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Une douleur à vivre

De
220 pages
Grand voyageur, esthète épris de tous les arts, Malik Amr flâne dans Hô-Chi-Minh-Ville. Au hasard d'une visite dans une galerie de peinture, son regard est happé par une toile où figure une femme. Le galeriste lui apprend que le tableau est l'ouvre d'un artiste vietnamien. Il part aussitôt à la recherche du peintre dans l'espoir de retrouver son modèle. Commence alors un long périple qui le mènera d'un peintre à l'autre, au Vietnam, en Chine ou encore en Inde. Finira-t-il par la retrouver ?
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Roman
collection Amarante
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Amarante Cette collection est consacrée aux textes de création littéraire contemporaine francophone. Elle accueille les œuvres de fiction (romans et recueils de nouvelles) ainsi que des essais littéraires et quelques récits intimistes.
La liste des parutions, avec une courte présentation  du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site www.harmattan.fr
Mamoun Lahbabi Une douleur à vivre Roman
Du même auteur Amours inachevées,Horizons méditerranéens, Casablanca, 1994. Dorhan, L’Harmattan, Paris, 1999. Sur tes pas, L’Harmattan, Paris, 2001. Plus que tout au monde,Afrique Orient, Casablanca, 2005. La vie volée,Marsam, Rabat, 2005. La brume des jours,Marsam, Rabat, 2007. Une journée pas comme les autres,Afrique Orient, Casablanca, 2008. La pénombre des masures,Afrique Orient, Casablanca, 2009. Vies de brouillard,Afrique Orient, Casablanca, 2010. L’épreuve de la passion,Afrique Orient, Casablanca, 2013. Entre tes mains,Marsam, Rabat, 2015. La lumière de l’aube,Casa-Express Edition, Rabat, 2016. © L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-10376-1 EAN : 9782343103761
Chapitre 1 Un crachin arrosait Hô Chi Minh ville depuis le début de la matinée. Ondoyant sous un souffle de vent léger, les cocotiers se délestaient des gouttes suspendues à leurs palmes. Sur les trottoirs, les piétons contournaient les petites flaques. Des vendeurs à la sauvette proposaient des parapluies en insistant sur la modicité du prix. Entre bitume et ciel gris, un vol de corbeaux projetait son ombre furtive. Des jardinets plantés au milieu des chaussées remontait un parfum de fleurs mouillées. L’atmosphère sentait bon malgré l’épaisse chaleur. Face à l’Hôtel de ville, sur le petit square méticuleusement fleuri, flottait l’air humide d’une mousson que charriaient de gros nuages menaçants. Depuis deux jours qu’il était là, Malik Amr s’était à peine habitué au climat. A l’aéroport Tan Son Nhat, il avait oublié toutes les consignes de prudence dont il avait pris connaissance pour affronter Juillet au Vietnam. La curiosité et la précipitation à s’immerger dans la ville lui avaient fait oublier le pull porté pendant les vingt heures de vol depuis Casablanca.
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Aussitôt la porte de l’aéroport refermée derrière lui, il entra dans une masse suffocante. Il eut l’impression d’avoir plongé dans un bain de vapeur. Un petit étourdissement le saisit. Il se reprit lentement en régulant sa respiration. Sur ses épaules, il garda une chemise qu’il déboutonna presque totalement. A l’hôtel où il avait retenu une chambre pour ses cinq premiers jours de vacances, il s’effondra dans un sommeil de plusieurs heures. Quand il se réveilla au ronronnement du climatiseur, il se sentit d’aplomb. Il rangea ses affaires dans le placard en bois de teck, se servit une bière fraîche et s’installa confortablement sur le lit. Il ouvrit la pochette contenant les documents de voyage et consulta, une nouvelle fois, son itinéraire. Cinq jours à Saïgon pour une visite approximative de cette ville portant plusieurs passés. Il savait d’emblée qu’aucune trace ne subsistait plus de Prey Nokor quand la cité appartenait au royaume Khmer qui englobait le delta du Mékong. Peu de vestiges aussi persistaient du long passage des Annamites qui renommèrent la cité Saïgon en raison du bois de kapokier de ses alentours. Rien non plus des forteresses érigées au dix-huitième siècle pour la protéger des invasions. Ce qu’il allait découvrir était une ville trépidante dont la tradition marchande remontait à sa promotion comme capitale de la Cochinchine au dix-neuvième siècle. Il s’apprêtait à flâner dans une ville désormais tentaculaire traversée autant par des guerres coloniales que par des guerres civiles. Des stigmates de ces périodes sombres, il ne s’attendait pas à en croiser souvent. Le temps, Malik Amr le savait bien, efface toutes les blessures, même les plus profondes. Seuls les musées sont là pour contenir, à l’abri, les reliques vieillissantes destinées à nourrir la mémoire future.
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Dans son programme, il n’y avait pas de visite de musée de la guerre. Malik Amr n’avait pas de goût pour la chose militaire, ni des carcasses d’avions ennemis, ni de la ferraille d’un tank victorieux. Par contre, ce qu’il appréciait par-dessus tout, c’était la découverte hasardeuse et pour cela il errait dans les rues sans destination préétablie. Ses pas le guidaient et il faisait confiance à son intuition. Fatalement, ses déambulations le menaient toujours vers des rencontres inédites, parfois insolites qui le plongeaient un peu plus dans la ville, dans la vie des gens. Malik Amr était un solitaire impénitent et il l’était davantage dans ses voyages dont il construisait les itinéraires pour lui seul. Parcourir le monde avec une compagnie ramenée de Casablanca n’appartenait nullement à sa vision qu’il vouait à la découverte d’autres cultures, d’autres regards, d’autres parfums. Une quelconque présence, inévitablement, s’interposerait entre lui et sa curiosité, brouillant la complicité avec l’inconnu. Cette solitude nourrissait ses méditations, ses rêveries et tous les départs qu’il s’accordait en parallèle d’un quotidien fréquenté nonchalamment en espérant l’inattendu, cet événement qui le propulserait dans la vie de lumière dont ses sens se mourraient et qu’il entrevoyait, dans ses moments d’extrême lassitude, comme une utopie à jamais insaisissable. Malik Amr avait un besoin vital de ces voyages lointains qu’il envisageait toujours comme des exils provisoires. Il avait une prédilection pour l’Asie et les innombrables énigmes que ce continent offrait au visiteur attentif. Il parcourait chaque pays, renouvelant ses visites quand l’espace ou le mystère le justifiaient. Et chacun de ces
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voyages était une première fois qu’il savourait en se remplissant de couleurs, de sons et de senteurs. Après Ho Chi Minh ville, il avait prévu une excursion au Cambodge. Par la route, pour glisser à l’intérieur des forêts tropicales, il devait rejoindre Phnom Penh dans un premier temps puis Siem Reep sur les bords du lac Toule Sap et les temples d’Angkor dans une seconde étape. Ensuite, il prévoyait de remonter le Mékong en pirogue jusqu’à la frontière laotienne. De là, il entrerait en Thaïlande et à Bangkok pour s’envoler vers Casablanca. Ce programme, Malik Amr s’y attendait, pouvait être modifié selon les circonstances. Il n’y avait aucune rigidité ni dans le circuit, ni dans les dates. Au fil des hasards, il pouvait modifier les destinations, retarder un départ ou écourter un séjour. Il aimait dériver selon ses envies, se laisser couler comme l’eau dans ces pays qui épousent, pour vivre et survivre, la montée et la décrue du Mékong. Malik Amr remit les documents dans la pochette, s’habilla légèrement mais en se gardant de porter le short, ce standard repérable du touriste. Dans un sac, il jeta l’appareil photo, une bouteille d’eau fraîche, un stylo et un bloc-notes. A la réception de l’hôtel il déposa la clé de sa chambre, prit une carte de visite et sortit. Sur l’avenue Nguyen Hue, il hésita sur la direction, et finalement prit à gauche. De belles vitrines exhibaient des articles de dernière mode. Malik Amr jeta un œil distrait sur ces étalages qui lui rappelaient sa propre ville. A la porte d’une galerie d’art, il s’arrêta. Sans y entrer, il observa les toiles tantôt accrochées aux murs, tantôt déposées à même le sol. Toutes des reproductions de tableaux célèbres. Il y avait Gauguin dans sa période
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tahitienne avecL’homme à la hache,Pape Moe ou encore Nave nave mahana.Puis, en hauteur, étalé sur plus de trois mètres, le tableau peint après la mort de sa fille :D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? Les trois questions qui agitent la pensée humaine. Malik Amr fut tenté d’entrer pour observer de plus prés cette œuvre qu’il connaissait bien et qu’il ne se lassait jamais d’admirer. Elle symbolisait les parcours invisibles et visibles de l’Homme. A chaque fois qu’il regardait cette toile réalisée dans la tourmente d’une douleur, il sentait la part cachée, celle qui pouvait contenir quelques brins de réponses à cette question unique fractionnée en trois temps. Malik Amr était fasciné par Gauguin. Parmi les Impressionnistes, il le trouvait le plus intransigeant, le plus mystérieux aussi. Ses toiles recelaient dans leurs tons indécis la part sombre du peintre. Elles révèlent dans leur lumière la fronde d’un esprit iconoclaste et cachent dans leur chair la révolte incomprise d’un précurseur. -Entrez, entrez, proposa la vendeuse venue vers Malik Amr avec un large sourire. -Merci, dit-il timidement en avançant dans la galerie. Il s’arrêta devantAnnah la Javanaisequi cachait une série. Comme s’il feuilletait un livre, il passa les toiles sans déplacer les châssis. Une quinzaine d’œuvres couvrant les périodes bretonne, tahitienne et des Îles Marquises. Malik Amr se retourna. Van Gogh épiait son ami Gauguin. Quatre portraits du maître hollandais patientaient pour une conversation esthétique. Le regard austère et grave portait encore le passé tourmenté de cet ancien commis de galerie d’art, fils de pasteur et lui-même converti à une lecture assidue des Évangiles qui
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