Un hennin pour deux rois

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"La gloire elle-même ne saurait être pour une femme que le deuil éclatant du bonheur", a écrit Germaine de Staël en toute connaissance de cause. Excessivement jolie et intrigante, supérieurement intelligente, Antoinette de Maignelais est la parfaite illustration d'une femme ambitieuse qui, grâce aux deux souverains dont elle fut l'égérie, parvint au faîte de la gloire, et sa chute n'en fut que plus lamentable. Elle maintient sa domination en fournissant jeunes et jolies filles à Charles VII, qui lui offre châteaux et terres. Elle meurt seule et abandonnée de tous. Un hennin pour deux rois est le deuxième roman historique de Paul-Jacques Lévèque-Mingam.
Publié le : lundi 1 novembre 2010
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EAN13 : 9782296709898
Nombre de pages : 284
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Un hennin pour deux rois Roman historique
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Paul-Jacques Lévèque-Mingam




Un hennin pour deux rois






















L’Harmattan










































© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13154-5
EAN : 9782296131545
Aux Dames d’Uzage qui ne sont plus et à Celle qui reste




LE II° JOUR DE DÉCEMBRE
DE L’AN DE GRÂCE MCCCCXLVIII
Montant insidieusement du cours torrentueux de l’Indre, une brume
glaciale recouvre les terres marécageuses qui séparent la ville de Loches du
bourg de Beaulieu, estompant comme un voile funéraire les maisons à
colombage qui en bordent la rue principale. Seuls de ce linceul de brouillard,
émergent le formidable donjon du Faucon Noir, et les toits hérissés de lucarnes,
d’échauguettes et de cheminées du Château Royal. Chacun, bourgeois, manant,
seigneur, paysan, s’est barricadé qui dans son hôtel, qui dans sa chaumière ou
dans son logis. Seules les colonnes de fumée qui jaillissent droit des cheminées,
répandant dans les airs une délicieuse odeur de chêne brûlé ou de soupe au lard,
donnent à ce paysage glacé, un semblant de vie nocturne. Un groupe de
cavaliers, suivi d’un fourgon attelé de quatre chevaux, descend de la route
boueuse qui mène à Bourges. A sa tête, un tout jeune homme au visage imberbe
encapuchonné de fourrure, s’engage suivi de ses compagnons dans la ruelle du
Puy-Mourier, et fait halte devant un logis aux allures de manoir dont l’entrée en
forme d’arc brisé est trop basse pour laisser passer un homme à cheval. Le plus
âgé d’entre eux, l’aide avec déférence à mettre pied à terre, tandis que la petite
troupe et le fourgon s’engagent sous la voûte d’un bâtiment de servitude,
Audessus de l’entrée, une fenêtre à meneau cruciforme surplombe un panneau de
pierre rectangulaire timbré d’armoiries que l’obscurité rend à peine lisibles.
S’agit-il de fleurs de lis ou d’une sorte d’arbuste ? Il semble, tant la pierre en est
tendre et blanche, qu’elles viennent d’être ajoutées là, afin de conférer au logis
une allure de maison forte et signaler au passant que ces lieux appartiennent à
un noble personnage.
— Restez assise, ma Mère. Vous paraissez encore épuisée après un aussi
long voyage. Quand êtes-vous arrivées ici, et toi, Antoinette ma cousine,
comme tu as changé ! Ne m’en veuillez pas de ne pas vous avoir accueillies,
dans ce modeste logis, mais le Roi m’a envoyée à Bourges la semaine dernière,
et comme je ne connaissais pas le jour exact de votre arrivée, j’ai pensé revenir
à Beaulieu la première. Tant pis, cela vous aura donné le temps de vous installer
et de découvrir mes trois filles. Depuis la naissance de Jeanne, j’ai l’impression
de devenir chèvre, car mon service auprès de la Reine, et les missions dont me
charge le Roi, accaparent tout mon temps. Et encore, j’ai la chance de ne pas
être logée à leur côté, dans ce château que vous avez dû apercevoir de loin en
arrivant ici. Maintenant, il faut que je vous quitte pour troquer ces habits
d’homme contre une pelisse chaude et confortable. Je sais, j’ai vu de la réprobation dans votre regard, ma Mère, lorsque je suis entrée dans cette pièce.
D’ailleurs, je ne vous ai même pas embrassée, mais il faut que vous sachiez que
je n’aime guère ces effusions familiales. Bien que je sois devenue l’un des plus
importants personnages du royaume, j’ai appris à dissimuler mes sentiments.
Cet accoutrement qui vous a choquée, est beaucoup plus pratique et confortable
lorsque je voyage de par les routes peu sûres du royaume, même escortée de
gens d’armes. De plus, chaque fois que je me rends en Berry, Charles me
demande de lui ramener les fonds dont il a besoin, afin de renflouer les finances
royales, et pour me témoigner sa gratitude, mon grand ami Jacques Cœur
remplit mes malles d’étoffes, de bijoux et de fourrures. Je vous montrerai cela
demain. Demandez que le dîner nous soit servi céans devant la cheminée. Vous
répondrez à mes questions lorsque je reviendrai.
Et Agnès Sorel disparaît dans l’escalier en vis de pierre qui permet
d’accéder au premier étage du manoir. Antoinette et sa tante Catherine de
Maignelais, la propre mère d’Agnès, étaient arrivées la veille de Picardie, après
quinze jours d’un voyage épuisant. Elles avaient été escortées par François de
Montbron, seigneur de Mortagne et favori de Charles VII, qu’Agnès leur avait
dépêché un mois plus tôt, leur enjoignant de la part du Roi, de se rendre à
Beaulieu, où elles habiteraient dans la jolie maison qu’il lui avait fait aménager.
Elle s’était bien gardée de leur écrire qu’elle comptait sur sa mère et sa cousine
pour élever ses trois filles. Les deux femmes, trop heureuses de quitter cette
Picardie ravagée par un demi-siècle de guerre, avaient accepté d’emblée. Plus
rien ne les y retenait : Jean II dit Tristan de Maignelais, le père d’Antoinette
était mort à présent ainsi que Marie de Jouy, son épouse, la laissant orpheline
sous la protection de sa tante paternelle Catherine de Maignelais, la mère
d’Agnès. Quant à Jean Soreau, sieur de Coudun, son père, lui aussi avait
disparu. Elles croyaient toutes les deux dans leur naïveté, qu’Agnès les avait
mandées pour profiter avec elle des fastes de la vie de cour, loin d’imaginer
qu’elles seraient ravalées au rang de nourrice sèche et de gouvernante des
bâtardes royales.
— Je regrette, ma chère fille, que vous ne puissiez nous accorder davantage
de votre temps, mais j’imagine votre fatigue après ce long trajet et vous laisse
vous changer. Antoinette et moi allons faire de même de notre côté, et nous
nous retrouverons tout à l’heure pour le souper.
Une heure après, les trois femmes se retrouvent dans la grande salle du
manoir, où une servante a dressé des tréteaux et des planches qu’elle a
recouverts d’une nappe, en guise de table, sachant que sa maîtresse refuse de
prendre ses repas dans la cuisine en présence de ses serviteurs. Quelques
meubles de chêne sculpté sont alignés le long des murs. Le plus imposant est
une cathèdre dont le haut dossier est orné d’un écusson semé de fleurs de lis,
accosté de cerfs ailés. On devine sur-le-champ que le Roi lui-même a fait
transporter ici ces pièces du mobilier royal, afin d’agrémenter l’ordinaire de sa
maîtresse. De même, sur le grand mur aveugle perpendiculaire à la cheminée,
est accrochée une somptueuse tapisserie qui en réchauffe la pierre apparente :
8 sur une pelouse semée de lis, les armes royales sont entourées d’une palissade
sur laquelle grimpent deux rosiers ; sur les deux phylactères, on peut déchiffrer
l’inscription « Ci sont les armes de hault prix et de grande excellence du très
haut Roy de France Charles septième de ce nom ». Le tout se détache sur un
fond de gueules semé de soleils d’or et confère à la pièce, dont tous les sièges,
et même le banc situé perpendiculairement à la cheminée, sont garnis de
carreaux de tapisserie brodés de mille fleurs, un air de somptuosité inhabituel
dans une aussi rustique demeure, mais digne ainsi du séjour d’une maîtresse
royale. Loin au fond, une vieille femme vêtue de noir, s’est installée avec sa
quenouille, ses fuseaux, ses fusées, son dévidoir, vertoiles et tourets.
— Ramasse tes agoubilles et va te coucher. Ma mère, ma cousine et moi
avons des choses importantes à nous dire, et je n’ai aucune envie que tu ailles
ensuite caqueter à la cuisine.
Et la pauvre vieille, qui était venue là se réchauffer et profiter de la lumière
répandue par les nombreuses torchères accrochées au mur, se lève avec peine et
s’enfuit en clopinant avec tout son attirail.
Sur la table improvisée, on a disposé des écuelles en argent, car on est ici
chez la favorite du Roi qui se doit d’honorer son Seigneur lorsqu’il lui rend
visite. Les serviteurs eux, se contentent à la cuisine d’une boule de pain coupée
en deux, évidée de sa mie ; ce « tranchoir » est en général partagé entre un
homme et une femme assis côte à côte. On les appelle alors « compains », d’où
le mot « compagnie ». Des fourchettes à deux dents permettent aux convives
des tables raffinées, de goûter aux plats disposés sur la table sans avoir à
s’essuyer les doigts aux bords de la nappe. Lorsque Agnès revient dans la
grande salle, vêtue d’une ample robe de laine dont les bords sont ourlés de
zibeline, ses cheveux d’un blond cendré, épars sur ses épaules et lui descendant
dans le dos jusqu’à la taille, elle se place à la haute table, laissant au maître
d’hôtel qui se tient impassible debout à sa droite, le soin de « toucher » les plats
avant de se servir elle-même. Elle a trop d’ennemis à la cour, de la Reine au
Dauphin, pour ne pas prendre le risque de goûter un plat la première, de peur
d’être empoisonnée. Puis c’est au tour de sa mère de se servir. Ce soir-là, elle
avait fait préparer, sachant que sa fille serait affamée après de longues heures de
chevauchée à travers le Berry et la Touraine, un premier service composé d’un
poulet aux herbes, accompagné d’un brouet au verjus et à la volaille ; le
deuxième service devait présenter un poisson à la galantine garni d’une sauce
blanche, le troisième un pâté de vache et de feuilles de chou cuites au vin blanc.
Pour l’issue, un potage appelé gelée et des épices confites.
*
— Il est temps à présent, ma Mère, que vous me racontiez par le menu
quelle a été votre vie en Picardie depuis mon départ lorsque j’avais treize ans.
Pour vous délier la langue, buvez de ce vin que le Roi fait livrer de Bourgueil à
mon intention.
9 — Point n’est besoin ma fille, de ce breuvage, pour que je m’exprime. Mais
sachez qu’il s’agit pour moi de regrets trop amers pour que je puisse les évoquer
sans larmes. La mort de votre père, la ruine de notre hôtel de Coudun et la
destruction de notre manoir de Froitmantel où vous naquîtes, sont trop de
souvenirs cruels à ma mémoire. Aussi, pour vous éviter le spectacle de mes
pleurs, car vous me paraissez bien insensible, vais-je laisser à Antoinette, votre
cousine, le soin de parler à ma place.
— Bien des malheurs nous ont atteintes depuis ton départ, et…
— Par la mort Dieu, Antoinette, personne ne me tutoie ici, et tu ne seras
certes pas la première. J’exige que tu me voussoies selon l’honneur dû à mon
rang.
— Mais tu, je veux dire vous, me tutoyez !
— C’est normal, car tu es à mon service. Tu n’imagines quand même pas
que je t’ai conviée à venir ici pour faire le joli cœur. Maintenant, commence ton
récit !
— Antoinette, ma chère nièce, ne te fais pas prier. Tu m’as dit toi-même
que ton père t’a souventes fois commenté les malheurs de notre terre picarde,
depuis que la défaite de Crécy, en 1346, a obligé le Roi à l’abandonner aux
Anglais. Je te laisse le soin de continuer.
— Hé ! bien, puisqu’il le faut, voici ma cousine, ce que j’ai retenu des
leçons de mon père : la domination anglaise a mis notre pays à feu et à sang, si
bien que d’une terre riche et fertile, ils ont fait une contrée dévastée dont les
châteaux, les fermes, les monastères, les villages, ont été rasés, pillés, brûlés.
Nos amis, nos proches parents, nos serfs ont été massacrés, leurs filles et leurs
femmes violées par ces sauvages. Lorsqu’il y a quinze ans, vous êtes partie pour
la Lorraine et que fût signé le traité d’Arras, nous eûmes l’espoir d’une
accalmie quand les Anglais cédèrent notre pays aux Bourguignons.
— Je t’interromps, Antoinette, pour rappeler à Agnès que c’est à ce
moment précis que son père et moi, nous avons pris la décision de l’envoyer à
la cour de Lorraine. Je m’y suis tout d’abord farouchement opposée, mais
c’était le seul moyen, ma fille, de vous donner une chance de survivre à
l’horreur que nous vivions alors ; nous savions qu’en devenant suivante
d’Isabelle de Lorraine, votre vie serait plus facile, plus agréable, et que vous
auriez peut-être la chance de trouver un mari digne de l’intelligence et de la
beauté que nous pressentions déjà en vous. D’ailleurs, le résultat est probant,
vous avez fait à la Cour de Lorraine, puis à celle du Roi René, enfin auprès de
Charles VII, un cheminement digne de nous et de votre naissance. Je m’étais
moi-même en épousant votre père, mariée en dessous de ma condition, car les
Maignelais sont de bien meilleure et plus ancienne souche que les Soreau,
malgré le titre de Seigneur de Saint Géran que s’est octroyé votre père. Mais
voici que grâce à vous, notre nom est devenu célèbre et que nos armes parlantes
ornent la vaisselle d’argent dans laquelle le Roi prend ses repas. J’ajoute, car je
sais qu’Antoinette a toujours été jalouse de sa cousine, et a reproché à ses
parents de ne pas avoir su se séparer d’elle pour lui assurer un brillant avenir,
10 qu’elle n’avait que trois ans lorsque vous avez quitté la Picardie. Grâce au Ciel,
nous voici à présent au cœur du Royaume de France, et je suis sûre
qu’Antoinette, avec ton aide généreuse, Agnès, va pouvoir à son tour, faire son
chemin vers une vie brillante et trouver bientôt un mari digne des Maignelais et
de nos ancêtres. Pardonne-moi cette digression, ma chère nièce, mais il fallait
que ceci fût définitivement évoqué, et que cessât ton ressentiment contre tes
malheureux parents.
— Je reprends donc pour rappeler à ma cousine Agnès, qu’après
l’assassinat du cruel Jean sans Peur, fils de Charles VI, par un homme de main
du Dauphin Charles, son fils Philippe le Bon, au lieu de maintenir les liens entre
son Duché de Bourgogne et le Royaume, rompit avec le Dauphin, auquel il
reprochait l’assassinat de son père, et en négociant le honteux Traité de Troyes,
promit la couronne de Charles VI au Roi d’Angleterre Henri V.
— Très bien Antoinette, tu as bien récité ta leçon, mais tu ne m’as pas dit
comment sont morts ton père et ta mère, et ce qui est exactement arrivé à mon
malheureux père. Tu aurais pu également rappeler que c’est au Crotoy, petit
port situé à l’embouchure de la Somme, que la Pucelle, prise à Compiègne, fut
livrée aux Anglais et que c’est de là qu’elle fut emmenée jusqu’à Rouen sans
que Charles ait voulu intervenir. Mais au moins, sa mort aura servi à quelque
chose : elle aura renforcé la haine du bon peuple de France envers les évêques et
les Anglais. D’ailleurs, le Roi chaque fois qu’un courtisan cite le nom de
Jeanne, se terre dans un mutisme absolu, et j’ai, dès que je l’ai connu, compris
rapidement que ce nom ne doit jamais être prononcé en sa présence. Sans doute
est-ce là le signe de son remords de n’avoir rien tenté pour sauver celle à
laquelle il doit sa couronne : cela je ne saurai jamais. Je te rends à présent la
parole.
— Ventre Dieu, comment voulez-vous que je vous fasse un exposé clair et
précis si vous m’interrompez à chaque instant ! Je reprends. Nous pensions qu’à
partir du moment où, par le Traité d’Arras, les Anglais cédaient la Picardie aux
Bourguignons, le calme reviendrait, et que notre terre natale retrouverait sa
prospérité passée. Jean Soreau, votre père, ne pouvant plus compter sur le
revenu de ses terres, et notamment de celle de Froitmantel où vous êtes née et
dont le manoir avait été détruit, s’est alors engagé comme mercenaire dans la
suite du Comte de Clermont en Beauvaisis. Un messager vint, il y a quatre ans,
annoncer sa mort à votre mère ici présente, porteur d’une maigre somme
d’argent à titre de dédommagement. Nous n’avons jamais pu savoir ce qui
s’était passé : rixe entre rivaux, règlement de compte ? Toujours est-il que,
devenue veuve, votre mère ne peut plus compter que sur l’aide de vos frères
pour survivre. Elle reçoit de temps à autre, la visite de l’un d’eux. Charles et
André ont fait de riches mariages et se sont établis dans les fiefs de leurs
femmes. Quant à Jean et Louis, ils ont disparu sans laisser de trace, au grand
dam de votre malheureuse mère. Ne pleurez pas, ma tante, j’en ai bientôt
terminé. A présent, nous sommes au cœur du Royaume de France, et sous la
11 protection de votre fille, vous allez retrouver la sécurité et la sérénité que vous
avez bien méritées.
— Et tes parents, Antoinette, que leur est-il arrivé ?
— J’avais douze ans en 1442, lorsque mon père mourut dans sa bonne ville
de Maignelais. Votre mère, Agnès, vous a rappelé il y a quelques instants
l’ancienneté de notre maison, dont, malheureusement pour vous, vous ne portez
pas le nom prestigieux. Peut-être savez-vous que notre arrière-grand-père
commun, Jean dit « le Bon Chevalier », fut fait prisonnier à la bataille de
Poitiers aux côtés de Jean le Bon et de son fils Philippe le Hardi : c’est sur le
plateau de Maupertuis que le Prince Noir réussit à vaincre l’armée des Français.
Notre ancêtre inaugurait ainsi une lignée de hauts seigneurs, victimes des
exactions qui ravagent la Picardie depuis près d’un siècle. Devenu l’un des
féaux serviteurs de Charles VI, il m’a souventes fois décrit, alors que je n’étais
qu’une toute petite fille, le sacre de celui-ci. Mais le plus grand titre de gloire de
notre famille, nous le devons à notre grand-père, Raoul Tristan. Je compte bien
le rappeler au Roi lorsque nous lui serons présentées, ma tante et moi ; alors
qu’il accompagnait Charles VII à la chasse en forêt de Senlis, un cerf d’une
taille gigantesque se dressa soudain devant eux. Sur son poitrail, une médaille
accrochée à une chaîne d’or, portait cette inscription « César m’en a fait
présent ». A dater de ce jour-là, et en présence de notre grand-père, le Roi a
décidé de faire figurer deux cerfs comme supports de ses armes, ainsi que cela
est figuré sur cette tapisserie que vous a prêtée le Roi.
— Je te trouve bien fière de porter le nom de ma mère, Antoinette, car celui
de mon père est tout aussi valeureux ; d’autre part, cette tapisserie, le Roi me l’a
donnée, et point ne sera besoin de lui rappeler, si tu le rencontres un jour, la
légende du cerf. Je la lui ai déjà racontée, ainsi que ma filiation par rapport aux
Maignelais.
— Si vous désirez savoir comment sont morts mes parents, ne
n’interrompez pas sans cesse, Agnès, sinon j’arrête mon récit. Le valeureux
Raoul Tristan à sa mort, transmit son fief de Maignelais à son fils Jean II
Tristan, mon propre père, de glorieuse mémoire puisque c’est lui qui réussit à
défendre le Château de Gournay sur Aronde, assiégé par les Anglais et les
Bourguignons. Ce haut fait eut lieu l’année de ma naissance en 143O, alors que
vous n’aviez que huit ans, juste avant votre fuite vers la Cour de Lorraine.
Horriblement blessé lors des combats, il survécut néanmoins douze années,
incapable de se mouvoir et de prononcer une parole. Ma sainte femme de mère
fut obligée de le nourrir et de le soigner comme un enfant jusqu’à sa mort.
Ellemême le suivit de peu dans la tombe, détruite par tant de peines et de désastres
conjugués. Leurs gisants figuraient côte à côte dans un enfeu sis dans le transept
de notre église dédiée à Marie Madeleine ; mon père avait été représenté, vêtu
de son armure, le chef découvert, son heaume déposé à ses pieds. Quant à ma
sainte mère, le meilleur élève du sculpteur Michel Colombe qui séjournait alors
en Picardie, coucha à ses pieds son lévrier préféré et lui joignit les mains sur son
livre d’heures posé sur sa poitrine pour rappeler à tous sa piété. Hélas, lorsque
12 le sanctuaire fut brûlé et rasé par nos ennemis, leurs sépultures furent également
détruites à jamais, si bien que nous n’avons pas eu la consolation, votre mère et
moi, dans les années qui suivirent, d’aller nous recueillir sur la tombe de Jean
Tristan de Maignelais et de son épouse inconsolable, Marie de Jouy. Voilà,
Agnès, tout ce que je peux vous dire sur la disparition de mes parents. Je n’ai
plus ni père, ni mère, ni frère, ni sœur. Vous au moins, avez la chance d’avoir
pu conserver votre mère ici présente, d’avoir l’amour du Roi, et trois petites
filles pour vous tenir compagnie. Ainsi de nous deux, je suis de loin la plus à
plaindre. Mais nul doute que l’avenir me permettra de prendre ma revanche. Je
viens d’avoir dix-neuf ans. Je suis jolie, bien faite et d’une grande naissance.
Avec ou sans votre aide, je me sens tout à fait capable de me forger un destin
hors du commun.
— Or çà, puisses-tu avoir raison, ma cousine. En attendant, je monte me
coucher. Faites de même toutes les deux. Bonsoir, ma Mère. Il se peut que le
Roi me rende visite cette nuit. Aussi ne bougez de votre chambre ! Demain
matin, je veillerai à vous vêtir correctement. Vous êtes faites comme des
paysannes picardes, et je ne voudrais pas que le Roi vous vît dans un tel
accoutrement. Après tout, nous sommes parentes, et vous devez me faire
honneur.
Sans les embrasser, Agnès disparut dans la tour octogonale qui abrite
l’escalier en vis de pierre. Antoinette et Catherine durent sortir dans la cour
glaciale pour gagner l’aile du logis dans laquelle se trouvait leur chambre, ainsi
que celle des bâtardes royales.
*
C’est le chant du coq qui réveilla Antoinette. Relevant une des courtines du
lit qu’elle partageait avec sa tante, elle fut saisie par le froid qui régnait dans la
petite pièce qui leur avait été dévolue. Sur la pointe des pieds, car le carrelage
en damier de pierre cuite était glacial, elle se dirigea vers la fenêtre à meneau et
s’assit sur le siège de guetteur qui permettait d’observer tout ce qui se passait
dans la rue du Puy Mourier. A travers les vitraux losangés qui en garnissaient
les vantaux, elle aperçut un serviteur qui tenait un cheval par la bride ; un
homme enveloppé dans une grande cape de couleur sombre, et coiffé d’un
chapeau rond à bord relevé, sortit précipitamment du logis, et grimpant sur le
banc de pierre qui en agrémentait la façade, juste à l’aplomb de la plaque
armoriée, enfourcha sa monture et disparut, remontant la rue en direction de
Loches. Ce devait être le Roi, venu passer la nuit avec sa maîtresse, pensa
Antoinette. Les brumes montant de l’Indre, étaient traversées par les rayons
d’un timide soleil, qui annonçaient une de ces belles journées d’hiver dont la
Touraine est généreuse, une fois passées les premières gelées de novembre. Le
lit à colonnes dans lequel elle dormait depuis quelques jours, était encore
hermétiquement clos par les rideaux de bure qui en ornaient les trois côtés, et
s’arrêtaient juste au-dessus des panneaux à plis de serviette dont la base était
13 sculptée. Elle n’avait pas encore eu le loisir de déchiffrer l’inscription latine qui
se déroulait, brodée mot après mot, sur le bandeau que soutenaient de fines
colonnes de chêne. Impatiente de descendre se réchauffer dans la vaste cuisine
du logis, elle saisit deux des rideaux d’angle, et les noua afin que la lumière du
jour naissant vînt réveiller sa tante Catherine qui dormait encore. Puis toutes
deux descendirent l’escalier à balustres de bois qui permettait d’accéder au
rezde-chaussée. Au bord de l’évier de pierre dont le côté encastré dans le mur était
creusé d’une rigole permettant aux eaux sales de s’écouler dans le jardin, elles
trouvèrent la jatte de lait frais qu’une servante venait de remplir à ras bord. Elles
en versèrent le contenu dans deux écuelles d’étain, l’adoucirent de miel, et
découpèrent deux épaisses tranches de pain qu’elles tartinèrent de saindoux.
Puis elles montèrent dans leur chambre, munies d’une cruche d’eau glacée, s’en
humectèrent le milieu du visage, et revêtirent en frissonnant leurs vêtements de
la veille. Elles se coiffaient encore lorsqu’une servante entra sans gratter à la
porte, pour leur dire que la damoiselle les attendait sur-le-champ dans la
grandsalle.
— Refermez vite la porte pour éviter que le froid de l’escalier ne pénètre
dans la pièce, et dites-moi ce que vous pensez de ces atours.
Un grand coffre de chêne bardé de fer, était ouvert devant la cheminée ;
Agnès et Nicolette, sa servante préférée, en avaient sorti une grande quantité de
robes parées de couleurs les plus vives, de pelisses, de voiles, de ceintures, de
coiffures, et les avaient étalés sur la grande table.
— Déshabille-toi, Antoinette, et enfile ce jupon de futaine. Comme nous
avons très exactement la même taille, tu vas revêtir ces robes les unes après les
autres, car dans mon miroir à main, je ne puis apercevoir que mon visage. Ainsi
à partir de maintenant, tu me serviras de quintaine, car ici au moins, aucun
homme armé ne viendra te prendre pour cible de son dard ! Et vous ma mère,
donnez-moi votre avis sur ce que je dois porter ce matin, car il faut que j’aille
d’abord au château, et ensuite à la chasse du côté de Montrésor, car le Roi me
désire à ses côtés toute la journée.
Antoinette ne se fait pas prier pour revêtir l’une après l’autre ces
somptueuses parures, car c’est bien la première fois qu’elle en voit d’aussi
élégantes et même extravagantes, avec leurs décolletés profonds et leurs queues
de plusieurs aunes. Agnès la coiffe chaque fois d’un hennin dont elle assortit la
couleur à celle de la robe ou du corsage, puis Nicolette remet chaque ensemble
dans le coffre, soigneusement plié.
— Cordieu, celle-ci ne me va guère. Ce vert me donne un teint livide, et ne
s’accorde ni à la couleur de mes yeux, ni à celle de mes cheveux. Tu peux la
garder pour toi, car avec tes tresses sombres et tes yeux vert-de-gris, elle te
conviendra. Quant à vous, ma mère, tout cela est beaucoup trop jeune et coloré
pour une veuve respectable. Après mon départ, vous pourrez monter dans le
grenier, et y choisir quelques vêtements dont je n’ai plus besoin, car je les ai
portés à la cour l’hiver dernier, et le Roi n’aime pas me voir deux fois dans la
même tenue. Mes robes sont suspendues à un fil tendu entre deux poutres et
14 couvertes d’un calicot, Nicolette vous montrera. Ah, Antoinette, ouvre le coffret
que j’ai serré hier en arrivant dans la crédence qui se trouve entre les deux
fenêtres. Non, pas celui-là, l’autre dont le couvercle est bombé et dont les parois
laissent apparaître à travers une grille de fer, le parchemin rouge dont il est
recouvert. Prends-le par les anneaux qui sont sur les côtés, et pose-le ici, sur
cette escabelle. Tiens, prends cette clef, ouvre le fermoir, et surtout ne
t’exclame pas quand tu en verras le contenu : j’ai horreur de ces cris que tu
pousses chaque fois que tu es surprise, ce n’est pas d’une vraie damoiselle !
Jacques Cœur m’a offert ces bijoux, pour me remercier de quelques menus
services. Aide-moi à revêtir la robe de velours bleu sombre, celle dont les
poignets et la traîne sont bordés de martre. Donne-moi le bandier brodé de
pierres précieuses, et passe-moi au cou ce collier d’or dont le pendentif est garni
d’un cabochon de saphir. Maintenant, pose sur mon front cette coiffe, en faisant
attention de ne pas déranger mes cheveux, et aide-moi à enfiler ces souliers à la
polonaise qui sont au fond du coffre. Non, pas les rouges, ce serait affreux avec
le bleu de ma robe. Décidément, ma pauvre fille, tu n’as aucun goût.
Maintenant, prends le baguier, que je choisisse les anneaux dont les pierres sont
assorties à ma tenue, mais surtout ceux qui sont sertis de diamants, car depuis
que j’ai eu l’idée de les faire tailler, ils étincellent et suscitent la jalousie féroce
des dames de la Cour. Pour finir, donne-moi le troussoir qui est dissimulé dans
le couvercle, car c’est le bijou le plus précieux. Tu ne sais même pas ce que
c’est qu’un troussoir ! Sache, petite ignorante, que c’est l’agrafe qui permet
quand on se déplace, de relever le bas de la jupe, et de l’accrocher juste en
dessous de la ceinture. Bien, je vais pouvoir partir. Ah si, j’oubliais ce petit
coussin que je dois glisser sous ma jupe et fixer sur mon ventre pour que ma
taille paraisse plus cambrée. Bien, je vais pouvoir partir. Rends-toi dans l’écurie
et demande à mon ivrogne de cocher de préparer mon attelage pour monter au
château, et rapporte-moi deux paires de socques de bois, celles dont les patins
sont très hauts, afin de ne pas mouiller mes poulaines quand je devrai marcher
dans la boue. Maintenant, passe-moi le miroir d’ivoire qui est sur la crédence,
ainsi que ma boîte de maquillage. Regarde bien comme je fais, car dorénavant
c’est toi qui feras office de camériste chaque matin avant mon départ.
Donnemoi la petite pince en argent, afin que je puisse épiler à nouveau mes sourcils, et
présente-moi la soucoupe dans laquelle je déposerai chacun de mes cils si j’en
perds dans l’opération. Quand je serai partie, tu les brûleras soigneusement dans
la cheminée, ainsi que mes cheveux, s’il en est tombé quelques-uns, car je n’ai
aucune envie qu’une sorcière s’en empare et s’en serve pour me jeter un sort ;
j’ai déjà assez d’ennuis comme cela avec ma santé. Donne-moi le pinceau,
trempe-le dans le petit pot dans lequel il y a un liquide sombre que j’ai fait
composer à la couleur de mes cheveux, afin que je puisse redessiner mes
sourcils. Bon, voilà qui est fait. Dépêche-toi, et ne reste pas là plantée à me
regarder comme une idiote, je suis pressée. A présent, présente-moi la boîte
remplie de poudre de riz et la houpette de cygne, afin que je me blanchisse le
teint et empêche mon nez de rougir quand je serai exposée au froid ; et puis le
15 rouge pour colorer mes lèvres. Voilà qui est fait, enfin ! Demain il faudra que tu
t’actives davantage, sinon ce n’est pas la peine que je t’ai mandée de si loin. Ah,
j’oubliais le plus important : avec le petit crayon qui est au fond du coffret, je
dois me dessiner quelques veines sur le front, pour montrer que ma peau y est
plus fine ; c’est toujours le plus important. Bon, ce n’est pas trop mal après une
nuit agitée. Ne dites rien ma mère, car je vous vois prête à proférer des paroles
que vous regretteriez ! N’oubliez jamais que votre fille chérie partage presque
chaque nuit le lit du Roi, et qu’elle se doit d’être la plus belle des belles pour lui
plaire infiniment. Ne suis-je pas la Dame de Beauté ? Je vous donnerai le sens
de ce jeu de mots ce soir. A présent, rangez tout, et allez réveiller mes filles,
lavez-les, habillez-les, nourrissez-les, et faites en sorte qu’elles soient déjà
endormies quand je rentrerai ce soir, car je serai épuisée après avoir été en selle
toute la journée. Préparez--moi un repas bien consistant, et si vous avez bien
rempli votre office, je vous raconterai à mon tour ce qu’a été ma vie depuis que
j’ai quitté cette horrible Picardie qui m’a vue naître.
Et en un tournemain, elle avait disparu. Catherine et Antoinette avaient déjà
compris que la journée serait particulièrement rude, et qu’il leur serait
impossible de donner satisfaction en tous points à Agnès avant son retour le soir
même. Les deux femmes passèrent la journée à courir d’un bout à l’autre du
logis, et lorsque la nuit tomba, elles s’effondrèrent épuisées. Les enfants étaient
au lit, le repas mijotait dans l’âtre et le couvert était mis dans la grand-salle.
Catherine avait revêtu une vieille robe de sa fille, et Antoinette arborait celle
que sa cousine lui avait offerte le matin même. Tant pis si elle se le voyait
reprocher : elle avait envie d’être belle au cas où le Roi accompagnerait Agnès
ce soir-là. Malheureusement, elle revint seule, se hâta de troquer sa tenue de
chasse contre une robe d’intérieur chaude et douillette, et leur demanda de
fermer à clef la porte qui donnait sur l’escalier, car elle avait une
recommandation secrète et d’importance à leur faire.
— Il faut que vous sachiez toutes les deux, et cela me coûte de vous
l’avouer, mais après tout, nous sommes entre femmes et parentes, que depuis
quelques mois, je souffre de douleurs de ventre et de vomissements qui rendent
ma vie fort malcommode, car je ne dois rien laisser paraître, surtout au Roi et à
la Reine : les courtisans seraient trop heureux de me voir souffrante et me
feraient chasser en disant que je suis contagieuse. Tantôt ce sont des diarrhées,
tantôt des fringales que je ne puis assouvir de peur de gagner de l’embonpoint,
alors que je suis louée de par tout le royaume, pour la finesse de ma taille. La
nuit surtout, et quand je monte à cheval, je suis prise de démangeaisons
violentes entre les jambes, aux abords de chaque orifice naturel. De plus, avec
le Roi à mes côtés chaque nuit, et bien qu’il dorme comme un enfant, je ne puis
me gratter sans cesse dans mon lit, de peur de le réveiller. J’ai consulté Robert
Poitevin le médecin du Roi dans le plus grand secret. Il m’a avoué que je ne suis
pas la seule à la cour à souffrir de ces maux. Il va donc falloir, à partir de
maintenant, que je me soigne énergiquement, et je compte bien sur toi
Antoinette pour m’y aider. Voici donc la clef de l’autre porte de la crédence
16 dans laquelle tu m’as vue serrer mes bijoux. A matines et dès le chant du coq,
car je me lève en général très tôt, avant que je descende de ma chambre, tu me
prépareras une potion à l’aide des ingrédients que tu vois ici dans ces diverses
fioles étiquetées. De celle-ci, et à l’aide de cette petite cuillère de buis, tu
extrairas dix grains : ils ont la couleur gris foncé du mercure soluble dont ils
sont composés ; tu les déposeras délicatement dans ce mortier de faïence. Puis
tu y ajouteras dix grains de fougère mâle, que tu prendras dans ce flacon. Sache
qu’une dose trop élevée de mercure peut être mortelle. Tu tritureras alors ces
grains que tu auras au préalable écrasés à l’aide du pilon dans un gros de
gomme arabique prélevée de ce récipient. Qu’est-ce qu’un gros ? C’est la
huitième partie d’une once ; tu devras donc en peser la quantité voulue à l’aide
de la petite balance d’orfèvre que voici. Tu mélangeras alors la pâte obtenue
dans trois onces de guimauve, toujours pesées de la même manière ; c’est le
liquide contenu dans cette autre fiole, et tu me serviras la potion résultante avec
un grand verre d’eau de pluie, que je devrai avaler immédiatement.
— Mais pourquoi Robert Poitevin ne vous a-t-il pas donné la potion toute
préparée ?
— Adoncques, tout simplement parce que le mercure soluble, sitôt dilué
s’altère et perd ses propriétés, grande sotte ! Surtout, fais en sorte de ne pas te
tromper dans les doses, et respecte scrupuleusement les prescriptions
consignées sur ce fragment de parchemin. Il me restera alors à attendre quatre
longues heures avant de pouvoir ingérer une quelconque nourriture, ce qui sera
particulièrement pénible. Mais c’est le prix à payer pour guérir. Bien entendu, tu
es la seule avec ta tante, à connaître le secret. Si tu venais à le divulguer, tu
repartirais sur-le-champ vers ta Picardie adorée. Pour te remercier, passe à ton
cou cette chaîne d’or à laquelle j’accroche le double de la clef, et glisse-la entre
tes seins. Nous commencerons demain. A présent demande à la cuisinière de
nous servir à souper, je meurs de faim.
— Hé bien, ma fille, vous allez vous délecter, car j’ai confectionné
moimême ce tantôt un plat que vous adoriez, votre père et vous, quand vous étiez
enfant. Je vous en laisse la surprise.
En effet, aidée de la cuisinière, elle avait laissé cuire très longtemps dans
un chaudron, trois poulets de grain, dont elle avait ensuite broyé la chair et les
os dans un mortier de pierre. Elle avait alors enlevé le bouillon, qu’elle avait
filtré et additionné de miel, le tout servi dans une terrine légèrement réchauffée.
— C’est un coulis de chapon, tel que vous l’adoriez quand vous étiez en
Picardie.
— Par la mort Dieu, ma mère, il n’en est pas question. J’ai toujours eu ce
mets en horreur, et l’avalais avec répugnance, uniquement parce que mon père
me forçait à l’ingurgiter pour vous faire plaisir. Renvoyez-le à la cuisine et
passons à des nourritures plus simples et plus consistantes.
Après cette rebuffade, Catherine et Antoinette se turent, mais elles
attendaient avec impatience la fin du repas, car Agnès leur avait promis de leur
raconter ses aventures depuis son arrivée à la Cour de Lorraine.
17 *
— Ne vous attendez pas ma mère, à entendre un roman de conte de fées,
car ma vie, depuis que vous me fîtes quitter notre manoir de Froitmantel, fut
plutôt une longue suite d’épreuves : je fus infiniment malheureuse de vous
quitter, et ce n’est pas l’affection de la Reine de Sicile qui me consola, loin de
là. C’était une femme tout à fait persuadée de son rang, glorieuse à l’excès et
désagréable avec tout son entourage. Grande et maigre, avec un visage sévère et
anguleux, elle aimait à s’entourer de jeunes filles au frais minois et peu
farouches, afin d’attirer autour d’elle les hommes jeunes et vigoureux que sans
cela elle aurait rebutés par ses airs de grandeur. Sachez que lorsqu’une femme
de haut rang sent fondre les ardeurs de son mari ou de son amant, le seul remède
est de mettre à sa disposition un escadron de jeunes beautés dans lequel il
pourra puiser à sa guise. C’est en tout cas ce que je ferais si je sentais le Roi se
détourner de moi.
Antoinette buvait ces paroles, et se jurait bien de les mettre en pratique si
un jour elle en avait besoin.
— Isabelle faisait exactement le contraire de ce que pratiquaient les
infantes d’Espagne qui, lui avait-on dit, aimaient à s’entourer de guenons afin
de faire oublier leur propre laideur. L’Hostel des Ducs de Lorraine était un
bâtiment vétuste, sévère et glacial tout au long de l’année, car dans ce pays,
l’hiver se prolonge indéfiniment. L’aile principale en est construite le long de la
Grand-Rue, et comme nous dormions toutes dans les combles, c’était un
vacarme perpétuel de charrettes, de chevaux et de claquements de sabots sur les
pavés dont elle était revêtue. Nous étions une douzaine de suivantes, toutes
habillées de la même manière, austère et démodée, telles des nonnes dans un
couvent. De notre dortoir, nous entendions toute la nuit, les chants et les danses
dont le bruit assourdissant montait de la grand-salle aménagée juste en dessous.
C’est dans cette atmosphère que j’appris les avantages du mensonge, de la
dissimulation, les intrigues dues à la jalousie, et la quête perpétuelle du pouvoir.
Des professeurs venaient chaque jour nous apprendre à lire, à écrire, à compter,
ainsi que les rudiments du grec et du latin, car le Roi René, fin lettré et grand
érudit, tenait à ce que les suivantes d’Isabelle fussent capables de soutenir avec
lui une conversation sur n’importe quel sujet. Il en profitait en général, pour
nous asseoir sur ses genoux, et nous flatter l’encolure, tout en insinuant ses
mains sous nos jupes. Devant nos reproches, il nous rétorquait qu’il aurait pu
être notre père, et même notre grand-père, et qu’il fallait lui avoir de la
reconnaissance pour l’éducation qu’il nous faisait donner. A cela s’ajoutaient
les cours de chant, de luth, de psaltérion, mais je n’étais pas très douée pour ce
genre d’exercice.
— Mais vous étiez payée, ma fille, puisque périodiquement, un seigneur de
passage nous remettait une bourse de la part de la Reine de Sicile.
— Parlons-en ! D’abord, nous n’avions pas le droit de toucher à ce pécule
chèrement gagné, de peur que nous le dépensions en frivolités au lieu de le
18 conserver pour notre dot. J’imagine d’ailleurs que vous l’avez allègrement
dépensé, mais rassurez-vous, je ne vous demanderai pas de compte, car je suis à
présent une des femmes les plus riches du royaume. Il faut néanmoins que vous
sachiez que, comme j’étais, ne t’en déplaise Antoinette, de bien plus petite
noblesse que les autres filles de la Reine, on me payait beaucoup moins
qu'elles : ainsi, sur la « Liste des Gages des Dames et Officiers de la Reine de
Sicile, Isabelle de Lorraine, femme de René d’Anjou, Roi de Sicile » dès juillet
1440, je ne touchais que dix livres pour six mois finis, alors que la plupart des
dames de compagnie, d’un rang plus élevé, se trouvaient bien mieux rétribuées.
Encore une humiliation que je ne leur pardonnerai jamais. Mais je savais que la
moindre récrimination de ma part, m’aurait fait renvoyer immédiatement par la
Reine dans mon pays natal, d’autant que j’étais de loin la plus jolie, la plus
intelligente, la plus ambitieuse et surtout la préférée du Roi René.
— Mais qu’avait-elle de si extraordinaire, cette Isabelle, et pourquoi
étaitelle si glorieuse ?
— Ventre Dieu, tâchez de me suivre, si vous désirez comprendre ce que je
vais vous expliquer. Isabelle de Lorraine est née au début de ce siècle ; elle était
la fille de Charles II Duc de Lorraine et de Marguerite de Wittelsbach. A l’âge
de vingt ans, la future héritière du Duché de Lorraine était un parti considérable.
Aussi fut-elle épousée à Nancy en 1420 par René d’Anjou qui n’était pas moins
que Comte de Guise, futur héritier du Duc de Bar, et qui deviendra par la suite
Roi de Naples, Comte de Provence et Duc d’Anjou. En dix-sept années, Isabelle
lui a donné neuf enfants, dont les plus remarquables et que j’ai tous connus,
sont Jean de Lorraine, Louis Marquis de Pont à Mousson, mort il y a quatre ans,
Yolande mariée au Comte de Vaudémont, et surtout Marguerite, épousée par
Henry VI, Roi d’Angleterre. Bien entendu, vous savez que le Roi René est le
fils cadet de Louis II d’Anjou et de Yolande d’Aragon : Charles est donc son
beau-frère, et c’est l’une des raisons pour lesquelles René l’a toujours soutenu,
surtout à partir de son sacre à Reims auquel il avait tenu à assister. C’est en
1434, à la mort de son frère aîné Louis d’Anjou, qu’il reçut le duché d’Anjou, le
comté de Provence, et surtout des droits sur la Hongrie, Naples, la Sicile et le
Royaume de Jérusalem que Charles d’Anjou avait acheté en 1377. D’où ces
armes chimériques dont se flattait tant Isabelle, dites « aux trois royaumes sur
trois duchés », et ce titre de Reine de Sicile auquel elle a toujours tant tenu. Il
faut reconnaître néanmoins, aux dires de Charles, que son époux est un piètre
politique, beaucoup plus intéressé par l’écriture de poésies et de traités de
morale, que par l’administration de ses terres dispersées aux quatre coins de
l’Europe. Isabelle, plus ambitieuse que lui, mais aussi mauvaise gestionnaire,
est surtout préoccupée de sa propre gloire et des problèmes de préséance et de
protocole. C’est en 1443 qu’elle prit la décision de quitter Nancy et d’aller
demander de l’aide à son beau-frère et voisin, Charles VII, qui commençait à
compter sur l’échiquier politique. Elle emmena avec elle ses enfants, ses
proches, ses suivantes, et s’installa à Saumur, dans ce superbe château qui
domine la Loire et dont le confort fut rapidement amélioré par René d’Anjou,
19 grand bâtisseur. Comparé à son hostel de Nancy, c’était un paradis sur terre : la
beauté de la vue, la douceur du climat, furent pour moi une révélation, et je me
jurai bien de m’y établir définitivement. J’avais un peu plus de vingt ans.
Lorsque j’apparaissais, les hommes s’arrêtaient de parler, car j’étais de loin la
plus belle femme de la cour, que mon teint clair, un nuage de cheveux blonds,
un corps d’albâtre, une bouche en forme de cœur et un front bombé, mettaient
au-dessus du commun des mortelles. Cette année-là fut la plus belle de ma vie.
Cela commença par la grande fête organisée par Isabelle pour célébrer sa
rencontre avec Charles VII. Dans la plus grande salle du Château de Saumur, la
Reine de Sicile ayant à sa droite le Roi René, avait placé en guise de garde
d’honneur, ses douze demoiselles de compagnie, toutes habillées de blanc, afin
de mettre en valeur les couleurs vives et les somptueux bijoux qu’elle avait
revêtus pour l’occasion. Sur sa tête, étincelait une couronne constellée de
pierreries. Derrière nous, sur une estrade, elle avait fait placer les plus hauts
seigneurs de l’Anjou, dont le premier, Pierre de Brézé, m’avait dès qu’il m’avait
vue, accordé la plus vive faveur. Avait-il été touché au cœur par ma beauté et
voyait-il en moi une de ses nombreuses futures conquêtes, ou en fin politique,
subodorait-il que si Charles VII me remarquait, je pourrais devenir un pion sur
son échiquier stratégique ? Sans doute les deux à la fois. Il était le plus haut
seigneur de la Cour du Roi René, sieur de la Varenne et de Brissac, grand
sénéchal d’Anjou, de Poitou, et de Normandie. Accompagné de sa femme,
Jeanne de Bec Crespin, qui me regardait avec mépris et hauteur car elle était un
véritable laideron, il se glorifiait d’avoir aidé Charles VII à bouter les Anglais,
et bientôt de pouvoir mettre fin, grâce à son aide, à la guerre de Cent Ans.
Isabelle avait fait préparer un véritable festin, car en honorant ainsi le Roi de
France, elle espérait le convaincre de lui apporter son aide dans la reconquête de
ses royaumes, fort lointains et dispersés. Je me souviendrai toujours de ce
gigantesque banquet : au milieu de la plus grande salle du château de Saumur,
quatre tours avaient été dressées sur une litière de roseaux et de fleurs
innombrables et odorantes, bien fortifiées et garnies de mâchicoulis, illuminées
par des torches de cire et habitées par des arbalétriers et des archers, portant
chacun l’un des blasons de la souveraine. Au pied de l’une des tours, il y avait
des hures de sanglier crachant du feu ; au pied d’une autre, de grands brochets
frits du côté de la queue, bouillis au milieu, et leurs têtes rôties sur le gril :
chaque partie des brochets était accompagnée d’une sauce, présentée dans
d’immenses vaisseaux d’argent, d’oranges pour le frit, verte pour le bouilli, et
de verjus d’oseille pour le rôti. Au pied de la troisième tour, il y avait des
porcelets dorés, lançant du feu, ainsi que des cygnes écorchés et revêtus de leur
plumage. Au pied de la quatrième tour, des paons rôtis, assis et les ailes
ouvertes. Au centre des quatre tours, se trouvait une fontaine d’où jaillissaient
de l’eau de rose et du vin clairet, et surmontée de cages garnies de colombes et
d’oiseaux chanteurs. Je vous fais grâce du reste, car rien que d’y penser, la
fringale me reprend, surtout après le lamentable repas que vous m’avez préparé
et servi.
20 — Mais tout ceci ne me dit pas, ma chère fille, comment vous avez été
présentée au Roi de France, et pourquoi il vous a prise pour amie ?
— Sachez ma mère, qu’à l’issue du banquet, et alors que la nuit avait déjà
plongé dans l’obscurité les tours et les échauguettes du château, dont les
innombrables ouvertures étaient illuminées de chandelles, des danses furent
organisées pour les centaines d’invités, sous la conduite de musiciens jouant
alternativement du luth, de la harpe, de la vielle, du rebec, de la rote ou du
psaltérion. Les deux Rois et les deux Reines avaient pris place sur une estrade
pour mieux contempler le spectacle. Pour finir en beauté et dans le calme
annonciateur du sommeil, alors que nous avions largement dépassé none, vêpres
et complies, la Reine de Sicile annonça que l’heure était arrivée de la danse du
chapeau de fleurs, qui devait mettre fin à la fête. Elle désigna dans l’assemblée
quatre seigneurs qui devaient choisir une dame ou une damoiselle, et la
présenter aux souverains. De toute évidence, le plus élevé d’entre eux, qui était
Pierre de Brézé, aurait dû choisir la Reine de Sicile, puisque c’était elle qui
recevait. Marie d’Anjou, la Reine de France, était comme à l’accoutumée,
enceinte, et cette fois-ci grosse de huit mois. A la surprise de tous, et à ma
grande confusion, c’est vers moi, perdue dans la foule, qu’il se dirigea. La
musique reprit, et me prenant par la main, il m’offrit une couronne de fleurs et
me laissa seule au milieu de l’immense salle. Je sentais des centaines d’yeux
braqués sur moi. A ce moment précis, un autre seigneur nommé Thibault de la
Haye, châtelain de Bagneux, ce beau manoir construit sur les bords du Thouët, à
une lieue de Saumur, se présenta devant moi et me demanda en chantant
pourquoi j’étais seule. Il avait un beau filet de voix et un joli visage qui me
séduisit sur-le-champ : je m’en suis d’ailleurs fait un ami très fidèle et sur lequel
je peux compter en toutes circonstances, car il est éperdument amoureux de
moi. Je savais qu’il fallait lui répondre par une chanson, ce que je fis en
commençant « L’amour de Moy, cy est enclose ». Je lui posai alors la couronne
sur la tête, afin de le remercier. Il l’enleva et alla chercher Pierre de Brézé.
Celui-ci, me prenant à nouveau par la main, me fit faire le tour de la salle, en
m’expliquant à voix basse que je devrais offrir à nouveau la couronne à celui
devant lequel il s’arrêterait. Quelle ne fut pas ma stupeur de constater qu’il avait
choisi le Roi de France. Rouge de confusion, je lui posai les fleurs sur la tête
après qu’il a prestement enlevé sa couronne, avec un grand sourire de
contentement. Puis il m’offrit les fleurs, et me prenant par la main à son tour,
me présenta à tous les courtisans. Isabelle de Lorraine, lorsque nous arrivâmes
devant elle, me regarda d’un air fort courroucé, et fit signe aux musiciens
d’arrêter de jouer. Marie d’Anjou se leva et partit, la pauvrette, suivie de ses
dames de compagnie. Le Roi René, que cela semblait beaucoup amuser, vint me
féliciter pour un choix qui n’était, en réalité, pas le mien. Pierre de Brézé
disparut derrière une portière. Quant à Charles, il m’emmena dans l’embrasure
d’une fenêtre et me fit admirer la Loire qui brillait au clair de lune. Il me
demanda mon nom, d’où j’étais, qui étaient mes parents, quel était mon âge et si
j’étais damoiselle. Puis en me quittant, il me dit « Vous fûtes, belle Agnès, le
21 plus bel ornement de cette fête. Sans vous, elle eût manqué d’éclat et d’intérêt,
et pour vous, je serais venu de l’autre extrémité de mon royaume. J’aimerais
pouvoir le mettre à vos pieds. Nul doute que sous peu, je vous ferai quérir ici,
afin de vous emmener dans mon château de Chinon, car tel sera mon bon
plaisir. D’ici là, prenez patience et ne bougez de là ». Sur ces paroles, inscrites à
jamais dans ma mémoire, il disparut, et je dus attendre quatre interminables
semaines, sous les sarcasmes de mes compagnes, jalouses à en mourir, et les
rebuffades d’Isabelle, avant qu’un messager ne vînt me chercher. Je redoutai
surtout que la Reine de Sicile ne décidât de retourner en Lorraine et me forçât
de l’y suivre. Mais elle avait parfaitement compris, comme le Roi René, son
époux, comme Pierre de Brézé, que le plus beau cadeau qu’elle pouvait faire à
son beau-frère pour le convaincre de l’aider, était ma modeste personne, et
qu’une fois partie, je serais au Royaume de France, le pion qu’elle déplacerait à
sa guise sur son échiquier politique. Ainsi, fut fait. Vous savez tout à présent, et
je vais me coucher.
— Mais Agnès, vous ne nous avez pas dit comment était le Roi. Est-il
beau, grand, séduisant, comment était-il habillé ce soir là ?
— Cordieu, voilà bien une question de fille, Antoinette ! S’agissant de son
apparence, tu en jugeras toi-même un jour, car comme je te connais à présent, je
devine que tu feras tout pour cela. Quant à sa mise, il faut que tu saches que peu
lui chaut. Je me rappelle néanmoins qu’il portait ce soir-là un gipon, ce
vêtement court à la mode cette année, muni d’un collet désigné sous le nom de
« carcaille ». Comme cela lui découvrait les jambes, il avait choisi des chausses
« à queue », collantes et bien tirées, attachées au gipon devant, derrière et sur
les côtés. Et sur sa tête, il portait une couronne, comme chaque fois qu’a lieu
une cérémonie fastueuse. Maintenant, c’est fini, je vous en ai trop dit, et
j’espère que dorénavant, vous ne me harcèlerez plus de vos questions stupides
et ennuyeuses. Bonsoir ! Et surtout, demain matin, n’oublie pas de me préparer
ma potion.


Quelques jours passèrent sans que rien ne vînt troubler la routine qui peu à
peu, s’était établie dans la maison de la rue du Puy Mourier. Agnès partait à
jeun dès potron-minet, après avoir religieusement avalé sa potion, et rentrait
tard pour le souper. Catherine et Antoinette consacraient leur journée à celles
qu’elles appelaient entre elles « les bâtardes », auxquelles elles tentaient
vainement d’inculquer quelques règles élémentaires d’éducation. L’aînée, Marie
de Valois, que Charles VII avait légitimée dès sa naissance, lui donnant le nom
de sa lignée, se prenait déjà pour une petite princesse, tapait du pied dès qu’on
lui faisait une remontrance, mentait, volait, désobéissait, promettant de se
venger en prévenant son Roi de père. De plus, abandonnée aux domestiques
depuis son plus jeune âge, changeant sans cesse de maison, elle était totalement
inculte, ne sachant ni lire, ni écrire, ni même compter. Les puînées, Charlotte de
Valois, deux ans, et Jeanne de France quelques mois à peine, passaient la
22 journée dans leurs chaises à roulettes, le front ceint d’un bourrelet de cuir, afin
de ne pas se faire de mal en cas de chute. Catherine en tant que grand-mère,
était bien décidée à aborder le sujet de leur éducation avec sa fille, et surtout
celle de Charlotte, la plus âgée, n’attendant que le première occasion de
rencontrer le Roi pour lui en parler. L’opportunité se présenta enfin un beau
matin, lorsque Agnès après avoir bu sa dernière gorgée de mercure, lui
annonça.
— Il faut que vous prépariez toutes deux pour ce soir un repas
particulièrement soigné, car j’ai prié le Roi à dîner. Un serviteur vous apportera
ce matin quelques victuailles, et notamment des huîtres dont il raffole. Nous
serons trois seulement à table, car il désire que Charlotte soit présente.
Chapitrez-la sur sa tenue. Il y a longtemps qu’il ne l’a vue, et a pour elle des
projets de mariage, malgré son jeune âge. Il la sait totalement inculte, et désire
l’envoyer à Fontevraud dont les deux abbesses sont déjà prévenues de son
arrivée. En ce qui vous concerne, dépêchez-vous de dîner à la cuisine, et montez
tôt vous coucher. L’heure n’est pas encore venue de vous présenter à lui, vous
n’êtes pas encore suffisamment préparées pour cela, et vous me feriez honte
dans cet état !
Encore une rebuffade, se dit Antoinette, mais tu ne perds rien pour attendre,
espèce de garce. Mais sa curiosité était trop forte, et son envie de voir le Roi
était devenue pour elle une véritable obsession. Inutile de penser à débouler
dans la grand-salle, en faisant semblant d’avoir oublié l’interdiction : la colère
de sa cousine serait terrible et elle serait capable de la renvoyer en Picardie.
Mais à bien réfléchir, elle pouvait mieux faire, et elle avait toute la journée
devant elle pour établir son plan. Dès après le passage du cuisinier du château,
elle pénétra subrepticement dans la chambre d’Agnès ; il ferait nuit noire quand
elle y entrerait après avoir dîné avec celui qu’elle appelait déjà Charles. Elle
constata que la fenêtre à meneau qui éclairait la pièce, était précisément située
en face du grand lit à colonnes, et que ses quatre vantaux garnis de vitraux sertis
de plomb, deux grands en bas, deux petits en haut, pouvaient être oblitérés la
nuit, par des volets intérieurs. Elle ferma trois des targettes qui en assuraient la
fermeture, laissant l’un des volets inférieurs à peine entrouvert. Elle le bloqua
avec un petit morceau de bois prélevé dans l’âtre où le feu avait été préparé, et
le maintint en place à l’aide d’un de ses longs cheveux solidement noués. Puis,
elle sortit dans le jardin et s’empara d’une échelle qu’elle dressa contre le
pignon, non loin de la fenêtre, comme si le jardinier l’avait laissée là, en taillant
l’arbre fruitier palissé sur le mur. Elle vérifia si du haut de l’échelle, on
apercevait bien l’intérieur. C’était parfait, et il ne restait plus qu’à attendre la
nuit. La soirée lui parut interminable, d’autant qu’elle craignait de s’endormir,
une fois au lit avec Catherine. Mais l’excitation la maintint éveillée jusqu’au
moment où elle entendit des voix dans la tourelle d’escalier. Le moment était
venu, sa tante dormait profondément, et la nuit était douce, comme souvent en
Touraine après les premières gelées de l’hiver.
23 A la nuit tombée, Charles avait quitté la pièce du château que l’on appelait
« le retrait du Roi ». Vêtu d’un épais haut de chausses qui lui permettrait de
galoper chaudement jusqu’à Beaulieu, il avait endossé une cape sombre et son
éternel chapeau rond, dont les bords relevés étaient soulignés de trois rangs de
galon doré, cousus en zigzag et fixés par des cabochons de laiton. Il avait
traversé l’immense salle de réception dont la cheminée était surmontée de deux
cerfs ailés, était descendu dans les cuisines abandonnées à cette heure par les
marmitons, traversé les pièces de service, et atteint la plus petite d’entre elles. A
droite, une cheminée, à gauche une porte dérobée donnant sur une succession
d’escaliers vertigineux, dont la lanterne sourde qu’il avait allumée, accentuait
encore la profondeur des puits, le danger des chausse-trappes, et l’existence tout
en bas d’un cul de basse-fosse d’où l’on ne pouvait remonter, si
malencontreusement on y chutait. Enfin, il atteignit le niveau de la rue qui
séparait le pied des murailles du château royal des fortifications qui corsetaient
la cité. Il ferma soigneusement derrière lui la petite porte de fer que dissimulait
un épais rideau de lierre, et enfourcha un cheval qu’un fidèle serviteur, au
courant de ses frasques nocturnes, tenait par la bride, dans un renfoncement
obscur. De là, une fois franchie la Porte des Cordeliers, dont le guichetier
habitué à voir le Roi se présenter presque chaque soir, ouvrit la porte
charretière, il n’eut qu’à traverser l’Indre sur le pont-levis qu’on ne relevait pas
le soir en temps de paix, et à suivre le raccourci qui, à travers les prairies
suintantes d’humidité, permettait d’atteindre directement le manoir du Puy
Mourier, sans passer par la rue principale de la bourgade.
*
Le moment venu, Antoinette revêt un vieux bonnet de laine et une cape
trouvée dans la malle du grenier, afin d’éviter d’avoir froid en traversant le
jardin. De la lumière filtre à présent du volet entrouvert. Retenant sa respiration,
elle applique l’échelle contre le jambage de pierre de la fenêtre, et grimpe
jusqu’à ce que sa tête atteigne l’appui sculpté. Le poste d’observation est
parfait. Dans la cheminée dont la hotte de pierre est soutenue par deux fines
colonnettes surmontées de têtes grimaçantes, un feu d’enfer éclaire la pièce a
giorno, et fait rougeoyer les courtines du lit. Agnès y est assise, adossée à un
entassement d’oreillers et de coussins, entièrement nue. La blancheur laiteuse
de son corps fait penser à ces albâtres anglais dont les plaques sculptées en haut
relief de personnages religieux, ornent les murs des chapelles privées. Son
abondante chevelure d’un blond cendré, tombe en cascade sur ses épaules et lui
descend jusqu’à la taille. Elle a conservé tous ses bijoux, et brille telle une
châsse, de l’éclat de toutes ses bagues, colliers et bracelets. Ses jambes sont
relevées et écartées, offrant impudiquement au spectateur, en l’occurrence le
Roi, un petit ventre bombé et un sexe totalement épilé. Ses seins dont elle est si
fière, et dont elle avait été la première à la cour, à montrer la naissance au creux
de décolletés qu’accentuaient les corsages lacés ou plutôt délacés « à la
24 gourgandine » dont elle avait lancé la mode, sont ronds comme des pommes et
écartés comme si Vénus les avait posés là pour damner celui qui serait autorisé
à les croquer. D’où elle est, Antoinette ne peut entrevoir que les jambes du Roi,
qui doit être assis dans une cathèdre, à droite de la cheminée. Il s’échine à les
dégager peu à peu des chausses serrées et tendues, qu’il a déjà réussi à
descendre jusqu’à ses chevilles. Lorsqu’il se lève enfin, elle voit qu’il est
cagneux, les genoux en dedans, et les pieds écartés en dehors. Déjà il enfile une
chemise de batiste et se dirige vers la fenêtre comme pour vérifier que les volets
intérieurs sont bien fermés. De peur qu’il l’aperçoive du fait que celui du bas est
légèrement entrouvert, elle se plaque contre le mur pour ne pas être vue. Mais
elle a eu le temps de détailler son visage qu’elle voit à deux doigts du sien : il
est presque laid, avec un nez interminable qui lui mange le visage, busqué au
milieu, et long jusqu’à atteindre la lèvre supérieure qu’il a mince, contrastant
avec celle du bas qui est lippue. Son visage est long, mafflu, dominé par deux
yeux, petits et noirs, légèrement bridés, et des sourcils haut placés et comme
dessinés au pinceau. Pour couronner le tout, il a le cheveu rare et une pomme
d’Adam proéminente sur un cou de poulet. L’ensemble lui confère un air
sournois, presque méchant que l’absence de costume et de couvre-chef rend
ordinaire, banal, étrange. Pauvre Agnès, il faut vraiment qu’il soit le Roi pour
qu’elle en soit entichée à ce point ! Il se dirige alors vers sa belle, et
s’agenouille sur la courtepointe de petit gris, dans le mitan du lit. Antoinette ne
voit plus que la plante blafarde et ridée de ses pieds, et ses fesses, maigres et
jaunes, alors que sa tête s’est enfoncée entre les cuisses de sa maîtresse.
Dégoûtée, elle décide de ne pas voir la suite, car le reste de leurs ébats risque
d’être plus lamentable encore, vu de derrière, pour la spectatrice qu’elle a voulu
être. Mais son but est atteint : elle a vu le Roi, à deux pas d’elle, et qui plus est,
dans le plus simple appareil, et sa cousine, aussi orgueilleuse et morgueuse
soitelle, feignant certainement la passion, n’est qu’une courtisane de haut vol, « la
putain de Roi », comme l’appellent les sujets du royaume qui tous la haïssent
sans oser le montrer.

25
LE XV° JOUR DE DÉCEMBRE
DE L’AN DE GRÂCE MCCCCXLVIII
Le matin, dès après avoir avalé sa potion, était devenu pour Agnès le
moment où elle donnait ses ordres péremptoires et ses consignes pour les jours
suivants. C’est donc le lendemain que les deux femmes eurent droit d’un seul
jet, à trois nouvelles qui devaient changer le cours de leur vie : la cour devait
quitter Loches pour fêter Noël à Chinon, car la forêt en était plus giboyeuse ;
Charlotte serait conduite à Fontevraud afin d’y parfaire son éducation ;
Antoinette devait se préparer à accompagner sa cousine et le Roi, car celui-ci
grillait d’envie de visiter l’hostel que son grand ami Jacques Cœur se faisait
construire à grands frais dans sa bonne ville de Bourges.
Cela faisait deux mois en effet que Charles résidait à Loches, et il
commençait déjà à s’en lasser : il est vrai que depuis sa naissance, sa vie n’avait
été qu’une longue suite de tribulations. Sa femme, ses enfants, sa maîtresse
officielle, ses courtisans, ses serviteurs, avaient fini par s’y habituer. Mais
chaque fois, il fallait entasser dans des coffres fabriqués à cet effet, vêtements,
bijoux, pièces d’or, tapisseries, tableaux de dévotion, petits meubles, vaisselle,
et tout ce qui était nécessaire pour mener une vie digne de son rang, malgré ses
goûts simples. Ainsi, chaque fois, quel que soit le château, son univers était
reconstitué : mêmes lits, mêmes tentures, mêmes coffres, même nourriture,
mêmes serviteurs, mêmes vêtements. Et cette fois-ci, tandis que la caravane
royale partait de son côté pour Chinon, il avait accédé à la requête d’Agnès, à
laquelle il ne pouvait rien refuser, tant il en était assotté, d’accepter l’invitation
de son ami Jacques Cœur. De plus, tandis qu’il résiderait dans son château
préféré, celui de Mehun en Berry, tout serait installé à Chinon et prêt pour la
Noël ; ainsi il pourrait passer les deux premiers mois de l’année à chasser dans
la forêt qu’il aimait tant à parcourir à cheval, des journées entières. Le Roi,
après avoir passé la nuit dans le lit de sa maîtresse, se leva dès potron-jacquet
comme on dit en Berry, et lui donna les consignes concernant la petite escapade
qu’il projetait pour le surlendemain.
— Adoncques, il faut, mignonne que vous vous prépariez à partir tôt le
matin, lorsqu’il fera encore nuit, et que vous vous vêtiez chaudement.
Faitesvous donc accompagner par cette cousine que vous avez fait venir de Picardie.
Elle vous servira de dame d’atours, car il est grand temps que vous en ayez une
à votre disposition. Je sais que vous comptez sur elle pour s’occuper de nos trois
enfants, mais d’une part Charlotte va bientôt vous quitter, d’autre part,
Montbron qui m’en a dit le plus grand bien, pense qu’elle vaut bien mieux que cela. Il m’a d’ailleurs demandé comme une grâce, de la voir nous accompagner
à Bourges. De mon côté, j'aimerais enfin la connaître, bien que vous ayez réussi
à me la celer jusqu’à présent, et voir si elle est aussi belle que vous, ce qui me
paraît, rassurez-vous, tout à fait impossible. Ainsi elle vous tiendra compagnie
lorsque vous résiderez au château de Dame. Vous avez déjà fait moult fois le
trajet, et savez donc que de Loches à Bourges, il y a à peu près vingt lieues, et
un peu moins pour arriver à mon joli castel de Mehun, au bord de l’Yèvre. Nous
serons donc une petite troupe de vingt cavaliers, et voyagerons en inconnus, car
je n’ai aucune envie que l’on me reconnaisse et que l’on m’assaille de placets.
Comme je vous l’ai dit à l’instant, il y aura avec nous François de Montbron,
seigneur de Mortagne, mon plus fidèle compagnon, et qui vous a une
admiration sans pareille, ainsi qu’à votre cousine. Non, ma belle, ne faîtes pas
cette tête-là, je vous taquine. Comme vous le savez, il faut une bonne journée à
cheval pour parcourir cette distance, car nous serons nombreux. Nous passerons
par Ecueillé, Valençay et Vatan, pour atteindre Mehun, et le lendemain nous
n’aurons plus qu’à parcourir les deux lieues qui nous sépareront de Bourges.
J’ai fait prévenir le Grand Argentier que nous l’allions voir, et qu’il nous
prépare une fête. Un fourgon nous précédera avec nos impedimenta, et
j’enverrai ce tantôt un serviteur prendre votre coffre et celui de votre cousine ;
mettez-y des vêtements chauds, et quelques jolis atours, car nul doute que
Jacques Cœur et Macée nous ferons fête dans leur nouvel hostel dont vous
m’avez dit qu’il sera magnifique une fois terminé.
Agnès était mise devant le fait accompli. Elle était furieuse d’avoir à se
faire accompagner par un tendron de huit ans sa cadette, fort jolie et fort
intrigante de surcroît, mais les désirs du Roi étaient des ordres, et cette fois-ci,
elle n’avait pas osé y contrevenir. De plus, elle savait que dès qu’il aurait
franchi les murs de son château de Mehun, il passerait son temps à contrôler les
travaux qu’il y avait commandés, et à en projeter de nouveaux. Les fondations
en étaient, avec les murs hérissés de mâchicoulis, d’échauguettes et de
bretèches, baignées par les eaux de la rivière d’Yèvre, ce qui en faisait un lieu
de délices. Il avait vers la fin du siècle précédent, appartenu à l’oncle de Charles
VII, Jean de France, duc de Berry et comte de Poitou, troisième fils de Jean le
Bon et de Bonne de Luxembourg. Ce mirifique personnage avait consacré sa vie
à enrichir son hôtel de Nesle à Paris, et son château de Mehun. Plus esthète
qu’homme politique, il y avait accumulé d’incroyables collections de
tapisseries, de reliquaires, d’albâtres anglais, de coffrets siculo-arabes, de livres
d’heures, de manuscrits, d’antiques, de camées, d’intailles gréco-romaines et de
gemmes de toutes sortes, et avait légué le tout à son neveu Charles, avant de
mourir. Comparé à Loches et à Chinon, c’était un véritable palais, dans lequel
régnaient le plus grand luxe et le plus récent des conforts. Le Roi en avait fait
son lieu de prédilection et avait annoncé à son fils le Dauphin Louis qu’il s’y
retirerait dès que celui-ci serait capable de prendre en main l’administration du
royaume, une fois les Anglais définitivement boutés hors de France. Loin de la
Reine Marie, de ses enfants, de ses conseillers et dignitaires de la cour, il s’y
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