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Une étrange séductrice et autres nouvelles

De
233 pages
Angela est trouvée sans vie au pied d'une falaise. Son époux très affecté par cette mort imprévisible et curieuse, aimerait en connaître l'explication. Angela professeur de lettres, était passionnée par la poésie et la nature. Son mari découvre auprès de ces amis des révélations sur les pulsions amoureuses, jamais aboutis, de son épouse avec d'autres partenaires. Onze nouvelles mêlant suspense et sensibilité poétique sont proposées dans ce recueil.
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Jean-Michel Bartholi

Une étrange
séductrice

et autres nouvelles































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’École polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ03213Ȭ9
EAN : 9782343032139

Une étrange séductrice

et autres nouvelles

Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Guillard (Noël), Entre les lignes, 2014.
Paulet (Marion), La petite fileuse de soie, 2014.
Louarn (Myriam), La tendresse des éléphants, 2014.
Redon (Michel), L’heure exacte, 2014.
Plaisance (Daniel), Un papillon à l’âme, 2014.
Baldes (Myriam), Où tu vas, Eva ?, 2014.
Paul (Maela), L’homme à la peau de soie, 2014.
Couture (Josiane), Courtes éternités, 2014.
Lecocq (JeanȬMichel), Rejoins la meute !, 2014.
Bastien (Danielle), La vie, ça commence demain, 2014.
Bosc (Michel), L’amour ou son ombre, 2014.
Guyon (Isabelle), Marseille retrouvée, 2014.
Pain (Laurence), Elsa meurt, 2014.
Cavaillès (Robert), Orgue et clairon, 2014.
Lazard (Bernadette), Itinérantes, 2013.

*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr

JeanȬMichel Bartholi

Une étrange séductrice

et autres nouvelles



















L’Harmattan

Du même auteur

Recherches historiques et archéologiques sur les chapelles basse
et haute de l’église SaintȬMartin de Palaiseau. La découverte de
la tombe des Arnauld de PortȬRoyal. Bulletin de la société hisȬ
torique et archéologique de Corbeil, d’Étampes et du
ème
Hurepoix. 80 année.

Souvenirs de voile. Éditions CEF. Nice.1984.

L’ancienne cathédrale de Vence. 1992.

Le sang du nuraghe (roman). Éditions Éboris. Genève. 1999.

Les sept jardins d’Éden (nouvelles). Éditions de L’Harmattan.
Paris. 2001.

Divorcés devant Dieu (roman). Éditions de L’Harmattan.
Paris. 2007.

L’église SaintȬMartin de Palaiseau. 2009.



À mon père et à ma mère,
à Evelyne, Géraldine, Emmanuelle,
Louise, Marie, Ilona, Amy.

Une étrange séductrice

Souvent, le dimanche matin, Angela s’en allait jusqu’au
sommet des hautes falaises qui surplombent la vallée de
l’Issole. Après avoir été brinquebalée dans sa vieille Méhari
sur un large chemin pentu, mal empierré, raviné par enȬ
droits, elle arrivait sur un terreȬplein à l’herbe rase terminé
brutalement par un précipice. Elle laissait sa voiture entre
une vieille chapelle et les vestiges d’une tombe de dolmen.
Elle prenait un petit sac dans l’espoir de ramasser quelques
herbes aromatiques à défaut de champignons. Souvent elle
s’asseyait sur une pierre plate, au bord du vide, pour jouir
du point de vue.
De cette hauteur, elle admirait la vaste plaine où de
nombreux vignobles aux rangées de ceps parfaitement paȬ
rallèles étaient limités selon les caprices de la nature par les
méandres de la rivière et de chaque côté de la vallée par les
formes plus ou moins arrondies de douces collines vertes.
Elle prenait du plaisir à suivre les hommes minuscules qui,
bravant le repos dominical, se déplaçaient parmi les vignes
et brûlaient quelques mauvaises herbes d’où s’échappait
avec lenteur une épaisse fumée blanche. De son point d’obȬ
servation, toutes ces activités d’enȬbas se faisaient dans un

silence absolu et un sentiment de plénitude plongeait
Angela dans une rêverie paisible. Après un quart d’heure
ou plus de pure contemplation, elle se levait et partait flâȬ
ner quelque temps à travers les chênes de la forêt.

Ce matinȬlà, sa promenade se prolongea d’une façon inȬ
quiétante. Angela devait avoir bientôt deux heures de reȬ
tard sur son horaire habituel. Son portable avait été laissé
sur sa table de chevet. Sans pouvoir appeler, étaitȬelle bloȬ
quée quelque part à cause d’une blessure à la jambe. AvaitȬ
elle été victime d’un problème cardiaque ? Sans plus atȬ
tendre, je partis de la maison et, dix minutes après, j’arrêtai
ma voiture à côté de celle de mon épouse. Je l’appelai de
toutes mes forces. Je m’enfonçai, au hasard, dans la forêt,
mais je ne rencontrai pas âme qui vive. J’eus l’idée d’emȬ
prunter le chemin de croix qui reliait la chapelle haute à la
chapelle SaintȬLoup située au bas de la falaise. Je descendis
rapidement ce sentier aménagé mais, là encore, personne
ne répondit à mes appels. Alors que je regardais les gros
rochers tombés de la paroi abrupte, je vis avec effroi un
pied et une jambe, immobiles, le long d’une pierre blanche.
Je me précipitai et découvris le corps inerte d’Angela. Elle
ne donnait plus signe de vie. Tous les secours furent vains.
Une enquête fut effectuée. S’agissaitȬil d’un suicide,
d’un accident, d’un meurtre ? Si aucune trace d’agression
sexuelle ne fut relevée, les tuméfactions, les blessures dues
à la chute ne permirent pas de savoir si une lutte avait préȬ
cédé le drame. Une chose était certaine, les traces de sang
trouvées prouvaient que le corps était tombé tout le long
de la falaise, mais, pour les autorités compétentes, l’affaire,
à cause de l’absence de témoins et d’indices matériels susȬ
pects, en resta là. Il n’en fut pas de même pour moi.

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Après une période d’abattement qui m’empêcha de traȬ
vailler, je fus submergé par une avalanche de questionneȬ
ments qui occupaient mes jours et mes nuits. La thèse du
suicide me paraissait improbable. Angela qui n’avait jaȬ
mais été dépressive ne montra pas le moindre signe de
cette affection avant le drame. Comme elle était professeur
de lettres, j’interrogeai ses collègues de travail, son direcȬ
teur, voire des parents d’élève, mais aucun n’avait noté un
quelconque changement dans ses propos, dans son abord
toujours gai, dans sa personnalité épanouie. Je questionnai
son médecin que je connaissais bien, notre banquier, nos
amis, ses parents. Mais, nulle part, je ne trouvai un motif
qui eût expliqué un quelconque souci, une tristesse bien
dissimulée. À moins qu’on me cachât quelque secret, tout
était au beau fixe dans sa vie.
ÉtaitȬce le résultat d’une agression à caractère sexuel ?
Même si, dans ce domaine, les enquêteurs n’avaient rien
décelé, tant sur le corps ou les habits d’Angela que sur les
lieux du drame, cette éventualité toujours possible m’était
insupportable. J’allai lire en bibliothèque, dans la presse réȬ
gionale de ces derniers mois, les faits divers capables de me
mettre sur une piste. J’interrogeai les gendarmes, les
gardes champêtres, les maires, les journalistes. Je n’avais
que faire du secret professionnel. Le moindre renseigneȬ
ment colporté parfois même par une simple rumeur de vilȬ
lage me semblait digne d’intérêt. Ma crédulité me jouait
parfois des tours, car comment arriver à ses fins quand auȬ
cun élément suspect n’avait été signalé sur notre commune
ce matinȬlà ?
Quant à l’accident, il restait, si l’on peut dire, ma bouée
de sauvetage. Si l’autopsie n’avait pas permis de déceler
une lésion interne ou un quelconque empoisonnement, un
malaise insoupçonnable aurait pu lui être fatal. Bien sûr,

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pourquoi à cet instant précis, juste à cet endroit particulier,
elle qui n’avait jamais manifesté le moindre trouble de cet
ordre ? Mais seule cette fatalité imprévisible, qu’on ne pouȬ
vait écarter, me permettait de dormir.

Une année s’était écoulée depuis le décès de ma jeune
épouse et il m’avait semblé que l’insupportable, lié à sa
mort, s’était estompé jusqu’à disparaître certains jours. Or
un rêve me fit comprendre que cette conviction d’un passé
en partie aboli n’était qu’une pure illusion.

Cela se passait au bord d’une rivière près de mon jardin.
Elle était là, dans sa robe légère, assise sur les pierres
d’un ancien lavoir. Elle semblait regarder des poissons qui
s’opposaient au courant. À cette heure des vaguelettes lanȬ
çaient encore quelques éclats.
Je me glissai derrière le tronc assez large d’un frêne et,
sans être vu, je pris mon temps pour l’admirer. ÉtaitȬce sa
vie surnaturelle qui avait allongé son corps ? Il était d’une
finesse exquise et le tissu de sa robe frissonnait au moindre
souffle du soir. La silhouette de sa personne finit par me
charmer jusqu’à une sorte d’hypnose. Les teintes, désorȬ
mais curieuses, du crépuscule étaient certainement proȬ
pices à ce genre d’état. N’en étaitȬil pas de même pour elle ?
Son regard restait fixement penché sur l’eau. Éclairées par
la réverbération du ciel, ses lèvres semblaient bouger, bien
que l’on n’entendît aucun son sortir de sa bouche. ÉtaitȬce
le bruit du courant qui masquait ses paroles ? Pour en être
sûr, je me laissai tomber délicatement sur un sablon très fin
qui longeait le rivage et, sans bruit, je m’approchai d’elle,
sachant qu’elle ne pourrait me voir derrière le bord suréȬ
levé de la rivière. J’entendis alors très faiblement sa voix :
« Pourquoi… Pourquoi m’asȬtu oubliée ? Pourquoi ?… Je

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sais, on ne peut vivre avec les morts, mais ils aiment tant
que l’on pense à eux… »
Dans le silence de la nuit tombante, je me mis à regretter.
Je voulus lui répondre, mais déjà sa robe avait rejoint le
courant et disparaissait lentement. Seules ses larmes avec
l’eau s’en allaient vers moi. Dans le creux de ma main, je
crus pouvoir en garder quelques traces au passage. Au
bout de plusieurs minutes à l’air libre, mes doigts furent
secs. Je les portai à ma bouche. Ils me laissèrent un goût
amer, celui de l’oubli.

Depuis ce rêve, je m’efforçais de penser plus souvent à
Angela. Je gardais toujours l’espoir de percer peutȬêtre un
jour le mystère de sa mort. Mes émotions s’étaient apaisées,
mais dans ma solitude, sans nouvelles informations, je
connus à nouveau une période de trouble et de tristesse.
J’en parlai à Pierre, ancien collègue d’Angela, qui, depuis
la disparition de mon épouse, avait toujours manifesté une
réelle compassion à mon égard. Dès qu’il comprit mon état,
il m’invita pour les vacances d’été à passer une semaine
dans sa maison familiale située à l’entrée de Cognocoli, vilȬ
lage perché dans la montagne auȬdessus d’Ajaccio. Il me
précisa que parmi les autres invités, deux femmes avaient,
elles aussi, connu Angela. J’acceptai sans hésitation.
Le premier jour, je fis la connaissance des garçons et
filles de mon âge que Pierre avait réunis. L’aprèsȬmidi, alȬ
longés dans des chaises longues sur une terrasse bordée
d’eucalyptus, nous prîmes du plaisir à parler de nos vies,
de nos rêves et, plus encore, avec Pierre de nos projets,
pour ces quelques jours à passer en Corse.
Le lendemain, en aparté, je me mis à discuter avec
Nathalie. Ce professeur de lettres habitait désormais
Cannes mais avait travaillé plusieurs années à Draguignan

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dans le même lycée qu’Angela. Abandonnée à cette époque
par son mari, elle m’avoua avoir pu bénéficier de nomȬ
breux conseils et soutiens de mon épouse pour échapper à
un profond désarroi. Mais je sentis très vite qu’elle n’avait
pas l’intention de s’attarder sur cette période sombre de sa
vie. Elle était plus à l’aise quand elle m’évoquait la passion
d’Angela pour la poésie et la nature. Malheureusement
dans ce domaine, elle ne m’apprit rien de bien nouveau sur
mon épouse. D’ailleurs dans sa conversation, Nathalie était
parfois énigmatique et ce côté mystérieux de sa personnaȬ
lité me la rendait parfois distante.
Il n’en était pas de même pour Sophie. Avocate au barȬ
reau d’AixȬenȬProvence, elle avait une telle faconde que
l’on ne savait pas si celleȬci était naturelle ou le résultat des
exigences de son métier. Par un curieux hasard, elle avait
dans cette ville un ami, poète à ses heures, qui avait bien
connu Angela. Elle me parla en détail de cet Édouard,
jeune notaire qui avait plus d’inclination pour les muses
que pour les dossiers et les actes de l’étude de son père
dans laquelle il travaillait. Angela, qui venait une fois par
mois participer aux soirées de poésie qu’Édouard organiȬ
sait à Aix, avait eu des liens très étroits avec lui dans ce
genre d’activité littéraire. Je regrettai de n’avoir pu assister
à ces réunions. Sophie n’y participait pas non plus. Elle
avait pourtant déjà rencontré Angela mais furtivement. En
revanche, elle me raconta en détail la vie d’Édouard. Elle
me parla de ses fréquentations, de la splendide bastide
qu’il habitait. Elle promit de me faire rencontrer après nos
vacances cette personnalité aixoise incontournable.
Sophie par un langage sans ambigüité semblait plus acȬ
cessible que Nathalie. J’en eus la confirmation quelques
jours plus tard.

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Les souvenirs d’Angela que je pouvais glaner tant auȬ
près de Pierre que de Nathalie et de Sophie ne m’apportèȬ
rent guère d’éclaircissements sur la vie de mon épouse en
dehors de notre couple. Seul Édouard aurait pu m’être
utile, mais il était absent.
Cette déception mêlée à cette nébuleuse qui n’en finisȬ
sait pas de me poursuivre perturba, à certains moments,
mes premiers jours pourtant agréables passés à Cognocoli.
Un état de langueur et de doute s’abattait sur moi sans crier
gare.
Ce fut le cas une nuit, alors que je marchais en solitaire
dans le parc.
Toutes les lumières des réverbères étaient éteintes. J’esȬ
sayais de distinguer les objets dans la clarté de la lune. Des
nuages cachaient en partie le ciel étoilé.
Je me promenais au milieu des oliviers. Leurs petites
feuilles argentées se détachaient dans une clarté blafarde.
J’avais froid. Il y avait de la rosée sur l’herbe et je n’arrivais
pas à me réchauffer. Cette nature m’était soudain hostile.
Je repensai à Angela disparue à jamais.
Quelque temps plus tard, ce fut sur la plage, au sud de
Cognocoli, que ce phénomène se reproduisit mais, cette
foisȬci, la nature vint à mon secours.
Nous nous baignions près de Porto Pollo sur la plage de
Copabia, loin du bruit. Je regardais nager Sophie et
Nathalie et je me plaisais à contempler leurs corps qui fenȬ
daient l’eau. Elles me firent un signe de la main pour m’inȬ
viter à venir auprès d’elles. C’est à ce moment précis, alors
que j’étais prêt à les rejoindre, qu’une tristesse, mal définie,
m’empêcha de me lever. Je préférai rester seul.
J’observais les vagues qui venaient mourir sur le rivage.
Je repensais sans le vouloir aux moments pénibles après le

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décès d’Angela et à tout ce qui avait changé depuis. J’étais
à nouveau songeur.
J’arrivai à chasser mes idées noires en me laissant pénéȬ
trer par le spectacle de la nature. Je me mis à écouter la mer.
Bientôt le flux et le reflux finirent par m’absorber. Les
vagues se brisaient avec vacarme. Des langues d’écume
montaient soudainement dans un long chuintement de
surface froissée puis redescendaient, silencieuses, en laisȬ
sant le sol absolument lisse. Un souffle délicat venant du
large, chargé de senteurs marines, me rappelait à la vie.
Alors, je me levai et j’éprouvai une véritable jouissance
à marcher sur le sol mouillé.
Je saisis du sable humide dans ma main. Il se désagréȬ
gea et je lançai dans la mer tous ces grains collants. Je pris
conscience que mon existence était celle d’un homme veuf
encore englué dans son passé. En signe de rupture, je raȬ
massai quelques gravillons poisseux et les jetai le plus loin
possible. Les grains crevèrent la surface de l’eau, puis le
miroir de la mer redevint lisse et les longues vagues repriȬ
rent leur rythme. La grande houle du large m’épousait. DéȬ
barrassé de mon ancienne carapace, je me sentais prêt à reȬ
vivre.
Le résultat ne se fit pas attendre. Un matin, au bas de la
propriété, je tombai sous le charme de Nathalie.
Devant la façade de la demeure, faite de granit rosé, un
jardin en pente allait jusqu’à une chapelle, où, malgré les
lois, l’on enterrait encore des membres de la famille. Cet
endroit retiré, paisible et charmant, était agrémenté de
fleurs que Nathalie arrosait, chaque jour, en début de maȬ
tinée. Un jour, elle me demanda de l’accompagner.
— Tu viens arroser les fleurs avec moi en bas du jardin ?
Toute seule, c’est éreintant.
— Bien sûr, j’arrive… Je passe derrière toi.

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Dans l’allée en pente, j’admirais sa démarche souple à
travers les oliviers. Elle alla jusqu’à la chapelle et me deȬ
manda de l’aider. J’actionnai le bras d’une vieille fontaine.
Son arrosoir en métal se remplissait lentement et, une fois
plein, je le lui portais jusqu’aux plantations. Alors qu’elle
s’occupait de quelques fleurs et que, près d’elle, je regarȬ
dais les multiples et fins jets d’eau mouiller le sol déjà
chaud, je pris plaisir à observer des gouttes qui sautaient
des petites flaques terreuses pour tomber sur ses jambes en
laissant une fine pellicule de poudre jaune et brillante sur
sa peau mate. Elle s’en aperçut.
— Tu veux laver tes jambes dans l’eau de la fontaine ?
lui proposaiȬje.
Nathalie me sourit et, pendant qu’elle passait, d’un côté
et de l’autre, ses jambes sous la fontaine qui crachait par àȬ
coups son eau limpide, elle me regarda avec un sourire
inoubliable qu’adoucissait l’ombre d’un chapeau qu’elle
portait plus par coquetterie que par nécessité.

Nathalie, avec qui je n’aurais dérogé pour rien au rituel
de l’arrosage des fleurs, ne se départait jamais de son allure
naturellement gracieuse mise en valeur par un corps mince,
des gestes délicats, un visage aux traits fins et une cheveȬ
lure blonde, évanescente à ses extrémités.
Sophie me séduisait tout autant. Elle m’attirait par son
corps qui m’inspirait la volupté, ses grands yeux verts en
forme d’amande, ses cheveux noirs, lisses, parfaitement
coupés vers le bas à la même longueur, et dont j’aurais
aimé bouleverser la régularité par des caresses un peu
folles.
Cela se produisit un soir alors que nous allions nous
coucher. Sophie et Nathalie avaient chacune leur chambre
au premier étage. Les hommes occupaient tout l’étage

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supérieur. Nathalie venait de regagner sa chambre après
nous avoir embrassés. Sophie resta seule avec moi et s’atȬ
tarda à parler quelque temps sur le palier. Au moment de
nous quitter, elle mit son bras sur le mien sans le retirer.
Elle me regarda avec ses yeux verts. Alors, tout naturelleȬ
ment, nos lèvres se trouvèrent.

À la fin de notre séjour en Corse, j’avais retrouvé une
certaine joie de vivre grâce à ma relation amoureuse avec
Sophie qui avait décidé de rester avec moi jusqu’à la fin des
vacances.
Mais il eût été injuste d’expliquer cette bonne humeur
sans penser à nos agapes de bons vivants sur la terrasse du
jardin, aux excursions, sans but précis, dans les chênaies
sauvages, aux baignades, presque quotidiennes, dans l’eau
chaude de la Méditerranée…
Quand il fallut nous séparer, je me mis à regretter
Nathalie, cette charmante créature, que j’aurais tant voulu
tenir dans mes bras, un beau matin près d’une fontaine, qui
partait sans m’avoir livré ses secrets et dont je ne possédais,
désormais, qu’une adresse et un numéro de téléphone.

Comme j’avais des connaissances en voile, nous avions
décidé, Sophie et moi, de terminer nos vacances sur un voiȬ
lier que nous avions loué, par téléphone, à Toulon. Nous
allions naviguer autour des îles de Porquerolles et de PortȬ
Cros.
Sophie me parlait souvent de son métier à AixȬenȬ
Provence, mais je fis en sorte que cette semaine de croisière
fût un temps de farniente et, après avoir mis le pilote autoȬ
matique, je préférais, allongé avec elle à l’avant du bateau,
n’écouter que le froissement du vent dans les voiles, le
bruit régulier de l’étrave brisant les vagues. Nos mains se

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serraient, nous nous embrassions, le désir montait en nous.
Parfois, à plusieurs milles de la première embarcation,
nous faisions l’amour à même le pont.
Un soir, pourtant, l’image de mon épouse me rattrapa.
Nous naviguions au large de Porquerolles.
Le soleil venait de se cacher. Je contemplais les teintes
rouges et or du crépuscule.
Ce fut alors que le souvenir de mon épouse décédée me
revint en mémoire. Du moins, ce fut la constatation que je
l’oubliais qui me fit penser à elle.
Je me rappelai le jour où, sans avoir échangé une parole,
nos regards s’étaient croisés à la terrasse d’un café du cours
Saleya à Nice. Son visage m’avait tellement séduit qu’à cet
instant je pensai l’avoir cherché toute ma vie. Je songeais à
ce même visage, figé, tuméfié, ceint d’un bandeau, posé sur
l’oreiller d’un lit d’hôpital. Je repensai à l’enterrement, à
mes soirées solitaires qui suivirent…
Sophie proposa de descendre dans le roof pour préparer
le repas. Je la suivis en espérant qu’une occupation me déȬ
livrerait d’un passé que je ne pensais pas retrouver si vite.
Ce soirȬlà, nous rentrâmes très tard à notre mouillage
forain.
Une fois à Toulon, la croisière terminée, je raccompaȬ
gnai Sophie chez elle à AixȬenȬProvence. Le lendemain, je
reprenais le travail dans mon cabinet dentaire de Brignoles.

Allongé dans une chaise longue sur la terrasse de ma
maison du Var, j’attendais Sophie. Elle m’avait téléphoné
de son appartement. Elle devait être auprès de moi dans
une heure. Notre croisière autour des îles d’Hyères avait
été une réussite. L’espace clos du bateau nous avait liés
étroitement. Depuis, elle était venue plusieurs fois passer
le weekȬend dans ce village perdu de Cabasse. Rien ne l’y

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obligeait. Je pensais qu’elle était sensible à cet endroit sinon
nous aurions pu nous donner rendezȬvous, chez elle, à AixȬ
enȬProvence.
J’étais reconnaissant envers Sophie de m’avoir sorti de
ma torpeur en me redonnant le goût des plaisirs de l’amour.
De surcroît, avocate spécialisée dans les divorces, les afȬ
faires familiales, elle avait une conversation intéressante,
plaisante, fertile en faits divers. Elle possédait de l’humour
et parfois une ironie décapante.

L’attente se prolongeait. J’essayais de repenser à la suite
des événements qui m’avaient poussé à être heureux, ici,
avec Angela, cette épouse disparue, qui m’avait ouvert les
yeux sur ce que j’osais appeler une certaine « poésie » du
monde.
J’habitais avec mes parents un appartement situé à Nice.
Mon père, représentant médical, mourut d’un anévrisme
alors que j’avais dix ans. Comme j’étais bon élève au lycée,
ma mère me voyait déjà médecin, une façon de venger le
destin injuste qui s’était abattu sur son couple. Je réussis
mon concours d’entrée aux études médicales mais, à cause
de ma place, je dus m’orienter vers des études dentaires.
Ma mère m’imaginait cette foisȬci dentiste à Nice et pensait
qu’ainsi je serais toujours proche d’elle.
Mais un événement allait contrarier tous ces plans, issus
de la plus pure tradition bourgeoise.
Durant mon cursus universitaire, je tombai amoureux
d’Angela, adorable étudiante en lettres. Angela avait eu
une enfance difficile. Elle l’avait passée au milieu d’une faȬ
mille italienne pauvre qui habitait la vieille ville de
Vintimille. Son père, maçon, avait eu des démêlés avec la
police pour des affaires de mœurs sur des filles mineures.

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Il fit même de la prison. Sa mère, d’une soumission couȬ
pable, fermait les yeux sur les agissements de son mari. Ses
frères en grandissant devinrent de parfaites petites
gouapes qui sévissaient dans la région. Angela était assez
discrète sur l’enfance délétère qu’elle dut subir jusqu’à un
certain âge. Dès qu’elle put, elle s’enfuit en France et trouva
après quelques errances chez les uns et les autres une place
inespérée à Nice chez une vieille dame cultivée, d’origine
italienne, qui avec compassion la prit sous sa protection.
Moyennant quelques services qu’elle lui rendait, Angela
eut assez de temps pour parfaire ses études. Très douée en
langues, après des équivalences obtenues brillamment, elle
put s’inscrire à la faculté de lettres où elle fit un parcours
sans faute.
Après notre coup de foudre, je découvris progressiveȬ
ment en elle une jeune femme d’une sensibilité extrême.
Elle me fit connaître son univers placé, comme je l’ai déjà
dit, sous le signe de la poésie. Non seulement, elle se plaiȬ
sait à me réciter des poèmes qui m’étaient inconnus, mais
elle me faisait sentir dans un paysage, un visage, quelques
objets futiles, une magnificence qu’un Cézanne aurait eu
l’art de révéler. Bien entendu, elle tomba aussi amoureuse
du village de Cabasse, perdu dans la nature, et de la vieille
maison de mes grandsȬparents disparus.
Une fois mon diplôme en poche, nous nous mariâmes et
je trouvai alors une place d’assistant collaborateur chez un
confrère de Brignoles et, malgré, les tollés, les imprécations
de ma mère, nous vécûmes, non loin de là, dans la petite
maison de Cabasse, en plein centre du Var, à plus de cent
kilomètres de Nice. Avec Angela, qui était enseignante au
lycée de Draguignan, nous aimions nous retrouver dans ce
modeste logis.

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Encore aujourd’hui, rien n’a changé. Incluse dans les
autres maisons, cette bâtisse possède, au nord, une façade
donnant sur l’étroite rue du SaintȬEsprit, où très peu de
voitures circulent. AuȬdessus de la porte d’entrée avait été
gravée dans un linteau, taillé dans la pierre rosée du pays,
la date de 1524. Passé un vestibule, on pénètre dans la salle
commune. Sorte de salle à manger, de salon, de cuisine, on
y trouve une table de ferme d’époque, entourée de chaises
recouvertes de paille, une cheminée en plâtre, deux fauȬ
teuils recouverts de cretonnes anciennes, une bibliothèque
bien garnie, un meuble bas en noyer pour la vaisselle, un
évier creusé dans la pierre. Deux grandes portesȬfenêtres
laissent voir la campagne et permettent d’accéder à une terȬ
rasse. Le décor des murs blancs, la simplicité du mobilier
plaisaient à Angela.
Par un escalier, recouvert de tommettes, on arrive à
l’étage composé de deux chambres et d’une salle de bains
récente. En bas, comme ici, les plafonds sont constitués de
grosses poutres d’époque soutenant des solives et un planȬ
cher de bois. Le toit, avec ses tuiles provençales, se termine
par une génoise où chaque année viennent nicher les hiȬ
rondelles.
Je me souviens du temps où, Angela et moi, nous nous
retrouvions sur la terrasse. Sous la tonnelle recouverte
d’une glycine centenaire, dans nos chaises longues posées
sur les vieilles dalles usées par le temps, nous lisions, nous
rêvions en regardant la rivière de l’Issole bordée de grands
arbres qui s’inclinaient et frémissaient dans l’air de la valȬ
lée.
AuȬdessus du cours d’eau, la majestueuse montagne de
La Bouissière, arrondie à son sommet, avec sa forêt bien
verte, quelles que soient les saisons, nous laissait toujours
dans un état de paix.

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