrive, rien ne sera capable de faner la rose de notre amour. Pour eux la division des Malinké en groupes claniques était une discrimination. Il fallait donc briser cet écueil. Mais leurs parents prisonniers du passé pensaient autrement. Pour ceux-ci, le respect de la tradition était sacré. Sambou regarda Sogbè, puis ils se serrèrent l’un contre l’autre, leurs cœurs palpitants, leurs yeux grands ouverts et enfin, leurs lèvres chaudes et humectées s’attirèrent les unes vers les autres,
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afin de baptiser pour la première fois, le serment sacré de l’amour dans les gazouillements des oiseaux, haut perchés dans les arbres de l’île de la rivière. Mais à Kankan, on-dit «ba, fleuve» (une déformation debararabe). Au dessus en d’eux passait, en vol plané, une escadrille de grues couronnées. L’une d’elles les dirigeait dans leur vol du soir, vers le soleil couchant dans les méandres, en amont de la rivière. Sambou et Sogbè allèrent ensuite prendre place sous un arbre, en attendant l’arrivée de leurs camarades. Les deux jeunes amoureux regardaient les grues couronnées en vol et écoutaient le chant des oiseaux dans les arbres. Il y avait un pont de bois inondable sur le Milo. Un bac faisait la liaison pour faire passer des passagers et des véhicules entre les deux rives. Peu de temps après, le brouhaha d’un groupe de jeunes interrompit cette intimité des deux amoureux qui savouraient ensemble la fraîcheur du soir.  -Tiens ! Regarder là-bas les amoureux (yarabi lu) sont en train d’interroger le ciel, dit une amie de Sogbè aux autres qui traversaient le pont vers la rive droite du Milo. Elle désigna du doigt Sogbè et Sambou assis sous un arbre, les yeux curieusement fixés sur les grues couronnées. Les jeunes gens descendirent rapidement sur le sable pour rejoindre leurs deux camarades en pleine méditation. Tous les jours en fin d’après-midi, au milieu de la saison sèche, des filles et des garçons de la même classe d’âge allaient se baigner dans la rivière Milo avant de ramasser du sable dans leur panier destiné au parvis (bra) de la Mosquée. Ces jeunes étaient de 10 à 20 par quartier, sans distinction sociale. A l’occasion de ce ramassage du sable, certaines copines offraient un maillot de bain à leurs copains en signe d’amitié. La baignade durait deux heures. Puis, juste avant le crépuscule du soir, ils ramassaient du sable. C’était la troisième et dernière année que les copains et les copines s’occupaient de l’entretien de la Mosquée. Ce ramassage du
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sable après chaque baignade durait quelques temps pendant la saison sèche. Et après, la classe d’âge des cadets prenait la relève des aînés. C’était le moment où les copines de 14-15 ans se mariaient normalement. Tandis que les copains devaient encore attendre jusqu’à plus de 16 ans pour prendre femme selon les moyens pécuniaires de la famille de chacun. Le halo tropical du soleil couchant déclinait nonchalamment vers l’ouest, derrière les collines lointaines. - Combien la vie est belle ! S’exclamèrent-t-ils. Sogbè et Sambou, bras dessus, bras dessous allèrent se mêler aux autres camarades, qui étaient étendus pêle-mêle sur le sable. Quand ces derniers sentirent eux aussi la douceur de la brise du soir, leurs cœurs écoutèrent le déferlement silencieux de l’eau. Puis ils se baignèrent. Après la baignade, ils remplirent leur panier du sable. Il y avait cinq plages de baignades dans le Milo à Kankan. De la plus profonde, kiding à l’amont, fréquentée par les grands qui savaient bien nager, à la moins profonde, kénédinkodan. Les cinq plages étaient : kiding, damba où les jeunes ramassaient du sable pour l’enceinte de la Mosquée, la plage de kangbéning où il y avait l’abattoir, hanté de temps en temps par de rares crocodiles friands de viande fraîche. C’était la plage la moins fréquentée ; la quatrième plage, folombâ, aussi profonde que la première, mais avec du sable sur la rive droite, était fréquentée par des jeunes sachant bien nager pour traverser ; et enfin la dernière en aval, c’était la plage de kénèdinkodan, moins profonde et plus sablonneuse que les autres mais loin de la ville. Elle était plus mythique et destinée à l’unique baignade traditionnelle de jeunes garçons circoncis. En face du kénèdinkodan et du marigot Salamani, un affluent du Milo sur la rive gauche, se trouvait un centre hospitalier pour traiter la psychiatrie, la trypanosomiase et la cécité des rivières. Cet endroit se nommait camp kodo, l’ancien camp militaire ou trypano, près des villages de Dalako et de Madinani.
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