Thibaud sur les routes de l'an mille

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Le jeune Thibaud a appris l'art de la guerre en combattant aux côtés de son père pour des seigneurs bien plus puissants. À la mort de ses parents, il doit fuir, chassé par son suzerain. En quête d'une nouvelle terre et d'une nouvelle existence sur les dangereux chemins de la France troublée de l'an 1000, il rencontre des personnages influents, mais aussi Loup et Robin, qui deviennent ses compagnons. Avec eux il affronte des seigneurs ambitieux et comploteurs et la terrible et mystérieuse bande des Brûleurs, pillards-assassins qui écument et terrorisent la région...
Publié le : mardi 5 mai 2015
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EAN13 : 9782336381992
Nombre de pages : 288
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Rodrigue Ruiz BotellaThibaud
sur les routes de l’an mille
Le jeune Thibaud a appris l’art de la guerre en
combattant aux côtés de son père pour des seigneurs
bien plus puissants. À la mort de ses parents, il doit fuir,
chassé par son suzerain. En quête d’une nouvelle terre et
d’une nouvelle existence sur les dangereux chemins de la
France troublée de l’an 1000, où règnent peur et insécurité,
il rencontre des personnages influents, mais aussi les
humbles Loup et Robin, qui deviennent ses compagnons.
Avec eux il affronte des seigneurs ambitieux et comploteurs
et la terrible et mystérieuse bande des Brûleurs,
pillardsassassins qui écument et terrorisent la région…
ThibaudRodrigue Ruiz Botella est né en Espagne en 1955.
Ancien antiquaire, il est passionné par l’histoire,
en particulier par le Haut Moyen-Âge, période bien
moins documentée que le Bas Moyen-Âge ou la sur les routesRenaissance. Il enseigne en laboratoire dans une
école technique supérieure dans le domaine de la
construction (bâtiment travaux publics). de l’an mille
En couverture : gouache de l’auteur.
Romans historiquesISBN : 978-2-343-06212-9
eSérie XI siècle23 €
ROMAN_HISTO_11e_BOTTELLA_15,5_THIBAULT-AN-MIL.indd 1 7/05/15 16:56:14
Rodrigue Ruiz Botella
Thibaud sur les routes de l’an mille




































Thibaud
sur les routes de l’an mille




Romans historiques

Cette collection est consacrée à la publication de romans
historiques ou de récits historiques romancés concernant toutes
les périodes et aires culturelles. Elle est organisée par séries
fondées sur la chronologie.

eDUFOURCQ-CHAPPAZ (Christiane), Une lignée de verriers au XIX
siècle. Itinéraires de petits-bourgeois, 2015.
CHAUVANCY (Raphaël), Soundiata Keïta. Le lion du Manden, 2015.
MONTAGU-WILLIAMS (Patrice), La guerre de l’once et du serpent.
Nordeste brésilien. Septembre 1939, 2015.
JOUHAUD (Fred), Le dernier vol du Capricornus. Un hydravion dans
la tourmente, 2015.
SALAME (Ramzi T.), Les rescapés. Liban 1914-1918, 2015
MAAS (Annie), Le fils chartreux de Barberousse, 2015.
JOUVE (Bernard), Le maréchal de Richelieu ou les confessions d’un
séducteur, 2014.
IPPOLITO (Marguerite-Marie), Mathilde de Montferrat, Comtesse de
Toscane, 2014.
WAREGNE (Jean-Marie), Francisco de Orellana. Découvreur de
l’Amazone, 2014.
SOREL (Jacqueline), L’Aigle et la Salamandre. Le roman de Jean
Ango, armateur dieppois au temps de la Renaissance, 2014.
DIJOUX (Colette et François), Les Mariés de l’an 9. Deux Destins
dans la Grande Guerre, 2014.
RAMONEDE (Célestine), Survivre sous la Terreur. Le destin d’une
aristocrate, 2013.


Ces douze derniers titres de la collection sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site
www.harmattan.fr

Rodrigue Ruiz Botella






Thibaud
sur les routes de l’an mille















































































































































































































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06212-9
EAN : 9782343062129



à Georges DUBY
















La France de l’an mille


La Manche

Comté de Vermandois
Duché de Normandie
Domaine Royal Comté de Bretagne
Comté d’Anjou
Duché de Bourgogne
L’Atlantique
Duché d’Aquitaine
Duché de Gascogne
Comté de Toulouse


La Méditerranée



























la mort de Charlemagne et après les partages
À successifs de l’empire, l’autorité centrale royale
e es’effondre. Au cours du IX et du X siècle, la France est
affaiblie par les invasions successives des Vikings par le
Nord, des peuples Magyars par l’Est et des Sarrasins par
le Sud. Le pays sombre dans le chaos et le territoire se
fractionne. Le roi conserve son autorité morale sur le
pays, mais il ne contrôle plus que le domaine royal autour
de Paris. Les hauts fonctionnaires qui ont défendu le
pays, se substituent au roi et s’attribuent des portions de
territoire, transformant les comtés dont ils avaient la
charge en domaines héréditaires. Certains vassaux
possèdent des domaines bien plus riches que celui du roi.
Duchés et Comtés sont aussi morcelés en seigneuries
tenues par des chefs de guerre. Les seigneurs usurpent
progressivement le pouvoir et asservissent la population,
faisant sombrer la France sous le régime de la féodalité
qui perdurera plus de deux siècles, jusqu’à ce que
l’autorité centrale reprenne vigueur. L’esclavage
disparait, mais la vie rurale demeure très rude et l’homme
médiéval vit dans le dénuement. La société, très
chrétienne et essentiellement paysanne, commence à se
regrouper en villages autour d’un clocher. Le
défrichement des terres, le lent apport des progrès
techniques, la démographie, l’avènement progressif de la
monnaie qui favorise les échanges, tous ces éléments
révolutionnent les rapports entre les hommes en
préparant les bases qui favoriseront l’essor des siècles à
venir. L’écrit délaissé s’impose peu à peu au détriment de
l’oral. Grâce à ses assemblées de Paix, l’Eglise tente
d’obtenir une pacification du monde chrétien occidental
et les chevaliers intègrent la noblesse…
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Chapitre 1


’ondée surprit Thibaud. L’eau gouttait de ses L mains, de son menton, des filets liquides
coulaient du museau de son cheval. Le puissant Mérens
brillait, comme imprégné d’un onguent luisant. Les
nuages, bas et épais, formaient une voûte sombre qui
transformait ces chemins en un antre crépusculaire. Sous
le ciel colérique et brûlant de ce jour de l’an mille huit, la
lumière déclinait rageusement, comme subitement
commandée par l’esprit divin. Il y avait des jours qu’il
chevauchait par une chaleur étouffante, et voici que cette
pluie soudaine l’atténuait enfin. Pour éviter l’insécurité, il
avait rejoint après Chaalons, cette route marchande, plus
fréquentée, empruntée du Nord au Sud par les
marchands et pèlerins se rendant aux foires ou allant
rejoindre le « Champ des étoiles », cette voie céleste qui
les guiderait vers cet illustre et nouveau lieu de
pèlerinage, le tombeau de l’apôtre Jacques. Thibaud ne
craignait pas d’affronter la rapine, il était paré d’une
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épaisse broigne de cuir bardée de fers, et de ses épées,
l’une courte, l’autre longue, qui pendaient à sa ceinture.
Une courte lance et un arc étaient fixés à sa selle, prêts à
être décrochés. Son carquois et son ballot, placés derrière
la selle, étaient tenus au sec sous sa cape épaisse. La fine
pluie cessa subitement. Thibaud observait la broussaille,
tout n’était que forêts profondes impénétrables, friches et
marécages. De cette végétation envahissante, dense et
touffue de fin de printemps et qui bordait la route,
pouvait jaillir à tout instant, rapide comme l’éclair, une
meute de brigands. Même s’il ne craignait pas de croiser
le fer, il était conscient qu’un seul homme ne pouvait
vaincre. Thibaud savait bien que voyager seul conduisait
le plus souvent à une mort certaine. Ainsi un grand
nombre de voyageurs ne parvenait jamais à destination,
mais rien ne l’aurait fait revenir sur sa décision. Cette
route marchande, avec ses hameaux, ses abbayes et ses
relais, était certes la plus fréquentée, mais elle n’était pas
sans danger. Aucune route, nulle part, n’était sûre en ces
temps troubles. Thibaud avait parcouru moins de
distance que prévu, il savait qu’il n’atteindrait pas la
petite ville de Fèrelles, sa prochaine étape, avant la nuit. Il
n’aimait pas dormir à la belle étoile, mais il devait se
rendre à l’évidence, il ne pouvait prendre le risque d’être
encerclé par l’obscurité au milieu de nulle part. Il décida
donc de se mettre à l’abri sans tarder. En s’y prenant
maintenant, il pourrait sans doute trouver un arbre
généreux qui le préserverait du déluge que le ciel allait
peut-être déverser. Thibaud observa le sol humide,
craignant qu’un orage ne le transforme bientôt en une
mer épaisse, collante, envahissante, qui souillerait tout et
qui avalerait les sabots de son cheval pour le ralentir
encore. Voici des jours qu’il était sur ces chemins.
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Chaalons était déjà loin derrière. Son périple ne
commençait pas sous les meilleurs auspices. « Mais,
pensa-t-il en levant les yeux, nul ne peut contrer la
volonté du ciel. Il faut se conformer à ses desseins. Le ciel
peut montrer sa fureur et nous, ici-bas, nous devons nous
montrer patients et accepter humblement son courroux.
Une fois passée sa colère, il prodigue toujours ses
bienfaits. La terre a besoin de lui, de ses nues, de son eau,
de son vent et de sa lumière. »
Non loin, Thibaud aperçut la cime d’un arbre touffu
qui captait la clarté de la petite clairière qu’il bordait. Il
n’était pas comme les arbres de futaie. Plus bas, avec sa
coiffe plus large et plus dense, cet arbre serait un bon abri
pour la nuit, pensa le jeune chevalier qui descendit de sa
monture pour en faire le tour. Il scruta les alentours,
regarda dans toutes les directions pour en apprécier
l’emplacement qu’il estima trop à la vue. La prudence lui
commandait de s’éloigner de cette clairière. Après s’être
enfoncé de quelques dizaines de pas dans l’épaisse
végétation du bois, en un lieu bien dissimulé, il entreprit
de monter une tente pour la nuit. Il coupa quelques
branches qu’il fixa à une hauteur jugée suffisante, sur un
tronc. La structure formait un solide appentis. Le ciel
s’obscurcissait encore sous le passage d’un nuage couleur
de suie. Thibaud déroula deux toiles enduites de goudron
de bois qu’il fixa à l’armature avec des cordelettes.
Rapidement et méthodiquement, il recouvrit l’ensemble
avec des branchages pour le rendre invisible et plus
étanche. Enfin, il tapissa le sol de l’abri avec une troisième
toile. En peu de temps, selle, armes et bagages furent à
couvert. Thibaud mit son cheval à l’abri sous un autre
arbre, à une distance respectable d’environ trente pas,
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suffisamment loin pour que sa monture ne trahisse pas
trop vite la présence de sa maison de fortune. Le cheval
était placé dans son axe de vision afin de pouvoir être
surveillé de l’intérieur même de la tente, sans devoir en
sortir. Thibaut pensa qu’en cas de danger, son cheval,
plus visible et placé au loin, attirerait en premier le
pendard, tout comme la chèvre attire le loup. Ainsi averti,
cette diversion lui offrirait quelques instants de répit et lui
laisserait peut-être le temps de bondir hors de sa cachette
pour se défendre. Tout en Thibaud était dicté par la
formation de guerrier qu’il avait reçue auprès de son
père. La prudence dont il faisait preuve sur ces routes
était nécessaire et salutaire pour un homme voyageant
seul. Dans sa quête d’une nouvelle existence, il s’en allait
vers le sud, vers d’autres destins, s’en remettant à la grâce
de Dieu.

***

L’illuminé s’agenouilla. Les yeux fermés et les bras en
croix, il implorait le ciel dans un flot de paroles
incompréhensibles. Après ses quelques invocations, il se
redressait, et boitillant d’un pas pressé pour rattraper la
foule, s’agenouillait à nouveau, recommençant ses
suppliques. La foule qui défilait lentement s’écartait pour
éviter le misérable en haillons qui marmonnait
inlassablement. La procession était menée par le curé qui
avait réuni dans cette manifestation toutes les couches de
la population de Fèrelles. Avec les diacres et les
dignitaires de la ville, il ouvrait le cortège en rangs
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silencieux et bien ordonnés, suivi d’une masse compacte
d’hommes et de femmes, d’enfants, de paysans et
d’artisans. De tels mouvements étaient organisés dans
tous les diocèses de Francie, exhortant les seigneurs de
guerre à jurer de garder la Paix, à protéger tous les
groupes de population. Des croix, des crucifix et des
cierges, qui s’allumaient dans le jour déclinant,
parsemaient le flot humain. A l’approche de l’église, le
défilé peinait, il ralentissait dans le dédale de rues
devenues trop étroites. Au passage de la Vierge qui était
portée par quatre hommes, quelques spectateurs faisaient,
depuis leurs fenêtres, des signes de dévotion. Le cortège
se déversait doucement dans la petite place de l’église qui
noircissait, la foule s’agglutinait au pied d’une estrade
dressée sur le parvis de la bâtisse religieuse. Le père Fagu
monta les quelques marches pour s’adresser à la foule et,
s’appuyant sur son lutrin, il fit des gestes pour obtenir le
silence. Le curé de Fèrelles était aimé de la population. Ses
formes rondes, son visage joufflu et sa bonne humeur
inspiraient naturellement la confiance, mais cet aspect
débonnaire et ce caractère jovial cachaient un esprit
déterminé et énergique. Le prêtre était animé par une
volonté constante et sincère d’enforcir l’influence de
l’Église. Cette influence, disait-il, ne devait pas résulter
uniquement de la crainte de Dieu, mais plutôt d’un
échange et d’une reconnaissance mutuelle. Ordonné
depuis quinze ans, il avait parcouru tout le diocèse, mais
exercé la plus grande partie de son ministère à Fèrelles où
il avait noué des relations privilégiées avec ses
paroissiens, créant toutes sortes d’œuvres en faveur des
plus démunis et des malades. Il s’appuya sur le pupitre
qui dissimulait à peine son opulence puis, balayant du
regard ses fidèles, il se fit plus insistant, et demanda le
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silence en tapotant sur le pupitre. Quand le silence se fut
installé, il fit un signe de croix sur sa poitrine.
L’illuminé profita du silence pour se lancer dans des
incantations, mais cette fois avec véhémence. Il
accompagna ses prières de grands gestes qui attirèrent
tous les regards. Un enfant, que sa mère tira brusquement
vers elle pour le mettre à l’abri, lui donna, pour le faire
taire, des coups de cierge qui enflammèrent un bref
instant les filoches de ses guenilles. La foule s’exclama à la
vue des flammes fugaces qui, en un éclair, envahirent une
grande partie de son vêtement pour s’éteindre aussitôt. Le
curé, surpris, observait la scène, puis, quand le calme fut
revenu, il fit un deuxième signe de croix en direction de la
foule avant de prendre la parole.
« Que Dieu vous bénisse, dit-il, soyez remerciés d’être
venus si nombreux. L’église ne peut, hélas, tous vous
contenir, c’est donc devant la maison de Dieu, que nous
voulons nous féliciter de l’engagement indéfectible envers
l’Église de certains seigneurs. Que leur engagement moral
inspire d’autres seigneurs, que ce ciel ombrageux et les
flammes sur ce pauvre hère soient les signes qui
insuffleront un renouveau dans les rapports qui devraient
être les nôtres. Nos voisins, Sieurs Lescure et Le Tellier,
nous rejoindront bientôt dans cet engagement, n’en
doutons pas, tout comme le feront d’autres seigneurs, en
n’importe quel lieu, ici dans le Centre, ou ailleurs en
Francie. Qu’ils s’inspirent de Sieur Descaux qui ne pèse
pas du poids de ses armes sur nos biens. Tous devront
s’engager et échanger des serments solennels avec notre
Sainte Église qui n’entend nullement régenter le droit de
guerre car tel n’est pas son rôle. Ce que l’Église veut
régenter, c’est la paix et uniquement la paix. « Pax que
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omnia superat ! », la paix vaut mieux que tout ! La
population, c’est-à-dire nous tous, ne prend aucune part à
ces rivalités de territoires, à ces conflits entre seigneurs.
En conséquence, nous devons être épargnés et ne pas
devenir les otages de ces tensions. Toute autorité militaire
doit se conformer au Concile de Charroux, s’interdisant
de saisir sans raison les récoltes ou le bétail d’un paysan,
et refusant de se livrer à tout abus, quel qu’il soit et envers
qui que ce soit. Tous ces hommes d’armes doivent
comprendre qu’ils ne tireront aucun avantage à se livrer à
de tels rançonnements sur les laboureurs, éleveurs ou
marchands. Vous, paysans, dit-il, en montrant la foule de
ses mains écartées, vous travaillez à la sueur de votre
corps, vous produisez céréales et nourriture. Les
marchands les font circuler et les distribuent pour le bien
collectif et le bien de chacun. Nous avons tous besoin de
vous, comme vous avez besoin de nous. Nos intérêts en
réalité se confondent, nous ne pouvons feindre de
l’ignorer, nous ne pouvons voir et rester des spectateurs,
des prisonniers de l’inaction. Il est temps que nos synodes
et nos conciles soient appliqués et respectés. L’heure est
venue, dit le curé en pointant un doigt vers le ciel.
Anathème à ceux qui prennent les biens des sans défense !
s’exclama le curé en levant cette fois les deux mains vers
le ciel. Que ceux qui s'emparent des ânes, vaches, chèvres,
moutons ou porcs des cultivateurs et d’autres sans
défense soient excommuniés. Anathème à ceux qui
frappent nos clercs ! Que ceux qui maltraitent un
serviteur de l’Église, un membre du clergé, qui ne peut
porter d'armes, soient sacrilèges et excommuniés. Si
d’aucuns jugent ces sanctions spirituelles insuffisantes,
elles seront renforcées par des sanctions qu’infligera la
justice des hommes ».
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« Nous devons endiguer ces actes arbitraires, lutter
contre les dommages qu’ils génèrent, combattre
l’insécurité. Nous devons faire cesser ces pillages, réduire
cette criminalité qui nous prive de tant de ressources et
qui favorise tant la famine et la misère. Les belligérants
doivent venir vers nous, nous leur tendons la main, nous
les accueillerons et ensemble nous prêterons serment. Un
serment solennel pour que dans nos contrées règne enfin
la paix. La Paix de Dieu ! »

***

Thibaud poussa la selle et son bagage au fond de la
tente. Après un long soupir, il retira ses chaussures et
s’adossa contre le ballot. Cette position soulagea son dos
endolori par une longue et pénible journée de cheval. Il
demeura ainsi immobile quelques instants, observant
dans le jour déclinant, son bon et fidèle compagnon qui se
reposait, lui aussi, et broutait paisiblement l’herbe grasse.
Il regardait sa monture dont la petite taille était
compensée par sa grande robustesse. Le Mérens était un
cheval infatigable, au pied sûr, au caractère franc et sans
surprise. Son tempérament était forgé par la montagne, le
berceau de sa race depuis la nuit des temps. Des dénivelés
et des chemins escarpés des hautes vallées pyrénéennes
lui venaient ses qualités. Fidèle, docile et obéissant, c’était
un cheval de bataille aux jambes remarquablement
solides, endurant, qui ne craignait rien et qui pouvait
apprivoiser tous les obstacles, neige, fossé, rivière,
contrebas et contre-haut. Sa crinière foisonnante, qu’il secouait
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pour faire fuir quelque insecte, coulait sur sa belle robe
noire. Abandonnant son fidèle compagnon à son repas,
les pensées de Thibaud le ramenèrent doucement vers son
passé. Il savait maintenant mieux que quiconque qu’on
n’apprécie jamais à sa juste valeur ce qui nous entoure au
quotidien, ce qui nous semble tellement ordinaire et banal
qu’on finit par ne plus le voir. Il apprenait à ses dépens
que tout pouvait subitement basculer, que tout ce qui
semblait acquis pouvait soudainement être perdu. Il
apprenait que la chose la plus précieuse au monde est ce
qui nous manque le plus. Cela pouvait être la liberté ou
bien un simple morceau de pain. Pour Thibaud, c’était sa
famille et la chaleur du foyer perdues à jamais,
remplacées par cette maison de fortune faite de branches
et de goudron au fond d’un bois humide. Thibaud, qui se
sentait gagné par la mélancolie, se ressaisit. Il devait
garder toutes ses capacités et ne pas se laisser abattre par
de sombres pensées. Il décida de profiter des dernières
lueurs du jour et des derniers instants de clarté pour
recueillir cette fine pluie qui tombait à nouveau et remplir
ses gourdes. Il décida de profiter de la colère du ciel pour
se laver et se purifier. Il sortit de son ballot une étoffe de
laine qu’il mouilla pour s’en frotter le visage et ses longs
cheveux, puis se ravisa. C’était tout son corps qu’il fallait
laver ! Thibaud ôta donc ses chausses, ses braies puis tous
ses vêtements. Puis il sortit nu, s’avançant sous le ciel qui
déversait ses filets d’eau froide. Il regardait haut et loin,
visant entre les nuages dans la profondeur du ciel.
Soudain, il planta son épée dans le sol puis s’agenouillant
devant elle, il posa son front contre la poignée de bois et
implora son saint protecteur. « Aide-moi saint Florian,
que ton énergie coule dans mes veines, que ta force
m’envahisse, que ta sagesse prenne mon esprit. Fais que
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désormais ma vie m’appartienne et qu’enfin je maîtrise
mon destin... »
Grelotant, Thibaud se redressa enfin, debout sous la
fine pluie. Il frotta longuement son corps musclé pour
vaincre la froideur et la boue. Ses pensées le ramenèrent
encore vers son passé et sa terre natale.

***

Thibaud était né dans le Vermandois. Sa mère
pratiquait la médecine, et au fil des ans, sa réputation de
guérisseuse avait gagné toute la région. Margue savait
guérir les maux les plus divers, les fièvres, le mal de
ventre. Elle soignait les blessures et refermait les plaies.
Elle était respectée, son savoir-faire était apprécié et
recherché de tous. Paysans, fermiers, marchands et
seigneurs, tous avaient sollicité un jour ses soins pour un
fils ou un parent. Elle, qui avait soulagé tant de maux,
mourut voici deux ans. Comme par un mauvais coup du
sort, elle s’était éteinte dans son sommeil, sans que rien ne
puisse laisser entrevoir une fin si brutale, sans qu’elle
n’ait jamais auparavant souffert d’aucun mal et qu’aucun
signe ne fut jamais donné. Le père de Thibaud, Artaud de
Mesthée, était un seigneur de guerre respecté de ses
hommes et de son suzerain, Sieur Ebrard Darollin. La
guerre et les armes étaient sa vie. A la mort de sa femme,
il se réfugia plus encore dans son métier, entrainant son
fils Thibaud dans des campagnes, pour le compte du
suzerain ou d’autres seigneurs. Fin stratège, il était réputé
pour être capable, avec un nombre limité de soldats,
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d’infliger de lourdes pertes à l’ennemi, tant il était rusé,
organisé et toujours bien renseigné sur ses adversaires. Il
mourut des suites d’une mauvaise blessure qu’il avait
reçue, ironie du sort pour un homme de guerre, au cours
d’un banal entrainement. Thibaud n’avait jamais aimé
cette « masse d’arme » qui avait coûté la vie à son père.
Lourde et peu maniable, cette arme blessait souvent dans
l’action, le cheval de celui qui l’utilisait. Thibaud avait
tout fait pour soigner la profonde blessure de son père à
la tempe. Malgré le savoir acquis auprès de sa mère,
aucun soin ne put le sauver. Chaque jour qui passait le
voyait dépérir, décliner. Son père demeurait dans un état
à peine conscient. Artaud, le valeureux soldat, s’était
éteint le corps épuisé et amaigri par de longs jours
d’agonie, exprimant, dans de rares moments de
conscience, toute l’inquiétude qu’il avait pour son unique
fils. Il regrettait, répétait-il, de l’avoir entraîné sur les
champs de bataille et de l’avoir ainsi éloigné de la douce
vie qui aurait dû être la sienne. Il s’accusait, dans ses
derniers souffles, d’avoir commis là une grande faute
pour laquelle il implorait le pardon de Dieu. Sa dernière
phrase fut pour son fils, lui disant tout son amour et ses
regrets de le laisser seul sur cette Terre, sans famille, sans
même une femme qui prendrait soin de lui...

***

Thibaud s’était débarrassé de la crasse des derniers
jours et, toujours grelotant, il s’essuya et se sécha
soigneusement le corps. Puis il enfila des vêtements
23


propres, car le lendemain, il devait entrer dans la petite
ville libre de Fèrelles ; il enfila une tunique d’un bleu
azuré qu’il serra sous sa ceinture. Il aimait cette couleur
qui était celle de son père, celle de sa famille, dont il
voulait continuer à faire vivre le souvenir. Il possédait
plusieurs tuniques, toutes d’un même bleu, se distinguant
chacune par une ornementation différente. Ainsi, celle
qu’il venait de passer avait une croix de soie blanche
brodée à l’emplacement du cœur. Il s’installa
confortablement contre son ballot, observant une dernière
fois, dans l’obscurité qui s’installait, les contours de son
cheval se repaissant. Thibaud se détendait, la fine pluie
avait cessé. Il sortit de son sac quelques fruits, du pain de
seigle et du porc séché qu’il dévora à pleines dents. Le
cheval disparut définitivement, avalé par la nuit.
Thibaud, repu, se laissa envahir par les agréables
souvenirs de ses parents qui lui manquaient. Il se détendit
et s’allongea doucement dans l’espace réduit de son abri.
La pluie avait tu son clapotis, tout comme s’étaient tus
les oiseaux du jour qui, après leurs derniers chants et
quelques battements d’ailes, avaient regagné leurs abris
du soir, cédant progressivement les bois à des hôtes plus
secrets. L’air frais caressait le visage de Thibaud qui,
enroulé dans une couverture, écoutait la forêt, ses sens
s’éveillant. En ces lieux, la nuit changeait tout, elle créait
son propre univers avec ses acteurs qui évoluaient dans
un décor invisible. Ses bruits devenaient plus
perceptibles, les espaces se réduisaient, les éléments se
rapprochaient. Le bruissement des branches, les
craquements du sanglier, le grattement du rongeur
disaient à Thibaud combien la nature se resserrait autour
de lui, et que peut-être même les animaux l’observaient. Il
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ne ressentait aucune crainte, il connaissait tous les signes
de la nature, la profondeur de la forêt, le vol des oiseaux,
l’odeur de la mousse et le goût des plantes, le bruit du
vent, celui des animaux et celui des hommes. Il s’assoupit
doucement.

***

— Tu vois cette épée Thibaud ? Je ne m’en sépare
jamais, je l’aime. Un jour elle sera à toi. Cette épée est
extraordinaire. Elle est différente. C’est pour moi un vrai
trésor et pour les autres une vraie curiosité. Quoi que je
fasse, où que j’aille, les regards intrigués finissent toujours
par se poser sur elle. Elle mesure trois pieds de long, elle
coupe, taille, tranche, pique et fend.
Thibaud, bouche ouverte, buvait les paroles de son
père, il tenta de répéter : … taille, pique…
— Même le forgeron à qui je l’ai commandée,
poursuivait Artaud, ne comprenait pas d’où lui venait sa
grande résistance. Il en avait forgé des épées, il en avait
fait des lames, des outils, et que sais-je encore ! Jamais il
n’avait obtenu une pareille résistance. Cela venait,
disaitil, d’un traitement ou d’un mélange fortuit qu’il n’avait
jamais réussi à reproduire. Cette lame est quasiment
indéformable malgré sa faible largeur. A peine un pouce.
Regarde Thibaud, je mets mon pouce dessus. Tu vois ?
Presque la même largeur !
Thibaud plaça à son tour son pouce sur la lame.
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— Ha là …! Pas pareil… mais un jour tu verras, tu
seras tellement grand que ton pouce débordera de chaque
côté. Si… si… tu verras, tu seras tellement grand que
peut-être même cette épée te servira de cure-dent.
L’enfant se mit à rire.
— Je serai grand comme toi, père ?

— Non, tu seras plus grand que moi, les enfants
dépassent toujours leurs parents. Je veux que tu sois plus
grand que moi, que tu sois en tout meilleur que moi, et
que tu manies cette épée avec plus d’adresse que moi.
Bientôt, je t’apprendrai, tu t’entraineras chaque jour et tu
seras invincible.
Les yeux de Thibaud pétillaient, il passa ses bras
autour de la cuisse de son père.
— Je serai fort comme toi !

— Non, plus invincible encore, t’ai-je dit. Cette épée,
qui est belle, et que j’aime, sera un jour à toi…
La pièce, éclairée par les dernières braises de la
cheminée, était plongée dans la pénombre. Artaud attira
son enfant vers l’âtre brûlant, il approcha un banc et
s’assit avec son fils face au chaudron qui pendait
audessus du feu puis plaça son arme à la lumière de l’âtre
dont les lueurs réfléchissaient sur la lame au poli parfait.
« Regarde cette épée, sa poignée de buis se prolonge
au-delà de la garde pour former une croix. Ici, à cet
endroit, dit le père en pointant un doigt, la poignée est
creuse, c’est une châsse qui contient une sainte relique qui
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fut offerte voici très longtemps à l’abbaye du mont
SaintQuentin par un pèlerin. À l’intérieur est collée, avec de la
cire, une mèche de cheveux de Saint Florian, mon saint
protecteur et intercesseur auprès de Dieu. C’était un
valeureux officier de l’armée romaine, chrétien en secret,
car notre religion n’était alors pas reconnue. Il fut
dénoncé et martyrisé voici sept cents ans puis jeté dans
une rivière, avec une meule à moudre le grain accrochée à
son cou. Cette mèche de cheveux me fut donnée par mon
ami l’abbé. Cette belle épée est une arme, c’est vrai, mais
en quelque sorte elle est aussi, avec sa relique secrète et sa
forme, une sorte d’autel portatif et un instrument de
prière. Approche mon Thibaud et écoute ce petit
poème… »
Artaud tenait son arme face à lui, la regardant comme
pour lui parler. Après quelques toussotements, quelques
raclements de gorge et, simulant l’hésitation avec
quelques mimiques en direction de son fils qui le
regardait admiratif, il se lança.
Mon épée,

Ma noble épée qui de tranchants en a deux
Fut forgée dans l’ardeur de la braise et le feu

Toujours près de ma main, assurée à ma taille
Elle m’est fidèle en tout lieu et toute bataille

Mon épée coupe, taille, pique, tranche et fend
Un fétu de paille qui voltige, coupe dans le vent

Gare à celui qui offense et nous fait outrage
Car sûre, elle me venge et conduit avec rage
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