Terreur en Casamance

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Publié le : jeudi 1 septembre 1994
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EAN13 : 9782296290099
Nombre de pages : 160
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TERREUR EN CASAMANCE: Les convoyeurs d'armes

Dans la même collection "Polars Noirs"

A.J. NZAU : Traite au Zaïre.

EVINA ABOSSOLO : Cameroun-Gabon. le DASS. monte à l'attaque. ASSE GUEYE : No woman no cry. Abdourahmane NDIA YE : Terreur en Casamance: convoyeurs d'annes. Les

@ L'HARMATTAN,

1994 ISBN: 2-7384.2563-1

Abdourahmane NDIAYE

TERREUR

EN CASAMANCE:

Les convoyeurs d'armes

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

AVERTISSEMENT

Des tordus vont vouloir s'identifier aux personnages de ce récit. Je leur tire déjà mon chapeau pour leur perspicacité. Seulement si j'affIrme la main sur le cœur que tout ceci n'est que le fruit de mon imagination, je vois d'ici la mine qu'ils vont faire. Et si malgré tout ils étaient tentés de me chercher des poux dans la tête, ils en trouveraient à la pelle. Pour les décourager, je leur fais savoir que le cousin du meilleur ami du procureur est le voisin de palier du grandfrère de mon parrain. Tout ça pour vous dire que je ne suis pas n'importe qui. L'auteur

A Moussa Camara Lo. fraternellement

Un très grand nombre de spectateurs peut servir de baromètre à deux choses: la réussite d'un spectacle ou l'échec d'une démocratie. L'auteur

I

Le minibus est plein à craquer quand nous quittons la gare routière de la caserne des Sapeurs Pompiers de Dakar. L'air frais du matin est revigorant après une nuit passée à réfléchir sur ce qui m'a amené à entreprendre ce voyage sur Ziguinchor, avec, pour tout bagage, un sac de madd.. Mais laissez-moi vous dire comment tout cela est arrivé. *

* *

Je venais d'être viré de l'Université; enfin, pas exactement parce que j'avais la possibilité de me réinscrire dans une autre faculté; mais vous conviendrez avec moi que passer onze années à courir derrière un inaccessible diplôme n'encourage guère à rester sur les bancs. J'ai alors pris la sage décision d'aller chercher du travail. Là encore, j'ai rencontré tous les problèmes du monde. On demandait très souvent des diplômes de niveau universitaire pour des sacerdoces à salaires de misère. Moi, puisque je n'avais que mon baccalauréat, j'étais presque partout refoulé. Enfin, presque parce que, à deux reprises, j'avais dû accepter des
(*) Fruits acides poussant au Sud du Sénégal. 9

jobs de sous-fifre pour survivre. Mes parents n'étant pas riches, je ne pouvais pas me permettre de dépendre d'eux. Mais quand je me rendis compte après enquête qu'un mendiant de Angle Goumba gagnait presque deux fois plus d'argent que moi, alors, je me suis révolté. Tu ne peux pas t'imaginer ce que j'ai fait. J'ai d'abord dit merde au patron de la boîte dans laquelle je travaillais, une fabrique de doubles de clés - et j'ai claqué la porte. Je me suis ensuite déguisé en mendiant, en aveugle plus exactement, en mettant de grosses lunettes noires. Bien sûr, j'ai évité Angle Goumba parce que c'est tout près de chez moi; je suis allé sur la route de Ouakam, là où je ne risquais pas d'être reconnu par un copain. Et ça marchait drôlement, je vous le jure. Du fric, je m'en faisais à la pelle. Je gagnais beaucoup mieux ma vie que lorsque je travaillais. Seulement, j'avais fait de mon bonheur et de ma dignité un paquet que j'avais jeté à la poubelle. Le soir, je m'arrangeais pour rentrer chez moi à des heures où personne ne risquait de me voir. Il y avait chez moi une espèce de remise que mon père utilisait du temps où il avait encore sa charrette qui fonctionnait à l'huile de coude. J'y gardais mes frusques de mendiant et le lendemain, je repartais au premier appel du muezzin. Ce muezzin de mon quartier que je haïrai toute ma vie. Non mais quoi? Savez-vous ce qu'il a fait un matin? Après avoir appelé les fidèles à célébrer la prière du matin, il a eu la malheureuse idée de repartir chez lui en attendant l'heure de la prière. Moi, j'ai lu dans un livre très sérieux qu'il est déconseillé au muezzin de quitter sa mosquée après l'appel. Comment voulez-vous qu'après ça je sois un bon pratiquant? Donc, il sortit de sa mosquée et tomba sur moi qui allais au "travail", déguisé en mendiant. Il prit peur et 10

hurla de toutes les forces de ses cordes vocales, rameutant ainsi tout le quartier. Moi, je n'avais qu'un souci: disparaître avant d'être reconnu. On me prit pour quelque maraudeur en quête de larcin et on me poursuivit à travers les rues étroites de Médina. Tout le quartier fut réveillé en un clin d'œil. Quand je fus pris par plus rapide que moi et ficelé comme un saucisson, quelqu'un alluma sa torche électrique et une remarque fusa: - C'est le mendiant de la route de Ouakam ! Je le reconnais! Je fus délivré de mes honteux liens; mais en me relevant, je me trouvai face à... mon père. Celui-ci me regarda longuement et je vis dans ses yeux perler une grosse larme. Je venais de faire pleurer l'homme qui, à mes yeux, symbolisait toutes les vertus. Je pris alors la décision de quitter définitivement le domicile familial, comme on dit dans les avis de disparition.

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II

Après deux jours d'errance à travers la capitale, j'atterris chez Ass, un ancien camarade du primaire que j'avais perdu de vue depuis des lustres, et qui travaillait dans un garage de mécaniciens spécialisé dans la réparation des camions. Du moins, me le dit-il. En tous cas, quand je l'ai croisé, il était au volant d'une superbe Saviem bleue. Ass m'amena chez lui, et, après avoir écouté mon discours, Ge lui ai caché l'épisode du mendiant, bien sûr) il décida de m'héberger. Vous devinez ma joie. Il faut aussi avouer que quand on était au primaire, j'étais toujours mieux classé qu'Ass, ce qui me valut ce léger complexe d'infériorité qu'il nourrissait à mon égard. Il fut d'ailleurs très étonné de m'entendre lui raconter mes échecs successifs dans les études. Il m'avoua qu'il avait toujours cru que j'étais quelque part en Europe ou en Amérique. Ass habitait près du site des nouvelles habitations qu'un promoteur comme on en voit beaucoup dans le pays avait construites, non loin du centre-ville. Cette nouvelle cité avait fait la une de tous les journaux de la semaine. Quand les autorités vantaient les mérites du promoteur, les clients se plaignaient de la standardisation des clés.

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C'est bien plus tard que je compris pourquoi Ass s'intéressait avec tant de passion à ce débat, achetant des journaux et participant aux émissions à la radio comme à la télé. Je reconnais à présent que Ass porte bien son nom: c'est un... as de la magouille et de l'arnaque. Je n'avais pas non plus remarqué son intérêt quand il me posait des question curieuses sur l'art de copier certaines variétés de clés; à chaque fois qu'il le faisait, j'étais plutôt préoccupé par le petit bout de papier qu'il enroulait autour d'une touffe d'herbe, avec dextérité et concentration. A la fin de l'opération, il me tendait le résultat sous forme de petits joints qu'il m'invitait à fumer. Devant ma manifeste hésitation, il me disait que c'était non seulement mieux pour les poumons, mais encore que c'était plus léger que toutes les cigarettes du monde. Si je n'ai jamais constaté le bienfait de cette herbe du point de vue médical, je dois reconnaître que c'était beaucoup plus léger que les cigarettes que je fumais. Un matin, Ass me regarda longuement avant de me demander ce que je comptais faire dans l'immédiat. Pour ne rien vous cacher, je n'avais à ce moment aucun projet particulier quant à mon avenir. Sur le coup, je décidai de lui mentir, histoire de ne pas paraître idiot:

- Je compte me faire un peu de fric pour pouvoir poursuivre mes études en France, dès la rentrée prochaine.
Et, emporté par mon élan, je me lançai dans des explications nébuleuses et tout ça, Ass se contentait d'écouter en acquiesçant de temps à autre. J'avais la conviction qu'il n'y comprenait rien.

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Et savez-vous ce qui s'est passé? Je me suis mis à y croire, moi aussi. Au fur et à mesure que je parlais, je devenais de plus en plus convaincu que c'était possible que j'aille poursuivre mes études en Europe. Je me voyais déjà sur place, en France, dans une très grande université. Alors, Ass a sorti de sa poche une clé en cuivre qu'il observa encore un long moment avant de me la remettre. - Es-tu sérieux dans tes projets? m'a-t-il demandé. - Très sérieux, Ass; tu ne peux pas savoir à quel point j'y tiens. De sa voix de stentor, il me fit comprendre que je devais modifier ladite clé, en transformant la rainure latérale. Ce qui était pour moi un travail d'enfant avec la lime et le marteau dont Ass m'avait équipé. Quand il me fit comprendre que le boulot devrait être fait avant jeudi, je lui ai ri au nez. Il éclata de rire aussi. J'étais loin de me douter qu'à partir de ce moment, je m'embarquais dans la plus rocambolesque aventure de ma vie d'échecs. Ass me prit par l'épaule: - Fais le travail, mon boy, et je te donne le billet pour la France avant la semaine prochaine. D'un ton sans réplique. Jeudi après-midi. Nous sortions, Ass et moi, d'une gargote où un frugal repas nous était servi. Dans le camion, Ass me tendit une coupure de journal dans laquelle il avait soigneusement souligné, à l'encre rouge, une annonce

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apparemment anonyme: "VEND R 12/5 ANS/PRX INT". En-dessous il était mentionné une adresse. TIs'agissait d'un des bénéficiaires des nouveaux logements. Ass sourit devant mon hébétude et m'expliqua qu'il allait l'acquérir. Alors, vous comprenez pourquoi je croyais de plus en plus à mes projets? Quelqu'un qui était capable, comme ça, sur un coup de tête, de se payer une voiture, vous devinez bien qu'il pouvait m'envoyer à Vladivostok, s'il le désirait... A propos, pourquoi n'irais-je pas dans les pays de l'Est... On doit y vivre mieux qu'en France où on te crie ta négritude à tous les coins de rue. Même si le communisme, de nos jours, hein... De toutes façons, j'aurais le temps de me déterminer après. Six heures du soir, (ou dix-huit heures, si vous préférez) nous nous présentions devant le 127 de la nouvelle cité. Ass appuya sur la sonnerie. Ah, j'allais oublier de vous donner un détail: nous étions sapés en milords. Comme j'avais la même taille et la même pointure que mon ami, Ass m'avait refilé un magnifique costume de lin. Je m'étais d'ailleurs juré que je ne le lui rendrais jamais. Je sais que ce n'est pas honnête, mais qui l'est, de nos jours? Nos pompes étaient si bien cirées de la main experte de Ass qu'elles pouvaient faire office de miroir à un maquilleur pro. Un monsieur bedonnant nous reçut avec un sourire mitigé et un regard semblant nous dire: "vous êtes vraiment bien nippés, mais je ne me rappelle pas vous avoir connus dans mon enfance". Ass devina les désirs du monsieur et l'affranchit :

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