Un amour factice

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La femme aimée n'est-elle le plus souvent qu'un rêve inaccessible ? La jeune Lucille, adolescente solaire, sublime de charme et de beauté, déclenche une passion aussi violente que désespérée chez le héros du livre qui la poursuit inlassablement d'un amour absolu en s'efforcent de la conquérir. Ce roman analyse avec une grande subtilité la difficulté d'aimer et d'être aimé, même dans l'apparente harmonie, souvent remise en cause, des corps et des coeurs.
Publié le : samedi 1 janvier 2011
Lecture(s) : 264
EAN13 : 9782296717893
Nombre de pages : 167
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UN AMOUR FACTICE
© L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-14011-0 EAN : 9782296140110
Alain ANCELET UN AMOUR FACTICE
L’Harmattan
I
« C’est très simple, tu n’as qu’à laisser parler ton cœur… » me répondait toujours Antoine lorsque, jeune étudiant friand de bonnes recettes de séduction, je demandais quelques conseils à ce tombeur invétéré. Il avait le don de m’exaspérer par l’apparente facilité avec laquelle il s’appropriait toutes les jouvencelles de passage et par la manie qu’il avait de fredonner sans cesse une ritournelle de la Belle Epoque qui commençait par ces mots :Dans la salle du bar-tabac de la rue des Martyrs, On peut tout acheter, tout vendre, le meilleur et le pire et dont le texte se vautrait dans de sordides faits divers de bagarres et de règlements de compte à l’arme blanche entre les bandes rivales d’apaches de Pigalle, de Belleville ou de Ménilmontant. Sans doute, le conseil était-il mauvais : c’est une très dangereuse méthode que d’écouter son cœur et de suivre à la lettre les impulsions, souvent pernicieuses, qu’il nous inflige. Mais il m’avait fallu quelques années pour m’en rendre compte et pour comprimer les élans de ce clown imprévisible qui, de pair avec sa commère, la folle du logis,l’imagination, nous entraîne sur les mauvais chemins des initiatives incontrôlées. Sans doute avais-je été victime d’un moment de distraction, ou d’une perte de vigilance, lorsque j’avais rencontré Lucile, adolescente sublime, apparition inattendue, une sorte de petite déesse solaire, une quintessence de perfection absolue reléguant immédiatement au rayon des accessoires inutiles, les superlatifs les plus dithyrambiques. Mon cœur avait immédiatement parlé, l’imbécile, que dis-je, il s’était mis à hurler d’une manière assourdissante dans ma tête plus que dans ma poitrine, comme ces sirènes d’alarme qu’un court-circuit déclenche inopinément et qui plongent tout un quartier dans le stress avant qu’on puisse les
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débrancher, couper les fils, arracher les fusibles, neutraliser le mécanisme du tableau de commande. Et depuis, à la simple évocation de son nom et de son image, la sirène reprend son vacarme infernal et me précipite dans un état d’hypertension qui me laisse épuisé, vidé comme un athlète après l’effort. Ce matin, je pars pour un long trajet de près de mille kilomètres de Nice à Paris par l’autoroute du soleil. J’adore l’ambiance des départs au petit jour avec une longue journée de conduite devant moi. Ce voyage permet de varier les plaisirs – sauf en période de pointe – d’alterner les séquences de déplacement rapide où je dévore des kilomètres d’asphalte en regardant défiler les paysages, et les moments de flânerie où je m’offre le luxe de lever le pied pour déguster les changements de décor, la variété changeante des essences d’arbres, surtout dans la Vallée du Rhône ou à travers les reliefs plus tourmentés de la Bourgogne, jusqu’à la récompense de la forêt de Fontainebleau, porte de l’Ile-de-France. Mon plaisir suprême : sortir de l’autoroute pendant quelques kilomètres, comme un écolier en maraude, pour m’offrir le luxe d’un bon déjeuner dans un restaurant réputé qui fleure bon le calme de la province et les saveurs des spécialités du terroir. Je sais que, cette fois encore, je me laisserai porter par le flot des voitures qui m’entourent dès la sortie de Nice. Peut-être retrouverai-je certaines d’entre elles à l’entrée de Paris, juste avant de déboucher sur le Boulevard Périphérique et vais-je m’exclamer avec une pointe de contrariété : « Tiens, voilà le crétin qui m’a fait une queue de poisson à la hauteur de la bretelle d’Aix-en-Provence », notre mémoire d’automobiliste ayant une capacité hargneuse d’enregistrement, voire de rancune, beaucoup plus redoutable vis-à-vis des chauffards les plus odieux que des conducteurs les plus courtois.
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Pourquoi ai-je décidé de me rendre à ce mariage, alors que tout aurait dû m’inciter à l’abstention ? Les liens familiaux, dit-on, dissimulent plus de contraintes que de satisfactions. Mon neveu Kevin aurait certainement bien pu se marier sans moi, même s’il a pris la peine de m’expliquer, au cours d’un long entretien téléphonique, qu’il estimait ma présence indispensable. L’affection entre les générations a-t-elle donc encore un semblant de valeur, dans notre monde où les sentiments circulent de plus en plus difficilement, comme de vieux billets de banque démonétisés ? Il a certainement crû que je me rendais à ses arguments, même s’il me les a développés avec une pointe de maladresse, alors que j’ai tout de suite flairé dans cet événement la possibilité, que dis-je, l’éventualité, ou mieux, la perspective, aléatoire mais tellement grisante, de revoir Lucile. Lucile, vous le savez déjà, c’est ma Joconde à moi, ma princesse lointaine. Je m’offre le luxe de la rencontrer une ou deux fois par an, quelquefois plus. De même que certains amoureux de Mona Lisa s’offrent un voyage à Paris de temps en temps pour passer quelques heures de contemplation en face de leur idole toujours impassible au cœur du Louvre, de même, ne pouvant fréquenter Lucile dans les circonstances ordinaires de la vie, je me suis découvert un goût immodéré pour les mariages et les enterrements où je suis certain de pouvoir la rencontrer, toujours stupéfait et vaguement contrarié de constater à quel point le temps n’a que peu de prise sur elle. Son visage lisse exempt de rides, sa silhouette décourageante de minceur, ses jambes irréprochables, sa voix un peu mouillée d’amoureuse, toutes les facettes de son image traversent les années sans dommage apparent. Qu’en sera-t-il cette fois encore ? Je guette avec férocité son premier cheveu blanc, sa première patte d’oie. Je lui en veux de savoir préserver son capital de beauté avec un tel talent. Je dispose d’une grande journée de voiture pour me préparer à cette rencontre. Une telle méditation préalable
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m’est nécessaire. Je détesterais me trouver nez à nez avec elle au détour d’une rue, dans une rame de métro, à l’improviste, tellement sa présence me plonge dans un état de violente émotion, de palpitation insurmontable où je dois fournir comme à chaque fois un violent effort sur moi-même pour dissimuler mon trouble, reprendre mes esprits, arborer le masque d’ homme distrait qui me fait apprécier de mes amis, dissimuler le coup de poignard en plein cœur qui me cloue sur place, me plie en deux, amène parfois sur mon visage, malgré mes efforts, une telle expression de souffrance que mon entourage, alerté, me lance parfois un « qu’avez-vous ? vous ne vous sentez pas bien ? » auquel je réponds invariablement, selon la saison « ce n’est rien, j’ai seulement un peu chaud » ou pendant les mois d’hiver « j’ai peut-être un peu froid » pour donner le change, le temps d’écarter de moi, par un effort surhumain de volonté, cette défaillance passagère, priant le ciel que nul ne vienne à se douter de la véritable source de mon trouble. Lucile ne semble pas percer à jour l’intensité de l’émotion dont elle est pourtant la cause, à moins qu’elle ne joue elle-même la comédie, peut-être un peu troublée sous son beau masque d’indifférence… Amour d’enfance qui n’a jamais su grandir, tendresse à mi-chemin entre la camaraderie et la connivence, notre relation s’est avérée trop affective depuis son origine pour sombrer dans l’indifférence ou dans l’oubli, pas assez vive pour se transformer en une liaison sommairement physique, chaque nouvelle rencontre provoque une redécouverte vécue, pour ma part, dans l’anxiété. Je perds mon énergie à tenter d’imaginer ce qu’aurait pu être une vie commune avec elle, sans parvenir à trouver le ton juste. Amour-passion pour moi, amour-distraction pour elle, au-delà d’une réelle complicité, je me demande encore quelle aurait pu être l’intensité du partage. Une seule évidence s’impose : je l’ai toujours aimée, elle ne m’a jamais préféré. Mais je crois qu’elle éprouve le
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