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Une île où séduire Virginie

De
136 pages
C'est Paul, le fils bâtard, qui raconte l'histoire d'amour qu'il a vécue avec Virginie, à une époque où, pour réussir dans la société, il fallait posséder un nom, une fortune. Il ne possédait ni l'un ni l'autre... Il n'était riche que de l'amour qu'il éprouvait pour Virginie. Fou d'amour, il lui obéissait aveuglément. Fou de chagrin, il l'a laissé partir pour Paris. Mais avait-il le choix ?
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Une île où séduire
Virginie

© L'HARMATTA,2007
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-04566-8
EAN :9782296045668

Jean-FrançoisSAMLOG

Une île où séduire
Virginie

Roman

L'Harmattan

Lettres de l'océan indien
Collection dirigée par MaguyAlbet

Déjàparus

TOAZARACyprienne,Au filde lasente,2007.
MALALA Alexandra,Coupdevieux,2006.
HATUBOU Salim,Lesdémons de l’aube,2006.
ATTOUMANI Nassur,Lesaventuresd’unadolescent
mahorais,2006.
GOZILLON Roland,Une fille providentielle,2006.
ARIAJacqueline,Le magasinde la vigie,2006.
MUSSARD Fred,Le retourduBuissonardent,2006.
HATUBOU Salim,Hamouro,2005.
ROUKHADZETchito,Le retourdu mort, 2005.
CALLY J. William,Kapali.LalégendeduChiendescannes et
autres nouvelles fantastiquescréoles, 2005.
ARIAJacqueline,L’îledeZaïmouna, 2004.
TURGIS Patrick,Tanahéli –chroniques mahoraises, 2003.
TURGIS Patrick,Maoré, 2001.
FOURRIER Janineet Jean-Claude,UnM’zoungouà
Mamoudzou,2001.
HATUBOU Salim,L’odeurdubéton,1999.
BALCOU Maryvette,Entrée libre, 1999.
FIDJI Nadine,Case en tôle, 1999.
COMTEJean-Maurice,Les rizièresdubonDieu,1998.
DEVIAnanda,L'Arbre-fouet,1997.
DAMBREVILLE Danielle,L’Ilette-Solitude, 1997.
MUSSARD Firmin,De lave etd’écume, 1997.
TALL Marie-Andrée,Lavie en loques, 1996.
BECKETTCarole,Anthologied'introductionàlapoésie
comorienned'expressionfrançaise, 1995.
DAMBREVILLE Danielle,L'échodu silence,1995.
BLANCHARD-GLASS Pascale,Correspondanceduouveau
Monde, 1995.
SOILHABOUDHamza,Uncoindevoile sur lesComores,
1994.

«Ainsi ilscontinuèrent tousd’êtreheureuxetcenefut qu’un
orage au milieud’une bellesaison. »
Bernardinde Saint-Pierre,Paul etVirginie.

«C’est par lesacrilègequ’on maintient les grandes œuvreset
non pas par unepoussiéreusevénération. »
Jacques-Pierre Amette,La MaîtressedeBrecht.

I

UNE BELLE SAISON

Je m’appelle Paul. Mon nom ? Jel’ignore.Toutceque
jesais, c’est quejesuis lefilsbâtard d’un gentilhomme
qui s’éloigna demamère après l’avoir mise enceinte.Au
diablelapromesse del’épouser.Il ne cherchait
qu’àsatisfairesapassionenabusantdela crédulité d’unepaysanne.
Et mamère,née enBretagne, ayant perdu saréputation —
seulerichesse d’unefemmepauvre et honnête, décida
alorsdevenircacher safaute danscetteîleoù jesuis né.
C’est ici quej’ai grandi,sur lesbordsdelarivière
desLataniers quicoule entre deuxcollines jusqu’àlamer.C’est
ici quej’aiaffrontélatempête.C’est ici quej’ai souffert.
C’est ici quej’aiaimé et pleuré.
Au fond demoi-même,j’ai toujours su qu’un jour je
raconterai mon histoire.Unehistoire d’amouravecses
joies,ses peines,mes fantasmes.Cejour-là,jen’aurai plus
àhaïr levieil hommequialivré aux voyageurs unconte à
dormirdebout, avec cequ’il fautcommemensonges pour
quelavériténe blessepas lesâmes vertueuses.Et viendra
lejour où l’esclavagesera aboliàl’île de Franceparceque
des milliersd’esclaves fugitifs,poursuivis
pardeschasseurs,sacrifièrent leur vie au pied delamontagne des
Trois-Mamelles.Parcequelavérité est gravée en moi, et
queje dois l’écrire.Lavérité,ma blessure, chaquefois que
jerevoisVirginiequi, àl’autre boutdu jardin,s’élance
vers la cabane desamèrepour semettre àl’abridela
pluie,latête couverte deson jupon relevépar-derrière.Je
cours verselle; jelarattrape.Jelui prends le braset glisse

9

la tête sous son jupon. Ellejrit ;erisaussi.Lejuponde
Virginierit sous lapluie.L’orage éclateraplus tard,mais
ilestencoretrop tôt pouren parler.

Lamontagnelaissesepropageràtous leséchos les
aboiementsdemonchien, descaillouxdégringolent la
pente.Puis unbruitdepas.Jemets lenez horsdema case,
moi qui, depuis lenaufrage duSaint-Géran,n’attends plus
personne,vivant seulavecmes souvenirs.Dehors lesoleil
m’oblige àplisser les yeux.Un jeunenoiraccourt vers
moi.Il seprotège dela chaleuràl’aide d’unefeuille de
bananier.Sans jeter un regard auchien venu lerenifler,il
me dit quelevieil homme désiremevoir,il n’yapas une
seconde àperdre, c’estaussi important pour lui quepour
moi, cetterencontre dans lavallée.Je balancelatête.Que
meveutcevieillard dont le corps malade, d’aprèsceque
j’aientendudire,sentdéjàlatombe?C’est mon parrain,
et jenepuis oublier qu’ila aidémamère dans les heures
difficiles, ainsi que Mme dela Tour,lamère de Virginie.
En veste etcaleçon long,il passaitbeaucoupdetemps
autrefoisà courir leschemins,nu-pieds,le bâtonde bois
d’ébène àlamain,lescheveux rares,il se donnait une
physionomienoble et simple.Il voulait qu’on parlât
surtoutdeluicomme d’un homme degrande expérience.Il
prétendaitavoir lamémoire des lieux, des visages, des
événements.Lorsquesaroute croisaitcelle d’unétranger
ducôté delarivière desLataniers,ses yeux segonflaient
d’orgueil, àse direquelà,prèsdubassin,unespritcultivé,
un lettré,unécrivainen quête d’inspiration,goberait toute
crueson histoire.Un masque de bonhomiesur levisage,il
seplaisaitàmaquiller lavérité àson gré.Mieux vaut le
préciser toutdesuite :ses mensonges memortifiaient.Je
bouillaisderagelorsque, dissimulé derrièreunbosquet,je

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l’entendais mentir.Il mentait plus quelemaître dela
Rivière-Noirequiavait promisà Virginie depardonnerà
l’esclavemarronne.Lefourbe!En guise depardon,il
avaitattachélafugitive àunbillot,une chaîne au pied et
uncollierdeferàtroiscrochetsautourducou.
Il l’avaitchâtiéepour l’exemple.
Jeme demandais sicertains maîtres n’étaient pasdes
arracheursde dents.Menteursetcupides,ils s’abattaient
sur le corpsdejeunes négressesen grands seigneurs qui
jouissentdeprivilèges.D’unemain,ils jouaientdu fouet
durant lasemaine, del’autreilsdonnaientàlaquête,le
dimanche,lorsdelamesse àl’église desPamplemousses.
Lamain gaucheignore cequefait lamaindroite.L’appât
du gain,malheureusement,n’était pas moinsdéveloppé
chez les roiteletsafricains qui fournissaientdesesclaves
auxadministrateursdes îlesMascareignes.
Pour toutesces raisons,jehais les marchands
d’esclaves ; jehaisautant lapeuplade desYao.
Pourdes lecteurs
peuavertis,l’expressiontraitenégrièrerenvoie àunepoignée de blancs qui veulent faire
fortunerapidement,ils s’entendententre
euxcommelarronsen foire,fontdes razzias sur
lescôtesafricaines,incendient,pillent,violent,tuent, et vendent leurs
prisonniersdans les possessions portugaises ;àleur tour,les
négriersdébarquent leurbutindans les îleset revendent
chaque« pièce d’Inde»aux propriétaires.Jehaisces
traîtresde Yao qui n’ont pascessé de captureretdevendre
cequ’ilsappellentdes « prisonniersdeguerre».LeCode
oirdit quelesenfants qui naîtrontdes mariagesentre
esclaves serontesclavesetappartiendrontaux maîtresdes
femmesesclaves.Moi,jenemesuis jamaisconsidéré
commeun maître blanc.Mamèrepossédait un
vieilesclave :Domingue.C’était un noir yolof qui savait tout
faire desesdixdoigts:semerdu miletdu maïs, cultiver

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durizetdes patates,planterdescotonniers, couperdubois
dans laforêt, aplanir leschemins.Il m’atoutappriset,le
ciel m’est témoin,jenel’ai jamais regardé
commeunesclave.
N’est-cepas luiaussi qui m’afaitcomprendrequesi
Mme dela Tourétait pour moicommeunesecondemère,
Virginien’était pas masœur,mêmesi nousavionsdormi
dans lemême berceau,joue contrejoue?Lorsquej’ai
posésurVirginieunautreregardque celuid’un frère, elle
avaitdans lesdouze ans, et moi unandeplus qu’elle.Le
vieil homme aubâton,qui rôdait souventautourdenos
cabanes,n’ignorait riendenotre amitié.Au toutdébut,ila
ferméles yeux sur nos rencontresàl’ombre desbananiers.
Absorbé dans ses pensées,l’airabsent,il mesemblait qu’il
avait le béguin pourMme dela Tourdont lemariétait
mortdes fièvres pestilentiellesà
Madagascar.Jememéfiaisde cevieux fou quiaimait les noirs
soumis,telsDomingue etMarie, et lesesclaves qui s’épuisaientàlatâche.
Àla bruneil rentraitchez lui, et moi je contemplais la
montagne desTrois-Mamellesen me disant qu’il yen
avait unepourVirginie,unepour moi, et une autrepour
lesenfantsdes noirs.Lanature donne delavertuàtous:
pourquoi mon parraina-t-il nié cettevérité?Aujourd’hui
tout lepresse,mêmelamort.Qu’ilaille audiable!
Jemesouviens, commesic’était hier, denos jeuxau
fond du vallon,prèsdes miroirsd’eau, au milieudes
arbres, Virginie et moi nous grimpions sur les rochers,la
tête dans le ciel.Domingueveillait sur notre bonheur tout
en plantantdes piedsde café.Il n’aurait pas hésité à
donner la bastonnade aux intrusetàlancerFidèle àleurs
trousses.Fidèle atoujoursappartenuà Domingue.C’était
unexcellentchiende chasse,leflairéveillé,mais
oncraignaitdavantagelemaîtrequela bête.

12

Pour plaire,jeme baignaisdans larivière,puis
j’écrasais sur mapeau la chairdefruits sauvages, et jeme
souviensde Virginie, assisesur l’herbe àmescôtés,
disant:«C’estdelamangue!delajamerose!dela
goyave! »Jemesouviensdesa bouchequi s’ouvrait
commesiellevoulait…Deson visage aussi qui
s’éclairait, avecses lèvresde corail prêtesàrecevoir la
pulpe des fruits,tantdefois j’ai vu s’ouvrir ses lèvres, et
moi penchéversellepour lesembrasser.

Lejeunenoir s’éclaircit lagorge,leregardfixésur les
cannesàsucrequi poussentàl’entourdema cabane.Je
souris.Ilcomprendqu’il peutarracher une à deux tiges,
les plus juteuses,pourétancher sasoif.Ilena dela
chance,me dis-je.Moi,il mesemblequejemeursdesoif
depuis une éternité, brûlépar lesoleilde Virginie.Et je
replonge dans letasde braisesdu passé,jeremue des
souvenirs,jerevois un visage, de blondscheveux, et toutcet
amour qui m’envahit.Où laretrouver ?Où meretrouver ?
Letempsapassé, bien sûr.J’ai tenté detout oublier pour
neplus souffriret maudire.Maiscomment oublier
l’ouragan qui m’atoutenlevé en m’enlevantVirginie?
J’ai rejeté Dieuet ses saints,les incantations,les
croyances,maraisondevivre.Si jeraconte ça au jeune
noir qui, assis sur un rocher, déchirela canne à belles
dents,il ne comprendrapas masouffrance,ni nesaurala
partager.Virginie étaitadorable dans sajolierobe detoile
bleue de Bengale,sautantderoche en rocheles pieds nus.
Jel’attendais prèsdelasource avec des fleurs,me disant
quejeserais toujours là àl’attendre,mêmesiellene
devait plus venir vers moi,un jour.Quoi qu’ellefasse,il y
aurait toujoursdes fleurs pourelle.

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