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UN CORSE AU MAROC

De
214 pages
Un Corse, la Corse, se promène au Maroc. Au fil des jours et de sa vie, un parent de Méditerranée livre ainsi ses impressions sur un pays proche. Mais la proximité n'est pas encore, loin s'en faut, parité et ressemblance d'appréciations. Nous suivons Mathieu dans ses pérégrinations, où demeure bien sûr le Maroc de toujours, celui qu'il ne cesse jamais d'aimer tout au long de ce livre.
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UN CORSE AU MAROC
© L’Harmattan, 2011 5-7, rue de lEcole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55182-4 EAN : 9782296551824
Charles Versini
UN CORSE AU MAROC
L’Harmattan
Du même auteur
-Mort àvingt ans. -La Rédemption des peuples, de MassadaàCorte et de Corteà Massada. -Le vent de Tizzano. -Une vision enété. -Une conversation en montagne.
Pour la Corse dont la pensée originelle aécrit ce livre.
I
«Quand reverrai-je cette ville de lumière dont je ne dis pas le nom, que je cache, pour que personne ne sy rue, mon jardin très caché, au fond de mon oliveraie ? La reverrais-je cette ville, ce paradisàmême le sol ? Moi qui suis dans une nuit si noire, si noire ! Comment la nommer ? Certainement pas ! Je veux la soustraireàtout jamais aux yeux et aux oreilles des touristes, que jamais ils ne la voient, et que même si daventure ils la foulent, ils ne sachent pas les trésors quelle recèle. Je laime trop, trop pour en parler. Je ne veux pas la communiquer. Pourquoi donc le monde s? Pourquoi est-il permis de vendre desest-il ouvert de la sorte destinationsànimporte qui ? Nuit noire encore que ces foules anonymes et ces grands mélanges. Il y a trop de monde sur la terre aujourdhui. Jardin autrefois, aujourdhui saccagépar le nombre. Cette ville, cette citéqui mattend, un avion my amènerait, mais jai peur de lavion, peur aussi de masseoir près des touristes mêlés et sans visage. Je suis trop entréen moi-mê! comment me libme. Ah érerais-je, dîtes-le moi ? Qui que vous soyez cette foisAh ! si seulement quelquun pouvait maccompagner là-bas, la vue de la lumière dorerait mon âme. Mais qui, qui pourra maider ?» Cette lettre, un petit mot quil avait pliédans son manteau, avait fini par tomber de sa poche, quand il avait pris ses gants, en marchant dans le froid de la mi-marsàParis, sur le boulevard oùsagitait la multitude. Ce morceau de papier, une jeune fille avait couru derrière lui pour le lui ramener ; alors il avait souri, il s’était dit quenfin, peut-être, ce«qui»quil cherchait devait avoir ce visage. Peut-être ?... Mademoiselle Santoni avait tout au plus vingt ans, lâge de sa fille, plus jeune même, bien quil navait pas eu de fille, ni de fils dailleurs. Mais son léger accent corse quand elle lui tendit la feuille pliée fit frissonner Mathieu. «Mademoiselle, je distingue bienàvotre accent que vousêtes de l’île de Corse. Quelétrange sentiment vous faites naître en moi ! Moi qui en suis aussi originaire. Quel destin vous a fait me suivre, et rattraper ce mot ? Tenez, dépliez-le et lisez-le, cest pour vous sans doute que je laiécrit, sans savoir encore rien de votre visage.» Andréa Santoni commençaàlire en silence avec un petit sourire plein de flamme et un rare pétillement dans les yeux. Au fur etàmesure de la lecture,
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son visage devint plus grave et malgrésa jeunesse elle finit par direàMathieu : «alors il faudrait que je vous y accompagne. Mais où? Dans quel pays ?» Mathieu ne répondit pas. Il ne voulait pas dévoiler, ou prononcer le nom de sa ville magique. Il pensait quun sortilègeétait attaché àla pudeur de cette citéet que nul ne devait savoiràquelle ville il rêvait, fût-ce la petite corse si fraîche, si belle, quil avait devant lui. De quel villageêtes-vous, mademoiselleSantoni, Santoni Andréa, cher monsieur. Du village de Palneca, vous savez, le village aux mœurs dures, aux hommes intrépides. Je connais cette berceuse, répondit Mathieu, qui dit qu’àPalneca aucune femme de la race ne franchissait treize ans sansêtre mariée, car limpertinent qui lui effleurait la coiffe ne passait pas deux semaines sil ne lui mettait lanneau au doigt. Oui, répondit Andréa, mais cette berceuse a un siècle dâge. Et puis nous sommes iciàParis, sur ce boulevard, ce nest pas seulement un homme et une jeune fille qui se rencontrent mais bien deux enfantségarés de la Corse. Pour ma part et au regard de cette lettre, jaimerais bien(elle cherchaitàfaire direàMathieu son prénom. Celui-ci comprit et le luiénonça)Mathieu. — …être une amieàvous, une petite confidente, vous semblez si perdu au milieu de ce boulevard de nulle part, de nulle part par rapportànotre ailleurs,à notre Corse qui, vous le savez, constitue une autre planète, une autre galaxie.
Mathieuétait remuéet surpris par ce qui narrive habituellement que dans les contes mais qui, ici, se racontait dans la réalitéla plus parfaite. Une compatrioteàlui, parmi des millions de gens, s’était saisie de sa lettre confidenceécriteàlui-même et elle semblait lavoir reçue comme le courrier dune poste rêvée qui prenait ici le visage du réel. Mais sil semblaitàMathieu vivre ces instants comme dans un conte, cest quilétait dans le désespoir. En temps ordinaire, il savait que la vie réelle est souvent plus invraisemblable quun conte.
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II
Ils allèrent prendre un pot devant la Tour Eiffel, dans un bar du Trocadéro. C’était sans doute difficile pour Mathieu de sasseoir devant cette construction métallique qui surplombait la ville, mais Andréa adoucissait tout. Quiétait-elle au juste Andréa Santoni ? Après une enfance passée en Corse, elle avait vécuà Marseille, la grande ville des Corses de lextérieur ; son grand-père avait travaillé àBeyrouth etàTanger, dans les casinos. Sa parentèleétait solide, et pratiquement jusqu’àaujourdhui elleétait restée assezétroitement surveillée par sa famille. Que dire d? En dehors des siens, pas grand-chose,elle encore car elle navait pas alors de véritable autonomie. Certainement, par son héritage de discipline familiale,évoquait-elle davantage la force de la droiture quune idylle spontanée. Cest pourquoi Mathieu avaitétési enclinàse faire accompagner, car il nenvisageait avec elle aucune relation charnelle, rien que de la complicitéfraternelle, une confidence, une relaxation. Il pouvait bien se reposer sur elle puisque nulle inclinaison corporelle ne venait perturber son désir d’épanchement verbal ainsi que la complicitésilencieuse et entendue quil avait voulu tisser avec elle dès le premier regard, sans jamais devoir aller au-delà. La différence dâgeMathieu devait avoir déjàcinquante ans ou légèrement plusle protégeait dailleurs de devoir faire quelque chose. A cinquante ans, Mathieu avait déjà épouséplusieurs femmes. Seule la premièreétait Corse,àun âge oùle mariage corse est naturel,àlâge de la jeunesse. Après, sauf en présentation de raison, méthode qui répugnait au caractère de Mathieu, ilétait bien difficile denvisager sur l’île une relation certaine. Bien des jeunes gens des villages, il ny a pas si longtemps,àqui on demandait pourquoi ils ne remplaçaient pas leurs dents, jeunes gens de vingt-quatre ans tout au plus, ne répondaient-ils pas dans un sourire de sagesse bien ajouré:« àquoi bon ? Lamoreèfattu !». C'est-à-dire que lamour avait déjà étéfait ; pourquoi donc alors sinquiéter de lapparence ? Mais si jeune, cela ne manque pas de surprendre ! Pourtant, cette phraseàelle seule résumait les mœurs locales en matières matrimoniales, sans parler du charivari réservéaux «vieux»qui se mariaient ou remariaient, une orgie de crécelles et de tintements de casseroles bruyantes. Le fonds des mœursétait ainsi. Mathieu, en bon philosophe, ne désirait pas le changer et avait fini par se rendreàcetteévidence.
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Mathieu Bucchiniétait revenu enchantéde sa rencontre avec Andréa mais il ne voulait pas non plus la revoir tout de suite. Ilétait ainsi fait, il avait besoin dune indépendance toujours accrue, ne pas se rendre esclave dune nouvelle entrevue trop rapprochée. Sachant quil n’établirait pas une relation damour sentimental avec elle, alors elle serait pour lui une petite sœur quil verrait plus tard. Mathieu Bucchini, depuis tant dannées passées en Corse, avait fini par ne plus rien espérer dune quelconque rencontre féminine. Il avait passélâge. Et même si une femme corse nouvellement connue, par extraordinaire, luiétait tombée dans les bras, làencore il aurait estiméavoir passélâge, ne pas avoirà senfermer dans une relation connue davance, muselée par une fidélité draconienne dans le périmètre trop réduit de la ville corse. Les femmes corses, finalement, il les rêvait maintenant, il les aimait comme sœurs, confidentes, filles, mais il ne les touchait plus. Ilétait arrivéprogressivementàcetétat de fait, par un constat d’événements au long cours. Ses relations amoureuses, il partaitàl’étranger pour les fabriquer. A l’éOui, dans la mesure otranger ? ù l’étranger commence en mer, dès que l’île disparaît aux yeux des siens, mais un étranger néanmoins proche, au Maghreb, en Tunisie, en Algérie, au Maroc, sur le continent den face, si près, si attirant. Etait-ce son origine du sud de la Corse qui lavait toujours fait rêver de musiques orientales ? Y avait-il, dans son substrat inconscient, laffirmation d? Derriune lointaine origine africaine ère la duretéet lexclusivisme corse, son exclusion insulaire bien naturelle, y avait-il, encore présente, la conscience lointaine dune parentéde sentiment, une liberté, une détente, dans le fil ténu qui traversait la mer jusquaux côtes de l? Il le pensaitAfrique du Nord parfois. Mathieuétait pour lheure retenuàParis pour des raisons médicales. Il espérait sen délivrer bientôt mais lattente, cette station forcée, le faisait souffrir.
Andréa, trois jours après leur rencontre sur le boulevard, le rappela au téléphone. Un rendez-vous fut fixédans un bar des Champs-Élysées qui,àla grandeépoque, avait appartenuàun Corse que Mathieu admirait beaucoup, une figure de son pays dont il tenait une photo découpée dans un journalà lintérieur de son portefeuille. Mathieu conservait cette photo avec fierté, il avait du respect et de laffection pour cet hommeàqui il reconnaissait tant de vertus corses : de courage et dintelligence, de présence, daura.
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